‹ Les deux mèresChapitre 57 sur 130 · LE PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LE PALAIS-ROYAL

Le Palais-Rnyal du commencement de la Restauration est chjse trop univej'sellement connu pour que njus veuillions en dclailler la desiriplion.

Nous rappellerons seulement que Ijs galeries de pierre et le jaidi i où l'on venait .ecieuaer la pièce d'eau, étaient, — enire antres chocs, — un centre trcs-bruyani de causeries politi lues où chaque nuance d'opinion avait son cénacle.

Le café Valois, Lemblin Cora'.za, la Rotonde, les Mille-i'olonncs, se partageaient la Ibule des hommea d État de hasard.

Chacun de ces établissements avait son orateur et son nouvelliste.

On y aliaquail, on y défendait le gouv(^rnenient avec une passion inouïe, et dont aucun lieu public ne poi rrait. de nos jours, donner une idée même alfaibbe.

Les journaux se taisaient; la voix commune était obligée de parler.

A présent, il faudrait que la voix commune fût bien bavarde pour ne se contenter point des cent trompettes qui la suppléent.

Il était cinq heures du soir.

Le Palai-Royal avait atlnmé ces myriades de lanternes fnmenses qui lui doiniienl la réputation du lieu le mieiiN éclairé de 1 univers.

Les cafés se peuplaient; les bouges, qui formaient comme deux bastions de honte et de proslituiion aux deux bouts des deux galeries de bois, s'encombraient.

Le café des Aveugles préludait à ses concerts équivoques, et le tam-tam du Sauvage envoyait au loin bCs roulements sourds.

Les galeries elles-mêmes prenaient vie.

Celles de bois offraient dcja cet étrange spectacle des gala teries en action ([ue certaines gravures du temps lions représentent sous un aspect si grotesque.

Celles de pierre retentissaient des discussions politiq ics, et les bruyants harangueurs du café y crois;iicnt en tous sens le l'eu roulant de leur absurde logique.

.\imand était, d puis cinq minutes, dans la galcr.e de Valois qu'il venait de parcourir dans toute sa longueur.

hmant ce trajet, il avait marché toujours la tête hante et regardé en face chaque passant.

Ce u était pas pourtant alors chose toute simple et sans danger que de regarder les cens en face, dans 'es galeries dn Palais-Royal.

Les lil'éraiix étaient mauvaises listes; les ultras menaient flainberge nu vent pour moins que rien.

D ins cette galer.e de Valois qu'arpentait le baron, il y avait surtout, à une ce. tiiiic taire du café l'u méuie nom, un ul'ra qui passait pour un des plus terribles duillistes de ce temps f rtilc en brettcuis.

C était un hoinnic de gronle taile , bciu. l'air hardi, ferme sur la hanche et lr;iyant avec des hommes qui devinrent plus la.d de hauts personnages I olitiques.

Un l'appelait le Supi-rhe. et il méritait de tous points cet héroïque sobriquet.

A cette ep qu ■, il était bien célèbre.

Onelquos années api es. sa renom. i éc devait changer d'aspect et s'angmenter encore, ^ardiint toujours pour theûtre le jardin et les galeries du Paluis- Royal.

Il elTiaya les petits enfants et intrigua les provinciaux, durant de longues années, sous le romanesque surnom de l'homme àlaloiifjne barbe.

Vous l'avez reiicontié souvent. Vous vous êtes arrêté devant ses haillons de coupe surannée, où perçait le cynique orgueil de sa misère.

Cet homme était le Superbe de 1816.

11 avait nom Choilrnc I uclos...

Au iiiomeiit où le baron commençait à faire un deuxième tour de galerie, il se sentit toucher doi. cément le bras.

Il se retourna vivement et se trouva face à face avec M. (diose, qui semblait avoir mis une couche nouvelle dhounètelé sur sa lonrnuie de provincial, et portait, avec nn redoulileuii ni de candeur, son large habit bleu et ses boucles d'oreilles.

Ariiiiind n'avait pu oublier l'homme du passage Saint-Kocli, mais il pensait eu ce moment a toute autre personne.

Le provincial ôta son chapeau, sa'ua et dit avec la simplicité courtoise qui lii était propre :

— Comment cela va- l-il, cher monsieur?

Armand, dont les ne.fs étaient ^ingnlierement ir-

rilés, cul nn mouveuienl de colère à la vue de cet homme.

— Audacieux coquin! murniura-t-il.

— Pl,iit-il? demanda le provincial; — ne me remeltriez-vous pas, monsieur le baron?

