‹ Les deux mèresChapitre 7 sur 130 · PÉPITA · texte numérisé non relu

PÉPITA

Le baron Sosthêne de Morière était un garcoii de vini;i-huii ans, grand, blond, éf gant et d'une ligiiie charmante "il avait été fort riche, et il ne pos sel 'it plus que beaucoup de dettes el un peu de crédit Doué d'un naturel généreux, d'un es.irii pétillant, d'une gaieté inaltérable, Sosibène passait sa vie dans un monde où sa gaieté seule avait cours, vu qu'on n'y comprenait guère son esprit et qu'on n'y appié'iait pas du tout son cœur; So.^tliéne s'apercevait bien parfois de la nullité désespéiante di> la société qu'il fréquentait : ces roui s qui le savaient pafler que toilette, chevaux, lansquenet et maiiresses, à plus ou moins bon marché, ces mai tresses elles-mêmes, la plupart boides, ennuyées, et ennuyeuses, avidement occupées de lenrsvénales amours, tout cela était bien prosaïque pour iiii hdiume qui s'avisait de temps a auiri- de pmfer... mais (le Morière était orphelin, nulle vmx amie n'était là près de lui, dans les bons moments, p ■ur l'encourager ei le conseiller... Il se laissait donc vivre et lâchait de rétléchi/ le moins souvent possible.

L'arrivée à Paris de son cousin avait été nue bonne fortune pour Sosthéne; il n'avait pas songé, , un instant que, sans ce cousin, il aurait, lui, île Morière, hérité seul de M. île Bracy... il s'était pris, au contraire, d'une vive amitié pour son paieni el cette amitié lui était devenue liieiilôt d'anlaiil plus chère que Léopold ne ressemblait à aucun de ceux qu'il avait aimés jusqu'alors. Doux, calme, iiaMiini peu, mais s'exprimant toujours bien, et toiicliini juste presque louj'oiirs, le jeune marquis seinblait une anomalie vivante au milieu tie tous ces tous, bavards, vantards, turbulents et tianchants qui l'entouraient depuis quelque temps, et par l'excentiicité même de son caractère, il leur imposait pour sa propre personne une sorte de respect (pii divertissait fort le haron. Ces messieurs n'usaient, en dépit de leur grande habiinde tle cet exercice, plaisanter, comme un autre, ce déhutaiit dans la carrière des plaisirs; ils sentaient instinctivenieiil que quoiqu'il fût certes moins avancé qu'eux sous le rapport d'une expérience dont ils étaii-nt loin de soupçonner la futilité, il n'était pas prndenl de lui donner trop brusquement des leçons. Dielils se liouvaient plus disposes à recherclier l'anuiié qu'à encourir le re.sscnliment du marquis... C'est pour cela que L''opold de Bracy s'était l'ait, en trois semaines, une vingtaine de connaissances qui se disaient ses intimes.

Léopold plaisait donc aux hommes, ou tout au mi'ins, il leur iipposait... Sosthéne île Morière voulut juger de l'elVel qu'il produirait sur les femmes.

11 le conduisit un soir à un raout que donnait une

LES DEKX MfiRES.

Pépita r.^cevait tuule k jtuucsse dorée de Paris. — Page 16, col.

danseuse de l'Opéra, alors très en vogue : la Pépita.

Pépita recevait toute la jeunesse dorée de Paris. Elle était jolie et séduisante et on la vantait, parmi ces dames, pour sa manière tout à elle de ruiner un amant en moins de temps qu'il n'en faut à une autre pour se faire aimer.

Pépita accueillit Sosthène en ami , c'est-à-dire qu'elle lui tendit la main et qu'elle répondit par un sourire gracieux à ses compliments. Quant à Léopold , dont le baron déclina les nom et qualités en le lui présentant, la danseuse le traita d'abord avec une dignité de glace. Cette indifférence et ce maintien sévère étaient joués : Sosthène avait annoncé, la veille, son cousin à Pépita... Pépita n'ignorait pas que le marquis était fort riche... il était jeune, elle le trouvait beau... elle ne faisait donc que poser les jalons d'un plan de campagne qui lui était habituel : celui d'attendre que l'ennemi vint à elle au lieu d'aller à lui.

