‹ Les deux mèresChapitre 55 sur 130 · M. CHOSE · texte numérisé non relu

M. CHOSE

Beaucoup de gens Irès-bravos,

Plus bi'aves que M. le baron .^rnland d'Osser,

Eussent pu se laisser surprendre par l'elTroi, on face de ce rlanger menaçant et imprévu.

Un coup d'œil rapide lui avait montré trois hommes dans une vaste salle presque nue et d'aspect misérable, éclaiiée par une seido lampe.

Maintenant une nuit profonde était autour de lui.

Des mains de fer comprimaient ses bras, et il sentait les pointes des deux couteaux iippuyoes sur sa poitrine.

El |iourtnnt, sa première pensée ne fut point à la crainlo. et, durant l'instant de raison qui suivit sa brusque euirée, un seul mot monta de son cœur à ses b'vres ; Roberline !

L'émotion portée à une certaine puissance, ou la passion, si mieux on aime, peut s'(Miiparerà ce point des natures Its moins étliérées. qu'elles s'oublient un instant elles-mêmes et concentrent énergiquement sur une idée lixe toutes leurs facultés en un faisceau.

Le baron ne fit pas un mouvement pour se dégager; il n'eut pas mèuu' de ces trosaillements soudains et involontaires que ne piuveut réprimer les pins intiépides aux instants de ciises mortelles.

Il faut dir ■ qu'ici la crise fut bien courte.

Avant que la pointe des poignards eftt entamé sa chair , c'est-à-dire avant que se fût écoulée la dixième partie d'une seconde, une voix s'éleva dans l'obscurité.

— Laisse la mèche, Larigo I oria-t-ellc, et tâche de refermer la porto... Il est tout seul... et ce n'esl pas u'i mouch.ird, celui-là ! Ne lui failes pas de mal, sans vous cunimander, monsieur Chose!... Moi, je rallume la lampe... et je dis que nous allons rire !

Le son de celte voix était familier au baron; Uiais il u'ci"!! point SU trouver, en ce mome:;l de trouble, parmi ses souvenirs confus, le nom de l'homme à qui celle voix appartenait.

L'individu qui bâillonnait la boucho d'Armaud parut hésiter.

Tu le connais ? dcuianda-t-il.

L*NÉ PÉCHERESSE

— Oi i, oui. répondit la voix en riant ; — et vous le cùiiiiaisscz aussi... c'est lui qiii nous fait gag;iier nuire pain... Allons! Larigo, je liens une allmnetie: ferm.- la porte !

Le propiiétaire de la voix secourable lâcha le baron, qui se irouva rele u seul meni par \1. Chose.

.Mais.V. Chose élail de force à se charger tout seul d'une iiart-illv.' besogne.

On entendit la parte se refermer.

Presque an même instant, la lampe, ralUimée, éclaira les objets autour de M. le baron d'Osscr.

Il aperçut alors et n'eut point de peine à reeonnaitre un attirail eomplel de fausse monnaie.

Ici une deseription aurait bien son attrait.

C'est chose curieuse et peu connue qu'un atelier (ie faux monnayeura; mais il faut de la couseieuoe, et léillement nous ne nous rcconufissons pas le druit d'employer nos loisirs à enseigner aux hommes de bonne volonté l'art ingénieux de confectionner, avec un étain vil, de belles et brillantes pièces de cinq francs.

Le baroD, qui était, jusqn'à un certain point, du méiier, démo a d'un coup d'oeil tous les détails de Celle industrie illicite.

Il apeiçnt, alignés sur une table, les /lins de métal ))repa!'és puur le frapiiage, — car nos gens n'étaient point de ces' pauvres artistes qui coulent naïvement une cuillerée de plomb dans un moule grossier de soufre ou de plâtre.

Fi donc ! Ils battaient monnaie, dans toute la force du lermc, ni plus ni moins que le roi de France ou le prince de .Monaco.

Seulement, comme l'installation d'un balancier a des iiicjiiv nienis graves et coûte cher, ils avaient remplacé la bascule moderne par le louid mai leau appelé buiivarJ. dont faisaionl ancienuameol usage tous les hôtels de monnaie.

Le baron vit cela.

Il vil en outre les trois hommes au pouvoir desquels il se trouvait.

Le seul qui frappa en ce moment son aitention fnt le propriétaire de ci tte voix miséricordieuse qui s'était élevée dansl'imibre pjur son salut.

Kn ce faux monnayeur, le baron reconnut Germain liarroux. son ancien valet.

(icrmain élait un grand garçon de bonne humeur, qui pnl la l.nnpe et l'approcha tout près du visage du baron.

— Non, non, reprit-il avi^e un gros rire, celui-là n'est pas un mouchard!... ("est un digne monsieur qui s'est doniié bien du mal pour nou>... Je reponds du lui , monsieur Chose... Il est doux comme un agiuau... La porie est fermée ; vous n'avez qu'à le lâcher.

M. Chose ne jugea point à propos de rendre la liberté à son captif.

— C'e.--t très-bien, dit-il; — mais comment le nommes-tu, ce nioiisiour?

— l,h parbien ! répliqua Germain, c'est celui dont Larigo a si losteuieiit escaladé l'hoiel...

1 arigo se rapprocha et vint examiner Armand avec curiosité.

— Il y a diaMement des hôtels, — murmura-t-il, — que j ai escalades...

— Pour prenJre les coins à l'effigie de l'Autre, acheva Germain; -— c'est notre liienlaiteur, monsieur le baron d'Osser en personne!

M.Choseôta inconlinentcelle de ses mains qui com-

primait la bouche d'Armand cl lui fit un salut trèsdécent.

— Monsieur le baron, dit-il, — j'aurais ito l'homme le plus malheureux du monde si je vous avais tué... Veuillez donc prendic la peine de vous asseoir : il y a longtemps que j'avais envie de faire votre connaissance.

Ceci fut dit d'un ton calme, honnête, posé, parfnilement en harmonie avec l'extéiieur de Ihoninc qu'on ap;ielail M. Chose, mais contrastant sinuulèremenl avec l'aspect misérable de la salle basse, noire, poudreuse, cnf.inié;, où se passait la scène,

Lt ne eonliastanl pas moins avec la grosse elt'roiiterie de Gei main et les haillonbde Larigo.

Larigo, erniiressons-nous de le dire, afin que le lecteur n'a'lle i as se croire dans une caveine d'opéra comique, habilée par des brigands-lénors, était un ancien forçat évadé,

Ou libéié.

Porteur d'un visage patibulaire.

Quant à M. Chose, tout exactement renseigné que nous sommes sur les évé lements de nuire lé.i', il nous prend envie parfois de croire que le hasard seul avait conduit ce galant humine dans un repaire de faux monnayeurs

Pour no is [lersuader le contraire, il ne faut rien moins que l'évidence.

C'était un homme de cinquante ans. dcmi-ehauve. mcmhré vigouieusemenl, habillé de vêtemen s propres et cossus : habit bleu ouvert, pantalon noir, cravaie blanche, nouée à la papa.

11 avait un bon grand fronl sans rides, des yeux bleus q li soui-iaient Iranehement, dos joues pie nés. et seulcineutun loat p'til trait de raillerie dans la ride langenie aux coins de sa b.mehe.

Tout cet ensemble était vraiment honnête et faisaii plaisir à regarder.

Vous eussiez reconnu tout de suite en ce digne mon^ienr un lioimne paisible, simple, sincère, d'Iiiimeurjoyeuse, mais craignant le fraeas; ne manquant point d'esprit, oh! que noni ayant même plus d'esprit que ceux qui veulent en avoir, mais cachant son esprit comme d'autres montrent le leur...

Et vous eussiez dit :

— Voici un brave provincial.

Provincial, car il a des boucles d'oreilles, et que tout oliservateur dequelq le mérite place les boucler d'oreilles parmi les symptômes les plus désespéré^ du proviieialismc.

Un nolable de l'onloise ou de Fécamp, un homme qui dispose de onze voix dans son lOllège, un philosophe normand ou picard, que les filous suivent à la piste, à cause de sa chaîne de sùiete. une bonn: àme, enlin, qui, selon la sulilime locution populaiie, ne serait pas capable de faire du mil a un enfant!...

(i'éiait cela, c'éiait parfaitement cela!

Seulement, à »up;>Oier que les gens de province soient ridicules, ce qu'aimeiuh croire les gens de Paris, .M. Chose était à celte règle une vivante exception.

Kieu ne lui prêtait à rire.

Sa personne, au contraire, attirait par un certain chai me de bonhomie tout à fait piéeieux et particulier.

Au premier aspect, cet homme était l'incarnatioa la plus heureuse possible de rélémeiit bourgeois ; sa rondeur se piésentail aimable; sou laisser-aller avait une arnère-auaace de retenue décente, le tout re-

ONE PÉCHERESSE

couvert d'im vernis do bienveillance sage et de rco; savoir-vivre.

Au second coup d'oeil, l'impression ne changeai! point, mais clic se inoliflait.

On dûcoiivrat. panni la bonliomie de M. Clio>i'. «ne sorte de rayoïmcmcnl iiitcl|i3i'lunl, et l'on se do mandait si ce iirovini'ial n'était point qneUiiruiie dt; nos gloires contemporaines, un homme d'Iilal, un invrnteur, un pocle...

Peu de gens vont jusqu'au troisième coup d'œil, qui apparlient exi lusivciiient aux myopes el aux observaleurs elTréiié'i.

