‹ Les deux mèresChapitre 60 sur 130 · SYSTÈME DE PRÉCAUTIONS · texte numérisé non relu

SYSTÈME DE PRÉCAUTIONS

« Elle m'aima, reprit le provincial en poursuivant

sa dictée, comme on n'aime qu'une fois en sa vie.

« Elle m'aima de ce doux amour de vierge qui est

la chimère de tous les épouseurs... a-t-elle pu m'ou-

blier? • •

En prononçant ces derniers mots, M. Chose eut un étrange sourire, où il n'y avait point du tout de tendresse et point de fatuité.

a Je l'épousai, continua-t-il, j"épousai ma Roberline.

« Pendant six mois, je fus le plus heureux des hommes, trop heureux, hélas! car je m'endormis dans cette délicieuse vie et laissai imprudemment grossir l'orage qui menaçait mon avenir.

(I L'opinion générale était, à Calais, que j'allais faire un très-riche mariage.

« Cette rumeur, que j'avais contribuée moi-même h répandre, augmentait beaucoup mon crédit.

« En conséquence, il eût été pour moi d'une mauvaise poliiique d'ébruiter le pauvre mariage que je venais de contracter.

« Robertine, en effet, n'avait point de patrimoine. « Une autre raison, d'ailleurs, me portait à l'éloigner de Calais.

« Je la voulais toute à moi, loin des curieux regards de mes connaissances et loin du bruit importun de mes affaires.

» Nous nous aimions tant! nous étions si heureux!...

« Je laissai donc Robertine à Mol ay, avec sa mère. « Aussitôt que j'avais un moment, je quittais mon étude et courais rejoindre ma femme.

« Que de douces heures nous avons passées ensemble, et quels chers souvenirs j'ai gardés de cet heureux temps 1...

(1 Un surtout !... un soir d'orage, dans une pauvre ferme des environs de Furnes... je suis sûr que ma Roberline n'a pu l'oublier...

<( Les affaires, hélas! cadrent mal avec l'amour, principalement les périlleuses affaires où j'étais engagé... »

Ici M. Chose s'interrompit et relut fort attentivement tout ce qui avait trait à Robertine.

— C'est cela! mnrmura-t-il, — l'amour est suffisament indiqué... Et le soir d'orage à la ferme des environs de Furnes... ce fut un adorable tôle-à-tête... et ça donne à penser comme il faut...

« La confiance inspirée par moi était si grande,

continua-l il, qu'avec une conduite prudente j'aurais pu éloigner indéfiniment la découverte de mes malversations. Au lieu de cela, je perdis à aimer des heures précieuses, et pour réparer la- perte de ce temps prodigué, j'accumulai faux sur faux avec une sorte de fureur.

« Puis, lorsque je vis clair en ma situation et que j'aperçus le nuage prêt à crever au-dessus de ma lète, je perdis espoir tout d'un coup et résolus de brusquer le dénouement.

« Il me fallait être riche pour donner Ii ma Robertine tout le bonheur qu'elle méritait.

« Je pris habilement mes mesures « Mon actif formait encore une fortune, bien qu'il fût hors de pi'oportion avec mon passif.

« Je réalisai a bas bruit toutes les viileurs à moi confiées; je fis en un mol ratle complète, ma caisse se gonfla.

« Une nuit, le patron d'un smogleur(l') avec lequel j'avais entretenu des relations, pour certain commerce interlope, que le blocus continental avait mis à la mode sur toutes nos côtes de la Manche, fui introduit dans ma maison.

■ Celait un homme siir.

» Je lui confiai la meilleure partie de mes valeurs et il fut convenu que je m'embarquerais dans la nuit avec le reste.

« Robertine n'était point prévenue.

« Mais un mot de moi devait suffire.

« Je savais qu'elle me suivrait au bouldu monde. « J'employai tout le reste de la soirée à écrire une lettre circulaire "a mes clients.

« Dans cette lettre, je les avisais de mon départ; — peut-être même les raillais-je un peu sur leur excès de confiance.

« Ceci était, j'en conviens, de fort mauvais goût. « Mais je me trouvais en gaieté.

« La perspective de vivre seul avec ma Roberline en pays étranger, de la faire riche, de lui donner loulcs les joies que l'argent peut acheter, l'espoir de cach'er désormais les souillures de ma vie passée, el de mettre pour toujours Robertine "a l'abri des dédains qui eussent poursuivi, en France, la femme d'un faussaire, tout cela me rendait fou d'aise. Je ne me possédais plus. Je délirais.

« Vers neuf heures du soir, je donnai les lettres à mon valet avec une dizaine de louis, qui faisait le montant de ses gages.

« Je n'ai jamais volé que les riches.

« Mon valet sortit.

B Je rentrai, afin de prendre quelques papiers. « Il était temps de partir.

o Dans une heure, me disais-je, en vidant les tiroirs de mon secrétaire, —dans une heure, mes pauvres diables de clients arriveront furieux.

. Ils retourneront la maison en tous sens et fouilleront jusques aux caves... moi, je serai déjà à moitié chemin de Douvres!...

« Et je riais...

« Mais, tout à coup, le rire s'arrêta sur mes lèvres, el je semis mon cœur défaillir... je voulus m'élancer au dehors.

« Impossible! ihacun do mes muscles était frappé de mort, chacun de mes membres pesait le poids du plcuib.

(1 Le sommeil venait.

(I) Smuggler, ccjiitrcbandior.

rNK I'i:(;mi:hf.ssf.

« Ce fut un moiiionl d'angoisse terrible! « Je scnlais, je savais que, dans quelques sceondos, j'allais loinbcr foudroyé,— ' et j'avais pris soin, piir un fatal et vain esprit du bravade, d'aiinonctT ma fuite à ceux dont j'emportais avec moi les dépouilles. « Je les avais évoqués; ils allaient venir! « Mes accès d'engourdissement étaient alors beaucoup plus subits qu'aujourd'hui.

« Sion angoisse prit fin. Je m'alVai>sai, vaincu, sur le parquet.

" Je dormais.

« Que se passa-t-il? Je puis le deviner à peu près, mais je n'en saurais point rendre un compte exact.

« Sans doute quelques-uns do mes clients accoururent, au vu de ma lettre, bien que j'eusse pris soin d'y insérer la phrase sacramentelle : — Quand vous liiez ces lignes, je serai déjà loin et hors de votre piriée.

« ils accoururent, conduits par ce vague instinct qui pousse l'homme à s'assurer par soi-même et de ses yeux de la réalité d'un désastre annoncé.

« Je m'éveillai dons la prison de Calais.

« On ne manqua point de voir en ceci le doigt de Dieu.

« Et peut-être le doigt de Dieu y était réellement pour quelque chose...

" l'cciiniairement parlant, mon arrestation fut une assez nié liocre aubaine.

« Mon passif s'élevait à une somme énorme, et mon ac!if presque entier était à bord du smogleur, qui mit à la voile en apprenant ma mésaventure, et dont le capitaine se garda bien de compter avec la justice.

>< Mais ce fut une grande consolation, pour mes clients en colère, de me savoir en prison.

« Quelques-uns vinrent m'y visiter et me traitèrent fort mal.

i< Toute la ville, du reste, était en rumeur, et la première fois que je traversai les rues pour me rendre au tribunal, ou faillit me faire un mauvais parti.

« Devant les assises, je me défendis de mon mieux.

« Mais il y avait contre moi preuve matérielle de plus de deux cents faux.

« On me condamna aux travaux fccés à perpétuité.

a A vrai dire, je ne m'en émus point trop.

« Rentré daas ma prison, je demandui du papier, une plume et de l'encre, et j'écrivis à ma Uobertine pour lui apprendre enfin notre malheur.

« Jusqu'alors, eu cll'ol, je l'avais leurrée d'un trompeur espoir.

a Ma lettre était vraiment bien louchante.

« Hobertine ne me répondit pas.

« Je priais Hobertine de venir m'embrasier une dernière fuis avant mon départ.

0 Kobertine ne vint pas... »

— Ell'aee cela, Popelin, dit ici M. Chos ■ eu s'interrompanl; — ou plutôt... non! n'efi'ace pas'...

• Il vaut mieux tourner la difficulté .. Attends! La plume de Popelin s'était arrêtée, docile.. M. Chose réfléchit un instant et reprit :

— . . . . Pourquoi tant de IVoideur après tant d'amour? Ce fut pour moi le coup le plus cruel !

« J'accusai amèrcmeul Robertine; et à Iheure où j'écris, bien que, tout récemment, j'aie eu de sa tendresse de précieux et consolants témoignages, je ne sais encore que croire...

« Le cœur de la femme est un abîme que les plus experts ne savent point sonder!...

— Voilà, Popelin, dit le provim.ial; la chose est arrangée., cette maxime, quoiqu'ellesoilbien vieille, vaut encore mieux qu'un rature :

« Je passai un an "a Brest.

« Le bagne est une école sans pareille. « Si j étais encore banquier, je ne ferais plus de faux; c'est l'enfance de l'art.

