DOUBLE ASSAUT
A cette proposition de l'cx-banquier, Robertine releva sur lui son rcgnrd.
On eût dit qu'elle cherchait dans les traits de Rem. brèsun motif de révoquer en doute les paroles qu'elle venait d'entendre.
Les traits de Rembrès avaient repris leur expression de calme placide.
— Vous ! dit enfin la baronne... vous, épouser Florence!....
— Pourquoi pas, chère bonne?.... vous avez bien épousé son frère...
— ilais vous ne parlez pas sôrieusemenl, monsieur!....
— Si fait, si fait!... Du moment que madame Rembrès a épousé iM. d'Osser, chère boime amie, il me semble que mademoiselle d'Osser peut bien épouser M. Rembrès... La petite demoiselle est fort passable.... Elle a cent mille francs de rente, en bon bien venu au soleil... ma foi, je ne vois pas quel meilleur parti je pourrais prendre dans ma position...
Robertine demeurait muette de stupeur.
— Ab çà! reprit M. Claude du ton le plus naturel, je serais curieux de savoir ce que vous trouverez à cela d'étonnant!
— Ce que j'y trouve d'étonnant ! répéta Robertine sulfoquée.
— Oui... Est-ce parce que j'ai été au bagne?..... Mais, chère bonne amie, le bagne est un endroit comme un autre... et puis, un an qu'on y passe fait sur un homme d'esprit le même effet que le vaccin sur les enfants pour la petite vérole.... c'est un préservatif.... avec cela cl cent mille livres de rente, je me sens capable de vivre avec le Code dans une paix profonde....
Rolierline écoulait de toutes ses oreilles.
Mais l'idée que Rembrès pût épouser sa sœur refusait d'enlrei' dans son cerveau.
Celte extrémité dépassait tout ce qu'elle avait pu craindre.
UNE PÉCHERESSE
Son angoisse était clébordcc. — R, mbrès. un forçat, — son mail à elle!
Lici' son Son par un crime à celui ùc celle jeune fille si puie, si noble, si iiiiiié3!
Rembrès, presque vieillard, portant sur son épaule le stigmate des faussaires, épouser la sœur d'Armand, sa Florence chci'ie!...
Cotait révollaMt. incroyable, insensé!
Elle ne trouvait point de paroles pour repousser assez énergiqurmi nt une pareille infamie.
— Vous ne répondez pas, bonne pelile? reprit M. Clande.
« Dieu me pardonne! je crois que vous faites entrer en ligne de compte notre mariage... c'est fort bien!... vous pensez sans doue avoir le monopole des doubles noces... mais, je vous supplie, faites une exception en ma faveur... vous avez deux maris; moi, je n'ai qu'une femme... et encore I... à tout le moins, laissez-mui me remarier!...
M. Claude parlait uinsi posément et avec l'accent d'une conviction profonde.
Depuis queliiues secondes, Robertine faisait effort pour répondre.
— Mais, monsieur, dit-elle enfin, — quand je me suis remaiiée. j'ignorais...
— Qu'il. vous restait un époux?... c'est possible... Je dis mieux. ..je sais, moi, positivement, qu'il ne me reste point de femme... Suis-jc dans l'erreur?... bonne petite, c'eslà vous àdcciilerde cela... si vous voulez partager ma fortune, je suis prêt.
Robertine fit un geste de répulsion.
Rembrcs se mit à rire.
— Vous voyez bien ! poursuivit-il.
Robertine n'avait point la liberté d'esprit nécessaire piui- combatire par des arguments cette série de sophismps, dont le dernier avait en vérité la physionomie d'un dilemme inattaquable et sans réplique.
.Mais elle avait la volonté ferme de résister jusqu'au bout.
— .Monsienr, dit-elle, demandez-moi toute autre chose, mais...
— Mais si, justement, je ne veux que celle-là, cbôre bonne amie ?
— C'est impossible !... impossible!...
— Ah bail!... fil Rembrès, qui euQa sej joues et respira longuement.
11 croisa ses bras siir sa poitrine et parut réfiécliir.
— A tonte impossibilité, dit-il au bout de quelques minutes, — il y a une cause.
— Une cause, monsieur I mais il y a un abîme entre Florence et vous!
— Abiine, au figuré, n'est qu'un mol, chère dame... au propre, c'est un fo^sé sur lequel on peul jeter une planche. Cherchez une autre raison.
— Je l'aime, monsieur! s'écria Robertine; je l'aime csmme si j'étais sa mère... et je serais bien infâme si j'acceptais mission de préparer sou malheur!