Mais, à son grand dépit, Pépita vit son espoir déçu. Léopold, quoique assez disposé à ajouter son nom sur la liste des adorateurs de Pépita, se tint, prévenu par Sosthène des ruses de la danseuse, sur un prudent qui-vive. L'aspect de la réunion était, d'ailleurs, assez nouveau pour lui, pour qu'il pût se distraire aisément de l'impression fascinatrice que lui avait fait éprouver le regard de la sirène. Ces jeunes hommes, ces^mmes,' presque toutes charmantes, qui se pressaient autour d'un lapis vert, dans ce salon ruisselant de lumière, embaumé des parfums des lleurs les plus rares, ces cris, ces rires, ces pièces d'or, ces cartes qui voltigeaient de l'un à l'autre, tout cela étourdissait Léopold en lui faisant monter d'étranges pensées au cerveai».

—Eh bien! cher ami, fit de Morière, qui, apercevant le jeune homme isolé, s'empressa de venir à

lui, vous ne vous amusez pas trop encore, il nie semble?

—Mais, en effet, repartit Léopold en souriant, je vous avoue que je suis un peu dépaysé ici! Je ne connais personne et c'est mal à vous de m'avoir abandonné si vile et si longtemps à moi-même!...

— Vous avez raison ! entraîné par le désir de gagner quelques louis, j'ai traîtreusement négligé mes devoirs de cicérone... et le ciel m'en a puni...

—Vous avez perdu beaucoup?

—Non... une centaine de francs! Oh! je rattraperai cela,... mais occupons-nous de vous, vous dites que vous ne connaissez personne ici... et de Lierville et. de Mondion avec lesquels vous vous êtes rencontre hier à l'Opéra... et, là-bas, la Rounay, Juvigny, qui nous accompagnent depuis quelques jours au bois?

—Ces- messieurs m'ont salué à mon arrivée.... MM. de Mondion et de Lierville sont même venus me serrer la main... mais ils me paraissent maintenant si acharnés au jeu que je craindrais de les contrarier en leur demandant une minute de conversation...

— Ehi eh! il est certain qu'à l'exception de nous deux et de la maîtresse du logis qui s'occupe de donner des ordres, tout le monde joue ici avec une rage incroyable.

. —Ces messieurs, je le leur pardonne très-volontiers, mais ces dames ..une telle passion.. ■

—Mon cher, les lorettes raffolent du jeu, quel qu'il soit, et elles possèdent un talent tout particulier pour y égaliser les chances... Quand le sort leur est favorable, elles ramassent très-joliment leur gain, quand elles perdent elles ne payent pas. . . Vous voyez qu'elles ne risquent pas grand'chose à être joueuses.... Mais, a propos, et Pépita? vous a-t-elle parlé?

i,Ks HEL'X mi:kf:s.

En une iknii-lnMiTH I..'opold eut perdu

— Elle ne m'a nièiue pas le^ariJt!... cl, franchoment, si vous ne m'aviez prévenu qu'elle n'iigit de la sorte que par suiie dune coqueitcrie nitliiiée, j'aurais été disposé à taxer sa conduite d'impertinence:... on doit avoir, lorsqu'on reçoit, plus d'égards pour les étrangers.

— Allons donc, mon bon petit.., est-ce qu'il faut faire attitiiion à cela; ces dames ont le privilège d'être impcitinentes autant qu'il leur convient... Mais nous avons le dioilde ne piinl nous gêner avec elles; elles ne nous ngardent pas... on leur tourne le dos, Voilà tout. D'ailleurs, je vous l'ai dit, Pépita n'a jamais l'air si froid que lorsqu'elle brûle... Vous devez lui plaire, elle e.~;t libre pour l'instant, attendez ([u'elle renonce de guerre lasse à ses façons de sullane... Tenez, pour" vous ditliaire, venez prendre une leçon de lansqnenit.. c'est un jeu de la force du jeu d'oie, mais il sufflt qu'il soit à la mode pour qu'on le trouve délicieu.>c...

Léopold suivit son cousin. A rapprorluMlii jeune marquis, ceux des joueurs qui le connaissaient s'écartèrent pour lui faire place, et ces dames daignèrent lever les yeux sur lui.

—Vous èies des nôtres, monsieur deBracy, s'écria de Lierville... c'est très-aimable à vous!...

—Pas si aimable, peut-être, repartit Léopold, je serai fort gauche à cause de mon manque d'iiabitudc... mais je réclame de l'indulgence..

— Vous n'avez pas besoin d'indulgence et vous serez dans un instant aussi savant que nous, fit d'un ton précieux de Mondion qui se trouvait à la gauche de LéoiHild.