« Au bout d'un an, je m'évadai.

« J'allai a Molay tout de suite, à pied, car j'avais épuisé ma bourse, comme je le raconterai à Robertine la première fois que je la verrai, pour acheter des moyens d'évasion.

« A Molay, on m'apprit que Robertine el sa mère avaient disparu.

« Je me rendis à Vieux-Port, je me rendis à Furnes.

« Dans l'une et dans l'autre de ces deux villes, ma femme et ma mère, qui vivaient retirées, étaient fort peu connues.

« Personne ne sut me dire de leurs nouvelles. « Je dus perdre tout espoir de retrouver leurs traces.

« Peut-être aurais-je pu, si ma position eût été moins précaire, agir plus efficacement et rassembler des renseignements moins vagues; mais j'avais des clients dans le pays, et me montrer à découvert eût été de la dernière imprudence.

« De guerre lasse, je partis pour Paris, où j'ai mené pendant trois ans la vie d'un évadé du bagne. « Triste vie! misérable et fatigante existence, surtout pour un homme d'ordre et de mœurs rangées I

0 On ne saurait croire combien les gens dont je suis forcé souvent de faire ma compagnie me dégoûtent et me pèsent.

« Ne peut-on s'approprier le bien d'autrui décemment, et doil-on, parce qu'on est appelé à déchirer ça el lu quelques pages du code, perdre les habitudes d'un homme élevé comme il faut.

« Il y a six mois environ, je fis la connaissance de G.... par l'entremise d'un courtier de pillage nommé Larigo.

» G... me parla des coins.

« C'était une affaire acceptable.

« Nous établîmes une petite fabrique provisoire auprès de Sainl-Roch.

« 11 me plaît de glisser sur ce point, qui n'a trait que d'une façon indirecte à l'objet du présent testament.

« Voici le principal.

Cl Dimanche dernier, Talma et Duchesnoy jouaient pour le bénéfice de Fleury.

« Je suis comme tous les gens de province. «J'aime le spectacle à la fureur.

0 Dès quatre heures du soir, je faisais queue sous le péristyle du Théâtre-Français.

" Talma fut merveilleux, Duchesnois admirable et Fleury était dans ses bons jours.

« Vivrais-je cent ans, je me souviendrai toute ma vie de cette représentation !

K Je m'en souviendrai d'autant mieux que, pendant Mil enlr'acte, je reconnus Robertine, — ma Robertine au balcon d'une loge!...

« Elle était là, en compagnie d'un des plus jolis cavaliers que j'aie vus jamais.

« J'ai dû reconnaître cela plus tard.

« Ce jour-là, je n'aperçus que le profil perdu de ce beau jeune homme, .M. le baron Armand d'Osser. « Le mari de ma Robertine !

UNE PÉCHERESSE

« Car Robcrtine a deux maris, la charmanle créature!

o Le cas me sembla piquant, el je dois avouer que Ih comédie jouéi; sur le tliéàlre pàlil un peu pour moi devant (^elle autre comédie dont les acteurs étaient duns la salle.

« La chose étoimanto, c'est que je ne me sentis point trop jaloux.

« El pourtant, que Roberiine était belle, radieuse, ébloui.ssante avec sa parure do gramle damo! M. le baron d'Osser est un homme excessivement heureux.

« Je ne saurais dire au juste ce que je ressentis.

«Ce fut quelque chose de bizarre.

c J'éprouvai un mouvement de joio maligne, mêlée à une dose à peu près égale de dépit.

«Je nesuis pas homme b bonnes fortunes, mais je conjecture qu'un amant, placé par le hasard en face du mari de sa maîtresse, doit ressentir cette joie et aussi ce dépit.

« Le lendemain , Robertine reçut une lettre de moi.

«Une lettre et un petit paduet mignon, lequel contenait une échelle de soie.

« Le s'irlendeniain au soir, par une pluie battante, Robertine vint au reudez-vous que je lui avais assigné.

n La pauvre enfant m'aime encore...

« Moi, je ne l'aime plus.

« Mon Dieu, non ! J'ai tous les avantages sur M. le baron d'Osser.

« Mais si je ne l'aime plus, je ne prétends point dése ter les droits que Uieu et K's hommes m'ont donnés sur elle.

M C'est une femme admiiablemeul belle, et c'est ma femme...

« Voilà tout.

« Mon testament est clos.

o Je n'ai eu qu'à dire la vérité pure et simple pour en faire une arme double qui frappera si elle ne peut parer.

« Uieu veuille qu'elle suffise à me protéger!

a La vengeance posthume n'a point d'attraits pour moi, et je répugnerais vraiment à faire le malheur d une femme aussi charmante que l'est ma feniuie.

<t J'aflirme l'écriture ci-dessus, et je signe : « J. -Claude Reiubuès.

« P. S. On peut douter de la véracité d'un forçat, lors môme qu'il parle in extremis. En conséquence, j'invite ici M. le baron à taire un petit voyage à Molay (deux lieues et demie de France), les registres de l'étal civil lui donneront la preuve dn mariage de Robertine Schwartz; le maire, le curé, tout le monde lui rendi a témoignage que Robertine Schwartz, femme Rembrès, est Robertine Roberts, baronne d'Osser. »

M. Chose exécuta un savant paraphe et dit:

— Un point final, Popelin I

L'Abat-jour ne broncha pas et se tint droit sur sa chaise pendant une bonne minute encore.

Puis tout son corps eut de lentes oscillations.

Au bout d'une autre minut', il tomba en avant, la tête sur ses deux bras arrondis en coussin, et fit eutendre aussitôt de formidables ronflements.

L'ex-banquier, garde-notes, etc., eut toutes les peines du monde à retirer le cahier de papier sur lequel l'opelin s'était endormi.

il voulait faire subir au travail de son ancien clerc un examen rapide.

Cet examen fut tout à l'aviintage de Popelin. i|.ii n'était pas homme .i omettre, même en dormant, if point d'un » on la barre d'un t.

Depuis la première ligne' jusqu'à la dernière, Ih dictée était écrite d'une main hardie, sanssurchaivc ni rature.

.M. Chose, que nous appellerons désormais de son nom réid, Claude Rembres, repoussa le cahier avee un sourire de salisfacliou et prit trois feuiles de pa. pier à lettre.

Sur la première feuille, il écrivit ce qui suit : « Ch -r niDUsieur,

« J'ai l'honneur de vous faire tenir sous ce pli copie de la leitre que vous avez bien voulu m'écrire sous la date du... L'original de cette lettre reste à ma disposition.

« Je me (<i\& un devoir de vous expliquer sommairement ici le motif de cette démarche.

« Vous avez, paraîtrait-il, la déplorable habitude de saisir vos amis k la gorge.

« Ce travers pouvant avoir des inconvénients graves , j'ai dû prendre une mesure de précaution.

« Rien de plus simple. Voici ce que c'est :

« J'ai déposé en mains sûres et dévouées l'original en question, qui est sous enveloppe et porte l'adresse de M. le préf.l de police.

« S'il m'arrivait malheur, — si je mourais, — s je disparai.-sais, ledit original irait naturellement et to t de suite à son adresse.

« Veuillez agréer, cber monsieur, etc.

« J. -Claude. »

Rembrès relut ce billet avec attention et se frotta les mains en souriant d'un air pt-nsif.

— Pas mal! inurmura-t-il, pas trop mal!...

« Le cher monsieur va payer un médecin pour veiller sur mes jours... Passons maintenant à la baronne — et jouons serré»

11 prit la seconde feuille de papier à lettre et commença :

a Chère bonne amie,

o J'a bien des excuses à te faire pour avoir manqué à notie premier rendez-vous.

« Il n'y a point de ma faute, et puis, une autre fois. ce sera mieux.

« (lue de choses nous avons à nous direl n'est-ce pas?

« Je suis bien sur que tu me donneras d'excellentes raisons pour ton mari;ige.

« Chère bonne amie, le baron a cent mille livres de rent '.

«Je n'ai pas le courage de te blâmer.

« A prepos, tu étais mie femme de tète autrefois, malgré la douceur trois fois angélique de les beaux yeux.

« Il m'est venu à l'idée (|ue tu pourrais bien... tu m'entends, chère bonne amie : je suis mortel comme tout le monde, el, de plus, je suis sujet à deux terribles iulirmités : mes attaques de sommeil el le bagne...

« J'ai toujours peur en m'endormant de m'éveiller à la Coiuiergerie.

« ru m'aimes, chère bonne amie! je le sais bien; mais lu dois avoir peur de moi. et, d'ailleurs, il y a les eent mille francs de rente du baron, que tu dois aimer aussi de grand amour.

« J'enlendsles rentes.

« IJoiic. il pourrait arriver des choses tristes que je veux l'épargner.

uNIi PECHIiElESSE.

«Ci-joini, tu recevras copie de mon leslamenl.

«Ni' l'cITraio pi» île ce imit, ma bonne pclik'.

« Je snis, Dieu 'nerci. plein de vie.