Ce Iroisièuie coup d'œil surprenait justement M. Chose au niomciil où C-: provincial, ayant subi deux regards, se c oyait quille et faisait lui-même ses pcliles observations.

Or, l'homnie qui observe quitte parade et se découvre.

Son esprit, s'il nous est permis d'employer une comparaison épique, après s'ûli'e tenu onfei me dans ses lignes, Tait une sortie soudaine el apparaît lout entier au dehors.

C'est l'iuslant de saisir Prolée.

A la rigueur, M. Chose pouvait soutenir ce troisième regard.

Néanmoins, l'aspeiH sous lequel il se montrait alors eût pu amoindrir, auprès de certaines gens, l'excelknl effet de la pirmiere \ue.

L'œil du piovincial semblait, durant une seconde, darder un irait aigu, cauteleux.

Les rides jumelles de sa bouche se creusaient et devenaient amci es.

L'ensemble de son visage prenait en un mot une fugitive expression de faus'^elé méchanle et froide.

Celait l'alVaiie d'un instant,

M. Chose se montrait fort leste en ses observations.

A peine avait-on eu le temps de remarquer le changement, qne le changement n'exisiail plus.

Le regard reprenait sa bonne et calme franchise, et les rides de la bonche redevenaient un petit trait de bénin scepiicisme, jeté là coninie pour empocher la physionimiie de M. Chose d'ôlre par irop placide el débonnaire.

Apres avoir salué le baron il prit dans un coin de la salle un di!S rares sièges qui en ineublaicnl la nudil6, et loffrilà son hùte avec loul plein de cordiale courloisii',

Armand s'y jeta sans mot dire.

llclail très-p'ile; sa bouche tremblait ; son regard était (ixeel comme aljèti.

— Roberlinc! UobiM-tinel... dit-il à demi-voix. Germain liarroux écLua de rire.

M. Chose, bien que lui même il n'eCit pu réprimer un léger mo'ivomeni de moquerie, imposa sévèrement silence 'a l'ancien laquais el s'installa sur une chaise boiteuse, en face d'Armand.

— Allons, eiiranls, allons I dil-ilà ses dmix aides; à la besoîïno ' .Monsieur le baron voudra bien pormellre; n'esl-il pas vrai, monsieur le baron?

Armand tourna surlui son regard lixi^ et morne.

Lvideinincnt. son intelligence élait frappée furtement,cl il n avait point la consciouce de ce qui se passait nulonr de lui.

— Monsieur le baron permet, reprit le provincial avec une p lilesso exempte de loulc affecalion.

« Wari liez ' »

Germain ot Larigo revinrent ensemble vers l'ap-

pareil, et bicntftl le» coups périodiques du massif bouvanl rceominencrr.jiit a si; faire eiiti'ndre.

M. (;hose rapprocha sa chaise boiteuse du siège 1 Armand.

— .l'ai à vous demander pardon, dit-il, monsieur le 1)3 ron, de vous recevoir ainsi sans cérrinonie ; mais votre visite a été pour nous une surprise, el noun'avons pas eu le temps .. Il faul que vous sachiez, s'inlerrompil-il avec un sourire bonhomme, q'C je m'occupe de vous d'une manière toute spéciale depuis quelques mois.

M. Chose s'arrêta comme pour attendre une réponse. Armand demeura encore quelques secondes immobile. Pnis rendu pour nu peu à la coiiscieiiee de sa position, il se leva brusquement.

— Je l'ai vu.'l murmura -l-il eu fouillant d'un regard déicsperc la deiiii-iibscnriié île la ehandire. — Je l'ai vue franchir le seuil de celle maison... elle est ici !

Armand voulut faire un pas vers la porte. Le provincial lui pril la main donccmenl.

— Je vous prie, monsieur le baron, dil-il, veuillez vous asseoir.

Armand le regarda pour la première fois altenlivemeiil.

M. (.Ihose lui était parfaitement inconnu.

— l'étendrail-on me retenir ici malgiémoi?dit-il, retrouvant quelque fermeté devant la peiceplion p'us claire d'un danger matériel. Le provincial cligna de l'œil.

— Monsieur le bar?n, répondit-il gaiement; — permettez-moi de vous faire observer que vous y êtes bien entré malgré nous.

— Malgré vous?... répéta le baron dont bs idées vacillaient enco'e; —c'est vrai... je la cherchais... Ah! monsieur! monsieur! dites-moi si vous l'avez vuel

— Si je savais de qui veut parler monsieur le baron?...

— Fou que je suis, interrompit Armand ; — n m '. non! Lllo ne peut ôlre ici., qu'y serait-elle venue faire?

Le provincial ont une petite moue dans laque. le il y avait vraiment be.mcoup de fatuité.

— On ne sait pas, monsieur... répondit-il sèchement.

— (rosi une fatalité qui m'a poussé dans votre demeure, poursuivit Armand, — j'ai perdu sa trace... Monsieur, ne me retenez, pas, je veux sarlir!

— Larigo! dit M. Choje, mets-toi derrière M. le baron... — ceci est un cxc s de preeaulioii, — ajoula-l-il le plus naturellement du monde et en faisant à .Armand un signe amical; — puisque je suis évidemment a^sez fort pour vous tenir la aussi longtemps que durera ma fantaisie. .Mais excès de précaution ne nuit jamais... Lncore une fois, je vous supplie do vouloir bien preudiC lu peine de vous rasseoir.

Afi 1, sans doute, de donner plus de poids à sa prière il mil sa main sur l'épaule d'Armand, comme fo.it envers leurs amis trop pressés les binines gens qui croient pouvoir user de douce violence, et l'assit, sans S'Cons-e aucune, sur son siège.

— Mon cher ino isicur. reprit il, — en loulo autre cireon-tance, le nioiiulrc désir manifesté par vous set ail pour moi un ordre; mais je regarde comme liosilivemenl nécessaire une courte entrevue de vous à moi... je dis courte, parce que, si vous êtes pressé.

la

UNE PECHERESSE

je le suis aussi, ayant ici tout près un petit iviulczvous délicieux.

Le provincial prononça ce dernier membre de phrasj en a|)|)iiyaiU légcrenient sur chaque mot.

Armand n'eut garde de donner son attention au côté plaisant de l'aventure.

La phrase du provincial résonna douloureusement au dedans de lui.

— Un rendez-vous!

A cette heure même où Rohertiiie...

Armand dél'aillitii cette pensée.

— Que voulez-vous de moi, monsieur? demanda-t- > avec accaljlement.

— Retourne à l'ouvrage, Larigo, dit M. Chose; — M. le baron entend niainlcnant la raison.

Larigo. qui avait obéi à la première injonction du provincial, obéit de même à ce nouvel ordre, et revint vers l'appareil, où travaillait toujours Germain Barroux,

Le regard d'Armand prit à son insu la même direction.

Il tressaillit à la vue de l'appareil qu'il avait entièrement oublié dans la confuse détresse de sa pensée.

— C'est une chose pitoyable 1 reprit le provincial en haussant les épaules ; — vous qui avez été dans la partie, monsieur le baron, ce bouvard doit vous faire compassion... mais, que voulez-vous, nous sommes ici dans le provisoire... tout à fait dans le provisoire... nos ateliers ne sont pas installés... on entre chez nous comme on veut... 11 est vrai de dire qu'on n'en sort pas de même, et nous avons là un petit appareil qui ferait voir du chemin a la police, si la police voulait bien s'occuper de nous... C'est là notre fort; pour tout le reste les fonds nous manquent... Vous ne sauriez croire combien il est difficile d'amener les capitaux dans une entreprise comme la nôtre... Monsieur, nous sommes ronges par l'usure, et grâce aux intérêts exorbitants que nous payons à des prêteurs sanij vergogne, ciiaque pièce de cinq francs nous revient à trente sous!... Ah! si nous pouvions lancer des prospectus !...

— De grâce, monsieur, que voulez-vous de moi ?

— Je vous prie de m'excuser, monsieur le baron... et je vous remercie de m'avoir ramené au fait, car l'heure se passe, et l'exactitude est la première vertu des céladons de mon âge... Ah ! cher monsieur, que vous êtes heureux d'être jeune, et que les femmes... mais ne froncez pas le sourcil, j'arrive h notre affaire, — à nos affaires, cher monsieur, car c'est une chose bizarre que la multiplicité des rapports établis à priori par le hasard.

— Je ne vous comprends pas, dit Armand.

— Cher monsieur, aujourd'hui, — ou plus tard, — j'espère sincèrement que vous en viendrez a me comprendre... En attendant, je suis bien aise de vous faire savoir que vous me devez la liberté, peut-être la vie...

Le baron fit un geste de méprisante incrédulité.

— Viens çà, Larigo, dit le provincial; —vous voyez bien cet honnête compagnon, cher monsieur ?.. il n'est pas beau, cela saute aux yeux, mais il a dixneuf ans de bagne. 'Vous souvieiit-il de certaine visite domiciliaire que la police eut bien le front d'opérer chez vous?... Baron, vous n'étiez pas à votre aise!... et quand on visita certaine chambre, vous eus-iez voulu être à cent pieds sous terre... pas du tout! une bonne fée avait passé par là et fait table rase. La police n'y vit que du feu...

11 prit la main noire et calleuse de Larigo.

— Salue, mon garçon! lui dit-il. —Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous présenter la fée en question...

— Mais la porte était muiée, repartit Armand.

