FORÇAT OUI SAIT VIVRE
RobcrtiiiodoMicura miieUohcct argument pércniptoire.
M. Cl.uiJo sourit avec coiitonliMiuiU do liii-ni'"'iiio.
— Mais encore nue l'ois, repril-il, laisso;is la M. le • baron d'Osser. Toiil ce qne je veux vous dire h son
sujet en ce moment, elière lionne amie, c'est q;ic votre pciit isecrot no court aucun risque... .le suis mnel... Vous m'entendez bien?... à moins que vous ne me foi'cii'z h pai'ler.
— Je pense vous comprendre, monsieur, dit la baronne; — vous complez m'cerascr sous le poids de vos menaces... me l'aire l'esclave de voire volonté...
— Quelque chos:; comme cela... Vous êtes à pou près dans le vrai, ma bonne petite. Mais n'exagérons rien!... Je ne suis pas une jolie feuimecomnie vous pour me pernietlredes caprici'S... Tout ce (pie je demanderai sera raisonnable, solide... vousverrc/:.
— Sil vous fuit do l'aigent...
— Indubilableinent, clière bonne amie... il me faudra de l'argent... C'est la moindre clioso, et je n'aurai point le mauvais goût de vous l'aire entrer dans ces eoinpies d'intirùls. Cela regarde tout naturellement M. d'Osser.
— Connaisscz-v(ms donc mon mari assez pour lui emprunter de l'argent"? demanda Uolierline.
— Non, répondit M. Claude; — d'ailleurs , je n'emprunte j;imais... Le baron est mon débiteur.
Robertine laissa son regard interroger l'ex-banquier, mais elle n'osa poialformuler une autre question.
Elle était là, en face do lîembrôs, dans la position d'un voyageur qui se trouverait arrêté par unebaute muraille, sans fenêtres ni portos.
Renibrps la dominait si complètement qu'elle était réduite à un rôle tout passif.
Que ^péror d'une discission? C'ande aurait toujours h opposer im argument sans réplique.
La menace ctaifimpossible, l'adresse devait être vaine, car l'ex-banquier, homme de (inesse pratique et d'imperturbable sang-froid, n'était point de ceux qui perdent leur avantage dans des Unies de paroles.
Robertine attendait.
Ce n'était point une ressource, mais une nécessité.
Cet entretien ne pouvait finir que d'une seule façon ; par quelque demande oxorbilnnle qu'il ne faudrait point repousser, par quelque lourde condition qu'il faudrait subir.
Rob 'itiuo le savait et n'availjamais eu l'idée d'opposer une résistance.
Ici. comme lors de la promiére lettre de Rembrès, qui l'avait jetée, la nuit, seule, dans les rues de Paris, elle était n'solue à l'obéissance.
Son sacrifice était fait.
ItoDlmarTe. — Imp. PuioT.
UNI-: PÉCHERESSE
Klle était prèle à tout, pourvu que, en échang.^ rie 1 M qu'elLi donnerait, on lui laissât l'ignorance d'Ariiiaiid cl celle du monde.
L'ignorance d'Armund pour Armand lui-même, cciif liu monde puur Armand encore.
C'ctail là sa r. serve unique.
l.lle se rendait à merci, ne stipulant rien pour elle, mais lùchaul de garder sauve la tranquillité de Sun mui'i.
Mais depuis quelques heures, elle avait entrevu v.fgbement un danger suspendu au-dessus de la lèie du buiun, danger nouveau, inconnu, eu duhoi-6 de ses a|)|)ri lifiisious accoulumces.
Ca .-.lit ftj d'abord l'entiée uiysiéiicuse du faussaire cl l'obéissance d'Armand se laisani son complice, se lais&anl tiaitei' de cou.-in, etc. — C'étaient u picseut les dv.mi-niots de Hembrcs lui-même iiui aonnaiuni a sou oiciUe comme de sourdes menaces.
Coiiiuienl savoir'.'
la de i|Uc.L- manière interroger cet homme cuirasse CKiilrc les surpi'ises?
