‹ Les deux mèresChapitre 56 sur 130 · LE BUR'AU DE LA FOUDRE · texte numérisé non relu

LE BUR'AU DE LA FOUDRE

Voici quel était, en partie du mo ns, l'article du recueil tillui ■■ la Foudre:

a La Fout/re éprouvera aujourd'hui un retard de quelques heures dans sa dislributinu, parce que, au nicmeni de mettre sous presse, il nous survient de curieux renseignements sur la saisie opé.ée passage Saint-lîuch , et dont les juurnauv qjotidiens ont rendu compte d'une façon erronée.

« 11 n'y a pas eu d'engagement, comme l'aflirine le Journal da Commerce, mais bien assassinat.

• Les faux monuaieurs avaient établi deirièie leur appareil une machine infernale composée de onze canons de mousquet , à laquelle ils ont mis le feu dés l'arrivé 1' de la police.

« Un seul des malfaiteurs s'est échappé.

o On est fondé à croire que c'est le principal coupable, cl l'examen de la machine, qui a subi peu d'altération par l'explosion, porto à pc;nscr qu'elle elaii <lc t née à exterminer du même coup les complices du chef de la bande ei la force arnw^e.

« Trois des canons de mousquet sont, en cffcl, perforés à la culasse, cl la inorl des deux faux monnayeurs ni: poul avoir une autre source, puisque la force armée n'a p;:s tiré.

"C'est une combinaison machiavélique tout à fait '■Il rapport avec les principes de certaines ^ens.

:< A oc p.opos, nous iciiondroiis iin mol au ridieule article du Journal du Commerce de ce malin.

« Cet organe, dont les sculimonts malveillants on d mieux se -îadienl sous de grandes proleslalions de zèle pour nos princes, revicnl encore sur l'arfaiiede

cerlain haut fonctionnaire de la Monnaie, à qn' la voix publique inipnia nagiii're un fait de la plus triste gavilé.

■■ l.a feuille en question, n'osant blâmer ouvertement le gouver.iemenl du roi, s'apiioie' en termes liypoeriles sur le son de M. le baron d'..,. qui aurai! i subi, — voyez le malheur! ~ une ou plusieurs vi- ] sites domiciliaiies.

« Ce sont de liien maladroits amis que ceux qui rcvrillenl ainsi une alfa re assoupie et jeiteul de nouveau dans la discussion un nom comproniis g;aveiiieiii. au moment mt'me où de perfides meiipiirs tiavaillent le midi de la France, au moment oii se deeouvieiit une à une les trames obscures d'une lonsiiiialioii impie, d ri^é? ciint:e le trône lui-même.

« Nous douions fort que M. le baron d'... ail donne son assentiment à l'article Aw Journal du Commerce.

« M. le baron d'... sait trop bien qu'il estdes souvenirs mauva s à remeitre en lumière.

Il H sait trop bien que la faveur extrême etmédiocremen! justiliée dont il jouissait sous Bonaparte le constitue iiaiurclleuicnt, pour ainsi dire, en état de légitime suspicion.

« Il ne peut u'aillcurs avoir oublié cette chambre murée que les fouilbs pratiquées légalement dans son hôtel oni fait découvrir.

« Le corps du délit esl sous la m^in de la just'ce.

«On a saisi, dans un repaire du quartier Saint- Honoié. les objets fiaudulciisenieiit sonslrails é la .Monnaii- lors de la chute de l'iisurpaleiir.

« De Ta, on infère triom|ihaleiiieut que M. d'.... ce file'e sujeL du roi, a subi d'inutiles et injustes vexations.

« Le raisonnement nous semble naïf.

I Pu sque les obji'Isen question n étaient plus dans sa chambre murée, il fallait bien qu'on les trouvai quelque part...

• F.n somme, nous espérons, et peul-ôlre ici prophetisons-nous un peu a coup sûr, que le jour ne lardera pas à luire sur celtf lé cbieuse affaire.

• Nous verrons s'il ne s'auit que d'un crime de fausse monnaie, ou si ce vol étrange se laitn he aux allentats «pic des mains perfides dirigent et préparent dans l'ombre... »

Cet article était un coup de fusil tiré à bout portant, derrière un mur.

Si violenlc que fût alors, - el que soit de nos jours. — el que doive étie, hélas! en loul temps, la polémique de certains organes représentant des opinions exagérées, cet article déliassait réeUement toutes bornes.

Soi's le voile hypocrite d'une phraséologie "a peu près iiiesuiée, il était à la lois une accusution positive el une menace foimidable.

II seiiibl lit, eu outre, impliquer, de la part de son au'eur, ccitaitie connaissiince mystérieuse de l'aflaire, qu: allait bienaude.à des renseignements possédés par le iiublic.

