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LA DERNIÈRE HEURE D'UN BAL

C'était en le moment oi.i un bal arrive à son plus haut degré d'animation et de gaieté, comme si la danse, sur le point d'en finir, voulait jeter un dernier et regrettable ccl.it.

L'orchestre inondait les salons d'une sémillante plu e de notes éveillées, oii se balançait le mouvement moelleux d une de ces valses rêveuses où la poésie allemande berce aver. paresse ses chansons i'avoi'ites.

Les fe limes, pMes par li fatigue, ou briilanti's de ces vils reflets que le (eu des bougies met au front

UNI-: PKCHKRESSK.

Il s'éloigna les mains derrière le dos, promenant dans le bal sa tournure honnSle . — Poge 52, col. 2.

de la jeunesse enivrée, luttaient de charmants sourires et d'abandon gracieux.

Le large cadran de la pcndulo, supporté par le doS canibib du centaure, instruisant Achille au maniement de l'arc de Thrace, marquait deux heures api es minuit.

L'absence de Robertine avait à peine eu le temps d'être remarquée, que déjà la courageuse femme reparaissait dans l'arène, brisée encore et gardant les blessures de sa lutte récente, mais assez forte jiour comprimer it demi sa navrante angoisse et cacher son désespoir sous les apparences de la souffrance physique.

Florence d'Osser, lasse de joie et embellie par les premières et sérieuses atteintes de l'amour qui n'avait fait jusqu'alors qn'eflleurer son àmc, venait d'accomplir un devoir en dansant avec le major Vernicr.

Celui-ci avait ramassé les plus fines fleurs de ses mélanoidies pour les offrir en bouquet à la jeune fille durant la contredanse; mais ses poétiques tendresses avaient une parenté si manifeste avec une foule de tirades imprimées dans maint roman, que Florence, au lieu de pleurer comme cela eût été convenable, avait eu toutes les peines du monde à s'em|ièclierde rire.

Triste eti'et des belles pages de Richardson ou de Rousseau, passant au laminoir d'une imagination vulgaire !

Ce qii passionnait Julie, ce qui troublait le cœur ultravirginal de miss Cla'.isse iiarlowe, ob'.enait ici un résultat purement négatif.

Le major Vernier, qui avait du bur. sens et m4me de l'esprit sous son travers, lisait sa défaite dans les yeux de Florence.

Et il accusait le ;!estin.

Que ne s'adressail-il à quelque tanie Aurore de l-rovince?

La province, à coup sûr, n'est pas si ridicule que Paris veut bien le dire, mais elle ressemble un peu au major Vernier.

En 1844, où l'on ne connaît plus guère les héros de madame Cottiii, la province a ses Uon Quichuttes du roman ou du drame moderne.

Le romantisme y a survécu à son trépas officiel, et nous pouvons citer, à l'appu. de cette asseriion, la mort bien malheureuse d'un jeune seigneur du Finistère, qui s est tué pour avoir voulu, à l'instar de Han d'Islande, s'enivrer avec le tang des hommes et l'eau des mers.

Le major venait de reconduire Florence a sa place, où Lucien attendait déjà de pied ferme.

Le major, avant de se retirer, échangeait- avec Florence quelques phrases de courtoisie usuelle.

AL de Pons ne se mêlait point à l'entretien, et, rien qu'à voir le groupe formé par ces trois personnages, on eût deviné leur position respective.

Ce fut à oc moment que Claude Rembrès, quittant M. le baron d'Ossrr, vint so mettre en quatrième, sous lirétONlo d'oIVrir ses hommages à Florence.

— Ma chirmanle cousine, dit-il, iiermettez à un pauvre provincial de vous exprimer toute son admiration i)L"jr vos grâoes •parisi'.;uDCS.. lîn suivant de

UNE PÉCHERESSE

ymix volro danse, je me croyais tr,jns;iorlé clans un au Ire inonde.