— Aïoiisieur, dit-tlle, l'envoi que vous m'avez fait de vutru ictlameiil me donnait a cspuei que vous mcili.z voire iulérél à cacher... nos aucieua rapports à iil le baron. Je vous le lepcte, pour atteindre ce bni, j'étais prè.e a tout... ni..is maintenant que puisje croire /... Vous parlez d'Armand Comme d'un homme soumis a votrj uiUucnee... Alon secret neslil pas ucjà vendu à l'heure ou vous maichuadcz votre diaci'clion ?
AI. Claude la regarda en dessous et lui fil un pc lit sig iC de tête protecteur.
— Je vous ai déjà uil, chère bonne amie, que j'ai la bouche close sur ce chapitre délicat... Notre quesliou est habilenieui retournée... Ah! voyez vous, ce u est pas d'anjouidhui que je vous tiens pour une inaitresse l'cmme !... mais je ne puis pas vous répouiire si.r ce pomt-la.
— Ue sorte que, dit Robcrtine eu risquant tout, en accordaut tout, je ne s^rui pas même sure de sauver le repos de mon mari I...
— Notre maj-i. giomni.la ,M. Claude avec un mouvement a humeur iiou le.nt; toujours votre iiian;. . Ail ç.i ! bonne petite, navez-vous que vous n êtes pas amijble 'I V ous 1 aimez donc bicu, ce cher mari ?
— Je l aime uniquement, monsieur, répondit la baronne d'une VOIX Uouce et grave ; je l'aime de toutes ics loi CCS de mon àme.
— A merveille, chère bonne amiel... il est évidenl que vous jouez au sublime... vous avez dit
I' Cela : Je l'aime uniquement... d'une fagon tout adorable... Mais mof... vous ne m aune/, donc pins?
— iVûus parlons de choses bien sérieuses, monsieur, murmura la baronne jiour avoir le tciiips-de radier.
Uembrès fil un profond salut.
— .A merveille! repéta-t-il ; mais permettez... si je vous aimais encore, moi t
liobciliue iressailiitl'aibleraenl et devint plus pâle.
— Nous êtes admiiablLUKUl belle, poiubuivit Claude, et... ma s nous aurons a reparler de cela I
-tes jeux, qui avaieut rayonné durant quelques sccoiidcs un teu insullaiil et cynique , repiirent ii.conlineul leur expression de bourgeoise quie-
tu le.
— On ne peut pas couler à fond Ions les sujets en une deini-he rc, poursuivil-i! encore; revenons à nos petites ulVaircs... .Nous disions donc que les journaux fironl dans le temps un conte à dormir debout,
que vous mîtes beaucoup d'empressement à ace pler... l'erniettez : je sais ce que vous al.ez me ré pondre... Au demeurant, ce conte bleu me sert on ne peut mieux : on me croit mort... et, ^ moins que vous ne nie dénonciez...
— Vous savez bien, monsieur, que je ne vous dénoncerais pour aucun prix.
— lié! hé! je sais, p.'tile bonne, que mon testament vous y ferait regarder à deux Ibis... A iiropus. qu'en dites-vous de ce lestimeni?
— Je dois craindre de vous blesser, monsieur.
— Allons doncl... chère bonne amie, je ne suis point susceptible... Je sais fort bien, d'ailleurs, que ce teslameni n'e»i pas du lout véi idique, mais ihisloire est vi'aisemblable. Ah ç:i I je suis sûr que vous avez Ires-grand désir de savoir le lin mol de mon avenlnre avec ce coquin de giU'dc-chiournie'?
Dieu sait que Itobertine ava.t l'esprit ail. eurs I
— l.e quadrille (inil, répondit-elle.
— G est jusie, chère bonne amie, dit Claude en .riant; — toul lu monde va nous voir ensemble... o'i'Si fùchcux ; mais, après lout, s'il vous en souvient, i il n'en cluit |ias autrement a nuire petit bal Je noce..