11 ne faut pas oublier qu'il y avait alors, non-seulement dans le gouvernement, maisdaus les masses, un csprii de léac ion passionnée.

I!tpuis, si l'étranger n'occupait plus Paris, ses bataillons n'avaient pas encore repa^se la frontière.

lit puis enfiu, l'arliclo s'appuyait sur un fait posi-

ONE PÉCHERESSE

ts

tif, bien qu il essayai d'en tiroi' des conséiuonces dûloyales.

(iiciioblc préludait dcjîi à ces sctncs sanglantes, donl le mystère a sein!)l6 soiiveiU sur le point d ù-

tre dévoile, mais au oiir dininel le liasard o;i des in-

Icrèls puissaiils ain.isscnt touj lurs de plus epjisses lenèbrcs.

Le danger élail grand , et le coup cruellement poi'ié.

Celle c implicilô avec les conjurés du Midi, dont on parlait vaguement, e'élail la nioi'l, peid-ôirc.

f.l loul cela p;jur répjudie à que ques lignes du Journal (lu CjiniucTce, qu! éiaicnl. on quc!(|ue sorte, IVn,iiicialion pure et simple d un fait.

Si quel(iues léllexious suivaient, elles exprimaient tiniidemeiit une omliie de Ijlilme, cl vullà tout, car la lournil du Commerci', seul organ;; d'une Oiiposiliou encore au berceau, n'allaquail guère le pouvoir que sous loruic d'apologue cl avec des précautions oraloires infinies.

L'opp )siliou tranchée, — les Iiaines. les regrets du passé, les vœux lio-lilcs h la branche aînce des Honi'bons, se réfug'aient dans ces petiles brochures d ml no is avons parlé cl donl quelques-unes acquireul une fort enviable célébri.é.

La Fuuilre, cl, dans un genre bcam'oup plus mode'éelspirilMel, les Uttres champenoises, claicnl l'arlillerie légère que le pouvoir 0|)posail à ces liiailleurs du libéralisme naissant.

Ce coup frappa le baron d'Osser violemment el à rinq)rovisle.

Il était habitué de longue main aux allaques ûo la presse, qui n'avail pas manqué de lui reprocher son élévation rapide so' s l'anc en gouvernement, el de faire remarquer la disproportion qu'il y ayail entre la haute- position adniinistralive occupée par lui et sa gran.le jeunesse.

S'il faut l- dire, il avait môme accopié avec assez do philosophie ce rûlc de victime qui donnait, à peu do Irais, une arrière-nuance d'iié.oisme k son caractère, parce que toutes ces attaques impllquaienl chez lui un immense dévoucincnl a la cause du .£>iand homme déchu.

Chacun aime à entendre parler de soi, lors môme qn'nn peu de dangi'r accompagne le bruit.

Lt rien ne rhanne tant les esprits ordinaires que cette renommée de hasard.

Mais ici l'a.taque était sanglante.

Le fer pcnélrait au vil'.

Il s'agissait de vie cl de mort.

Armand ne Ht point de plan.

l'ar nuino ivemeul nat u-el à tout homme qui n"est pas un lâche, il se relotiriia conlro la n)ain d'où partait le coup et cherch.i son ennemi.

Le ga!op de fCs chevaux le poita en quelques minules aux bureaux de I ; dininisliation de la Foudre.

Il ponvail être quatre heures de l'après-iuidi.

Lorsque Armand entra clans les bureaux, il n'y avait dans la s Ile de icdaclion qu'un seul monsieur.

Ce monsieur avait une grande figure blanche.

Quelques cheveux ramC' es de force du ha^ de sa nuque, essayaient de couvrir son crâne déprimé.

Ses yeux lonchaicntlegèrenient, oi il ji irlail ostensiblemenl h sa bonlonniôre la decoralioii du Lys. au boni d'un é 01 me ruban de salin blanc.

Ce monsieur, qui c.-t mai t.naul tout h fait chauve, a porte jusqu en 1833 la déciuMiion de Juillet.

iNons parleronsde lui au pas>e. pai'ce que les quinze ou seize dcvoucnienls divers doni II a fait preuve en

su vie, lui ont valu un millier d'ècus do rente, à l'aide de quoi il a pu passer doucement à l'état de momie.

11 avait nom M. Selon. .

Cet. lit un hon)ii)cde grand sens.

Il avait insulte Mirabeau jadis el insulté Pabbô Manry.

Il avait chan'é les louanges de la Monlognc ci veisifié une pc.i c c'ian.son pour rire sur la mort Je liobi'spierre.

Il avaii adoré le Directoire el conspué le général BonaparUi.