Ce dernier ne fut pas longtemps, en effet, à comprendre que ce jeu si en vogue n'était nulleuient de nature à fatiguer l'intelligence.

—Est-il possible, se dit-il après avoir suivi quel-

VMigl-ciiiq louis. — r.ige \', col. 2.

ques cùuiis, que des gens raisonn Tnles pussent diS soirées entières à retourner ainsi bêlement des cartes les unes sur les autres? Mais s'ils tiennent tant à se gagner mutuellement leur aigint, que ne jouent-ils à pair ou non, cela aurait du moins l'agrément d'aller beauceuip plus vile?

Kn une demi-heure Léopold eut perdu vingtcinq louis. Ce fut un certain vicomte de Lucenay qui lui en enleva la plus grande partie. Ce vicomte de Lucenay était un peUt brun, aux moustaches retroussées, à l'ivil moqueur, à la voix stridente, aux manières plus que lestes avec ces dames. Léopold le voyait pour la première fois.

Sa bourse était vide, de Bracy s'apprêtait à se retiier.

—Voulez-vous de l'argent, mon ami ? lil de Morière à son oreille.

T-Je vous remercie, répliqua tout haut le marquis ; ce jeu me parait très-peu divertissant, et je m'en tiendrai là pour ce soir.

—On trouve tous les jeux ennuyeux quand on y perd, s'écria de Lucenay, en promenant un regard sardonique autour de loi.

Léopold considéra une seconde le vicomte; la figure de ce monsieur lui déplaisait souverainement, et la quasi-impertinence qu'il venait de lancer lui déplut davantage.

—Vous vous trompez, monsieur, lit-il en s'adressant directement à lui; ce n'est point parce que j'y ai perdu que je trouve ce jeu ennuyeux, c'est parce que vous y gagnez...

— Comment! Qu'est-ce à dire? murmura le vicomte en se levant.

Mais Léopold n'était plis là. Tandis qu'une voix s'écriait d'un ton iraiilorité: «Allons! allons! messieurs, pas de discussions au jeu, » une petiie main

Monimartre. — \mf I'lli u^

LES DEUX Ml'RER

|]iil('li'>i' pressait ]c bras du jeune liomme, et l'cnir.iiiKiit (loiiceincnl hors du talon.

Criif voix, ci'ite niain apparlcnaientà Pépita. Lioi'Old avait n pondu tout ce qu'il voulait répondie à ce monsieur aux ôp'granimes, et loin d'en vouloir à la danseuse de s'êiic inicrposée entre eux, il se tiouva agréableuiinl surpris de cette niai'i|uc d'intérêt. Pépita l'avait emniené dans un élé'jant boudoir, éclairé seulement l'ar une lampe d'albàlre suspendue au plaloml. Des portières de veldurs assourdi.«saienl le bruit du salon ; elle était assise auprès de lui sur une méridienne, et elle lui souiiail de son pins lin sourire en lui di.sant :

— Coiiimeni'.juonsieur de Bracy, vous êtes mauvais joueur?

Léiipold léipiiit de ne point entendre ce reproche; il s'empara de la main qui repoiait encore sur son bras et la porta à ses lèvres.

—Ceci n'est point répondre, reprit Pépita en minaudant; je vous ai amené ici pour vous gronder, monsieur, et...

— Grondez-moi tant qu'il vous plaira, madame, intenompii Léopold, je vous laisserai laire, tout à la joie que j'éprouve que vous ayez enfin daigné vous occuper de nuù !

—Enfin? que siginlie cet en^n? s'écria Pépita avec une grimactî pudibonde.

—Je veux dire, madame, que je vous ai aimée dès le premier instant que je vous ai vue, et que j'ai eu bien peur, à votre accueil, d'en êtie pour mon amour.

Pépita sourit; elle devinait que Léopold n'avait l'as été dupe de ses allures sévères; mais comme elle se sentait un vif penchant pour lui, elle préférait pariionner à la perspicacité du jeune homme au plaisir d'avoir l'air de s'en lâcher.

—Je vous remercie de votre compliment, repritelle; je recois donc bien mal les personnes qu'on me préseiiie? Et cela ne vous a |ias empêché de m'ailorer tout an suite ! C'est à faire à vous, monsieur II! marquis; mais je crains qu'un cœur qui s'er^llamme si vile ne s''éteigne de même.

—Mettez-le à l'épreuve, répliipia vivement Léopold.