Uobertine se leva en sileme, Claude l'imita el lui pré.'^enta galamment son bras.
— Nous ferons un tour de salon, s'il vous plaît, reprd-il; — je lâcherai de ne point trop vous com- i |iromeltre... Ah! ah! chère cnlànt, je convia ns avec ' vous que, en fait de mari, abondance de biens nuit énoruiénient... mais que voulez-vonsî...
Ils li'aver.5inent Icnlenieul la foule des danseurs i regaj^nant leurs places après le quadrille. i
La baioiuic avait repris son masque de joie se- ■ reine, relouluiit encore une lois sa soulfrance en son i cœur " !
Claude lui soutenait le bras » I
11 y avait sur le visage é, anoui de l'ex-banquier ; une expression de vauilé iiai've qui allait inerveilleii- | sèment avec sa tournure calaisienne et le luxe dépariemcnlal de ses boucles d'oreilles
Le mari se reveillait véritablement en lui à cette i heure. j
Il était lout bonnement fier de sa femme. '
— Chère bonne amie, dit-il en saluant gracieuse- i ment iiiademoiselle d'Osserq i passait auprès de lui | au bras de Lucien, — je n ai janinis coulé mon aveniure à personne. Je vous en devais la primeur.,. Lcou ez-moi bien; cela va vous intéresser, je vous jure... Apres, d'ailleurs, je vous donnerai vacances... M'éeoulez-vous?
— Je vous écoute, monsieur, dit Roberline avec résignation.
— A la bonne heure I...
« 11 y avaii un an, à peu pr -s, que éiais au bagne; je m'ennuyais, comme vous pouvez le croir.-, etj'i lais possède dudcsirde me retrouver libre...
« Vous save^, Uobertine, que, dans mes insomnies, je l'aisiiis auirefois des rêves de fortune adniilablcs... eh bien! ces rêves me poiir.-uivaicnt au bagne ; car je dormais lonjours partout aille: r> que d lus mon lit... je bâti>sais, au bruit des ronllonien's de mon camarade de chaîne, des plans de to le bcanlé, et j'éiais fort empressé d'avoir mes c iiidées fianihes pour tenter encore une fois la forlunc...
UNE PÉCHERESSE
« Vous-même, chère bonne amie, vous entriez pour beaujoup dans mon envie passionnée de lib<rié. J"espérais vous retrouver à Molay, et ne pouvais prévoir...
« Mais, laissons cela!
« Il est au bngne une coutume fort recommandable el qui prouve en faveur du bon sens de ses habitants. Cliaiue forçat a un jour dans lannéc où lous SOS camarades doivent favoriser son évasion par tous les moyens possibles.
« Je savais passablement imiter une signature, mais j'étais bien novice en toute autre brani lie de l'encyclopéJie des bagnes. Mon jour vint, je le laissai passer, n'entrevoyant pas même la possibilité de tromper l.i surveillance de nos argus en habit bleu.
(' .Mon compagnon n'en agit p.is ainsi.
" De longue main, il prit ses mesures, el, la veille de sonjiiar. il me déclara que j'aurais à l'aider, parie qu'il limerait ses fers apri'S la visife.
<■ — Ah I lui dis-je, Larit;o, lu as donc de quoi couper tes fers?
o 11 me montra une petite lime anglaise cachée dans ses cheveux.
« — Eh bien ! Larigo, repris-je, — je l'achète ta lime et ton jour, si tu veux?
« Combien'/
« — Viugt louis.
« I.arigo me regarda d'un air stupéfait. Il m'avail probablement fouillé vingl fiiis dnr.int mon sommeil.
« — Tope! dit-il d'un ton d'incrédulité.
« J'avais deux petits sachets de louis attachés autour de mes épaules el dont un pendait sous chacune de mes aisselles. Je les donnai à Larigo, qui me livra, en échange, sa lime de Birmingham.
B Le lendemain, nous étions de corvée pour aller chercher des poudres à l'entrepôt, de l'autre côté de la rade.