Il avait tressé d'innombrables guirlandes pour le p emier consul, puis (lour leuipercur. — En 1814. il avait Composé en trois nuits le fameux anagramme :

uNnpoléon, empereur des Français.

« Le pape ferf a sacré un démon. »

Anagramme d'une précision miraculeuse et qui fera. . jusqu'à la consommation des siècles, l'admiraiiou des experts en ce le branche utile de la lit éraiurc.

Pendant les Ceut-Jonrs, il ava l riine dj délicieuses houllbnneries sur Louis Wlll.

iMaiiileuant, il clait rédacteur de la Foudre, où il avait inventé VOire de Corse.

Tel était M. Selon, cl il faut convenir que ce n'était point un ho lime original.

Aiinand le trouva debout devant le tapis vert du liuri'an, el occu: é h dessiner sur un carré de papier la prochaine caricature de la Foudre.

Car le propn? de tous c s AI.U. SelôB est d avoir plus d'une eoide à leur aie.

— .Monsieur, lui dil Armand, avec ce calme exagéré des g.'iis qui vont lâcher la bride à leur coLre, — je viens...

iM. Selon ne le laissa pas continuer.

U'uii coup d'œil jeté par-dessus le double cercle de ses Iniieiies déeai le, il avaii lu sur les traits du baron l'objet de sa visite.

Or, .M. Selon était tout seul au bureau de la Foudre.

Fout seul!

Il y a des gens qui, vraiment, donnent lieai-coup trop au progrès, et dolent ces six d. riiières années d'inventions q li apparlicnnenl aux lemps hisloiiqnes.

Nous citerons, par exemple, les chapeaux à resrorl et le garde du corps il'uii journal.

Le n'irde du corps est maniiesenicnt contemporain du premier recueil pé.iodique, fondé dans le but d'insuller soit les amis, soit les cnncnns du pouvoir.

La Foudre avait un garde du corps, (ont comme, de nos jours, tel abuveur mal fiimc du niinialôre, on tel organe l'pileptiquc de l'upp sition. , Llle avait son garde du corps, en tout semblable aux gai des du corps de nos journaux hurleurs.

Ce meuble indispensable n'a point changé de forme.

Mais le garde du corps de la Foudre dînait h quatre heures.

M. Selon était seul.

El M. Selon, suivant l'usage de ses pareils, n'avait de 'éméraire que la plume.

Le cas était périlleux.

— Monsieur, dit pivcipitamnienl Selon, je suis désolé de ne pouvoir vous répondre... le bureau ferme à quatre heures ,. et il m'est impossible...

— Il faut pourlanl que vous me répondiez, mon sieur! répliqua le baion.

UNE PÉCHERESSE

Il faut que je sache le nom de l'auteur de cet article. — Page 2'i, col. 2.

— 11 faut.... il faut.... l'expression me semble un peu bien hasardée....

Armand fit un pas vers M. Selon, qui repoussa son siège et se prit s lourncr autour du lapis ver;, sans avoir trop l'air de fuir.

— Je sais bien, poursuivit-il en tâchant de donner de la bonhomie à son sourire poltron, — ou je crois deviner ce qui vù::s amène... quoique je n'aie point l'avantage de vous connaître, vous aurez été nommé dans l'un de nos. . badinages.

— Badinages, monsieur ! vous nommez ainsi des infamies!...

— Hé! hél... le mot me semble un peu bien

fortl Quelques coups de pattes! quelques coups

de

— Un coup de poignard, monsieur, donné par derrière! •

La figure de M. Selon se rembrunit et prit une espression de sérieuse inquiclude.

Le dernier numéro de la Foudre attaquait sérieusement plusieurs personnes.

M. Selon ne savait s'il avait affaire à un brigand de la Loire ou à tout autre mécontent d'espèce aussi redoutnble.

11 eût donné sa décoration du Lys avec le ruban, pour avoir aflprcs de lui les grosses moustaches et le jonc protecteur du champion juré de la Foudre.

Car. pour M. Selon, l'affaire prenait une tournure détestable.

il regarda en dessous le baron, qui lirait de sa poche le cahier accusateur.

— Il faut que je sachç, — et sur-le-champ, dit ce dernier, le nom de l'auteur de cet article! ■

Armand avait posé sa brochure ouverte sur la table, et montrait du doigt la première page.

.M. Selon, qui ne prétendait point abandonner son poste retranché, se pencha, ou plutôt s'allongea sur le lapis veri.

— Ah! ah ! fit-il avec un gros soupir de soulagement, dès qu'il eut reconnu l'article ; ah ! ah! monsieur.... je suppose que j'ai l'honneur de parlera monsieur le baron d'Osser ?... C'est fort bien !... Il no m'est pas indiflerenl de vous rappt-ler, monsieur le baron, qu'en 1812, j'insérai dans le Journal de l'Empire un article où je félicitais chaudement l'administration de la Monnaie de rexcellente acquisition qu'elle faisait en votre personne...