— Je vous reconnais, monsieur, répondit Armand avec impatience; — envoyez :i mou hô el et vous recevrez le montant de l'obligiitiou souscrite par moi à votre prolil dans des circunslances.. N'importe ! je paierai... mais ne m'arrêtez pas, je voi.s prie, je suis pessé

— .Moi aussi, répliqua M, Chose.

Armand fii un pas pour s'éloigner.

M. Chose le retint.

— Nem'arrct'Z pas, vous d;s-jel s'écria le baron, indigné de tant d'eiïronterie.

Le provincial le regarda d'un air singuliéremi-ni étonné.

— Ah c'a! dit il, cher monsieur, nous ne nous entendons pas!.. Eics-vous donc ici par hasard el ii'avez-vous point r çu la bltre que je me suis fait l'honneur de vous écrire?

— Je n'ai rien reçu...

— Pas même la F-udrel Armand recula de trois pas.

— Ce serait vous!., s'écria-t-il stupéfait.

— Chut!., dit le provincial d'un air Tinaud; — n'est ce pas que l'article n'était pas trop mauvais

mt PÉCHERESSE.

pour lin liomine qui ne fait pas son mùlier de ces niuiscrics là ?..

— (le SOI ait vous! répcla Armand dont la colère faisait ircnihlfii" l.i voix.

— Cliul! vous di-i-JL', uliei' monsieur; on est Irisciiriciix au Palais Hoyal... Tenez, eiilions, s'il vous plaît, ilaus le jarilin. n"us eau-;erons plus à l'aise... je viiisvoiis moiilrer le cliciiiin.

Le iiroviiii'iiil |)assa «levant «d s'arrêta non loin du bassin, h I aufîlc d'une des ftiil!e.s a hauteur d'appui q •\ cnlDiiient les earrcs de ga.^011.

Aiiniiid s'ar.èla de même.

— .Miinsieur, dit c; dernier, qui (ravaillait vis'blciiieTit de son mieux à garder un pi u de calme, — me voici conliainl à vo is demander une esplicalion, lirsipie nmn droit sernil de vous livrera la justice...

. Metionsde c'>t6. je vo'is prie, tous ambages et ditesmoi qiiil est le but de cet ailiule infùme? .

— Cher mo'isieiir, iiit''rionip':l le provincial, vous sort'V, vous-ni>inu de votre programme... Pourquoi qualifier cet article d'inifline?

— Parce que... voidiil s'écrier Armand.

— Per.iiettez!.. de eetle maniére-iii nous n'en finirons pas .. moi. je picicnds que l'aitiele est Tort passablement lourné .. Mais pendant qi c j'y songe, si la question n'est pas indisereie, je vous demanderais des ni)uv( lies de madame la baronne d'O^ser.

Le nom île Boborliiie dans la bouche de cet homme eut pour l'oreille d'Armand le son provoquant.d'uu outrage.

— Prenez garde, dit-il d'un ton involontairement menaçant.

— ht pourquoi cc'a. cher monsieur? demanda le provincial a\ ce sa bonhomie inallétable; — lautre jour, vous aviez perdu voire feninie et cela [laraissait vous contrarier très-vivement... par suite de l'intérêt que je vous porte, je désirerais savoir...

— Laissons ce a, miiiisieurl.. vous d,;vez penser qu'il me tanle d'en Unir avec celle eiUrcvue.

— A merveille, rép'iqiia M. Lliose en cherchant une clia se autour de lui ; — moi aussi, je suis pressé, cher monsieur... non pas que j'aie, comme lautre fois, un rendez- vous d'amour, mais parce que... paice que...

M. (lliose hésila et reprit :

— Ah! cher monsieur, que vovis êtes heureux d'ôlrc j'iine et sans infirmiié !.. moi, je su s ernellement é,)rouvé... Kn ce monirnt môme, je sens qu'il no me sera poini permis de prolonger celle aimable entrevue aussi longtemps que je le voudrais... venons donc au l'ait... Comme vous avez pu le savoir, notre petil établissement provisoire de la rue Sainlfioch a été détruit... La police a fait invasion .. vous souvenez vous de ccitiiine mèche que tenait ce pauvre bon garçon de L.nr go. lors de votre enliéo chez nous l'aulre soir?., celait pour niellre le feu h une petite mécanique de mon inveniion. . Llle a fonctionné, monsieur, ailniiniblement...

— l'U vos complices .'.. nuiriniira le baron...