« — Tu es né coiffé, gardon, me dit Larigo, en montant dans la chaloupe. Avant deux heures la brune va tomber... J'ai lait un dialde de marche I
« Nous étions quinze couples de fori.'Jts dans l'embarcation; il n'y avait pour nous surveiller qu'un seul garde-cliiounne, son camarade ayant fait défaut au moment de la marée.
n Dès le commencement de la traversée, Larigo notilia loyalement à l'équipage qu'il m'avait cédé son tour d'évasion.
0 Cela se Ht sans bruit.
11 Le mot passa de bouche en bouche, sans que Karavel. le garde-chiourme, en eût connaissance.
a lit pourtant, ce Keravel était un gaillard à l'oreille Pine, à la main preste, qui jouait du sabre pour un oui, pour un non!... M'écoutez-vous, chère boune amie?...
Uobertine, dont le regard errait dans le salon, so retourna vivement vers Rembrès, comme fait uu enfant surpris en distraction par son pédagogue.
Rembrès reprit :
« — ... Figurez-vous que ce diable de Larigo ne s'était point trompé.
« A peine avions-nous fait deux lieues dans la rade que la brume commença de tomber.
« Vous savez, bonne petite, no3 brotjillards flamand.i... l^h bien! ceux de Bretagne valent le double! C'est îi ne plus voir les doigts de sa main, quand on etenJ le bras d vaut soi... A ce moment-là, gr.ice à Laii.o, ma chaîne é:ait lim/e déà... Il se fit un petit mouvement dans la chiourmc, un tout petit mouve-
ment de rien... Keravel cria faiblement... On venait de l'étrangler! »
— E-t-il pos.sible!! s'écria Robertino, qui se reou'a pleine d'horreur.
— Voilii d ux dames qui vous saluent, chère b.mne amie, dit Claude; — tâchez de retrouver pour el.es un petit bout de so"rire.
La baronne fit elVorl pour se remettre et salua au hasard.
— Monsieur, par pitié, liilssez-moi, dil-ellc; — nous leprenilro s cet entretien... mais je ne piis...
— Pourquoi / parce qu on étrangla le giirdechiourme?... Lh! bonne amie, vous prodigu z vos éniiitions! lyailleurs. ce ne lut pas moi qui léiaugiai, les camarades s'en chargèrent... J'aidai seulement à dépouiller le pauvre dianle, afin de me rcvilir de ses babils...
Roliei line essaya d'instinct de dégager son bras que retenait Rembrès.
— Qu'avez-voiis donc, bonne petite? demanda celui-éi; cet habit que je porte n'est pis celui du garde-chiourine... Noyons! pas d'enfant. liages I vous aurez beau faire, je sais que vous êtes une femme forte... Ah ! chère bonne amie, c'est une chose arlmirablc que la loyauté de ces gens du bagne '... l'endiintquejem'habdlais, savez-vous ce qu ils firent!-.. Il faut avouer qu'ils avaient bien une dent contre ee Keravel... mais enfin, ce fut aussi pour me icudre service... Ils le défigurèrent avec son propre sabre, si bien que sa face ne présentait plus qu'une plaie large, très-laide à voir, je vous jure !
— Monsieur! murmura Robertine, épargnez-moi, je vous en conjure.
Claude la regarda d'un air sérieusement étonné.
— Mais bonne amie, dit-il, je vous épargne! je ne vous parle point du sang qui ruisselait sur la poitrine nue du cadavre et des malicieuses figures que les camarades dessinaient sur la peau du corp» avec la pointe du sabre...
Robertine chancela.
Ce n'était point lant peut-être l'horreur de celte description qui la brisait que l'idée d'avoir son bras passé sous le bras du principal acteur de cette scène hideuse.
11 semblait en effet à la pauvre femme que tous les regards convergeaient sur elle.
11 lui semblait que chacun devinait les paroles de Rembrès et que son visage indiscret laissait lire la cause impitoyable de sa torture.