— Monsieur, interrompit Armand avec froideur, ne cherchez pas à me donner le change... Il ne s'agit pas ici....

— Évidemment!... je dois dire néanmoins que l'article était bon et qu'il fil sensation... J'ajouterai qu'il ferma la bouche aux euvieux qui prétendaient... mais, comme vous dites, monsieur le baron, il ne s'agit pas de cela.... Vous venez pour cette petite note que je n'hésite pas à qualifier de malveillante. . eh bieni monsieur le baron, ce morceau n'appartieul pas à notre rédaction.

— Je n'en exige pas moins... commença Armand.

— Pcrmeltez, monsieur le baron ! c'est toute une histoire, et je n'ai nul intérêt à en rien cacher... voii.

UNE PÉCHERESSE

tie vous ai demandé trop peu, l'autre soir. — Page 27, col, 2.

Icz-voiis me faire l'honneui' de vous asseoir un inslant?

— Je resterai debout, dit Armand.

— A votre volonté... Qu'il nie soit permis de me féliciter, en passant, de ni'èlre trouvé seul pour recevoir monsieur le haroii... Nous ijvons ici quelquesuns de ces messieurs do la rédaction qui sont jeunes et toujours prêts à mettre la brette au vent....

-- Us m'auraient au moins répondu plus viie, monsieur!

— Oui, murmura M. Selon en jetant un regard de regret sur la phice vide du elicvnlier, gardien de l'honneur de la Foudre.... Mais ils vous auraient répondu autrement! — Voici le fait, ajoula-t-il en saluant : Ce matin, au moment où nouy nieltions sous presse, il est arrivé au bureau un monsieur (|ue nul de nous ne connaissait; il a demandé le rédaetenren chef et lui adonné communication d'ini certain article du Journal du Commerce (|ui attaque assez directement le parquet et l'administration de la police en

se servant de vore nom comme d'une arme Ces

choses-l'a, monsieur le baron, permcitez-moi de vous le dire, sont fort dangereuses, et....

— Passez, monsieur!

— Soit... Après avoir montré l'article en question, lo monsieur, dont tout le monde ignore le nom, tira de sa poche un petit manuscrit, contenant une réponse à l'attaque de la fcdlle libérale... lo lem|is pressait... ma foi, notre réilacteiirenehefa dit merci, et a fait composer l'article sans trop le lire.

— El voilà tout ce que vous voulez m'apprcndrc

monsieur! dit Armand, dont la voix redevint menaçante.

— Personnellement, monsieur le baron, répondit l'omnicolore pu^liciste; vous me couperiez en mille morceaux, que je ne pourrais vous dire un mot de plus... Mais ce monsieur, qui a pris lui-même la peine d'écrire voire nom sur une bande, afin qu'on vous envoyât la Foudre, a laissé une lettre à votre adresse....

— Ivt cette lettie! interrompit Armand.

— lui disant, poursuivit M. Selon, qui se mit à chercher parmi les paperasses qui encombraient le tapis vert, — en disant qu'on vous la fit tenir demain malin, si vous ne veniez pas vous-mèaie la preiulre ce soir.

M. Selon tendit au baron, souverainement étonné de ce dernier membre de phrase, la Icitre qu'il venait de trouver.

— De sorte que, poursuivit le rédacteur, je suis un étourdi de ne vous avoir po ni reconnu de suite... mais il vienl comme cela, dans nos bureaux, tant de gens blessés, les jours où nous lançons la Fuudrt !

Armand n'entendit point ce jeu de mots spirituel. Il venait de décacheter la lettre.

La lellre ne coiitenail que cette phrase :

« Aujourd'hui, depuis quatre heures du soir jusqu'à six. et demain aux mêmes heures, j'attendrai .M. le baron d'Osser au Palais-Royal, galerie de Valoir,

" L'auteur de l'arliclc. »

Armand lira sa montre.

ti

— Il (loil y ôlrcl s'écria l-il en sVlançnnl vois la porle.

M. Selon sp Troila les mains avec onei-gie.

— Bon voyage ' dil-ll.

Puis il ujoula, en prenant sa canne et son ehapcau :

— Du diable si je reste pour attendre les autres!.. ma loi! je ne me suis pas trop mal tiré d'alVaii-e, quoique ce baron de fabriiiue ait eu l'imijolitcsse dÔ ne piiinl me remercier pour mon article du Journa del'Emijire sur sa nomination... le fait est que cet article fit du bruit...

Armand élaii remonté dans sa voiture, dont l'attelage brûlait le pavé sur la route du Palais-Royal.

Page 1