—Qui sait? J'efsayerai peut-être. Venez me prendre demain à la sortie du tliéàti-e, je ne suis que du [iremier acte du ballet, nous caiiîerons sérieusennnt.

Pépita, en prononçant ces mots, s'enfuit comme une s\lpliide qu'elle était.

Léopold l'avait suivie des yeux... Quand elle eut disparu, il usta quelques minutes pensif, puis il quitta à son tour le boudoir en laissant échapper un soupir.

Que disait ce soupir? Etait-ce seulement à Pépita que Léopold songeait alors?

Le rout de la danseuse se prolongea jusqu'au jour; mais à trois heures, Léopold et son cousin se retirèrent.

—Eh bien ! s'écria le baron en montant en voiture près de Léopold, que s'e.st-il passé dans le boudoir? Elle s'est humanisée, n'est-ce pas? j'en étais sCir... Vous avez rendez-vous?

— Pour d'Oiaiii.

—C'est parlait! Un conseil, maintenant, mon ami, avant île vous embarquer dans cette intriç;iie. Pépita est lOlie, mais il y a mille femmes aussi jolies qu'elli'; n'allez donc pas vous amouracher de votre conquête, et la conserver longtemps. Il n'y a que les fous (pu aiment des danseuses plus d'un mois, et les imliécilesqiii .se ruinent pour elles. Soyez convenable, voire fortune vous permet de bien faire les choses. Snyez aimalile, Pépita le mérite; mais raiij)iliz-li"-vous, soyez aussi sans pitié au premier nuafje qui s'élèvera dans votre félicite ! Brisez alors, biisi/. vite! une rupiure à point e.^l, en amour, le meilleur moyen d'éviter le dégoût et les regrets.

Ceci posé, un second conseil, je vous prie : vous avez eu toi t, ce soir, de vous emporter contre de l.ucerray. Hègle géi.ér'ale, lor'squ'iui isl nialni'iireux au jeu, il est' du ineillriir ton de sup[>orte'r avec calme les plaisanteries plus ou moins spirituelles de ceux quifjagnent.

—Mais votre M. de Lucenay m'a dit une sottise I

—Je ne nie point que de Lucrnay ne soit un sot! mais cela ne proii\e pas qu'il laill« que vous le lui appreniez en pareille circonstance. Fi donc! une querelle à propos de lansquenet! Si cela avait été plus loin,onaurailditque vous vous étiez lialiu de chas;rin d'avoir perduquelques louis ! Non ! non ! croyez-moi, si vous ne voulez p:iscontinuerde vivre, comme vous l'avez fait jusqu'ici, dans le s<iion maternel, habituez-vous bien vile au ton des gens que vous liéquenterez! bans le monde où lU""' voire mère vous conduira sans doute, lorsque le tenue de son deuil et l'oubli de ses aui iens chagrins sera arrivé, vorrs n'aurez pas ;'i redouter de scèrres du genre de celle ilc ce soir! La bonni^ compagnie a plus de formes (lue la mauvaisi'... uiaiselle a "bien aussi son côté lallile, je vous jure... et si elle e-t pUis polie, elle est aussi moins amusante... Ceci est irisle à dire moralement pariant, mais c'est la vérité...

Quand vous vous retrouverez à une soirée de lions et (le loreltes, nieliez-donc louie suscefitibilité de côté ! Si l'on vous plaisante, plaisantez!... êgralignez! si l'on vous égr.ilign?! mais ne vous avisez (dus de riposter à un coup d'épingle par un coup de massue! cela vous entraînerait au coup d'épi e, et. ma foi I il est assez d'occasions sérieuses dans la vie où l'on se trouve obligé de mettre en jeu son existence sans la risquer encore pour des niaiseries t

El là-dessus au revoir, mon ami ! Pardon de ce long discours,mais je me suiscngagé à meltrema sagesse au service de votre inexpérience... el Téléniaque, j'espère, ne répudiera jamais Mentor 1

—Pas même pour Euchaiis, lit Léo|iolil en riant.

La voiluic était arrivée rue Riclicr, à l'iiotel do Bracy. Les deux cousins se séparèrent.

Léopold, avantde se metli eau lit, passadeux grandes heures à écrire à sa mère. Au sortir de cette réunion dont les manières et le langage l'avaierrt si désagréablemi'Ul impressionné, l'ex-paysan éprouvait, sans s'ei rendre compte, un chainie inellable à revenir quelques instants sur le passé.

YII

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