M. Claude secoua la lôte avec reproche.
— Je vous ai dit, chère dame, répliqua-t-il, que je ne suis pas susceptible. Mais le mot est dur ^ entendre : en déliniiiv.;. vous céderez.
— Jamais, monsieur 1 jamais! s'écria Robertine avec exaltation.
— Vous céderez! vous dis-je, répéa M. Claud>^, dont lc> doigts d'acier se refermèrent sur le bras délicat de la jeune femme.
Robertine étouffa un cri de terreur.
Les yeux du faussaire ne souriaient plus et rayonnaient léclal sombre d une mdomptal'lc volo ;té.
— Vous Céderez, repéla-t-il une troisième fois en lâchant le bras de la baronne.
Et, d'un ton redevenu subitement douoereux •
— De bon compte, comment necéderiez-voiis pas, chère belle ?... Vous avez de l'esprit... vous savez ce que je puis... et vous n'ignorez point qu'il est pe:i de screpnies capables de m'arrèier.
— Je mourrai, monsieur! dit Robertine; mais voire crime ne m'aura pas pour complice.
On voyait sur le beau visage d" la jeune femme tout ce qu'il y avait d effroi poignant, mais de lésignation sublime.
Comme si elle eût craint de faiblir, elle tourna son regard vers Florence.
1-ueien s'était insensiblement rapproché de mademoiselle d'Osser.
Ils étaient maintenant près l'un de l'autre, ettfut en eux disait naïvenient, à leur insu, les joies partagées de leur jeune amour.
Robertine mit ta maiu sur sou cœur et regarda Rembrès en face.
— 0 ! oui. reprit-elle; — je mourrai plutôt que de voub l'abandonner!... Voyez!... voyez comme ils s'aiment !
M. Claude prit dans sa poche l'étui de ses lunettes, l'ouvrit sans se pr. sser et lorgna un instant les deux jeunes gens.
— C'esl précisément ce jeune monsieur dont je vous demandais le nom loul à l'heure, dit-il froidement; quelqu'un a eu la complaisance de mj l'apprendre... C'est M. Lucien de Pons... oui, oui... 11 paraîtrait qu'ils s'aiment... c'est un malheur... mais ne vous inqu éiez pas de cela, chère bonne amie... je vais y mettre ordre tout à l'heure...
— Que pi étendez- vous faire 'i* demanda Robertine.
— Vous allez voir... chère be'le, je vais être forcé de vous quitter... Auparavant, permettez moi de vous faire sentir l'inconvenance de votre obstination... Qu'espérez-vous?... si je parle, je détruis votre bonheur...
— Je suis résignée, interrompit Robertine.
— Ce n'est pas tout... Votre bonheur, disais-je, — celui du baron... et, par contre-coup, celui de mademoiselle d'Osser... car le monde a d'étranges façons de rendre la justice!... 11 punit le malheur comme un crime... et la hnnle de votre double allianic rejaillira jusque sur votre sœur.
Robertine joignit ses mains crispées et les tordit arec é^aremeut.
Rcmbrcs vil si victime ei redoubla ses coups.
— Or, voyez-vous, poursuivit-il; — je ne Fais pas traîner les affaires en longueur, bien que j'aie é c quinze ans homme d'affaires... pour parler, je n'attendrai pas huit jo' :rs...je n'attendrai pas "a demain... voici là-bas le barou...
— Monsieur I... monsieur!... dil Robertine épouvantée.
Rembrès tira sa montre.
— Dans une minuie, acheva-t-il, — vous, aurez cédé .. ou, dans deux minutes, le baron saura tout... Choisissez, bonne amie... oui ou non!...
Robertine se laissa tomber demi-pàmée sur son siège.
Us étaient dans une embrasure.
Rembrès tira tranquillement le rideau, afin de na-
'oJNE PECHERESSE.
chci' à tous les regards l'état où il venait do jeter la baniiiiic.
l'uls il répéta avec son sang-froid iitipitoyaljlc :
— Pour la dernière fois, oui ou n<in ?...
Les lèvres de liobLM'tine s'ouvrirent avec elTort.
Sa poitrine se souleva en un sanglot déchirant, et un oui presque inintelligible parvint aux oreilles de Renibi'ès.
— Je savais bien I... murmura le faussaire, qui s'éloigna, non sans avoir rempli tous les devoirs de la plus scrupuleuse politesse.