— 11 est rare, cher monsieur, que les fées s'astreignent là entrer par les portes, et Larigo est comme les fées... Larigo! appo;'te-moi un des coins de l'hôtel d'Ossor.

L'obéissant Larigo apporta incontinent un coin à l'cffigic de l'enpereur.

Armand l'examina un instant.

— C'e.-l viai, dil-il ; — où voulez-vous en venir?

M. Chose tii'a sa grosse montre, dont la pinse d'or emplissait hermétiquement le creux de sa main.

— Comme le temps passe! murmura-t-il, — on doit m'attendre, a présent !.. Figurez-vous, monsieur le baron, une aventure!...

— Monsieur! monsieur! interrompit Armand avec angoisse et colère, — j'attends que vous me laissiez libre, et les miiuites me £end)lent des heures... je cherche...

Il s'arrêta et IVappa du pied avec violence.

— Ah !... fit le provincial. — vous cherchez?... Ses yeux brillèrent d'un fugitif et singulier éclat.

Les rides de sa bouche se creusèrent en un méchant sourire.

— Ainsi va le monde, ajouta-t-il froidement, — ce que les uns perdent, les autres le trouvent...

Le baron devint pourpre et sauta sur son siège.

ftiais le provincial avait déjà rappelé sur son visage l'tfxprcâsiou honnête et posée que nous lui connaissons.

— Cher monsieur, reprit-il, ces deux braves garçons, qui ont sauvé votre précieuse vie se joignent à moi pour vous demander combien vous estimez ce service en espèces sonnantes et ayant cours...

LA MANTC NOIRE.

Le baron d'Ossor avait eu le temps de se remellre

un peu.

La colère présente faisait d'ailleurs en lui diversion à l'angoisse.

11 y a dans ce fait de tomber dans un pit'ge et d'y laisser sa dépouille, quelque chose de profondément irritant, où le chagrin de perdre entre pour un peu, et, pour beaucoup, le dépit de la vanité blessée.

Armand sentit moins sa peine et fut heureux de trouver une bataille où décharger le courroux qui emplissait sourdement son cœur.

Il retrouva, au milieu de ce repaire et en face de ban'iits attaquant sa bourse, le langage qui convient à un homme.

— Monsieur, dit-il au provincial, je vous somme do me laisser sortir!... Le hasard a pu faire qu'un vol commis par vous à mon préjudice m'ait été utMe; en définitive, je le reconnais, et si vous vous étiez présenté à mon hôtel, peut-être, avant de savoir le métier que vou.s faites, eussé-je consenti à vous venir en aide...

— Que de bontés, cher monsieur! interrompit M, Chose d'un ton pénétré.

— Mais, poursuivit Armand, je ne sais point accorder l'aumône qu'on me demande avec menaces... Vous n'avez rien à attendre de moi.

Ceci était assurément fort bien dit et pensé trèsdignement.

Le baron venait de parler comme s'il eût été dans

UNE l'ÉCHRRESSE.

sou salijii, avec toiilo fucilito do laire jcLci' ù la porlo pai' SCS gens un iinporliin solliciteur.

El il faut avou'T que, à part la colère bien naturfilo f|ni metlait clans la houclie d'ArniancI ces paroles provoconlcs, il y avait aussi l'honnête et pacifique tournure du provincial qui devtiil encourager toute soitie de ce genre.

M. Chose écoulait (V[\n air humble; son sourire semblait demander grâce.

— ("est le moins qu'on puisse donngr, murmura lil pourtant; allons, allons, enfants! continua-l-il en «'adressant a ses deux aides qui tendaient curieusement l'oreille; au lieu d'écouter ce que M. le baron veut bien me faire l'honneur de me dire, avancez la besogne!... Comme cela, cher monsieur, nous ne devons rien attendre de votre bonne volonté?

— Pas une obole, dit, Armand, qui se leva.

— Diable! cher monsieur, vous dérangez bien s uvent Larigo! Larigo! va te remettre derrière M. le baron. Cher monsieur, je ne vous prie plus de vous asseoir, ce serait abuser de vos moments; vous voulez vous retirer ; je trouve cela naturel ; mais il y a une difficulté : vous refusez de me rccjmiaître pour votre créancier, ce qui prouve de l'ingratitude; vous refusez de me faire l'aumône, ce qui dénote un cœur de pierre... Kefuserez-vous aussi de payer le dommage que vous nous avez causé en jetant bas notre porte '?

Armand tira sa bourse.

— Finissons! dit-il.

— Prends la bourse de M. le baron, Larigo, poursuivit le provincial; ce sera ton pourboire. Quant au dommage, voyons... je ne voudrais pas surfaire... estimons-le dix mille écus.

— Comment, dix mille écus I trente mille francs pour quelques planches vermoulues I

— Cher monsieur, vous en parlez bien à votre aise. Il est vrai que nous sommes dans le provisoire; mais, néanmoins, notre porte a son mérite. Veuillez prendre la peine de la regarder.

Le baron suivit involontairement le geste de M. Chose, qui désignait l'endroit par où lui, Armand, était entré quchpies minutes auparavant.

Il n'aperçut point de porte et ne vit qu'un épais et large matelas.

— C'est tout crin ! cher monsieur, reprit le provinoial avec l'emphase du tapissier qui vante sa marchandise.

« C'est beau et bon... Et cela sert... Tenez, par exemple... si, dans tel cas donné... (je dis cela comme je dirais autre chose)... il vous prenait envie de nous faire de la peine, do crier au secours, que sais-je moi!... Eh bien! je craindrais pour vous que vos cris fussent diflicilcmeut entendus au dehors...»

Jusqu'alois Armand ne s'était |)oiutarrèté sérieusement à l'idée qu'on \M user de violence à son égard.

Mais, en ramenant ses yen* de la porte matelassée à M. Chose, il vit Larigo qui ouvrait un long couteau à ressort.

— Prétendriez-vous m'assassiner ? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée.

M. Chose salua bonnement.

— Cher monsieur, répundit-il, quoique la question soit indiscrète, je veux l)i( u vous informer que nous n'avons pomtde parti i)ris à cet égard... Mais me serait-il permis do dij'o après vous : Finissons!... J'ai eu l'honneur de vous faire observer déjà que ma suiréo est destinée à une entrevue jolie...

Les sourcils d'Armand se froncèrent.

L'absence de Robcrtino n'avait, à coup sûr, dans son esprit, aucun rapport avec le rende/.-vous de M. Chose, et pourtant, l'idée de ce rendez-vous, obstinément allégué , correspondait mystérieusement avec la pensée de sa femme.

Il repoussa du pied son siège qui était entre lui et la porte.

— Je vous promets tout ce que vous voudrez, ditil; laissez moi sortir!

— Veuillez, cher monsieur, ne point augmenter le dommage, dit le provincial en se donnant le soin de relever le siège abattu ; je vois du reste que nous allons facilement nous entendre, et j'ai peut-être commis une faute en ne vous demandant que trente mille francs... Mais ce qui est fait est fait; je ne connais, moi, en afl'aires, que la loyauté!...

Ce disant, il fouillait la profondeur des poches de son large habit bleu, d'où il relira un portefeuille de grande taille, arrondi par la masse de papiers qu'il contenait.

— Je vous supplie de ne point vous impatienter, re[)rit-ll ; désormais il no s'agit plus que d'une petite formaliié... Vous allez avoir, s'il vous plaît, l'obligeance de me signer une reconnaissance de trente mille francs.

— Vous ne l'espérez pas!... dit Armand, que ce sang-froid exaspérait et confondait

— Si fait, cher monsieur... ou plutôt, je fais mieux, j'y compte... Je me demande seulenienl s'il est bien nécessaire d'employer du papier timbié... Je n'en trouve point dans mon portefeuille, et les bureaux doivent être fermés à celte heure.

— Je ne signerai rieul s'écria le baron en frappant du pied.

— Si fait, cher monsieur... Voici justement une feuille de papier k lettre tout entière.

— Sur mou honneur, je ne signerai pas!

— Votre honneur !... répéta M. Chose enlrc haut et bas; qui sait ce qu'il devient en ce moment, cher monsieur?...

Armand, par un élan impossible à réprimer, se rua sur le provincial avec rage ; mais le provincial était réellement un homme très-difficile à prendre sans vert; Armand sentit incontinent ses deux bras meurtris par une double étreinte, égale, inflexible, patiente, comme la pression d'un étau.

Il essaya de se débattre.

Peine perdue.

L'étau se resserra davantage.

Enfin, de guerre lasse, épuise de colère et de souffrance, il cessa de s'agiter.

— A votre âge, dit tranquillement M. Chose, qui avait soutenu celte lutte sans aucun elTort apparent, — je passais pour un gaillard assez robuste... mais je mêlais vieux... Maintenant raisonnons, cher monsieur...

« Vous voyez que vous clos complètement en mon pouvoir... Eh bien!... »

Le provincial s'interrompit et approcha son visage tout près de celui d'Armand, qu'il tenait par les deux bras...

Ses yeux fiamboyèrent tout à coup terriblement.

— Eh bien ! poursuivit-il d'une voix sèche et stridente, qui contrastait étiangomenl avec la douceur mesurée de ses inflexions habituelles;

« Eh bien ! j'ai envie de vous tuer, baron d'Osser ! entendez-vous I U enfonçait ses doigts dans les bras du barou,

(|ui pilit cl ferma los yctix soiis son foudroyant rcgnrl.