« Mon leslaineiii, disais-je, dont je garilc par devers moi l'original, éc'rit tout entier et signe de ma main.

a FI y a sur l'adresse le l'enveloppe qni recouvre cet original : — A monsieur le baron d'Otscr, etc.

« Le lendemain du jour mnllieureux oii j'éprouverais quelque disgrâce, le baron saurait ce que lu ne lui as point dit, sans don e...

« Ce n'est pas précisément une menace, chère bonneamie; c'est un fait que je t'annonce.

« C'est une mesure que je prends.

« Si tu as quelque objcciion à me soumettre, j'y répondrai volontiers à la première occasion.

« Adieu, chère petite, et "a bienlôll

« Lis mon testament avec atte lion, et tu verras que tu dois tenir à ma sûre.é comm" à la prunelle de tes jolis yeux; — car, tant que je serai tranquille, ma bonne enfant, jamais ton mari (mon collègue) ne se doutera de rien.

a Mes inierèls, en ce cas, seront les lions.

« J'ai qiiilques petits projets pour lesquels tu m'aideras, bien entendu.

a Tout cela pourra s'arranger à merveille.

« Je t'embrasse.

« J. -Claude Rembrès. »

Rembrès ferma cette lellre, et prit la troisième feuille de paiier qu'il remplit à la liâie. Cela lait, il secoua rudement Popelm.

— lié bien! mon garçon, hé bien! dit-il, ne voistn pas qu'il fait grand jour!..

Popeiin s'élira longuement et raballil son gardevue pour épargner à ses yenx l'ée'aldu soleil levant.

— Paresseux! niiu'mura Rcuibi-6s.

— Allons, Popeliu, tu as doruii deux grandes heures... Voici les inslruc ions : écnute !

L'A!ial-jonr étouffa un dernier bâillement et prit une pose atenlive.

L'ex-banquier lut :

Instructions de Popeiin.

« Popeiin devra, pour les dix louis que je vais lui compter, gardci' (idôlenient les depôis a lui eoullés, et è'tii prêt toujours à me les rendre lui-uième à la preniirru demande.

« Si C. R. mourait d'une mort violente, Popriin devrait envoyerles deux déi ôis^'hacunà son adresse, ceci sur-le-champ cl par une voie .'^û^e.

Si C. R. mourait de mort naimclle, Popeiin devrait uieliresur les paquels d,' nouvellesenveloppes, et li's faire tenir, savoir : celui qui esl adressé an préfet rie police, à M. le baron d'Osser; celui qui esl adresse à M. le baron, à sa femme, madame la baronne d'Osser. »

Nous ne nous avançons point trop eu affirmant que Popeiin ru' savait plus une phrase du contenu des deux paquels.

Il avait écrit.

Quilqncs mots, çà et là, étaient entrés dans sa cervelle engourdie, mais il ne gardait pas phis souvenir d(> l'eusemlile que les bras d'un télégraphe ne gardent trace des dépêches de la veille.

C'était, k sa manière, un houuue de conscience fidèle cl de méticuleuse ponctualité.

Il se fil réuéler à sept ou huit reprises la lettre rie .•-es insiruclions.qne Renibrès accompagnait decom-

menlaires convenables; ensuite, il la lut par !uiuiéiiie un nombre égal de fois, à travers ses liuieltes vertes raccouimod'-es.

— Je crois posséder cela, dil-il; patron, vraim 'n: je le crois. 11 y a trois p: r.tgraphes. Le premier est simple et s'afiplique an déiiûi. Le deuxiénne est composé : deux cas et envoi de deux paaue's... trésben'.. le troisième : unes, mais chatigeinenl d'udresses... Uiies-moi, vous avez parlé hier au soir de vous suicider... ou bien, j'ai rêvé cela?

— Tu l'as rêvé, Popeiin!

— C'est étonnant , grommela l'Abal-jour, je ne rêve guère, el quand je rêve, c'est toujours à ma demi-tasse oiià rÉ(oi/e... Enfin, pairon, si vous vous suicidiez, par hasard...

— Tu y tiens! dit Reuibrès en riant, eh bien I mon garçon, si je me suicide, lu appliqueras le troisième paragraphe des instructions.

Popeiin pril le papier, fit |iroprc;nenl un renvoi, el ajouta : ou par suicide, aiirèi le mot : mort naturelle.

— C'est entendu, répliqua-l-il ; patron, voici le paragraphe 3 rectifié ;

• Si C. R. mourait de mort naturelle ou par...

— Assez! inierromiiit Rembrès en reprenant son sérieux : le suicide est la mori des sots... Lais^ouslà cette folie. Tu me promets de faire e.\actoui ni tout ce que disent ces instructions?

— Je n'y vois pas d'inconvénient, patron, je vous le promets.

— El à la première sommation tu m'apporteras les pièces, en quelque lieu que je sois.

— Oui, patron.

Reuibrès posa dix louis sur un coin de la table.

— An revoir, mon garçon, dit-d, je compte s r toi.

Il sortit.

Popeiin, resté seid, enfouit le dépôt confié au plus profond d'un coffre rempli do (laperasses.

Losuiie, il se donna tout emicr à la lecture de ses instructions.

Il était neuf heures du malin.

A la fin de cette journée, quand Popeiin se rerdit au calé de la Cour des Fonluiiuîs, il pcs^éd.il sa leçon sur le bout du doigt et i ût récité couiauuneut les trois paragraphes el le renvoi.

Quant à Ciaude Rembrès, en soilanl de l'échoppe, il se rendit tout droit à l'Ii^iel d'Osser, el lemil au concierge les copies écrites sous sa dictée par Popeiin.

— Ceci à M. le baron, dil-il.

Cela à madame la baronne.

Le surlendemain, on fêtait l'arrivée de Florence à riiôlel d'Osser.

Il y avait bal.

Pour la première fois depuis plus d'un an. les portes s'ouvraient à la foule des éq ipages.

Les brillants salons Oilluiuinèri ni comme au lemp.« cù le pouvoir impi'Tial laissait tomber ses faveurs à pleines mains sur le maître de ces éléganles richesses.

Les corniches dorées renvoyèrent joyeusement l'éclat inaccoutumi' de bougies.

C'était ciuume une résurrection des splendeur.» p:is>ées el une protestation hardie contre les antipathies du gouvernciueni d'alors.

Un point final, Popclin ! — Pago3S, col. 1.

A vrai dire, 1g baron ne songeail guère poiirlaiil à la pcriilique, etn'éiail point d'humeur fort joyeuse.

Mais on avait fait, à l'avance, les invitations pour cette fùte qui était la bieu-veuue d'une sœur aimée.

Les embarras qui, depuis, avaient surgi, n'étaient point de ceux qui mettent ostensiblement une maison en deuil.

On ne pouvait reculer.

Ce qui occupait Armand exclusivement et sans relâche, c'était cette menace vivanle qu'il avait heurtée sur son chemin un jour de malheur, ce mystérieux ennemi, le faux moiinayeur du passage Saint- Roch.

Un instant Armand avait pu croire à la mort du provincial.

Dans un moment de rage délirante, il l'avait saisi à la gorge, et M. Chose était tombé, raide et lourd comme un cadavre.

Parmi les remords de ce crime prétendu, nous ne pouvons cacher qu'Armand avait ressenti nn fongueux mouvement de joie, la joie du convalescent qui voit sa souffrance domptée, la joie du prisonnier délivré qui se reiourne pour regarder de loin les jnnrs noirs de son cachot.

Mais M. Chose vivait, et désormais il était invulnérable! Armand avait reçu la veiile au matin le paquet contenant copie de la lellre au crayon.

Sa défaite était consommée.

Peut-être, en face de celte guerre élrange, déclarée si énergiquement, un homme plus robuste d'esprit que le baron tiit-il essayé de résister et de se

raidir, mais l'attaque était de nature "a réduire d'un seul coup une àme comme la sienne.

Armand était, d'ailleurs, dans une situation toute exceptionnelle.

Eu bulte aux soupçons avoués de l'autorité, il savait qu'une accusation dirigée contre lui trouverait faveur et créance, si dénuée de fondement qu'elle pût être.

A plus forte raison, cette accusation devait-elle ôlre accueillie si elle s'appuyait d'un semblant de preuve.

La lettre dont on lui faisait un épouvantail était un faux.

Mais comment prouver ce faux? Et puis, le fond de l'accusation était vrai, en définitive.

Il avait soustrait les coins à la .Monnaie.

Au reçu du message de M. Claude, il avait tâché d'établir avec calme le bilan de ses ressources et de ses dangers.

Ses ressources étaient bien précaires, et le découragement les amoindrissait encore.

Le danger sj montrait prochain, pressant, inévitable.

Armand courba le front et céda.

Son esprit s'affjissa vaincu.

Il repoussa toute idée de liUle et se rendit à merci.

Connue on le pense, l'angoisse qui ne lui donna plus un insiant de répit depuis la scène du Palais- Royal, éloigna de son cœur toute idée de jalousie.