— .le me suis défait do mes collaborateurs, répondit le provincial d'un ton simple et rassis; la mécanique éiaitar ang.'e pour cela... vo is avez lair de ne point approuver eetle mesure, cher nion-ieiir ? ajoulat-il eu voyant le baron se reculer de lui avec horreur; — j'en suis mortifié, car je tiens partienlièrcn)cntà votre sulfrage... mais n'insisloiis pas sur ces bng délies .. Le sérieux en (oui ceci, c'est que mou gag.ie-paiu o>l brisé. Je siis nu homme sans état... un oisif... Or, un oisif a besoin de rentes, cl

je ne possède au monde que les trente mille ni.'il lieiireiix francs dont vous m êtes redevable... Armand fil un g sle de vi c dénégalion.

— (;ber monsieur, je voiseii prie. iCjuii le provincial d'un Ion de superiorilé bienveillante; — ni' dlscnloiis [las sur l.;s mots... Je n'ai plus, disnis-je. que mes trente mille francs. Ce n'est pas assez.

— l'^t vous ( s.icrez ?..

— Veuillez purineil e . Que voulez-vous que je fasse avec quinze cents livies de rente!., car je suis un homme rangé, incapable dcnlamer mcui ca- P't.il... Tout cela vient de ma sottise Je vous ai demandé Irop peu l'autre soir.

— ronimeul, monsieur !..

— Pcruieitjz donc, je vous en supplie ! L'homme, sage qui a fait par hasard une école essaie de la reparer... Voici mon raisonnement: Au passage Saint- Itoeh, M. le baron elait 'a ma merci. La faute cons'ste à lui avoir ouvert la pjrle... Lh b.en! il faut que .M le baron suit à ma merci de nouveau, et que la poi'le, criie fois, reste close.

Il y avait, dans ces paroles, une menace si positive, que, involonlairenient, .Armand jela aulonr de lui un regard d'inquiétude, lonmie s'il se fût attendu il Voir une troupe de coupc-jarrels le cerner en plein Palais-Hoyal.

M. (iliose se prit à sourire avec bonlé.

— Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il. — si je parle de po;les. c'est pure métaphore... Nous n'aurons ni clef ni verrons, et je ne vous en liendrai que mieux pjur cela... Vous 1 tes riche... Irès-iiclie!.. \m conscience, Csi-il juste que vous soyez quitte pour dix mille 6cu»!..

— Mais vous savez bien que je ne vous dois rien ' dit Armand, dont l'ind gunlion prenait nu pou le change aux arguments de celte bizarre discussion.

— Uien!.. répéta le pi-uvincial avec une inflexion de voix éirange; — si fait, liaron, si fait! . lin tous cas, ajouta-l-ii en reprenant son ton de ronde bonhomie, — taisons comme si vous me deviez... J'ai mon pelit plan que je \ais vous soumelire... Mais pas ici... Je cherche niieehaise depuis dix minutes; nous ne sommes pas k l'aise pour causer... Voulezvous me pe ineltro de vous offiir une bavaroise au café de la Cour des ronlain.s?

Armand voulut refuser.

— (;hoi- monsieur, dit le provincial. — je suis désolé d'insister, mais ce n'est pas tout à fait un caprice... .l'ai ab,oliiment besoi.i de niasseoir... (;hen.in l'aisant. je vais commencer mon explication..; L'ariieli' du \a Fuudre, eoniinna-l-il en se dirige.ini, suivi d',\rniand, vers les galeries de bois, — est l'avaiit-gaide de ma petite armée... Il vous entame, cher monsieur, et donne l'éveil .1 lanlorilé... De telle fag m que. si je suis force d'engager mon corps de balaiLc, je tio.iverai les voies aplanies des deux eotrs .. Mon cor|)s de balaille... .Mais passez doue, je vous en prie, monsieur le baron !

Ils arrivaient à la porte du eafé.

Arniaiid. intrigué au plus haut point, entra le premier.

M. Chose le conduisit dans le second compartiment de la grande salle, et s'as.>it. le dos à la niurailb, à la lablela plus élo'gneedu comptoir.

Les jo ic Ts et habitues avaient levé la léie pour examiner les deux nouveaux venus, et l'on eût pu eiiieiiilr.; ces mots courir de table en table :

— Tiens, c'es! l'habil bleu !..

— Il a de la com;iaaiiie!

UNE PÉCHERESSE

— Nous ne le verrons pas faire son somme...

Il n'y avait personne dans le second conipai'limcnt de la salle, qui est séparé du premier par une arcade.