— Vous no meoonmissoz pis , reprit le provincinl plus bas eneo.e et avec plus du meiiaiio dans la voix ;

« Mais moi. je vous hais, monsieur le baron... et, suivant le code de i'Iiouuour qm; vous invoi|uicz tout à i'huure, j'ai le dr.iil, — le droit, monsieur I — de vous lucr sans pitié comme sans remords. »

— txpliquez-vûMs!... voulut balbulnr Armand. Les traits ooulractci du provineia! se dclendircn

en un sourire lianal.

La llamuirt de son regard s'éteignit.

— Mon cher monsieur, lépouclit-il en reprenant les formules de sa rigoureuse couiloisie,

« .le n'ai pas lotmnps... IMus tard peut être... En allonJaiit, voulez-vous me l'aire la grâce de signer celle recouuaissauce ? »

Armand baissa la tète.

M. Chose lui rendit aussitôt la liberté de ses bras.

— A la bonne heure! dit-il.

n Voici le pupier et mou crayon... à la guerre

comme h la guerre Nous nous passerons do

))lLime... »

Armand, sans prononcer une parole, s'assit et se mit a éciire sur son genou.

Laiigo clGermain, tonl en travaillant fort activement, le regardaient du cuiu de l'oeil et se moquaient do lui de leur mieux.

Tandis (|u'il écrivait, M. Chose pérorait.

— Cher monsieur, disait-il, — si je ne vous avais pas rencunlré aujo ud hui, je vous ainviis joint demain... N'accusez point le hasard... il fallait que nous nous trouvasbiuns Ifil ou tard lace à face... ei j'ose espérer que celle entrevue ne sera point la dernière.

Le crayon d'Armand trébucha sur le papier.

— Veuillez mettre vos soins, je vous prie, poursuivit l'imperturbable M. Chose, à écriie lisiblement... une letlre mal foiinée peut devenir une source féconde de chicanes... Mon cher monsieur, je ne puis m'empèclier d'êlre atl'ecté pénildenienl par les simpirs fié pienls et significatifs que vous laissez échapper... Si j'avais le temps, je vous prouverais clair comme le jour que trente mille IV.mcs sonl bien peu de chose pour solder notre compie, et que vous reste/, de Peaucoup nun débiteur.

— Trêve au moins de moqueries, monsieur! dit le baron, qui discontinua d'écrire.

— Vous avez fini i" dit d luceinont le provincia 1.

« Non ! ah! cher monsieur, vous ferez que j'arriverai lout à fait en l'clard !... Quanta voire reproche, je |)rends la liberté de le repousser lormellcnienl... Ne nousqniuons pas sans nous comprendre, au moins a demi, monsieur le baron; je vous ro.ièle que vous êtes mou débiteur, à part même le seiviee éi|uivoipie, — voes voyez si j'appelle les ehos^ s par leur nom, — que je vous al rendu en vous deUarrassanl de ces coins qui aura. eut pu faire tomber votre lèle... »

— Quel nom nietlrai-je? inlerrompil le baron.

— Quel nom?... c'est jnsie... Kh bien ! no mct- Irz pas d; nom, cher monsieur; — vous èles mou i!é.)ileur. disa s-je... et s je vous prends ces dix mille écus (Ml à-eom;>te, ccot que mou commerce ne va pas cl i|iie le suis un... U- mol n'y fait rien .. mais si j'étais un honnête honnne, j',ii l'honneur de vo:is af-

firniiir très-positivement que voUs no soiiiiie^. pas vivant de celte chauibi'e !

— .Mais que pe.ut-d donc y avoir entre nous de commun ? demanda le baiou, scrieujcmeiil inti'igué colle fois.

— De commun, cher monsieur... répéta le provincial.

« Vous avez dit de commun ?... »

Il eut un petit rire sec el comt.

— .Ma foi, cher monsieur, acheva-l-il, tout ce que jo puis lépoiîdre, c'est que le mut est heureusement trouvé !

Armand le regarda en face, tâchant de lire sur sa physionomie 1' xplication de ces bizanes paiules, dont il craignait vaguement de cb'Viner la portée.

Mais il n'y avait rien déerit sur la physionomie île M. Cho^>e, qui, en ce moment, metiail sur son nez une louide paiie de conserves, afin d'observer minutieusement l'obligation soiiscrilc.

Seulement, li vue de sa ligure pouvait servir de baume à la bessure faite par ses paroles.

Ce visage la n'était point laid; mais il étaii de ceux que le plus jaloux des maris ne craint pas auprès de sa femme.

Au momeul même oii cette réflexion consolante rafraîchissait la pensée du baron, le provincial sembla vouloir pj'endre à tâche d'y donner un tlémeuli.

Le titre était en règle. AJ. Chose le coucha plié avec mélhode dans sou porlefepdle et replaça ses lunelles au fourreau.

Cel l'ait, il appela sur sa lèvre son plus avenant sourire et dit en consultant sa grosse montre :

— Monsieur le baron, je vous demande un million de pardons si je ne vous retiens pas davantage .. niais la clémence des daines a ses bornes, olje craindrais viaimenl qn on ne voulût point excuser mon iuexai;lilude.... liclaire M. le baron, Lango!

Le provincial salua par trois fois et tourna le dos.

Larigo s'arma de la lampe, et Germain dit do bonne amitié :

— A vous revoir, monsieur le baron!... mes complim nls'a madame!...

Armand se retrouvait dans le passage Sainl-Roeh, à vingt pas de la porte de Icglise.

LA MANTE NOIREi

Il se laissa tomber sur une borne et demeura piMidiint plus de cinq minutes oompléleinent abasûuidi.

Au bout de ce temps, la première idée qui lui vini fui de rentrer dans celte maison el d'en fouiller ions les étages.

Car il était sûr d'y avoir vu entrer Hobei tino.

Mais il y avait une grande heure de cela 1

lit puis, éiait-eo l>ien Hobertluo ?

lui voyant celle maison noire, étroite, misérable, Armand se preiiail à douter.

Itobertinc, si belle, si distinguée, si délicate en ses eaprices de jeune feni.iic, venir en cachcltj dans ce lauilis! n'élaii-'o pjs chose impossible!...

Armand avait vu, mais il récusait mainleuant ec témoignage.

Ou plutôl, il voulait douler, cherclinul à lonle forc'J une consolation ou reposer un peu son àme harassée.

D'autres fois, co doute apiielé s'enfuyait.

UNE PÉCHERESSE

IS

Armand retombait alors de son haut dans l'angoissi' de sa ceriilndc.

.Mais, en ce monienl, lorsque les demi-moUs ot les rarulcsà doulilc sens du faux nioniiayenr lui revenaient à la nicmoiie, sa jalousie no scl.vait point contre cet homme.

Armand ne gardait contre lui qu'une vive et profonde rancune.

I.'idijc q e cul homme pût cire son rival ne vouiail point entrer en son cerveau.

Et réelliunent, à supposer môme que Uoi)erline fut coupable, il y aurait eu folie à supposer le choi.\ d'un tel complice !

Armand ciail un homme dont la vie, jnsquc-lk, s'était écou 6e irunqrille sans qu'une grande douleur se fût jamais jetée h la tra\erse.

il ne savait point soull'rir.

Les tortuies moral s et la fatigue physique de celte soirée l'avaient euticrement bri^é.

Il se leva de sa borne, nayanl point de but et ne sachant que faire.

Son idée de visiter tons les étages de la maison d'où il sortait ne pouvait tenir devant la réllr.xion.

b'ailleiM's, tous lea étages sembla. enl déserts elpas une fenêtre n'y était éclairée.

Armand descendit le passage du côté de la rue Sainl-llonuré.

Le vcnl conlinuail à souffler violemment, mais il avait ehas>é pour un nioinent Ls nuages épais qui couvraient le ciel.

La lune, approchant de son apogée, brillait de cet éclat partii niier qu'elle prend durant les courts en- Ir'actes delà tempête et faijait ri.issel«r sa blanehu lumière sur les toiis humides, transformés en autant de niiruiis et sur la cha<issé.' de la rue, dont cliaiine pavé semblait au loin un bloc de cristal.

Et ce n'était plus le silence de la solitude de tout à l'heure.

Les voilures couraient encore, sillonnant la boue liiiuidc et aspergeant le trottuir "a chaque tour de roue , mais les piétons prenaient maintenant leur bonne part du chemin, et coupaient intrépidement, aux cariefours, la marche des cochers en colère.

Les cochers juraient, Cl oisaient leurs voi.\ enrouées avec les mille cr, s aigres et discordunls des pelils mai'chands du soir.

A qnrhpie Coin de rue, l'orgue de Barbarie nasill;iil la dernière riimance mise en vogue par Garât, ou l'aiielte nouvelle de mademoiselle Gavaudan.

A l'orgue de Barbarie, repondail la vielle déchirante d un enfant de la Savoie.

Fuis c'élaieni les innomb.ables vdix do la foule, tiist.s, ga es, méKidieu:>es, rauqncs, qui naieul, qui caqueliiK ut ou qui se querellaient.

'iout cela remuant, giuuillant. se heurtant sur les Irolloii s trop étroits, le long des magasins splendides, dont l'illumination pâlissait, ce soir, devant les rayons de la lune.

P.ris était sorti de sa coque.

Paris a un merveilleux instinct pour saisir au vol la plus nniice éclaircie.

11 passe entre deux averses et ne se mouille point.

.4 la première goulle d'eau vous le voyez disparailic.

Où csl-il cl pourquoi craint- il tant l'omlc célcsie, Ini qui tout h l'heure piomen.iil si gaiement ses pieds dans une mer de fange?..