Armand avait clé jaloux comme le sont tous les gens trop heureux, et maintenant, Dieu sait que sa

UNK PÉCHERESSE.

Je pense que ce cher Armand vous aura narlé Jii cousin de province. — Page 45, col. I.

position était changée ! Il n'avait pas besoin de se chercher des motifs d'être inquiet et de craindre.

Quant à la course folle, fuuniie sous une pluie diluvienne, par les rues de Paris, Armand n'y songeait qu'avec colère el en se traitant d'insensé.

C'était, nous le savons, au terme de cette courte qu'il avait trouve les faux monnayeurs et ce courtois, ce souriant V. Chose, donl l'honnête visage, par une bizarre transfiguration, prenait dans les rêves du baron un aspect terrible et des regards formidables.

Loin de soupçonner encore, Armand cherchait nn refuge conlrc ses inquiétudes dans la félicité do son intérieur.

Il essayait d'isoler ce bonheur et de le mettre à l'abri de ses terreurs envahissantes , il voulait se reposer dans l'amour de Robeitine, ne voir que cet amouret relever comme un rempail entre son âme et les menaces de l'avciiir.

Robertine était son unique espoir et sa seule foj.

Son amour émoussé par le repos grandissait dans l'aflliction.

Il ne pouvait point bercer sa souffrance avec une autre pensée que celle de Rol)ci'tinc.

Il était cerles bien malheureuN !' mais sa nature apathique et la paresse molle de son intelligence lui épargnaient une partie des craintes qui eussent pu ressortir pour lui de sa situation.

Il ne voyait (|uo le p:'ril annoncé.

Lorsqu'il venait à se rappeler ces mystérieuses paroles du faux monnayeur, paroles qui semblaient

ajouter au.K motifs d'intérêt el de cupidité de cet lioinuie, un mobile de haine personnelle et de vengeance, il fermait les yeux et rebroussait chemin dans ses réflexions.

Cela l'clTiayait vaguement, mais il n'essayait point de deviner l'éuigme.

Iluberline, elle, avait gardé le lit jusqu'à ce jour, et ne s'était levée que juste à temps pour faire sa tùilelle de bal.

Mlle avait reçu, de même que le baron, sa part de l'envoi de Claude Rcmbrès.

l'endautles douzehcures d'une, longue nuitd'hiver, elle élait restée assise sur son séant et tenant en main le icstaiiwnt du faussaire.

Quiconque eût pu épier madame la baronne d'Osser durant cette nuit, où son intelligence, opposant à la fatigue d'un corps débile une volonté de bronze, travailla sans trêve ni relâche, aurait suivi pas à pas la va liante lulte d'un cœur noble contre les atteintes du désespoir.

El celui-là n'aurait pu certes contempler sans une admiration passionnée les magiques reflets de courage, il'ospcranee, de prière ardente, de douleur infinie, qui passaient par l'i'imc de Uoberline pour éclairer ensuite ou pour assombrir les lignes parlantes de son exquise beauté!

Seule el gardée contre tous regards indiscrets, elle no cachait rien des élans de sa r"i-éo. Son front était coninio une page ouverte d'un beau livre, fermé d'ordinaire devant lœil curieux des hommes

UNIi PÈCHE RKSSE.

mais où l'œil de Dieu peut lire à loute heure : sa Ciiisfionce ftait sur son vi.-^atri^.

11 eût fallu s'agenouiller devaul celle ratlicuse l'évélaliiiri dinuocence, de bouté, de force virile et d'angéliiiue douceur.

On se fùl alieiidri devant cette résignation licre, qui n'avait poini de larmes en face d'un malheur sans nom. q\n denianJe à Uiuu de la paliencc' poui' souffrir cl n'implorait sa pitié céleste que lorsqu'uu nom bien cher moulait de son cœur à sa lèvre.

Armand!.... mais ce nom [irononcé rendait pnur un instant àRoberlineloulela faiblesse de la femme.

Contre le malheur d'Armand elle n'avait plus de courage.

Robertinc avait été frappée au milieu de son repns.

Le coup de foudre qui l'avait atteinte n'avait point eu d'éclair précurseur.

Itcpuis plus d'une >em?ine sa blessure saignait, et il Un Ç.dhiit, sous le poids accablant de sa lurlure, se redresser, se défendre, faire face' à de nouveaux peiils.

On voit souvent des femmes tombées et maîtresses eu l'art de tromper, ataqnrr de front les silnat'ons les plus dé.iespéréfts, se débattre contre l'impossible, nier l'évidence ei vaincre en ces luîtes de dit plomatie bourgeoise, où il s'agil de décevoir un sot on d".abuser un homme de sens que la passion avengle-

Mais une femme pure, un cœur sans tache on. bien rarement l'audace nécessaire à (piiconque veut garder une position fausse qui se trouve rcunie avec la droiture d'àme.

Kt puis, dès les premiers mots du rôle, dès l 's premiers pas de la route, le mensonge se présente et s'impasd.

Il faut s'arr('Her on prendre un masque; il faut se taire ou accepter l'inévitabb' nécessité de mentir.

Mais Robertine, qui était une femme pure, un co3ur sans tache, s'était résolue au combnt, bien qu'elle e't mesuré le péril, pa ce qu'elle aimait et quelle éiait aimée; parce qu'il y avait en jeu non pas seulement son bonheur à elle, mais le repos et le bnidieur de sou mari.

Nous voulons parler ici uniqui'inent du bonhrur eldu repos d'Armand en tant qu'époux, car Robertinc ne >avait point encore que le b;u'ou était, personnellement, autant et plus qu'elle-même, au pouvoir de Claude Ri-mbrcs.

Elle avait résolu de combattre, — et c'est pour cela que nous 'avons vue feindre une indisposiion avec loute la mahidrcsse de la franchise et rompre brusquement le lèle-à-lèle conjugal qui ouvre ce récit.

C'est pour cela encore que nous avons pu la suivre, seule, et courant par une nuit d'orage dans les rues inondées de Paris.

Car c'i'tail bien elle que M. le baron d'Osser avait suivie jusqu'au petit passage Saint-Roch.

lille avait bâti un plan qui témoignait à la fois de son l'onrage el de sa .-implicilo.

l'Jle s'éiail dit ; Je verrai Claude el je lui promettrai de l'argent, je l'aurai à tout piix. dussé-je prendre ma Inu-pe et jouer sous un fau-v nom, dusse-je vendre mes diamants elju.-qu"a mon anneau de mariage! — Si je n'ai pas assez d'argent, je prierai Claude, je le supplierai, je me traînerai à ses genoux... Il ne faut |ias, il ne f.iut pas, mon Uieul qu'Armand .lil sa pari de cet horrible malheur!

Il faut que je sois seule à souffrir, que ma honte ne soil qu'à moi !...

C'est que son malheur était bien cruel, el sa honte écra>ante !

Robertine était bigame.

Robertine était la femme d'un forçatl

A cet égard, l'ex-banquier avait dit dans son testament l'exacte vérité.

RiibertineSchwarlz et madame la baronne d'Osser étaient une seule et même personne.

Le testament, du res'e, disait vrai, la plupart du temps.

Mais il était rédigé dans un but, el Rembres, tout en restant, pour la masse des faits, d'accord avec la réalité, avait f;lu^sé à dessein quelques détails, et donné ça el là aux événements vrais une trompeuse co'ileur.

Personne n'ignore que celle manière de mentir esl 'lon-senlcment la moins dangereuse, mais la plus efficace.

Voici ce qui s'était passé :

Madame Schwai Iz, mère de Robertine. avait mis. après la mort de son mari, loute sa petite fortune entre les mains du banquier Renibrès, dont la rép talion d'iulcgrilé était alors solidement établie.

Rembrès, qui faisait beaucoup d'afl'aires dans le déparlement de la Lys, prit habitude de descendre chez sa clieuti-, el fii de iVlolay le centre de ses excursions dans l'ancienne Belgique el le Brabant.

C'était alors un homme entre deux âges, parfaitement conservé, d'aspect honnête, et fait pour inspirer toute conliance; — sous ce point de vue, le bagne l'avait peu cliangé.

A Paris, Clnide Rembrès était encore ce qu'il avait é é en provinee, un type de brare homme; niai.s. sons le rapport exclusivement physique. Il avait vieilli de quinze ans depuis son départ de Cnbiis. et bien peu de S's anciens clients l'eussent reconnu "a la première vue.

Madame Stkvvartz avait é é tout d'abord singulicrenienl llatlée de l'amitié de son banquier.

Rembrès venait la visiter une fois au moins chaque saison.

Il voyait grandir Robertine et pouvait apprécier les trésors de grâce el de bonté que renfermait son jeune cœur, car Rembrès comprcnail le bien et lai mail, quoiqu'il n'eût point de répugnance pour le mal.

Quand Roberine eut quinze ans, Rembrès. (|ii! clail engagé déjà bien avant dans son système de fraude, el qui mi.'dilail peut ôtre, à ses heuie^. -^i rafle ijcnéraU et sa fuite en Angleterre, calcula qw :1 lui etail à peu près indifTérent, dans sa position e\ceplionni'lle, d'épouser une femme riche ou n.ie femme pauvre.