Rohertine, anéantie, pleurait, la tôle entre ses lieux mains.
Un riilean la séparait de la fonlo.
Nul œil curieuN n'épiait sa douleur...
M. Claude aborda le bnron en souriant.
— Ah I cher monsieur, dit-il, vous nie voyez en chanté do votre bal!... Et permettez- moi d'abord do vous cxpi'imer toute l'aiJmiration que m'inspire madame la baronne... lin province, voyez-vous, on ne se doute pas qu'il y ait au mo ido de ces enchaiileresses...
— Madame d'Osser serait assurément trè^-llaltôe de votre complinieut, monsieur, répondit Armand.
— i;e n'es; pas mi eomplimeiil. on vérité... La preuve, c'est que je vous avo lerai sans détour qu'il y a ici une femme dont les grâces et la beauté rivalisent avec les charmes de la baronne... .le dirai plus, l'emportent sur les charmes do ma lame la baronne... Ai-je besoin de vous nommer mademoiselle d'Osser?...
Aimand s'inclina.
— Vous me comblez, monsieur, rcp!iqua-l-il.
— Non pasi... ce quo je dis est au di'ssous de ce que je ressens... Votre fête est délicieuse, et c'est elle qui est la reine de la foie... Oue de grâce, cher monsieur ! linfin, vous coniprendret jusqu'où va mon enthcnslasni.^ quand je vou.s aurai dit que je suis form llemenl décidé à l'épouser.
Le baron crut rêver.
— Kpouserqni? balbutia-t-il avec hébétement.
— Mademoiselle Florence d'Osser, cher monsieur.
— Epouser ma sœur... vous?...
— Monsieur le baron, c'est une idée qui vient do me tomber du ciel... Je nie suis dit : Ce cher monsieur d'Osser est déterminé à fairu quelque chose pour moi.
— De l'argent, monsieur! interrompit Armand, qui retrouva quelque hauteur; — exigez deraigenl... mais ne touchez pas, même en plaisantant, je vous concilie, à des choses que je saurai toujours faire respecter!...
Renihrcs s'9ssii auiircs d'Armand et se prit h faire tourner ses pouces avec une appaicnce de parfaite qnietu<le.
— Cher monsieur, reprit-il, l'orgueil est une fort excusable chose. Je ne vois pas pourquoi un liaron de ri'.nipire n'eu pourrait pas avoii' auuuil qiic tout autre bourgeois... Mais loi'gue^l est une denrée dont il faut savoir trouver le placemenl... Vous tombez mal; je n'en use pas... Lu eonséquence, gardez, cioyez-moi, vos grands airs po.u' une autre occa sion... (lue diable! cher monsieur, c'est déjà beaucoup que de parler de mariage. J'aurais pu vous dire tout aussi bien : Je veux que votre charmante soeur soit ma maîtresse...
Armand devint pourpre de colère.
— J'aurais pu vous dire cela, poursuivit placidement Rmbrès, — et vous eussiez clé coutraiuld'^
passer par ma fantaisie. Mais tranquillisez-vous... Je suis un homme de dé u;nce et du bonnes mœurs... Je consens volontiers à donner mon nom à la belle Florence.
— Vous cnnscnte/.!... lépéta le baron avec l'ironie concentrée de la rage.
— Oui, cher mon->ieur... si mieux vous aiuK-z, j'accepte positivement l'honneur d'entrer dans votre famille... Touchez là I
M. Claude tendit sa mnin largement gantée.
Le sang avait ab jndonné les joues du baron.
La conscience qu'il avait do se trouver au pouvoir de cet homme exaltait à un il haut poiiil sa' colère, qu'il eut peur do lui-même et s'enfuit précipitamment.
M. Claude remit sa main derrière son dos.
— Tris'e sire! uiurmura-l-il, cela ne sali ni résister ni se sonnieliro.
« Ab! iib ! coinine Roberline se débattrait si je ne la tenais |ias mieux que je ne le liens!... »
Il braqua ses luncties dans divers coins du salon, et aperçut Arniiindqui ^e perlait dans un groupe; il se dirigea lentement de ce lô à.
Lor.Miu'il cul rejoint le baron, il passa d'anioritô sou bras sous le sien, et l'entialna de nouveau à l'écart; — Arniaid se laissait faire.
— Vous vous amendez, cher monsieur, lui dit Claude. Tourner 1j dos et brûkr la poliiesfe, comme on dit, n'est dejii plus si sauvage que de vo do:r étrangler un houiaie en |ilein calé... Unelwnne histoire, tcdc-lal sj rcpril-il en riaiU; — veuillez vous asseoir.