Oiie le nuage se déch ro, laissant passer un petit Clin de lune, un rayon de soleil, voilj Paris courant

encore, se pressant, rianl, chanlant, caquetant de plus en plus.

Armand élail mal b l'aise, jeté tout à coup au'milicu de ce bi uil ( l de ce mouveraenl.

Il subissait une sorte d'i bloussemrnt moral, el ne savait trop où se diriger parmi le désordre de la nie.

On le couduyail à droite, à gauche; il ne fcniai rien.

Sa dimarche était aussi lente qu'incerlaine.

Tout le monde le dépassait sur le trottoir, et braiicoup se retournaient, croyant avoir all'aire ii un homme ivre.

Il ne prenait point garde.

(^ei)endanl, au mumenloù il arrivait à l'angle de la rue des Frondeurs, le choc d'un passant le lejita sur une femme qui pressait le pas sur le trolloir.

Armand, pa un instinct de conrlo sie, leva bs yeux sur elle afin de s'excuser. La dame ne s était pjiiit retournée; elle courait toujours.

Armand poussa un cri cl s'arrêta court.

Cette dame, vêtue dune mante de soie noire, étnit bien celle qu'il avait suivie dejiuis la rue Cbauclial jusipi'ii Saint-Hoch.

C'était Uolieriine.

La présence d'esprit fit défaut au baron.

Lorsqu'il s'élança enlin sur la trace de la dame, celle-ci étail déj'a loin.

Néanmoins Armand ne la perdit point de vue.

11 l'apereevail se glis>anl parmi la foule des trottoirs et parvenant à se frayer partuut un passage; puis la foule se niellait entre deux un instant, puis encore la dame se remontrait toujours alerte cl pressée.

l'.le déboucha sur la place du Palais-Royal.

Le temps se trouvant être beau moineuianémont, la plaie elaii pleine de \o lures de toute surte.

La dame ouvrit ellc-nieiue île sa peliie main gantée le premier fiacre venu et dit un mol.

Le liacre partit.

Armand arriva trop tard pour se glisser derrière le fiacre.

El puis, peut ôtre n'eflt-il pas songé à ce moyen hcroi'que , lequel ex|iosc h de nombreux co'jps de foucl.

Il trouva plus simple de monter dans un autre flacrc.

Ceci étail une erreur.

La vraisemblance permet de penser à la rigueur qu'il y ail â Paris un fiacre partant au premier mot, mais deux, c'est im[iossiiile!

— Suive/! celle voilure! dit Armand au cocher en montrant du doigt celle de sa femme.

Le cocher regarda Ai mai d.

Armand avait son costume du malin couvert de boue, trempé de pluie.

Ce que nous allons dire n'empêche pas l'hoinnie du peuple d'avoir de tivs-g' néieux instiiiels.

Le cocher crut avoir afl'airc à un pauvre diable el prit son temps.

— Mais allez donc, malheureux! criait Armand. Le cochiT repoïkli! :

— On y va, nol' maître!

Il continua de draper sur ses épaules le carrick bleu à décuple collet.

— Uix louis si vous rattrapez ce fiacre !.. dit Armand en liépignant.

— Dix qi oi?.. commença le cocher, dont toute la lourde personne, y compris le carrick bleu, ne pesi plus le poids d'un svlphc.

— Ali ! not' bourgeois, n'ayes pas peurl

Le cocher crut avoir affaire a un pauvre diable et prit son temps

La voiture de Roberline avait tourné l'angle du café do la Régence.

Armand sentit une terrible secousse, suivie de plusieurs autres.

C'était le fiacre qui forçait de vapeur.

Mais dix louis, c'était beaucoup trop!

Pour dix francs le cocher eût mis ses botes au grand Irol; pour dix louis il voulut atteindre le galop, et cette ambition insensée le perdit.

D'abord il écrasa ça et li quelque chien distrait, puis il mit dans le ruisseau l'éventaire d'un marchand ambulant; puis enfin, son attelage prit un train si désordonné, qu'une double clameurs'éleva des trottoiis do la rue Richelieu.

Le cocher frappa plus fort.

Ses chevaux prirent le mors aux gencives, parce qu'ils n'avaient plus de dents.

Armand put se croire au moment d'atlcindre le fiacre de Robertine.

Mais tel ne fut point le dénouement de cctie course 'si fougueusement commencée. ■

Les deux rosses s'abattirent auprès de la salle Montansier.

Armand sauta hors du fiacre en maudissant son étoile.

Autre histoire : le cocher le saisit au collet et l'accusa d'avoir tué ses chevaux, le gagne-pain de sa nombreuse fauiillu!

Les badauds s'ameutcrenl.

Le cocher, qui avait commencé par parler de ses

trois petits enfants, monta graduellement jusqu'à la douzaine.

Les badmids avaient les larmes aux yeux, et Armand qui avait donné sa bourse à Larigo!..

Nous no savons si le lecteur s'apitoiera sur le sort de ce pauvre baron, mais réellement il étai.t bien à plaindre.

Les tendres badauds, en effet, se consultèrent sérieusement sur la question de savoir s'il n'était point à propos de faire un mauvais parti à cet homme mal vêtu qui n'avait pas de bourse, et qui promettait traîtreusement dix louis au malheureux père de douze enfants au berceau!

Quelque vingt ans auparavant, Armand n'eût point évité la lanterne.

11 donna sa montre, sa chaîne, perdit une demiheure, et eut la permission de s'éloigner, poursuivi par les huées du public elles injures du cocIut infortuné, lequel releva ses bêtes et s'en alla vendre la montre au grand trot.

Les liadauds, eux, continuèrent leur promenade avec la conscience de la vertu.

Il était on/.e heures du soir lorsque M. le baron d'Osser souleva le marteau de son hôtel.

Robertine, si c'était elle, avait dû le devancer.

Nul moyen, désormais, d'éclaircir ses doutes.

1! fallait qu'il restât avec ses soupçons.

Il passa devant la loge de son concierge, retenant à grunirpcinc la question qui sollicitait sa lèvre, et monta rapidement le premier étage de l'escalier.

— Comment se trouve madame la baronne ? de-

UNE PÉCHERESSE

manda-t-il en balbuliant a la femme de chambre de Robertiiie.

— Estco que madame est indisposée? dit la camériste; madame n'a pas sonné de tout le soir.

Armand renvoya la uamériste d'un geste.

— Elle n'a pas appelé de tout le soir!., murmural-il d'ime voix sourde.

Il seniait SCS doutes s'évanouir devant la cerlitutie accablanti' : pourtant il essayait de douter encore.

Ce fut d'un pas chancelant et pénible qu'il prit le chemin de la chambre de sa femmu. 11 fit jouer le boulon.

La porte résista.

Il se souvint alors d'avoir tourne la clef et fermé la porte par m 'garde deux heures auparavant.

— Elle était déjà sortie!., se dit-il, et elle n'est pas rentrée encore!..

La sueur découlait de son front, abondante et glacée.

11 hésita durant quelques minutes ; puis son visage devint sévère et froid comme celui d'un juge.

Il entra...

Roberlinc était couchée sur son lit et dormait profondcmcnl.

Armand éloufl'a un cri de surprise et de joie.

11 sentit comme un délicieux baume couler sur la blessure de sou cœur.

La clef qui accusait naguère absolvait maintenant, et l'innocence était prouvée sans réplique.

Et cependant Armand voulut accumuler d'autres

pr^juves encore, avide qu'il élait de se reposer après son angoisse dans une sécurité entière.

11 chercha, fouillant de l'œil les moindres recoins de la chambre.

11 ne vit rien, absolunienl rien, ni chaussures mouillées, ni toilette de ville; pas un seul iudiceen- (in, si faible qu'il fùl !

Allures du lit, au contraire, sur un fauteuil, était jelé le deshabillé que portait Robcrtine pendant le dîner, et lespanlonlles mignonnes de la jeune femme garJaient sur le tapis cette position, indiquant qu'elles sont lomliées d'un pied frileux, à demi entré déjà sous la couverture.

Armand se mit à genoux devant le lit, implorant son pardon au fond de l'àme, et baisa doucement le front souriant de Roberline endormie.

Sans doute, la jeune femme ne sentit point ce baiser, car sa respiration conlinua d'être douce et pure comme le souffle d'un enfant...

Qunnd M. le baron d'Osser s'éveilla le lendemain matin, il crut avoir fait un mauvais rôve.

Les événements de la soirée précédente, invraisemblables par eux-mêmes et que le hasard avait comme entassés, se représentèrent à son esprit plus Confus encore et plus invraisemblables.

Il eut grand'peine à récapituler tout ce qui s'était

Montmartre. ■»- Imp. Phlot.

UNR PÉCHERESSE.

pibsé. ce qu'il avait vu, ce qu'il avsiL cru voir, — sa coui'ac folle n lapoiPHiiie d'un; incoauue, ses angoisses jaliiuscs, Saiiil-Koeli. le |)assage, — et ee re- |>aire où ils'ét;iil pris lui-cnùiiie a» liiége.

Ai-inaiicl se driu :mJail si, avanl deniamer cette sônc d'actions et d'éveiiemeiils, si fort eu dehors do son caractère et de sa vie lial)ituille, il n'y avuit point eu eu lui quelque chose d auornial : de la fie-

• vrc, de l ivicsse...

Mais non.