Robertine clail jolie comme un ange.

Claude se dit qu'avec beaucoup d'argent et un b.i ton de vieilles.>e, il mènerait n'iinporle où une ex'sleiice assez douce.

11 demanda la main de la jeune fille el l'oblii:!. bien entendu, sans difficulté.

Madame Schwarlz ne se sentait pas d'aise.

Qu.nl à Robertine, elle avail quinze ans.

Le mariage était pour elle un mot à la signifii-alion vague el fantastique.

Elle n'ainiaii encore que sa harpe.

Premier iiiensoiige de Rembrès, qui nous a dit dans soi. lestamenl que Robertine lui avail donné tout son cœur.

UNK PÉCHERESSE.

Le mariage se fit.

Remlirès, par spéculation autant que par habitude prise, avait toujours eu ci"c\celle;iles mœurs.

Il était cité, b hon droit, comme un modèle et ahinlait le m.iringe, b plus de quarante ans, sans avoir eu de jeunesse.

Un instant, sa nature calme el froide s'ccliaufTa jusqu'à la passion.

Il aima el fuljeune, car jeunesse qui ne s'est point passée, pour l'Hiployei l'expression provL'rbiali', priuid >a revaui-he à tnut âge.

Rcmhrès négligea ses affaires, et se laissa gagner de vitesse par la catasiroplie que nous savons.

Sou testament contenait, dans cette partie du récit, une seconde inexactitude.

Loin de partager son fougueux amour, Robertine s'en était cITiayce.

Mais il était son mai*!, et Roliertine, des cet âge, avîiii pris une haute et grave idée de ses devoirs de femme.

Le malheur même de Claude l'avait rapprochée de lui.

lille l'aurait suivi ; elle .'■e serait dévouée peut-être jusqu'à partager sa misère de condamné, — si elle Hvail connu sa condamnation.

Elle ne la connut point eu ce temps.

Madame Schw.irlz avait eu trop grande confiance en Rembrcs; elle l'avait trop aimé, trop respecte, pour ne point éprouver une réacliiui énergique en voyant tomber tout à coup le masque de cet liouinie.

Son crime lui sembla d'autant plus infâme qu'elle était plus loin de le soupi;onner.

Reuibrés devint pour el e un monstre, et, d'in.'tiecl, elle voulut soustraire Robertine a ses al einies.

Le premier soin de madame Sehwartz fut de cacher à sa filL' toute nouvelle de la catastrophe.

Llle se mil enlro elle il I s commérages du bourg, elle intercepta les lettres du banquier; puis, pendanl que le procès triniinel suivait encore son cours, cralgnaiil de voir sa précaution déjouée enfin par le hasard, e'ie patil un main de Molay avec sa fille, sans prévenir personne, et se rendit d'une traite jusque ilaus le midi de la France.

Robertine demanda des nouvelles de son mari.

.Madame Schw riz lui répondit:

— Ton mari t'abandonne; il est a l'étranger.

Robcrlinc s'étonna, voilà tout.

Puis son élonnement cessa, parce que le souvenir de son mari s'en alla tout doucement.

Copend. nt, madame Scb\viu-tz cl sa fille eiuient les deux premières viclimes de la banquerriui. de Re

Tonte leur petite fortune avait été engloutie dans le d. sastre.

Il f.illait vivre.

Robertine utilisa son talent sur la harpe.

On sut bienlôl son nom (le nom de Robcrts q< avail pris madame Sehwartz), à Lyon, à Bordeaux, à Marseille.

Ces trois villes sont comme des échelons par où les provinciales monlenl jusqu'à Paris.

Robertine vinlà Paris, où elle rencontra .M. le baïuu Armand d'Oser.

Nous avons dit ses succès dans le public el à la cour impériale.

An milieu do ces triomphes, madame Schvvarlz tomba mortellement malade.

La vieille dame, à sa dernière heure, ne put gar-

der le sci-ret de sa fraude maternelle.

Robcrtini! connut le sort de suii mari.

Ce qu'on fait parfois dans un premier mouvenu-iii de gémreuse abnégation, souvent on ne s'en troiiv ■ |ioint lapable après deux ans de séi)aration el d'oubli.

Robertine n'avait jamais aimé son mari; elle fu frappée seulement dans sa fierté.

Si quelques larmes ayant Rombrès pour objet vinrent se mêler aux pleurs versés sur le lit de niort de sa mère, ce furent des larmes d'amertume el de courroux.

lille était la femme d'un forçait

Son avenir etaa rivé en quelque sorte au boulet qui piuidait au pied d'un faussaire!

Robertine se sentit dégradée el vaincue en face de son amour naissant pour le jeune d'Osser.

hlle refoula cet amour et se rejeta loul entière dans l'art, cherclian', le calme paimi l'enivi émeut du triomphe et n'^iyant garde de l'y trouver, p:irceqne sa fierté cjigue n'éiaii punit l'orgueil des vaines ovations, parée qu'il fallait a-tre chose que l..s bruyantes acclamations de la foule à son àme tendre et avide d'aimer.

Un matin qu'elle lisait un journal, cherchant avec distraction la louange quotidienne que lui offrait la presse, organe de l'admiraliou générale, son regard s'arièla tout a coup fasciné.

lille se frolta les yeux, croyant rêver.

Puis elle relut encore et devint tremblante.

Le journal s'échappa de sa main, d'où le sang s'était retiré, el glissa jusqu'à ter.e.

El e avait lu le paragraphe qui suit:

« On écrit de Brest :

« Une lenlalive d'évasion, suivie de mort du for- « çat, vient d'avoir lieu dans notre bagne.

« Le fameux agent d'aff..ires, Claude Rembrcs, << donl la banqueroute avait mis en émoi dans le « temps tout le Pas-de-Calais, a rompu sa cliaJne o biiM'. durant la traversée di>s chuniiers à l'île des « Morts, lie l'autre côté de la rade.

« Le bateau de corvée, nous ne savons pas encore « pourquoi, u'éiait monté que par un seul garde, « numiiié Alain Kernvel.

« Une lutte a du avoir lieu, car on a trouvé ce ma- « tin le corps de Claude Rembrcs sur le sable, à mn- « rce basse.

a Ceciulavre avait passé la nuit dans l'eau.

« 11 était horriblement mutilé, et reconuaissabic « seulement à son anneau de forçat el à quelques o lambeaux de son costume.

« Levén meut a du se passer en pleine mer et « pendant la brunie d hier.

« L'éjuipage de la chaloupe refuse, du reste, ti comme c'est la coutume, toute espèce de reusei- « gnements.

" Le garde chiourme Keravel n'a point reparu.

« On commence à craindre sérieusement qu'il n'aii « succombé. »

L'erreur, aussi bien que le doute, élait impossible.

Robertine était veuve.

Dieu rompait le contrai qui lui imposait à clic, toute jeune el toule pure, la moitié d'un lourd fardeau d'infamie.

Sa chaîne tombait; elle était libre.

Mais il y avait le malheur d'aulrni à côté de ee lionheur.

Robertine, avant de saluer sa liberté, eut une

UNE PÉCHERESSE

larme et une prière pour cet homme qui Tavail Homnée et souillée de son alliance.

Puis la lensée d'Armand vint à traverser sa riH-erie- son cœur iressaïUil de joie.

Elle pouvait aimer Armand sans remords.

Ce fut alors que le malheur d'antrui s etîaça devant son allégresse, et qu'elle rendit a Dieu d ardentes actions de grâce.

La réflexion fut lenle à venir, parce que, en celle première heure d-anVanchissemcnt, Tàme tout entière de Robertine selançaii passionnément vers un avenir

d'amo'ur. , ^ ■ , „,

Mais la réflexion vint a son temi's, froide et

^'l.e rayonnant sourire de Robertine s'assombril pou

" La tristesse redesc'endil sur son beau front.

Elle s'était trop tôt réiouie.

Cette mort pouvait-elle, en elTet, la rapprocher d'Armand ? Ne restait-elle pas l'avenluriérc, cachant son passé sous un faux nom ? La qualité de veuve d'un forçat nélail-elle point un obstacle encore, et un grand obstacle ?

Avouerait-elle? Ferait-elle une confession générale de toute sa vie ?

Robertine était bien jeune pour avoir le courage de cette franchise.

Et puis elle aimait profondément.

Elle eut peur.

Mais, si elle n'avouait pas, il y aurait donc un mensonge dans son serment d'épouse, et son mariage s'inaugunrail par une fraude?...

La pauvre enfant, — elle avait dix-sept ans, --fit ce que font les enfants : elle repoussa ces insolubles questions avec colère et fatigue: elle se boucha les ort.iles pour fuir le murmure importun de ses incertitUilL-s.

Mais il était en elle une voix sans cesse écoutée, voix droite et haute, et bonne conseillère : sa conscience.

Robertine mit un instant toute sa force a combattre son amour.