Florence s'incl na en niurniuranl un rcniercînient.

Le majir voulut saisir cet iustaut pour opérer honorablenv'ul sa rotiailc.

Mais rux-banijniei-, qui était en train de tourner un scciiiid coniplimciil, non moins heureux que le p emier. lo itlinl sans farun par la Ijas'iUu de son habit et suitenonipit eu lui disant:

— Monsieur, je vous demande |iardon mille fois ... permeltez-moi de vous adresser une question... N'ai-je point Ihontieur de parler à monsieur Vernier?....

— (j'est en effet mon nom, monsieur... Puis-je savoir ?...

— Assurément, monsieur le major.... et, avant tout e me lélieilc vivement de celte occasion qui me procure l'honhe.ir de faire votre connaissance.

Il saluii et se tourna vers Lucien, qui s'impaticnlail in petto de cette scène et brûlait de se retrouver seul avec Florrnce.

— Et monsicurl... poursuivit l'ex-banquier, en saluant de reelief ; — je piinsc ne point me tromper en supposant que j'ai l'avantage de saluer morisieur de l'ons ?

Lucien s'inclina en signe d'affirmation.

— l'^galement ravi de faue sa eonnaisance! dit Rambrés.

l'uis il ajouta, en s'adressant à Florence, ùtoiinée de ces céré.iioniei'X préliminaires :

— Ma eharuante cuusiuo. j'ai besoin de beaucoup d'indulgence, et je vous prie de m'excuse si je vous prive à la fois pour un insl-ini du vos deux aimables cavaliers... car je pense que ces niessieuro ne me refuseront pas une minute d'audience.

Lucien et le major, aussi surpris que Florence, répoudiient néanmoins en même temps :

— Mon>icur, nous sommes à vos ordres.

— Je vous rends grâce, dit Rcmbrès.... ce sera l'affaire d'une minute.

Fh)r. nce les suivit du rega d, tandis qu'ils s'éloignaient tous tiois, et se e.itit venir une vague inquiétude.

Mais elle fut la premiëie à rire de ce mouvement de frayeur en songeant à la bonne ligure et aux boucles d'oreilles de son cousin de province.

Rembi'ès et ses deux coiiipiiguous traversèrent la salle de bal dans toute sa longueur et entrèrent dans la c . ambre blei e, où le barc n était resté irrésolu et comme altéié, après le déjiarl du faussaire.

En le voyant revenir avec Lucien et Vernier, Armand sentit redoidîler son trouble.

Il ne devinait en aucune fa(;oii ce qui allait se passer, et, à vrai dire, son esprit, avcnglé par l'inquiétude, n'était nul e iieiit en état de trouver le mol de la plus siiii|ilu é.iiiîme.

Mais il pr.'voya't une crise, et tremblait d'instinct.

Il ireniblait, parce que le péril qui le menaçait était de c-iix q i oient le courage aux plus hardis.

(Tctaii un danger d'esi èee mystérieuse et presque fantastique, liieii qu'il fût en quelque sorte prévenu, II igiioniii où devait porter le coup annoncé.

L'eùt-il su. il n'avait ni le pouvo.r, ni mèuie la volont ' de se défe dre.

liembrès pjs^a élevant le baron, qui tourna la tête pour éviter son reg.ird, et ne s'ariéta qu'à l'angle du salon de jeu, opposé a la porte de la galène v ticj.

-- vîe> cliors messieurs, dit-ii «.n prenanl son plus

gracieux somire, — je suis vraiment honteux de vous avoir interromjius dans l'agréable entretien que vous étiez en train de suivre... aussi, je serai brc!'.,. Monsieur le major, personne n'ignore que vous êtes un brave et digne officier...

— .Monsieur... répliqua Vernier en saluant , — votre bonté est grande... mais cela ne m'apiireud pas...