C'avait été un enchnîni^mont de circonstances clianjrus, iMi|)Ossih!e- à prévoir, sans doute, ni.iis un cncluluemont serre, logii|uc en quelque sole, une miiniere d échelle ilont tous les degiC;. .-e len:iient.

Une fois le premier pas tait, iuipossiljle de retenir et de ne point i.lisser jusqu'en bas.

Le premier pas e'éiaitce soupgon misérableconçu sans motif ni excuse, et qni l'avait préoccupé au )ioint ciC lui taire prendre une femme, la preuiicre venue, pour sa Huberlinc.

lui somme, Armand ne se plaignait point trop amrrement.

Il se sentait coupable cl ne marchandait point avec I cli&linient.

D'ailleurs entre lui et 1rs fantastiques tortures de >:i soirée de la veille, il y avait une douce et rudieuse inlugC.

L'un, ge de Robertine endormie.

Armaiid avait vu tant de candeur sereine sur son beau bout, tant de (inre quiéuide dan.s le sourire de bû buuelie, tant de calme, cnlin. et d'innociuce ei de licrc sccurllé ibnis Sun somme l !

Ses soupçons, maintenant qu'il l'avait retrouvée là uil elle devuit èti'c, a|)res avou' poursuivi la clMiner.; de son déîbonue r, ses souiiçuns lui semliluicut si dénués de fuudemeut, si insensés, si près d'être inli'uiiesl

Il la renicreiail du fond du cœur de n'avoir point réalisé aa terreur indigne.

Il lui était reconnaissant et soumis.

Il aimait le double, pour avoir été sur le point de liaîr.

Oh! qu'elle lui a; paraissait belle et qu'il lui devait de bonheur I ^

I.i, ou face de ces intimes félicites qu'était, tout le reste?

Qu'était la souffrance de la veille auprès du repos présent?

Et ces dix mille écus!..

.Misère I

Al iiiaud n'éiait point avare.

L'eùt-il ele, sa joie si légitime l'eût rendu iiisoucianl ei facile...

Celait dcusjours après la scène du passage Saint- I l'.oeii.

! .Mademoiselle Florence d'Osscr elait à Paris de-

• 'piiis queltiues heures, et u'avaii point quille, de, uis j .-ou arrivée, le chevet de la baronne, sa sœur.

liobertine. sans élre positivement malade, gardait I lelit:'- ■

I là c'était l'a encore une des rnisons qui rendaient plirsohierâ les remords d'Aimand.

C5r !50Upi;oniier, c'est oll'enser, et ne dinl-un pas I .•«^t|>roeb(P doublement l'offense commi.,c enve. s ! ,cei..\ iin'ou aime et qui soutrreut? I Aussi Armand, pendant ces deux jours, avaii-i ae-

ealilé llobertiue des soii.s les plus asbidus et les plus tendres.

Il avait payé en amour la dette de son aveugle jalousie.

Uol) Ttino recevait ces témoiiînagos- avec reeonnais.--ance et semblait en êlre bien heureuse, il était ti'ois lieuivs après-midi.

Armand venait de se retirer dans son cabinet. Fljrence et Kobcrliue, seules toutes deux, causaient.

La bergère de Florence touchait L' lil; la tète de 1 Robertine, ramené • jns(|ue sui' la dentelle du bord extérieur de l'oreiller, uiclait sCj abonduuls cheveux lilonls aux incohes brun clair, cliatoyanles et lustrées quijjuaeiit. incessauimenl ;igitjes, autour de la joue tr.dehe et pleine de mademoiselle d Os er.

La m>iiii de Itobertine sortait des couvertures, et Florence la tenait doueemeul serrée entre les siennes.

C'é a t un groupe charmant, tout plein d'intime e suave pùe.^ie.

Il eût été malaise de dire laquelle des deux é:ait la pbis jo ie ou la plus bel e.

Lu peintre eùi hésité dans son choix.

Un pui'te, tout en s inclinant devant les jiivéïiiles sé'liict oiia de mademoiselle d O.-ser. ciit dou..é la piél'erenee iieut-ijtre aux grâces intelligentes et uubles ipii couronnaient le Iront de Robertine.

Florence avait di.x-neuf ans, ma s la baronne et elle parais.saienl oire exacieinen: du lU'ime âge.

.Muileinoiselle d'O.-'Ser ressemblait a .-o.i li'ere; elle a\ait lu niciiie coupe de traits; seulement, elle était purfa.teiiie.it exemple de celle uuauce commune qui delciyiia.t sur la buaulé, d'ailleurs remarquable, du baro.i.

Il y avait sur la ligure de Florence une soudjjnile d'e\|ires>ion , une iiiob.lile spiriiiie.le et vive qu uieiiuil nu contraste entre sa physionnomie et celle d'Ami. iiid, lout en n'excluant |)oiiit la douceur, résullaiit presque toujours de l'entière ié„'ularilc des lignes.

I.lle avait de beaux yeux bruns, pas tics-granils, mais tendus nioelleusemeiil et glissant des regards de vii-rge coquette à travers la trau^e de soie de ses longs cils.

Il sejouail un sourire malicieux, naïf et gai autour des lignes churuianles de sa bouche, et rien n'égalait la grâce iiiliuie des inouvenieuls de sou cou blaiii;, nerveux sous sa forme arroiiOie.

Peut-être ses yeux br.llauis savaient-ils rêver i( se vo 1er d'aïui'Ur, mais ils avaient l'air dô.re lads lout expiés pour souiire.

On u aiieicevait nulle trace de langueur dans leur ser.iue insouciance.

On eût dit rpie la belle jeune fille dormait encore sur l'oreiller de sou iguor..n;e d'. nl'jiit et que le so l'ilede la passion, Liidantà s'él'ver, n'avait point jelé ses joies tumultueuses, ses alarmes chères ses adoié.'si't redoutables tempêtes, puiiiii le calme tiède de son àme.

Ou eût dit cela.

.Mais ces souriants visages de vierges sont sujets à tiomper la vue...

lu lo.i-i cas, sous le lapporl senlimental, Florence Cl i'.oljeriiiie é;aicut le jo.u- ei la nuit.

l.giileuient belles toutes deux, si ce n'est qu'il y avaii eu Uubcrtiue quelque chose de plus harmonieux lei de plus exquis, el.es se faisaient plein cou-

UNE PÉCHERF.SSE.

tiuslp, dès qu'on voilnil épolcr sur leurs Irails le livre de leur âuic.

Non pas qu'il n'y eûl en toiilps les deux, bien i|u'h des degrés dilVérenls, noblesse, iiilelligi'iice el bonlé, mais parcjqiii! l'une av:iit soulTerl déjà, aimé dé|à. craint désiré, pleuri;; tandis que laulrc arrivait conlento au seuil de la vie. et ue voyait (|ue joies et que trioinplies dans le loinlaiii rose de son avenir.

lit aussi parce (\w- la seconde é:ait un cœur mondain, ayant !l-s idé^-s de to'is cl les désir-) qu'on a, taudis (|iie la prei ii-re, suliissaiit les condilions de sa nature sipL-rie re, exagérait, au coulacl de sa sensibilité trop {.'raiido, jouissances el douleurs, el se lassait. t:ii outre, par une sorte de jalouse pudeur, à lefouler un elle tout ce qui voidait s'élancer au dehors, douleur on jouissance.

Klorcnci; avait ele élevé dans un des priucij.aux pensionnats de Paris.

Mlle avail partagé là cette éducation élégante, digne, liére, morale avec faste, un peu raide, un peu .miiudée et ie.-.S(Mnb auL trop aux lignes iulli-xiidcs de l'arehiteciure d i leinps. éducation qui créa jilus d'une Corinne grotesque, mais qui développa aussi [dus d'une l'eiiiuii' reell.menl distinguée.

Florence était parliLulièreniunt faite pour profiler de eel enscigneniunl pompiux, emphatique, presque théairal, et dont chiique détail semlilail t'inprniiio aux ima;;inations peda.des de madame de Genlis.

Trop vive, Iro.i példanle, trop gaie. Ilorcnco avait besoin d'un frein; ce l'r.'iu ne lui manqua pas.

Un II combla si parfailemcnl de maximes à la (iampan, de frivolités solennelles, de vers philosophiques; ou lui lil jouer, eu costume de rosière, tant de petits dr.mics vertueux, ou la satura, eu un mol, si géiéivusenu-nt d'eiioiii luul pur, qu'ell; perdit là ce trop plein de vie . t de sève qui esl. dit-ou, nue condiiion mauvaise pour entrer dans le monde.

Kn outre, elle pi il, parmi celle aimosphère d'affectatiou, une haine forl développée contre l'all'eclalioii.

Ln sortant du pensionnai, Florence avait passé quelque ternis che^ son Ircie, ou elle avait noue avec Itoberline les liens d'une sincère et tendre amitié.

Ensuite elle était partie pour Tours, où habitait la sœur de son père.

C'était là toute l'bisloire de Florence.

Saul le petit épisode d'amour qui est dans l'histoire de toute jeune fille el qui est vieux comme l'Odyssee.

Le héros du petit roman do Florence se nommait Lucien de Pons.

L'était un b'au jeune homme, an front chevaleresque, amoureux comme un fou, ce qui n'e-t poinl élre trop amoureux, vraiment, lorsnu'.l s'agit d'une aussi charmanle jeune fille que madcmois. Ile d'Osser, — lille de famille el riche.

Il était reçu dans la maison du baron, où l'cxcelleiil accueil de Robertine compensait pour lui la froideur systématique d'Armand.