Celle lutte devait achever sa défaite.

Bien imprudente est la femme qui attaque de front la passion qui l'entraîne et veut se prendre corps à corps avec elle dans le silence et la solitude.

Que l'image de l'homme aimé, toujours reponssée et revenanl toujours, paraît séduisante, irrésistible! De quelles couleurs charmantes ne se peint-on pas le car;iclère de l'absent! De quel attrail héroïque ne se plaît-on pas à orner son esprit et son cœur !

Lorsque Robertine, luttant de bonne foi et de son mieux, eut contemplé le baron pendant quelques semaines, à travers le prisme de l'éloignement, elle sentit bien que son amour se jouait de toutes attaques, et grandissait de l'effort même qu'elle faisait contre lui.

Elle voulut fuir, alors, quitter Paris, quitter la France.

Et pourquoi, en définitive? — dit l'amour;— étaitelle donc coupable pour se punir ainsi?

Armand l'aimait.

Il la suppliait à genoux de se rendre : n'ètail-ce pas aussi le punir?

Une fuis engagée dans celle voie où la raison et la passion semblaient inuluelleiuenl se prêter appui, une seule chose eût pu arrêter encore Rob.riino,

c'était la crainte de voir tôt ou lard son passé dévoile.

Mais c'élait Ib une chance mauvaise qu'on pouvait braver presque à coup silr.

Robertine avait porté pendant si peu' de lemps le nom de son premier mari ! Et encore, n'étail-elle connce sons ce nom qu'au bourg dv' Molay, parquelques cenlalnes de paysans pour qui Paris était un uioiidi' à découvrir.

Robertine é|Ousd M. le baron d'Osser.

Nous ayons vu comment fut éludée la question des papiers de auiiage.

Robertine fui heureuse.

Comme ses scrnpidcs n'avaient point derrière eux une faute personnelle, ils s'elTacèrenl parmi le tranquille bonheur du ménage.

lille gardait seulement dc'ses traverses un souvenir exempt d'amertume et qui lui rendait plus douce sa fé!ici;é acluellc.

Elle ne craignait plus lieu.

Le présent ei l'avenir lui souriaient.

La première lettre de Claude Reinbrès fut un horrible réveil, après un si beau songe.

La lettre, écrite de ce style à la foi bonhomme, railleur, impérieux et froid qu'an'ectionnait Rcm- Lrés, fixait un rendez-vous.

Roberiine dut obéir.

Pendant qu'elle montait l'escalier de la maison du passage Saint Roeh, au dernier étage de laquelle se trouvait la chambre privée de l'ex-banquKr, Armand enfonçait la lorle de la salle basse et y recevait l'accueil que nous savons.

Roberiine attendit; puis, lasse d'attendre, elle regagna riiôtel d'Osser sans avoir vu Claude Reinbrès.

Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les différences qui exisienl entre ce récit sincère et le testament de Claude.

L'ex-banquier, à l'aide de cette pièce, prétendait effrayer Robertine et ne pouvait manquer d'y réussir. Ce leslament, en effet, qui, dans tel cas donne, devait passer sous les yeux du baron, était un acle d'accusation en furine, contenant assez de vérités pour faire passer quelques mensonge et représenlant Roberiine comme volontairement bigame, — bigame tout en aimant son premier mari...

Elle lut, elle relut ce menaçant envol. Sa nuit entière se passa en de laborieuses et pénibles méditations.

Le lendemain, elle reçut Armand d'un visage tranquille.

Sauf quelque pâleur sur sa joue, rien ne trahissait les angoisses de sa nuit.

Lorsque Florence vint à son tour, Robertine trouva de la gaieté pour accueillir la gaieté de la jeune fi le, qui parlait danse, valse, parures, et prenait une avance sur le plaisir prochain du bal.

Mais il y avait des larmes au dedans d'elle, et son âme priait ainsi douloureusemeni : t

— Aidtz-moi à le tromper, mon Dieu! laissezmoi lui conserver son bonheur!

Les salons venaient de s'éclairer.

L'orchestre achevait de s'installer.

Il n'y avait personne d'arrivé encore.

Armand, Robertine et Florence se trouvaient seuls dans la salle de bal, lorsqu'un fiacre antique cahotla durement sous la portc-coclière de l'Iiùtel.

UNE PÉCHERESSE

— Qui ppiit nous venir de si bonne lu.'uro?clc- Mianda Florence en riant.

Un valet ouvrit la porte de la salle, et, à deinivolx, coipnie s'il cùl été honteux de jeter dans ce salon un nom si positivement bourgeois, il annonça :

— M.Claude!

Armand sauta sur ses pieds comme si un ciinc gnlvaiiicpie l'eût frappé.

Une expression de navrante terreur passa sur le front paio do Robertine.

I.Vx-bauquier fil son entrée et se pré-enta de la meilleure façon.

— Belles dames, dit-il eu saluant tour à tour Uobertine et Florence, — je pense que ce cher A; maml vous aura parlé du cousin do province... .J'arrive h' premier, ajouta-t-il en tendant la uiain au baron, dont le bras se leva, puis se baissa, nm par nue force automatique ; — c'est le privili'ge des amis de la maison I..

LE COUSm DE PROVINCE.

Ni Armand, ni Robertine ne pouvaient s'alleiidre à cette apparition de Claude.

Iloberline, surtout, éprouN a un élonnement mêlé d'épouvante à la vue de Reuibrès, car elle pensait que l'heure terrible de la révélation avait sonné.

Le sentiment qu'elle éprouva en voyant Reuibiés s'adresser au baron fut de la joie d'abord, puis une crainte nouvelle.

Que pouvait-il y avoir de commun cnire Armand et le faussaire?..

Mais toutes ces impressions diverses agirent uniquement an dedans d'elle, sauf le premier mouvement d'effroi, qui passa, rapide, sur son visage.

Le plus claivuyant observateur ei*it perdu sa peine à vouloir découvrir un signe de trouble ou même de malaise, parmi la beauté sereine de madame d'Osser.

Armand, au contraire, pris à l'improviste, essaya vainement de cacher son désordre.

Il regarda Claude Rembrès en tâchant de sourire, balbutia et baissa brusquementles yeux, parce qu'il sentait le rouge lui monter au visage et un éclair de haine s'allumer dans sa prunelle.

Quant à Florence, occupée qu'elle était dn p'aisir prochain et aussi un peu de M. Pons, qui était, grâce à Robertine, au nombre des invités, elle ne vil, dans cette scène, que l'arrivée d'un parent inconnu, qui se mettait k l'aise.

Ce qui la frappa surtout dans le nouveau-venu, ce fut son franc provincialisme, oxempt, toutefois, du ridicule.

Cet ample habit bleu était propre et rondement porté; cette bom-gcoise figure avait de l'esprit dans son sourire bonhomme; ces boucles d'oreilles ellesmômes...

Mademoiselle d'Osser dut s'en étonner comme nous; mais réellement ces boucles d'oreilles ne prêtaient pas trop à rire.

Claude Rembrès, cependant, serra vaillamment la main que le baron lui présentait î» regret.

— Ah cà! dit-il, mon bon, est-ce que vous n'auriez pas parlé de moi "a ces dames f.. Voilà bien les Parisiens!.. Cest égal... je suis sûr que vous n'êtes pas trop fâché de revoir votre vieux cousin

Claude... Quand je dis cousin, ajonta-1-il en saluant Uiibertine et Florence, — vous m'entendez bien... e'cbt à la mode de Bretagne, car il est douteux que nous soyons parents au degré successible... et pourtant, ce'clier Armand est mon héritier sans qu'il s'en doute...

Le beau front de Robertine se plissa imperceptiblement à cette attaque voilée.

— Oui, oui, répéta Claude, qui fixa sur elle son débonnaire regard,- Armand est mon héritier, belle dame... Mais, j'y pense, ajouta-t-il... mon bon, je ne vous comprends pas!.. Vous oubliez de me présenter... c'est tout au plus si jo sais laquelle de ces deux charmantes personnes est madame la baronne et laquelle est mademoiselle d'Osser.

— Monsieur... commença le baron.

— Mon eoiibin, vous m'avez devinée, inlerrompi Robertine, voici deux fois que vous m'appelez madame.

— Deux fois, murmura Claude, qui baisa de nouveau la muiu de la baronne, c'est votre compte, chère bonne amie... Mon bon, ajouta-t-il en se redressant, je vous fais mon compliment sincère.

Un valet jeta en eu moment il haute voix une demi douzaine de imms; l'entrée commença.

— Allons! pelil cousin, s'éoriagaiemeniM. Claude, ne gênons [as ces dames, et venez avec nvA... Je vous accapare.

Il piit le bras d'Armand et le conduisit à un angle du salon, où il le fit asseoir.

— Cher monsieur, dit-il en changeant de ton, vous n'êtes pas de première force en diplomatie... Tudieu! que je sais ici une personne qui vous rendrait des points! \ vous parler sincèrement, vous faites une assez triste figure... Je veux bien que vous ayez été surpris; mais...