Sa tète n'était plus dans son assiette ordinaire de raison.
Le bal entier, croyait-elle, allait entrer dans sa coiifidence, — et cette foule , que ses youx voilés n'apercevaient plus qu'iiu travers d'une brume eo.ifuse, lui paraissait être une iiuee d'espions attachés à ses pas, regardant, écoulant, glosant cl surprenant les hontes bizarres de son euireliou avec un forçat évadé.
Sa détresse devenait si visible que, sans nul doute, elle ei'il été remarquée, si l'orchestre n'était venu à son secours.
Une vive el gaie ritournelle envoya son motif gaillard parmi le murmure de mille conversations étonnées.
Les groupes masculins s'ébranlèrent do nouveau.
Les coup'cs se fiirmèrciU, cl les fauteuils vides goullèrcni l'édredon de leurs coussims, à peine air.iis SC.Î p.ir le poids de ces belles jeunes lilles, qui jjlis-
rXE i'ECHKBESSE.
saienl maintenant, légères et rieuses, sur le chêne poli lUi parquet.
ClauJc et Robertine s'assirent une seconde fois l'un p/cs de l'autre, et, tandis que les quadrilles se mêlaient joyeusement, Rembrès, impitoyable, poursuivit son récit, dont chaque mot retournait le poignard dans la plaie vive do Robertine.
L'ex-banquier n'avait pourtant point l'air, en vérité, d'un bourreau.
Il ressemblait bien plutôt a quelque bon oncle faisant à sa nièce distraite un récit guilleret, mais trop long.
Tandis qu'il parlait de meurtre, de sang et d'outrages détestables commis sur un cadavre, sa douce figure demeurait doucement épanouie, et ceux qui la regardaient de loin, par hasard, se prenaient à sourire et disaient :
— Le brave homme!...
— Ah !... lit-il en s'asseyant, — vous avez d'excellents fauteuils, chère amie... et cela fait du bien de se sentir sur la plume quand on cause de chaînes limées et de bateaux de fatigue nageant dans la rade de Brest!... «Je passai donc les habits du gardechiourme. En échange, nous mîmes à sa jambe... Ah! bonne petite, il fallut bien des coups do manche d'aviron pour cela!... nous lui mîmes mon anneau scié, pour que son cadavre, repêché, eût l'air de mon cadavre à moi... Il y avait la marque que je porte sur lépaule; mais un bon coup de sabre trancha la difficulté... A un pouce au-dessous de l'épiderme, une épaule marquée ressemble a l'épaule d'un roi...
« Ah i.'"a 1 chère enfant, je suis donc un conteur bien dramatique!... Vous rougissez... vous pâlissez... vos yeux cachent leurs jolies prunelles pour montrer leur blanc tout entier... Vous allez me donner de l'orgueil !
« Larigù prit le garde par un pied; moi, je le pris par un autre, et nous jetâmes le corps à l'eau... »
— Comment appelez-vous ce jeune monsieur qui danse avec mademoiselle d'Osser, bonne amie?...
Robertine n'avait plus de force.
L'énergie de sa nature morale, entamée par sa maladie et ses mortelles angoisses des jours précédents, cédait au supplice présent.
Elle essaya de répondre et ne put.
— Je demanderai cela au cher baron, reprit Claude sans s'émouvoir; en tout cas, c'est un joli cavalier, et voilà la quatrième fois qu'il danse avec noire belle-sœur 1... Respirez un peu votre flacon, bonne amie... Nous voilà presque au bout de mon histoire.
« La brume menaçait de se lever ; je me jetai à la nage... Je pense que les camarades essayèrent bien aussi de limer leurs fers; mais il y avait là, tout près, des navires de guerre, et la brume se leva...
« D'ailleurs, on ne s'évade guère avec le costume des forçats , et il n'y avait pas d'autre gardechiourme...
0 Moi, je m'étais caché dans un corpt mort...
«Ne tressaillez point pour ceci, petite; votre émotion tomberait à faux, cette fois.