M. Chose, ens'asseyant, répondit au sahit respectueux du gari^on par un signe de tête amical.

— Je suis presque de la maison, dit-il au baron ; — ah! ah !... on est vraiment mieux ici que dans le jardin... pour en revenir, mon corps de bataille consiste en une lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'ccrire, il y a quelques jours.

— Moi ! s'écria le baron.

— Vous-même, cher monsieur... Je vais vous la montrer.

Le provincial tira de sa poche son gros portefeuille et y choisit un papier plié en forme de lutlre. Il l'ouvrit et l'élcva au-dessus de sa tête, en ayant soin de le tenir hors de la portée d'Armand.

La lumière de la lampe voisine tombait d'aplomb sur le papier, .\rmand lut :

a Moucher monsieur,

« Je vous remets, par l'entremise d'une personne sûre et dévouée à la cause que nous servons, les coins dont il a été question entre nous. J'espère que vous ne tarderez pas à en faire usage pour l'objet.

a Agréez, etc.

o Baron Armand D'Osser. »

— Mais je n'ai jamais rien écrit de semblable ! dit Armand qui croyait rêver.

a 11 faut que vous ayez contrefait mon écriture!..

— Admirablement, comme vous voyez, répondit M. Chose. — Ah ! cher monsieur, il est bien imprudent de mettre comme cela sa signatiu-e sous des lignes écrites au crayon... Le crayon s'elTace... et c'est un blanc-seing, et, pour peu que Ij détenteur possède une certaine teinture de l'art ca'ligraphique...

Le front d'Armand s'était couvert de pâleur. Cet homme avait désormais sur lui droit de vie et de mort.

11 le sentait.

Et en effet, cette lettre, qui n'ei^t été pour tout autre qu'une pièce isolée, facile à targuer de faux, devait, au contraire, peser contre lui devant la justice de tout le poids d'une preuve positive.

N'était-il pas en élat permanent de suspicion?

Et que manquait-il au parquet, sinon un indice?

La partie de la salle où ils se trouvaient était complètement déserte.

Il fut pris d'un fougueux désir de se ruer sur ce misérable qui l'assassinait en souriant.

Mais M. Chose avait déjà remis la lettre dans le portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.

Armand refoula en lui sa colère et tacha de paraître calme.

— Cette lettre est un faux, dit-il; — c'est une arme qui peut tuer celui qui s'en sert...

— Comme ma petite mécanique, interrompit le provincial; — je connais ces armes-là, cher monsieur... et puis, je suis beau joueur, je risque volontiers ma liberté contre votre tête.

Armand le regarda en face.

La figure de M. Chose avait un aspect las et somnolent qui contrastait avec l'énergie de ses paroles.

Mais ce contraste même donnait à deviner que l'esprit du provincial n'offrait point de prise.

Le regard d'Armand se baissa.

— A quel prix estimez-vous cette lettre? demanda-t-il.

— Cher monsieur, répliqua le provincial d'une voix épaissie et changée; — je ne vous ai point dit que je voulusse vous la vendre...

— Quoi I s'écria le baron, — vous prétondez me garder toujours à votre merci !.. mettre votre genou sur ma poitrine et ne jamais le retirer !

— Précisément... prouonra le provincial avec effort.

Armand releva les yeux sur lui.

Les paupières de M. Chose se baissaient à demi et battaient lentement.

— Prenez garde !.. murmura le baron dont Ho cerveau était en feu.

— Allons doue! balbutia M. Chose, — vous seree pour moi la poule aux œufs d'orl..

— Prenez garde! répéta le baron d'une voix creuse.

— Bah ! fil le provincial dont le sourire devint fixe.

« Je vous liens, cher monsieur, et je ne vous lâcherai pas!..

Ce disant, il ferma les yeux, et un bâillement longlomps comprimé, ouvrit démesurément sa mâchoire.

Cette suprême tranquillité en un semblable moment, poussa la colère d'Armand au-dessus de toutes les bornes.

11 bondit, soulevé par un mouvement de rage furieuse, et saisit le provincial à la gorge.

K. Chose ne cria point, ne bougea pas.

Nul, parmi les joueurs, no prit garde à cette scène, qui se passait sans bruit.

Armand serra, serra comme un homme qui ne se connaît plus.

Puis, un éclair (le raison venant à traverser sa fureur, il lâcha prise.

M. Chose tomba tout de son long sur la banquotlo, raide, inerte comme un cadavre.

Armand recula épouvanté.

— Je l'aitué!.. murmura-l-il.

Affolé par cette pensée, il traversa le café d'un pas rapide et s'enfuit.

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