— Monsieur, interrompit Armand, je suis en vo-. tre pouvoir; quoi qu'il vous plaise de me demander, vous êtes sûr de l'obtenir... Mais votre obsession me rend fou, et, dans certains moments, je me sens capable de tout braver !..

— Cher monsieur ! cher monsifurl dit l'ex-banqiiieravec reproche : vous allez gâter les choses... Je vous demande un peu s'il est possible d'entamer un entretien d'une façon pins malheureuse... Que diable, si vous devenez foii, c'est que vous aviez vocation de l'être sans mon fait, car je vous traite avec clémence, moil Depuis deux jours je n'ai rien fait contre vous.

— Mais cet envoi...

— C'est cet envoi qui vous met la tête à l'envers? Mon Dieu, cher monsieur, je n'y vois, pour ma part, qu'une attention très-délicate... Je vous ai fait tenir copie de votre lettre.

— De ma lettre, monsieur'?

— De votre lettre... ii moins que le mot billet ne vous semble plus convenable en parlant d'une missive de quelques ligues ; je vous ai fait tenir copie de votre billet pour vous prémunir contre certains coups de tête... par pur intérêt pour vous. Mais voilà que vous prenez le mors aux dents... Eh ! cher monsieur, mais... ce billet-là, je n'en ferai usage que si vous m'y foi-ccz.

— Tout m'annonce, répliqua le baron, que vos prétcnlions seront exorbitantes.

— Voyez comme vous me cherchez mal ii propos querelle... Tout vous annonce... moi, j'ai lieu de

UNE PftCHRRRSSE.

croire que vous serez très-agréablement surpris lorsque vous saurez...

— Quoi? imcrrompit le baron avec vivacité.

— Vous clés curieux, clier uionsieur... mais, par grftce, ne Iruiieez i as ainsi les sourcils à mon intention... madame la baronne vous épie... et Ton ne regaide pas un cousin coiiune cela.

Ilobertine venait, en effet, de glisser à la dérobée nu regard vers son mari.

Mills lorsque le baron, suivant Pindicalion de Rembrès, tourna les yeux de sou côlé, elle s'était déjà rendue tout entière à ses soins de maîtresse de UÉaison.

Les salons s'emplissaient.

Rubertuie, qui avaii, par nature, le sens exquis des Hrisiocrali(iues courtoisies, pariageail entre tous la grâce avenanle de son accueil, et iiouvau sans efforts le moyen d'être à chacun dans la foule.

Peut-être était ce un elTia de la clia'eur qui commençait à régner dans les salons, mais ses trails ne gardaient nulle trace de son indisposition récente.

Le suave et pur dessin de son visage éloignait tonte idée de lassitude ou de souffrance.

Qii Iques roses reflets animaient la pâleur habitUi lie de ses joues.

Elle était la plus belle et semblait la pins heureuse.

Auirefois, du temps de l'Empire, une fête chez M. le baron d'Osser était une brillante coluie qui troiivaii place à peine dans toutes les pièces du premier étage de l'Iiôiel Iransloruiées en salons.

Maintenant la siille de bal suffi-ait aux invités, avec la chambre bleue où se dressaient les tables de jeu.

Ou ne danse point comme il faut chez un homme en disgrâce, et c'est être généreux que de s'amuser aux lèles des vaincus.

On n't ùi guère trouvé là qu'une faible portion de l'arisiocraiie impériale, l;i portion non ralliée, et quelques curieux qui avaient fantaisie d • voir si l'orchestre des contredanses ne couvrirait point d'audacieux pourijarlers et des entretiens conspirateurs.

Celait assez.

Il n'y avait point de lacunes dans la double guirlande de femmes qui couiaii autour des lambris.

De charmants quadrilles s'animaient aux sous de l'orchestre; c'étaient partout des parures éb.ouis- .iaules et de frais visages, où le plaisir mettait ses vils rclli-'ts.

Le bal était gai; bien qu'il se trouvât dans cette réunion de vaincus plus d'éléments de tristesse que de joie , chacun se sentaii léger de cœur.

Il semblait que la baguelle d'une bonne fée eût jeté dans l'atmosphère du bal un vent joyeux qui chassait devant soi loutes peines.

La bonne fee, c'était Kobertine...

Quiconque se fùl avisé de dire en ce moment : celle lemuie soiitTie, au dedans de son âme, un intolérable martyre, — aurait passé pour un fou.

El réellement, qui donc aurait pu penser cela?

M. CI. ude peut-être.

Le fait est que M. Claude regardait très-souvent la baronne.

Sa bonne physionomie exprimait alors une adiniralion éioniiée, et il repelail enlre ses dents :

— La maîtresse femme !.. la maîtresse femme!..

Comme de raison, M. Lucien de Pons s'était fait le caviilier de iiiademoiselle d'Osser.

Lucien était un beau grand jenue homme de vingt-

qualre ans, l'air noble, fier, et timide seulcmenl visà-vis de Floi ence, qui exerçait sur lui une tyrannie sans contrôle.

Florence, malgré les solennels enseignements de son éiliicalion iiupériale, suivait volontiers la penle de sa nalure muline.et se delundait contre son jeune amour, avec le déiiit naïf d'une coquette de village.

Elle ne voulait point s'avouer qu'elleavait un cœur, tenant cela pour une impardonnable faib esse, et se gendarmiit contre elle-même de la meilleure foi (je monde.

C'était, en définitive, le pauvre Lucien qui payait les frais de la guerre.

Chaque fois que Florence était en mésintelligence avec elle-même, elle se punissait sur les doigts de Lucien.

Lucien jouait ici le rôle de ce fi's de gueux, pris à gage daus la maison d'iui grand seigneur pour êire fouetté en châtiment des mélaits du noble marmoi.

Florence péchait, Lucien recevait les coups de gaule.

El c'était la pécheresse elle-même, qui tenait en main la verge, dont elle se servait Dieu sait commet

Elle boudait, Lucien s'humiliait.

Puiu' ses soumissions, il r.coltait des rebuffades.

Ce Lucien était un souffre-douleur, et, au emeuranl, le plus heureux garçon du monde.

Car c'est une bien douce chose que ce martyre d'aiiioureiles.

Il y a, derrière toute querelle, un tacite accord de pardon.

La bouderie est charmante, les rebuffades [irécieuses, et si quelqu'un pleure par hasard, dans ces jolis drames de l'adolescence, à travers ces larmes transparenles on aiierçoil toujours le sourire.

Lucien et Florence s'ainiaienl.

Poiirsa part, Florence n'avalteu gardede l'avouer, puisqu'elle prétendait n'en rien savoir; mais Lucien le disait pour deux.

Entre eux, il n'y avait d'oslacle que la volonté du baron, dont le rêve éiaii de marier Florence au major Vernier, son meilleur ami.

Un ob'iacle de ce genre n'est point suffisant pour que deux amants s'entendent et coniraclent une de ces ligues dont la puissance est proverbiable.

Lucien et Florence étaient trop sûrs de lever cet obslaclc quelque jour.

Ils avaitn le loisir de se quereller.

Par 1 ■ fait, Armand, qui aimait passionnément sa sœur, n'était pas homme à la contraindre, et Rubertine, d'ailLurs, prenait toujours le parti de Florence.

Cet obstacle élait donc jusieuient ce qu'il fallait pour que la pente ne fùl pas trop douce et le roman lr0|) fade.

Bii'u en prenait, vraiment, à Lucien de Pons, car la nuilineenfa II vuulail, à son insu, quelque chose a coinbat:re ; et celte faiblj barrière, placée en travers de sa roule, lui servait d'autant à passer sa fantaisie de sauter.

A défaut d'obstacles réels, peut-être en eût-elle bâti d'imaginaires.

Or, q li ne sait que les jeunes filles renversent vo? lo ihers l'ordre logqiie et donnent aux choses de limiigination infiniment plus d'imporiance qu'aux choses de la réalité ?

Les amoureux qu'on tient en bride sont comme des esclaves noirs, qui ont un tact merveilleux pour irouver le faible de leurs maîtres.

UNE PÉCHERESSE

Liicii 11 se rr'fii<,'iail volonliers derrière cul obsl.iv\(i cloiil il iivai! deviné la vertu..

Il l'exagôrail à plaisir cl n'ciail point éloigni' ilr iluuiier au baron les proporlions dramatiiiiies d'un père barbare.

Il y avait alors réaction.

Florence s'iiuniani.sait. et laissait voir un tout petit coin de son cœur aimant, b(jn et sincère

Ce soir-là, Lucien n'avait ou besoin d'aucun stralajîème pour se faire bien venir.

Florence était la reine de la léte.

C'était pour elle qu'on ilonnail le bal.

Florence, jeune de cœur et d'ànie, aimait épcrdûincnt le plaisir. .

l'.lle était heureuse, et cela la rendait clémente.

Jamais Lucien n'avait été si coruialenient accueilli ((ne ce soir.

Florence et lui causaient, se souriaient, s'aimaient, sans trop prendre souei d'' cacher tout cela.