II avail usé de son droit eu faisant 'a Tours un voyage qui cutiicidail avec celui de l lorence.

Lnnn. il élaii de retour à Paris, ce à quoi personne ne pouvait trouver a redire.

Il y avail une heure environ que Hoberlinc cl Florence claienl seules.

Dieu sail qu'elles avaient encore bien des choses

à se dire, car la barnnm, n supposer qu'elle eût de. sujets de II isle pré jccupalion. les oubli.iit auprès de sa sœ ir. el retrouvait, au contacl de tant de vive gaieté, sa douce gaieté, à el e, sa gaieté de jeune lille.

Lies poursuivaient la conversation cnmmencfe.

— J.! vous préviens, Florenro, dit la baronne, que vo:is faites s;i;;eiiier.t de revenir le cœ.n' libre, — car d en est ainsi, n'esl-ce pas?

— .le I arie que mon frère veut me marier? réidiqiia Florence uu lieu de lépondreà la -question de sa sœir.

— Pr.ciscment, dil Robertine.

El'e f'rma les yecx à demi il se prit à rogaid r madeiiioi.selle d'Csscr en de-ssons.

— SItin fier-; e>t b Cii bon, poursuivit Florence ; et .•^a^ez-voiis le nnni de inuii nian?

— .•\ssureniei.l, ma sœui ... c'est toujours le major Vcrnier.

— Ah! Armand csl un pliénix pour la consiancc... et je vous en fél ci^e. chère boeur... mais, inoi, jo naime pas les ini iiaires.

— Oh! lit il snii tnur Robertine; — les mpuslaches vous funi peur ?...

— .Mon l)i 11, non... au contraire.., mais je ne me reprcseiite le niiliiaire que d'une certaine façon...

— lu peil-o I Vous ii'iiiaiider?...

— Pourquoi pas?... Un militaiie, pour moi, c'esl un grand garçon en corset, l'air coulent, le col raide, qui lait des yeux en coulisses chaque fois qu'il ai proche d'une femme de plus près que trenle pas. — ei qui vous salue en meituil sa main sur son cœur, si votre feuôlre s'oivre en face de la sienne.

— Ah! Florence! dit Rubertiue eu riaul; — luus les militaires ne smit pas ainsi.

— Je le veux bien, ma sœur; il y en a qui envoient des baisers à travers la rue, je suis forcée d'en convenir...

— Méchaai^ I inlcrrom|)il la baronne en mefani sa fine el bl.inclie main siu' la bouche de madeuioiselle d'Osscr; — vois savez I ieu q c le major est un homme grave et parl'aileineul élevé...

— On me l'a dit, et mon opinion sur ce poinl importe peu .. mais savez vou.-., Robcr.iue, le major m'a ïail uu' fois une dccluraliou d'amour.

— Lli bien?. .

— Lh bien! ma sœ.ir, continua Florentine, avec une sorte de teneur comique, la déclaiMiion du major esl imprimée tout an long dans Claire .t'Albe, d.: madame Coltin... un rom, n qui ma fail bien pleurer, cliciv sœur.

— Vous auriez dû. Floieuce, y puisser un peu do coiipassion pour les blessures que foui vos beaux yeux...

— Celle phrase-là ctaii dan» la déclaration de M. Vcrnier! s'ecria vivement Flonjucc; — vousavcz donc lu Claire U'AIIjc.'

Llle s'inlerronipil. comme si elle cùl craint d'avoir blessé la baronn^-. el ajouta, mais celle fois sans railler:

— Ah ! q l'ils sont jolis, ma sœur, les héros do madame Coltin !

— Pauvre major* murmuia la baronne; qu 1 malhirpour lui de ne point ressembler à Ma'.cek- Adhel.

.Mademoiscl'e d'Osser regarda Robertine en f.ice. cl fo çi logèromenl la courbe noire el nnemenl trac e dj s.;s sourui S

l'NE PÉCHEHESSE.

— Sericz-vousdonc du parli '3e Vernicr, dcmandat-elle avec. in(|uii.'tiRlc.

— Moi, clièic enfant, répondit la baronne qui l'attira jusqu'à elle et mit un baiser sur son front :

«Jo suis du parti de votre bonheur.... Écoutezmoi, Florence, ajoula-t-elle en quittant le ton léger qu'elle avait gardé jusqu'à ce moment pour aller de pair avic la gaieté de mademoiselle d'Osser.

B J'aime Armand de lout mon cœur, vous le savez... Je lui dois de la reconnaissance pour m'avoir fait lieureuse comme je suis, et je ne sais point de chose au monde que jo fusse prête à entreprendre pour l'amour de lui... mais je vous aime aussi, chère sœur, et je sais bien qu'Armand a pour vous le cœur d'un père... Entre vous deux, Dieu meici, je n'ai point à choisir... Armand ne veut que voire bonheur ; s'il se trompe de route, ee sera le servir luimême que de l'arrêter en chemin.

— Vous êtes bonne! vous êtes bonne! ma sœur, murmura la jeune fdie, dont la brillante prunelle se voila sous une larme.

— Je vous remercie et je vous aime...

~~ Écoulez cncoie, reprit Robertine.

« Je n'ai pas fini... Le major Vernier est le meilleur ami do voire frère, qui caresse depuis long- ■ temps l'espoir de lui donner votre main... Le major est un hotnme loyal et bon, — et digne, à tous égards, de l'afTection d'une femme... Tous mes souhails, s'il faut vous le dire, sont pour la réalisation du projet d'Armand, et, s'il vous était possible d'aimer le major...

— Mais cela est impossible, ma sœur ! s'écria Florence.

— Vous aimez donc M. Lucien de Pons? dit tout bas Robertine.

Florence rougit.

Un instant, elle regarda la baronne d'un air colère Cl ofTensé.

Puis, tout à coup, elle mit sa joli^jifite dans le sein de Robertine en balbutiant:

— Jene sais, chère sœur. ..En vérité, je ne sais I... Elle fut quelque lemps avant d'oser relever la

tête.

Lorsqu'elle se redressa enfin; ses yeux rencontrèrent le regard doux et caressant de Robertine.

— Vous n'êtes pas fâchée contre moi? demandât-elle.

Robertine se reprit à sourire.

— Pauvre ninjorl dit-elle, pauvre major ! tant qu'il n'a eu contre lui que votre rancuneux dédain pour les Don Juan de garnison et son plagiai de déclaration, j'ai gardé un peu d'espoir... mais à présent....

■ — Si vous me persécutez ainsi, Robertine, interrompit mademoiselle d'Osser confuse, vous me ferez les haïr tous les deux !...

— A Dieu ne plaise, chère petite sœur!... mais vous ne |iouvez pousser la cruauté jusqu'à m'empêcher de plaindre ce pauvre major, moi qui sait loul ce qu'il perd en vous perdant... Par compensation, il me sera | ermis de trouver bien digne d'envie le sort de M. de Pons...

— Non, madame, dit Florence en frappantson petitpicd contre le tapis; M. de Pons... M. dePonsl... Mon Dieu! jene veux pas me marier, voilà tout!

Elle voulut reculer son fauteuil, mais Robertine la retint doucement.

— Vous l'aimez donc bien ?.,. murmura-t-elle.

— Ah! ma sœur, ma sœur I s'écria Florence; vous êtes sans pitié!....

La baronne se mit à rire loul à fait.

— Décidément, Florence, dit-elle, vous avez perdu votre bon caractère d'autrefois... Si vous étiez homme cl moi aussi, vous m'auriez déjà forcé à l'rer l'épée... Pardonnez-moi, chère petiie sœur, • ajoula-l-elle; vous ne me verrez jias souvent p!aisanier ainsi, cl, si je suis gaie, plus qu'il ne faut, vous ne devez vous en prendre qu'à la joie que j'ai de vous embrasser... Parlons sérieusement maintenant... Je connais M. de Pons, et je ne puis qu'applaudir à votre choix.

— Merci, ma saur, repartit mademoiselle d'Osser avec un reste do froideur; mais c'est aller bien loin que de parler de mon choix.

Bien que Florence eût appuyé sur ce dernier mot, la baronne fit comme si elle ne l'avait point entendu.

— Lucien a un noble cœur, reprit-e le, el plus d'une fois déjà j'ai forcé Armand à convenir que mise à part sa prédilection personnelle pour le major, la recherche de M. de Pons était de nature à remplir toutes les conditions qu il peut exiger comme votre tuteur.

— Vous avez fait cela, Robertine! s'écria Florenee : maisdois-je m'en étonner?... Ne voussavaisje pas la meilleure et la plus tendre de mes amies?... Oh I si vous pouviez l'entendre lorsqu'il parle de vous!... Il semblerait qu'il ait deviné sa dette de reconnaissance... C'est de l'admiration, c'est de l'enthousiasme... et parfois, si je l'avais aimé, j'aurais été jalouse, ma sœur.

— Vous ne voulez donc pas me dire que vous l'aimez, Florence.

— C'est que je le traite bien cruellement quelquefois, chère sœur... el que je ne puis penser qu'on soit ainsi avec ceux qu'on aime... Pourtant... je voudrais vous montrer mon cœur tout entier, Robertine... Oui, je crois... je crois que je l'aime..'.

La glace était rompue.

Une fois ce grand mot lâché, Florence, tout en rougissant, s'inlerrompant et balbutiant, mil à nu son cœur el fil sa confession générale.

Or, c'est une chose bien jolie que le cœur d'une jeune fille, mais bien bizarre!