— Quanta M. Lucien de Pons, nprii M. Claude, en niéitanl de la Hall rie dans son accent, — je dirais, si l'opinion d'un pauvre homme de province pouvait avoir quelq' e v:ileur, qu'à mon sens, on trouverait diflleilemeul un cavalier plus distingué, plus accompli, plus....

Monsieur, interrompit Lucien à son tour, — y vous avoue que je ne saisis pas....

— J'étais bien aise, mes chers messieiiis poursuivit Claude avec effusion, — do vous laisser voir, avant d'entrer en matière, combien je sais apinéeier vos mérites.

Lucien et le major se regardèrent.

Ce 'Jébut ressemblait à une mystification.

Claude reprit sans changer de ton :

— Je viens au fait... Si je vous ai déranges, mes chers messieurs, c'est qu'il m'eût été | é.dblede m'ac-

quittcr tout haut d'une commission bien délicate

assurément, — dont vous seuls devez avoir conuaissance.

Le major pouvait être romanesque et langoureux en amiiur; mais dès qu'on le mettait hors du pays du Tendre, il redevenait l'homme froid, hardi et sensé, qui avait gagné tous ses grades sur le champ de b.ilai le.

Lucien, lui, élait un enfant fougueux et timide à la fois.

— Que veut dire tout ceci? s'écria-t-il en rougi sant d'impntiince.

— Laissez parler monsieur,dit froidement le major. Il y avait toul un orage dans le calme menaçant rie

ce dernier.

Mais Rembrès n'était pas homme à s'effrayer de si peu.

il pijursuivit avec une extrême bO!ihomie:

— Mes bnns messieurs, voilà que vous m'effrayez... J'ai peur, en vérité, que mon message ne vous aésoblige. et je vous prie en grâce...

— Au fjit, s'il vous plaît, monsieur, interrompit ! Vernier, d'un ton d'iiTi|iérieuse politesse.

' — Je ne dem mde pjs mieux, mes eliers messieurs, ' répondit l'ex-biinquiir; — vous savez... il y a comme I cela des < ommissions dont un ami... un parent... no peut refuser la corvée... croyez que j'agis ici fort à contie-coeur... mais mon devoir m'oblige â vous dire que .M. e baron d'Osser ilésire se priver désormais de l'honneur de votre eompuguie.

L'idée de Florence, qu'il faudrait ne plus voir, envahit d'abord l'esprit de Lucien et lui cacha ce que l'umbassaJc du provincial pouvait avoir d'insultant.

Le coup, qui venait le lru|i|icr au milieu de son bonheur et an nioment où mademoiselle d'Usser déchirait un peu .evo.le du viigiual orgueil qui cachait son amour, courba le liuiii du , auvre jeune homme et abatlii sou courage.

Il vil une liarrièie s'élever entre Florence et lui, barrière eflieace celle fui.s, barrieie qui ne poiiv.dt être forcée qie par la volonté de Flo:-cnce elle-même.

Or, Flore ce l'aiinail-elle assez pour aller contre les désirs de sou frère ?

Le major Vernier n'en pensti point si long.

11 resseulil vivement l'ouliaîïe, ei s'il n'en parut

UNE PÉCHERESSE

rien sur ses trails, débarrassés du leur fad"!!!- mi laiicoliriiio et rendus siiliilenuMil h leur niali; caractère, c'est que Vernier avait vu bien des choses en sa vie de soldai, et qu'il savait,, science rare, garder son s.ing froid devant l'inaulle aussi bien que devant le danger.

Il avait une raison d'ailleurs de se retenir.

Remlircs, qui. sous le masque transparent d'une hypocrite courtoisie, avait lâché de donner à sa mission la porice la plus blessante possible, avait outrepassé le but.

Vernier doutait.

11 ne pouvait rroire qu'Armand, son ami d'enfance, l'rxpulsài de chez lui par lentrcmise d'un parent nouvcau-vcn'i.