Tout cela, d'ailleurs, n'outrepassait ludliinent les limites reçues, et personne n'y prenait garde, si ce n'est le major Vernier; car, nous ne parlons pas de M. Claude, qui, tout en gardant son masque de bonhomie, furetait sans cesse du regard ei passait on revue avec soin, pour cause, tous les liotcs du salon d'Osser.

Le major Vernier était un brave militaire et un bel homme.

il n'avait guère que tr.nte ans; le costume bourgeois, qu'il portait depuis la Hestaurat.on, ne lui allait point.

Il eut fallu le hausse-col pour cadrer avec ces belles miiustuches noires cl ce langoureux regard.

Car le major Vernier avait le regard lan^joureux.

C'était un militaire sentiinenlal.

Durant les campagnes, qu'il avait vaillamincnl menées, il avait cherché partout des comtesses allemandes à qui donner son âme; îles senura avec qui soupirer, la nuit, de longues pLiinles d'amour; des donna fortes sur la lyre, sachant le grec, et d'humeur à pariîourir avec lui les grottes de Paiisilippe, les ruines d'ilerculanum on les cataeoinbcs romaines.

Il avait trouvé des .\Jilanaises accortes, ignoiMnt jusqu'au nom divin d Homère, à plus forte raison celui de madame de Staël ; des Aiidal mses friponnes, e-nneniies des soupirs, et de grasses Autrichiennes qui n'avaient que faire de son ànie.

El il avait accusé le destin, qui jamais n'avait conilut sou régiment au cap de Misène, où il aurnit, ^ans aucun doute, rencontré Corinne.

Il était, sur tout le reste, homme de sens et même il'cspr.t.

On le regardait, à bon droit, comme un cœur dévoué, loyal, chevaleresque.

A la Hesiauiation, il avait quitté le service.

Ses loisirs furent envahis aussitôt par le roiiian ; il lui fallut un amour cpe:dn, et pour son malheur, il choisit Florence, la sœur de son plus vieil ami.

C'était la l'idée la plus malencontreuse qui lui pût venir.

Florence, vive et moqueuse, ne saisit que le côté ridicule du caractère du major.

Les jeunes liUos n'ont point d'indulgence pour certains travers.

M. Vernier lui rappela pour un peu les graves billevesées de ses maîtresses de pension.

Le major vit sa défaite et se drapa de tout son cœur dans son amoureux martyre.

Le penchant mutuel de Florence et do Lucien fut

pour lui une source de douces plaintes et un texte iné, uisahic d'c légiaques rêveries.

Il se lenai; confiné dans un coin du .*alon et suivait d'un regard mélaneol que le^ mouvements du jeune couple, qui ne lui rendait certes pas la pari;ille.

I!ii revanche, l'atlenlion de .M. Claude venait de se lixer sur lui.

— Cher monsieur, dit-il au baron, je gagerais cent éciis, — nous autres gens de province, nous comploiii encore par éeus, — que ce beau cavalier est un >oupirant dédaigné de mademoiselle d Osser.

Armand suivit le geste de .M. Claude, qui lui désignait le major.

— ("est mon meilleur ami, répondil-il.

— Oh !... lit l'ex banquier ; — eh bien I c'est égal, je liens ma gageure, cli. r nionsicnr.

(Jn ne peut penser qu'Armand trouvât un ^land p'aisir d.iiis la conversation de .M. Claude, mais il en était venu à craindre de le mécontenter.

Il n'osa ni garder le silence ni relever sévèrement cette oliservatioii de mauvais goût

— Si ma sœur a conliance eu mes avis, répliqua-til seulement, elle n'aura point d'autre mari que le major Vernier.

— .Ah!... lit encore M. Claude.

Puis il ajouta ; resqne aussitôt avec simplicité :

— .le relire ma gageure, cher monsieur, car je suis bien certain que niademoise le d'Osser ne se mariera pas sans prendre vos consiils... .Mais permetl.z-vous que j'aille faire ma cour à madame la baronne?... .l'aurai l'honneur de vous revoir avant la lin de la soirée.

M. Claude se leva et salua légèrement.

Koberiine, faisant liève un instant à son labeur de maîtresse de maison, venait de s'asseoir dans I un des fauleuils vides, abandonnés par les danseuses.

Ln ce moment, où elle ne s'oliservait point, se croyant à l'abri des regards derrière l'océan mobile d'un quadrille, sa sérénité factice, résultat d'un etfort puissant et continu, était tombe comme un masque et laissait voir à nu l'elVrayante détresse de sonàiuc.

Son œil était lixe et morne: un désespoir navrant se lisait sur ses traits lassés et palis.

.M. Claude s'assit doucement auprès d'elle.

La baronne ne l'avait point aperçu. M. Claude se penchant en arrière, contempla un instant son profil perdu.

La paupière de Robertine avait de ces petites convulsions tôt réprimées, produites par reli'ort des larmes qu'on refoule.

— \-Me ne pleurera pas, se dit l'ex-banquirr; ah ! la iiiaîliesse femme!... la maîtresse femme!...

Il ramena son corps en avant et toucha du doigt le bras de Robertine qui se retourna et tressaillit violenmient à sa vue.

— bh bien I eh bien ' chère bonne amie, dit-il entre haut et bas ; a quoi |)ensions-nous donc comme ce'a toute seule?... on ne voudra pas nie l'avouer, mais on pensait à moi... n'est-ce pas?

Le reparti que lui jeta Robertine était empreint d'une si poignante douleur, que l'cx-bauqnier eut comme un mouvement de piliè. Mais ce fut des deux côlés l'alVaire d'une sceonde.

Roberàne, faisant appel à son énergie, retrouva son sourire tranquille, ei Reinbrès haussa les épauU s, sa moquant de lui-même et de sa clémence.

— Monsieur, dit Robertine, vous pouvez me croire criminelln; vous pouvez vouloir vous venger, mais je vous fais serment devant bicu...

INE PÉCHERESSE

On ne Toudra pas me l'avouer, mais on pensait à moi, n'est-ce pas?— Page 47, col. 1.

— Fi donc! chère banne amie! interrompit Renibrès; nous sommes un petit aiigc, je sais fort bien cela... Nous sommes incapables. Ah! misci'icorde! si nous n'avions pas cru notre premier mari mort et très-mort....

— Ne devais-jc pas le croire, monsieur?

— Je ne sais pas, chère bonne amie.

— Les journaux l'avaient annoncé... un exprès que je dépêchai à Brest confirma la nouvelle...

— El vous chantiUcs un joyeux De profundis, bonne petite... Le fait est que j'étais une épine dans votre joli pied... Je me plantais avec mon bou'ei, ma chaîne et mon bonnet vert entre vous et ce cher baron, qui est bien la perle des hommes... c'était gênant.

Robertine baissa les yeux et se tut.

Après quelques secondes de silence, elle releva lentement son regard et mit sa main gantée sur le bras de Claude, qu'elle pressa légèrement.

— Monsieur, dit-elle d'une voix basse mais pénétrante et toute pleine de touchante prière, je suis en votre pouvoir... ayez pitié de lui !

— De lui ! répéta Rembrès.

— Je ne pense pas à moi, reprit doucement Robertine. Ma vie est brisée... J'ai au cœur une blessure dont on ne guérit point...

— Bâh! chère belle... vous dites cela en souriant!

— Il y a bien des pleurs derrière ce sourire, murmnra la baronne; mais, écoutez-moi... que je sois

seule au moins à souffrir... que le châtiment soit pour moi, rien que pour moi!

— Mon cher cœur, vous êtes encore plus be'le qu'auirefois ! dit Rembrès sans ironie et avec une menaçante admiration; il faudra voir à me dédommagcrdu reiide/.-vous que j'ai manqué par ma sottise...

— Par grâce, écoutez-moi, monsieur 1 si je vous ai offensé, que vous a-t-il fait, lui?

— Ce qu'il m'a fait?... Mai.>. bonne amie, avec vos grands hélas, vous tombez dans le mot pour rire... Ce qu'il m'a fait?

Robertine courba la tête sous celle brutale raillerie.

— Laissons Ta M. le baron, je vous prie, continua Rembrès... Nous avons, lui et moi, un compte à part...

— Que peut-il y avoir entre vous? interrompit vivement la baronne.

— Chère petite, répondit \' ex-banquier avec reproche, v.;.iPa qui n'est pas discret... on ne demande pas ces choses-là... J'ai conservé, voyez-vous, les habitudes de mon ancien métier; je garde, autant que possible, les secrets de chacun...

— Mais je sais tous les secrets d'Armand.

— Peut-être... En tout cas, soyons justes : si je disais 'a la femme ce qu'il y a entre moi et son mari, je ne verrais pas de raisLin. ma bonne petite, iiour cacher au mari ce qu'il y a eu entre sa femme et moi...

UNE PÉCHRRESSE.

Eb bien! Larigol je l'achète ta lime fcl lon-our, situ veux.— Page ol, ro!. fc

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