Florence, tout entière d'abord à la pudeur d'avouer, n'avait d'autre préoccupation que d'atténuer ce qui, dans son récit, pouvait indiquer un amour sérieux.

En rendant compte de ses mille rencontres avec Lucien, qui, depuis deux ans, était sans cesse sur ses paî, elle s'acharnaifà faire bien large la part du hasard, et surtout à laisser croire que les assiduités de Lucien l'avaient bien longtemps fatiguée.

— Il était toujours là! disait-elle en lâchant de mettre du dépit dans sa voix.... Toujours!... Allaisje à la messe, je ne pouvais lever les yeux sans le voir adossé à quelque pilier... A la promenade, il me suivait de loin, cl il me semblait entendre d'énormes soupirs chaque fois que je passais devant lui... Au bal... vous pensez bien qu'au bal, chère sœur, je ne pouvais pas l'éviter... Il était reçu partout.... et trèsbien reçu... Il fallait danser avec lui ou ne pas danser .. Je suis folle de la danse... et puis, vous le dirai-je, Robertine, vous êtes pour beaucoup dans tout cela....

— Moi! dit la baronne.

— Vous-même... Lucien a beaucoup d'esprit... je crois qu'il avait deviné combien je vous aime. Toules les fois qu'il dansait avec moi, il ne me parlait que de vous...

— C'est avoir de l'esprit, en efi'et, Florence, dit

UNI-; PKCHEHKSSE.

fiûbcrlinc émuo, quo de vous prendre ainsi par vulre bon cœur.

Mademoiselle d'Osscr poursuivit encouragée :

— Puis. |)ar un travail mystérieux, et a son insu, la sincérité du son jeune amour étoulla sa fausse pudeur.

A mesure qu'elle parlait, son langage changeait.

Ce fut au point quo tjieiitôt, au lieu de chercher des excuses pour sa faiblesse, elle en chercha pour ses peiiles cruautés d'enfant.

Rlle plaignit Lucien ; elle so reprocha ses caprices, ses dédains, ses boutades.

lit quand elle s'aperçut de ce changement, elle so tut brusquement, devint pourpre et sourit en baissant les yeux.

La baronne l'attira sur son sein et baisa ses cheveux.

— Nous lâcherons tous deux, dit-elle; — Armand nous aima et ne saura point nous résister.

Mademoiselle d'Osser remercia Robertine avec ell'usion et lui rendit mille caresses.

Puis la conversation mourut, comme il arrive toujours lorsqu'un sujet très-intéressant vient à ôtre c,)uisé.

Florence se renversa dans sa bergère cl so prit à songer.

Robertine, de son eôlé, donna involonlairemcnt sou esprit à la rêverie.

Mais Florence souriait à son rêve, qui était joyeux sans doute, tandis que la baronne semblait combattre des réllexions pénibles.

Son charmant visage, auquel l'animation de l'entretien avait rendu quelques roses reflets, devenait pâle de nouveau. ■

Elle avait les yeux fermés.

L'habitude entière de ses traits exprimait uile tristesse profonde, bien que résignée.

Durant quelques minutes, le silence régna dans la chambre à coucher.

Au Ijout de ce temps, Florence poussa un petit cri soudain, qui fit tressaillir douloureusement la baronne et la réveilla en sursaut.

— Kiourdieque jesuisi dit mademoiselle d'Osser, j'oubliais de vous demander ce i|ue signifient tous ces articles de journaux qui parlent sans cesse de mon frère, les uns pour l'accuser, les autres pour le défendre!...

Robertine raconta en peu de mots les visites domiciliaires opérées à l'hôtel et le motif ou le prétexte qui les avait provoquées.

— On ne m'avait rien dit de tout cela ! reprit Florence avec étonnoment et reproche.

— Armand ne voulait point vous donner d'inquiétudes, répondit la baronne, et puis, Dieu merci, voilà bien longtemps que tout cela est fini.

— Comment! bien longtemps, se récria mademoiselle d'Osser; c'est ce matin même que j'en ai eu la première nouvelle... Les journaux ne s'occupent point des choses finies depuis bien longtemps!

— Je ne lis guère les journaux, ma sœur.

— Moi, je ne les lis jamais...

Avant d'achever la phrase de madcmaiselle d'Osscr, nous ferons remarquer, pour la vraisemblance, que les journaux de 1816 no contenaient pas l'ombro la plus légère du plus polit feuilleton.

— Moi, je ne les lis jamais, dit Florence ; mais j'ai vu celui de ce matin, et voici comment : Notre chaise est ariivée a Uourdan en même temps que la diligence d'Orléans et le courrier de Taris... j'avais

faim... Jeanne, ma femme de chambre et moi, nou sommes descendues, et on nous a mises 'a table d'hôte... C'est une chose charmante, Robertine, qu'une table d'hôte d'auberge! Mais il ne s'agit pas de cela ; les gens de la diligence se sont jetés sur les journaux de Paris.

« — Tiens! a dit un gros monsieur; voici que l'on parle encore de l'affaire d'Osser!... »

— Vous jugez, chère sœur, si j'ai dressé l'oreille! « — Et que dit-on ? a dem ndè l'un des voyageurs.

" — Ma foi, toujours la même chose, à peu près . que c'est une indignité, une infamie, c'est le Journoi du Commerce... qu'on devrait enfin se lasser de touruiontcr un paisible sujet du roi. Ah! voilà pourtant quelque chose de nouveau, ajouta- t-il ; il paraît qu'on vient de saisir les fameux coins à l'effigie de... de l'Auire, dans un repaire de faux monnayeurs.»

~ Je voudrais bien voir cet article, interrompit ici Roliertine; justement, mon mari reçoit le /ournaf du, Commerce.

— Elle tendit le bras et pesa sur le gland de la sonnclto qui pendait dans la ruelle de sou lit.

— Le journal n'en dit pas davantage, reprit Florentine ; il ajoute seulement que AI. d'Osser est désùrmai.î à l'abri des tracasseries du pouvoir.

— Josèphe, dit Robertine à sa camériste qui se présentait en ce moment, priez monsieur le baron do venir me parler et d'apporter son journal de ce malin.

Armand arriva presque aussitôt, souriant; Robertine lui répéta ce que venait do conter mademoiselle d'Osser.

Armand n'avait point encore ouvert son journal, dont il déchira précipitamment la bande.

Il y avait de l'inquiétude sur ses traits.

— Lisez tiiut haut, je vous prie, dit Robertine. Le baron était troublé.

11 eut quelque peine à trouver l'article.

Quaiiil il l'eut trouvé, il en commença la lecture d'une voix qui tremblait légèrement.

L'article portait eu substance ce que nous avons entendu de la bouche de mademoiselle d'Osser.

Elle avait oublié une circonstance, néanmoins, savoir :

Que la saisie des coins ne s'était pas opérée sans résistance, et que plusieurs agents de police, ainsi que deux des faux monnayeurs, étaient restés morts sur la place.

L'autre coupable était parvenu à s'échapper.

— Quel dommage! s'écrièrent en mémo temps les deux dames.

Armand, au contraire, respira longuement, comme si un poids eût été ôlé de sa poitrine.

11 reprit un viSLige serein.

Et, en effet, l'arrestation des trois hommes du passage Saint-Roch, qui n'auraient pas manqué de parler, eût été pour lui un coup terrible.

— Au moins, dit Robertine, voici pour tout de bon la fin de nos tribulations, Armand... J'en suis toute heureuse pour ma part...

Le baron lui baisa la main et ouvrit la bouche pour répondre gaiement.

Mais Josèphe parut à la porte et dit :

— Une brochure pour monsieur le liaron. Armand prit le cahier qu'on lui prèsenl;iil. Sou nom était écrit à la plume sur la bande.

11 pensa d'abord que c'était la Minerve, ou b'cn eutore les Lettres normandes, publications périodi-

UNE PÉCHERESSE

ques. dont la dcrnièro. snrtout, faisait une opposition hardie poiii- le Ioidj.s, cl que n'eussent point risquée lesjuiirnaux quotidiens d alors.

Mais ce n'claienl ni la iliip-rce, ni les L^llrei Normandes, ni même le Nain ,aune ou VHomme gris, pamphlets favoris de la vogue.

(.était un panipllel d'un autre genre, rn pnmphlrt royalisle : la Foudre, dé.-iavouL' par les royalistes eu'x-mcnies, et qui attisait eu style de lergunicne les rancunes victorieuses des ullra-ntini

Il retourna lo cahier dans tous les sens et cul un nionie il d'hcsiiation. comme s'il eût craint de trouver un pieg • entre les, pi. s de ce paiùer ennemi.

Va. cil elVcl, la Foudre avait clé fort ardente à le pour.-uivre ors des visites domiciliaires.

Pourqui'i la lui envoyait-on?

11 déciira la bande avec lenteur et ouvrit le petit volume.

Sur la première page, il y avait un alinéa marqué d'un • croix tracée au crayon rouge.

Les yeux d'Armand lomb.rcut naturellement sur cet article-

A pe ne en eut-il parcouru les premières Jignes qu'il changea de conliur.

Ses sourcils se froDcercnt violcnnnent, et il se diri^çi a vers. la porit-en froissant la brochure entre ses doigts convulsivement ciispés.

— Qu'y a-l il? deniauila Uobortine elTrayée.

— Itien, i-é|)ondit Armand.

Flore :cc (.1 Koberliue se regardèrent.

Armand sortit.

— Faites altelc, dit-il à en valet . — sur-lechamp I

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