« Les corps morts dont je vous parle sont de vieux bateaux qui servent à garder les ancres en chômage... Ah!... ah ! ah !... jentcudis de là, par ma foi, les coups de canon qui auiioiiçaient mou évasion... Cela fait un certain elTet... Mais la nuit était noire quand je quittai mon corps mort, et je voyais les lumières de Plougastel. n
— Vous trouvez-vous soulagée , chère bonne amie?...
— Oui.
— Tant mieux I...
« 11 faisait un froid noir qui me perçait jusqu'aux os.
« J'étais à demi mort lorsque j'abordai dans nue anse rocheuse de la côle de Plougastel.
«J'éiais sauvé. Il ne me restait plus qu'à éviler la chasse de ces excellents paysans de la cùtc qui passent la nuit à l'afl'iJt pour gagner la prime promise à quiconque livre un forçat évadé...
« Mais je vaux mieux pour me garer des hommes que pour combattre la mer...
« Voilà tout, chère bonne, car je ne vous conterai point mon voyage en terre ferme...
« On repêcha le corps du garde-chiourme, auquel on fit l'honneur de le confondre avec mon propre corps, qui. Dieu merci, est plein de vie...
« Les mutilations furent mises sur le compte des rochers de la rade... et maintenant je suis mort pour les gendarmes, mort pour le bagne... Je ne respire que pour vous ! »
A ce dernier mot, assaisonné d'une letite pointe de raillerie, l'ex-banquier baisa la main de la baronne et se leva.
— Ma chère amie, reprit doucement Claude Rembrès, voilà comment la Providence vous a conservé un mari dont vous n'aviez que faire...
« Voilà comment, au moment où vous me croyiez perdu pour jamais, vous m'avez miraculeusement retrouvé... sachant combien ce bonheur est gênant pour votre nouveau ménage, j'ai dû prendre les précautions que vous savez...
« Maintruant, je vous laisse respirer, car vous ne seriez pas en état d'entendre les petites requêtes que j'ai à vous adresser.
« A bientôt, chère bonne amie ! »
Il s'éloigna, les mains derrière le dos, promena dans le bal sa tournure honnête et son innocent sourire.
Des qu'il fut parti; Robertine se redressa comme un ressort de pur acier, sur lequel ne pèse jilus le fardeau qui le ployait naguère, elle respira fortement, cherchant dans l'atmosphère embaumée du bal une antidote contre la re|)oussante odeur de bague, de fange et de sang que le récit du forçat avait laissée autour d'elle.
Ses yeux, qui venaient de voir en quelque sorte les hideux visages des assassins, acharnés sur leur victime mutilée, se reposèrent avec bonheur sur toules cea fraîches figures de jeunes filles illuminées à la fois par l'éclat royonnant des faisceaux de bougies et par l'intime reflet du plaisir.
Jillc se sentait remonler de l'enfer, évoqué par un rêve afl'reux, dans le monde réel.
Et son courage, retrouvant ce point d'appui, se relevait par sou élasticité propre.
Elle souffrait encore; elle ne se faisait point illusion sur la portée de ce court répit qu'on lui jelail en aumône, mais elle y prenait des forces pour soulTrir et supporter mieux le coup prochain qu'elle prévoyait.
Ce Rembrès n'avait rien dit de ses préteulions.
Qu'al!ail-il demander?
Robertine, se levant à son tour, reprit avec empressement son rôle de maîlesse de maison, trop lonstcmps abandonné.
Elle se multiplia sans paraître alTairée, redonnant à la l'èle alanguie une impulsion subite de chaleur cl de
IIVM i>hY;'H.uî'-«;>i':
gaieté, chassant partout l'cnniii (lovant ses cliarinaiils souvenirs et comblant tontes les vanités, rien qu'à eireuillcr au hasard les fleurs tlo son nohie esprit, tout plein d'exquise bonne grâce el de tact inconipaiable.