Kl pourtant, comment penser que ce parent inconnu, qui n'avait jamais vu Vernier, auquel Vernier pari, fit pour la première fois de sa vie, eût pu prend;e sur soi do l'exclure d'un salon qui n'était pas le sien?...

Mais Vernier se souvenait.

Une denii-lieure auparavant. Armand lui avait serré la main en murmurant : « 11 m'est arrivé un malheur... »

11 y avait en tout ceci un mystère qui commandait à coup sûr la prudence.

— J'espère, messieurs, poursuivit Rembrès avec sa perfide bonhomie, — que vous me ferez la grâce de ne [lOint m'en vouloir.

Le major, (jui était en train deréfléchir. ne répondit pas.

Mais Lucien, contenu dans le premier moment par la pensée de Florence, lâcha la br/de à sa colère de jeune homme.

— Kh ! monsieur, dii-il, — qui donc s'avise d'en vouloir au valet qui ferme, par ordre, la porte de son maître!... Tout au plus | ourrais-je en vouloir à M le baron d'Osser, dont le procédé, indigne d'un galant homme....

— Permettez, monsieur, que je vous arrête, interrompit le major Vernier; — M. le baron d'Osser est mou ami, ei, depuis longtemps, je suis habitué à prendre pour moi toute parole blessante hasardée sur sou compte.

Lucien le regarda, étonné.

— Aniadis de Gaule n'aurait pas mieux parlé! grommela .M. Claude.

— Mais, dit Lucien, —vous n'avez donc pas compris ?... on nous chasse.

— C'est en cllcl le sens de l'allocution de monsieur, doni j'ignore le nom; mais...

— M. Claude. inteiTompit 'cx-bantiuior en exécutant un double f^aUd d'aulo-i>rèsifntalion.

— Mais, acheva le major, — jusqu'à informé |ilus j ample, je prendrai la liber;é de douter des i)arules

do M. Claude.

Le b ro I, tournant à demi le dos au groupe formé par nos trois personnages, suivait de loin cette s^ ne avec une anxiéié croissaule.

11 s'efforvait d'iuteri)réter chaque -leste, de deviner cha'iue parole des trois interlocuteurs ; il avait la mine d'un criminel qui alleud son :irrrt.

A part M. d'Osser, nul n'avait pris garde à ce petit incident.

H n'y avait dans la chambre bleue que des joueurs, — et les joueurs, ceci est de notoriété proverbiale, ont des yeux pour ne point voir.

Il est pormis do panser que l'ex-banquior n'étai

loint exliaordiuairement chatouilleux louchant le point d'honneur.

Ici, d ailleurs, il se sentait trop fort pour avoir besoin de se fâcher.

Avant de répondre, il jeta un rapide regard vers M le baron d'Osser, qui t essaillit en reucunlrnnl les yeux de lU^mbrès, comme s'il eût reçu la decharge d'une machine 6 ectrique.

Rembiès cligna de Tocl d'une manière satisfaite.

— lih bien I cher monsieur, je vous ri'Uieicie. répliqua-t-il au major ; — ce que vous dites à n'est pas tout à fait un d 'menti, et j'ai vu le temps où un brave militaire comme vous ne se fut |)as tant gêné avec un t)auvre bourgeois tel que moi... Il n>' s'agit plus maintenant que de voui doum-r un informé plus ample, ce qui est la moindre chose.

Rembrès reg- rda encore le baron, qui s'agiiait l't se déballait sous le poids de son invincible fiayeur.

Ce dernier regard fut comme un coup d'éperon, qui secoua lengourdissemeut d'Armand.

Il se leva vivement, sans savoir ce qu'il faisait, et chercha d'instinct à fuir la tempête.

— Restez, cousin, restez! dit de loin l'ex-banquiar.

Armand retomba, obéissant, sur son fauteuil. Le majur et Luiien, qui ne l'avaient point encore aperçu, s'ehmcèrent ;iussilôt vers lui.