Armand resta debout.
— Je vous préviens, monsieur, dit-il, que si vous prétendez jioursuivre la folle cunversaiiou eiitauK-e toi.t à IhcOre...
— Je vous préviens, moi, cher monsieur, interrompit Rciibrcs, que vous êtes sur le , oint île dire quelque sottise... Pardon i our la vivacité de l"ê.\pre.-=sion... et que vous finirez par nie doun r de l'hiiniour. Imicoio une fois, veuillez vous asseoir
Armand protesta par un gctle de vaine colère, mais il s'assit.
• — Maintenant, reprit Claude, du calme, cher monsieur! nous aurons fini dans un insiant. l'ouiquoi me refusez-vous la main de inademoisclle d Os^er 1 Parce que je suis pauvre et qu'elle est lielic'.' A cela ne tienne ! demain, ^i cela vous est agiéib o, je li.erai sur vc'Us une lolire de change d'un inillio.i... ce sera ma dot...
Armand haussa les épaules.
— Je pui^ aller jiis(|u'b un million et d^mi, poursuivit Kembrns, puisque vous avez cent mille hvics de renie... Et vous savez bien que celte lettre de change n'aura point de protêt. Est-ce parce que jj ne suis point noblei' Le lil.5 du paavre repéiiicur Uosscr — sans aposliopho — a trop d'esprit pour me faire une pareil c objection... Kst-ce parce que vous m'avez vu fabricant de :a fausse monnaie^ Cher monsieur, c'est vous qui m'aviez fourni les coins...
— C'est parce que je suis le tuteur de Florence, répondit Armand. F.lle est confiée a ma garde ; je sais son père et so i fière.
— Très -bien! vous avez toute l'aulorilô qn'i! faut pour me la donner.
— Je vous l'ai dit à vons-môme... son sort est fixe depuis longtemps. Le major Vernier, m.iu intime ami...
— Ah ; baron 1 vous avez donc soixante ans, pour
UNE PÉCHERESSE
J'étais à demi-mort, luisque jaLordai. — l'aye Si;
méconnaître ainsi le cœur des leinmes? Votre major saute aux yeux dès qu'on entre dans ce salou comuie un objet malséant et ridicule. Florence ne peut pas le soulTiir.
— Vous vous trompez, monsieur, dit sèchement le baron.
— Du tout, cher monsieur, du tout! Florence... je puis bien l'appeler ainsi dans les termes où nous en sommes... Florence a quelque caprice d'enfant pour un très-jeune gargin, nommé Lucien de Pons... Quant au major, elle ne peut point le regarder sans rire... et c'est faire preuve d'excellent goût. .Mais, en tout cas, je me charge, cher monsieur, d'éloigner du même coup le petit de Pous et le grand major... Ne vous inquiétez pas de cela. Sommes-nous d'accord?
— Non, répondit Armand d'une voix qui voulait être ferme.
Rembrôs sourit d'un air protecteur.
— Nous sommes une mauvaise tète, cher monsieur, reprit-il;- ;i cause de l'intérôt que je vous porte, je désirerais vivement avoir le loisii d'attendre que ce petit moiivemcni de révolte inutile OU passé... .Mais j'ai sommeil, et je veux couler à fond cette ailaire à l'instani... Kcoutcz-moi bien... de peur d'arriver à une catastrophe déplorable, je ne vous demande point votre aide ac ive dès ce soir... car ce que je demande, il faut le faire, et si vous refusiez!...
Ri mbrèi s'arrêta, fronça un instant son sourcil épa-s et brilla le baron du regard.
— Nous voilà, senl'.z-le bien, poursuivit-il d'une
voix brève et dure, — dans la position de deux hoinni. s placés sur un navire près de la soute aux poudres, et dont l'un tiendrait à la main une mèche allumée... La mort est pour tous deux, sans doute; mais que me fait la moit, à moi?... Je n'ai rieu à perdre !
— Qu'allez-vous faire? balbutia le baron.
— Allendez-vons à tout, répondit M. Claude, — et sa<:hez bien qu'au moindre mot hostile, au moindre geste, je tais sauter la mine!
M. Claude semblait avoir grandi d'une coudée.
Les muscles de son débonnaire visage, tendus brusquement, donnaient à tous ses traits un caractère de puissante énergie.
H n'attendit point que le baron répondît, et le laissa sous le coup d'une vague et mystérieuse terreur.