C'était quelque chose d'étrange que ce trou|)eau de gens heureux qui s'engourdissaient dans le plaisir et avaient besoin pour s'éveiller et l'cprendre goût h la fête qu'un pauvre cœur brisé, saignant, torturé, se forçât à leur sourire....
Armand et elle se rencontrèrent dans la foule.
— Le bal est un souverain remède, lui dit le baron; personne ne se douterait, à vous voir si gaie, que ce matin encore vous étiez malade...
— Oh!.... c'est que je m'amuse, répondit Robertine.
— Et, reprit le baron avec une sorte d'embarras timide, il me scmbU^iue vous venez d'avoir avec M. Claude.... mon parent... un très-long cnti'clien. Comment le trouvez-vous"?
— Je trouve... c'est un honimc aimable... et bon.
— J'espère que vous aurez été indulgente?
— Ce n'est pas lui, répondit la baronne avec un soupir, qui a besoin de mon indulgence.
On appela M. d'Ossi'r à une table de jeu.
Hoberline resta seule.
Depuis une heure elle n'avait point aperru Rcmbrcs.
Elle s'eflorçait de tout son courage à chasser la pensée de cet homme, parce que cette pensée la brisait d'avance et commençait sa défaite avant le combat. — Elle se donnait tout entière au monde qui l'enlourait, qui l'admirait et jamais ne l'avait admirée si belle.
Lorsque, parfois, un instant de solitude venait la surprendre, elle cherchait des yeux Florence, qu'elle aimait d'une tendresse si vive et si sincère; elle se re|)Osaità la voir, de loin, sourire et être heureuse.
C'(':tait pour elle une consolation.
lîlle éprouvait cette belle joie d'une mère dont le cœur tressaille à sentir le bonheur de son enfant.
Car Florence était pour elle plus qu'une tœur chérie.
Armand lui servait de père.
Robertine l'aimait comme sa soeur et comme sa nile.
La contredanse avait i)ris tin.
Lucien s'était séparé de Florence, bien à contrecœur, sans doute, et pour ne point porter ses assiduités au del'a des bornes permises par l'usage, ce tyran vénéré de nos salons.
Mais pour être éloignés, les deux enfants étaient encore ensemble.
Leurs regards se parlaient de loin, et la mutine physionomie de Florefice se couvrait, ce soir, d'un voile de douce langueur.
Robertine contenijilait cette scène muette.
Peut-être, en ce moment, un retour sur elle-même vint-il navrer son âme, car doux larmes roulèrent sur l'émail de ses yeux, et se suspendirent aux cils arciués de ses paupières.
— Oh ! mon Dieu, murmura-l-clle; — j'étais heureuse ainsi!...
Puis, repoussant ce regret, elle ajouta:
— Au moins, que son bonheur, a elle, soit durable!...
— C'est étonnant, chère bonne amie, ditîi s.s côtes la voix de Rembrès, — connue les bcaux-espriU
se rencontrent ! je m'occupais de réaliser voire souhait.
Robertine, k cctlo voix, se recula d'inslinct, comme on fait à l'approche d'un dangereux replile.
— Monsieur, dit-elle, en revenant de son mieux de ce mouvement, — je ne vous comprends pas.
— Ne pai liez-vous pas. bonne petite, du bonheur de mademoiselle d'Osser?
— Je pensais à elle, en effet.
— -Aloi do même.... el Irouvioz-vous le moyen de la rendre heureuse?
— Monsieur....
— Vous ne trouviez pas, interrompit Rembrès, — avouez-le'...
Il regarda un instant Robertine en dessous, avec cet air demi-malin, demi-naif, d'un bon père campagnard, qui fait attendre à sa fille coquette un chitVon appoitéde la ville.
Puis, il prit un front sérieux, el son regard perçant pesa sur la paupière de Robertine qui se ferma, tandis que la paiivre femme se sentait frémir et trembler.
— Je l'ai trouvé, moi, reprit Claude d'une voix basse, mais incisive; — il faut à celte belle enfant un mari... Me voilà.