— All.z! allez! murmura .M. Claude; — allez chercher un plus ample informé, mes bons messieurs!...

— Ami, dit Vernier en rejoignant le baron, — il se passe ici quelque chose de fort étrange. Un homme que je ne connais point, et qui s'intilule votre parent, vient de me chasser, eu voire nom, de chez vous.

— Vous chasser '... répéta le baron sacs lever les yeux.

— De votre part! ajouta Lucien, qui cachait sou dé;Mi et sa rancune sous le maintien compassé, de rigueur pour loutes explications.

M. Claude avait suivi lentcraenl ses deux partners et arrivait sur leurs lalons.

— C'est la pure vcrité, dit-il. I Les lèvres du baron tnmblèrenl comme s'il allait ]

parer: mais il garda le silence el courba la tête da- ( vanlaL;e. ■

— Quoi! s'écria le major avec une douloureuse surprise; — Armand, vous ne lépondez pas!

— C'est donc a vous, monsieur, dit Lucien, que j'aurai, pour ce qui me regarde, à demander une explication...

Armand releva la iHe avec lanl de vivacité que Lucien eut la parole coupée.

Il y uva't sur la figure pSIe et désespérée du baron une expres>ion passa;;ère dj sjulagemenl.

Lucien venait de lui donner un repil.

A Lucien, du moins, il [lonviiil ié,)oii Ire, puisque Rembrès, lo. l eu allant plus loin qu'il n'était convenable, avait ici, en quelquj sorte, servi le.s projets connus Je lui, Armand, sur mademoiselle d'Osser. 1

— Pour ce qui vous regarde, monsieur, réponditil scchenicut. je n'ai il'autres explications à vous | donner que celle-ci : .Mon parent s est rendu limer- , pi Ole de mon déplaisir. Il me convient de meitreun j terme à vos assiduités auprès de ma saur... '

— Mai.s moi... dit tout bas Vernier.

Armand lui jeta un rapide regard, où se peignait I toute sa iléucsse.

co

VW. PF,r,ï'ET!l',SSE.

Vernicr demeiira inilécis.

Ses sourcils se fi'oiiçjient Icgèremcnl, et son wW interrogeait, avec un inlérèt de frère, le visage déconiposé du barun, qui avait de nouveau baissé la tête.

Le major se penclia vers lui et glissa rapidement ces mots à son oreille :

— Avez-voLis liesuin de mon aide ?

— Non, répondit Armand d'une voix sourde.

M. Claude laissa échapper un petit rire de triomphe et se jeta nonchalamment dans le fauteuil voisin de cc!ni d'Armand.

Le major secoua la tète d'un air de doute.

— Etrange! étrange!.., pensa-t-il tout liant. Ces divers mtnvements de nos personnages s'é

talent opéiés en une seconde.

Lorsque Vernier se l'eleva, Lucien n'avait pas encore eu le temps de répliquer "a la rude sortie du baron.

H s'était redressé; son joli front, lout ivre de joie naguère, avait pâli, et le pli couvnisif de sa lèvre annonçait la provocation qu'il ne voulait plus contenir.

Au moment où il ouvrait la bouche, Vernier loi toucha le bras.

— Ceci me regarde, dit le major, comme s'il eût pris une résoluiiun soud.iino.

— Mais, monsieur!... voulut s'écrier Lucien, poussé à bout par cette complication nouvelle.

Vernier l'interrompit d'un ton péremptoire et répéta :

— Ceci me regarde! vous dis-je.

Alors, il se passa une chose étrange et dont M. Claude se divertit immodérément , bien qu'elle dérangeât un peu son projet.

Deux hommes qui venaient d'être insultés de compagnie, au lieu de se rapprocher et d'unir leurs querelles, tournaient l'un contre l'autre leur colère et donnaient tiève à leur commun agresseur.

On ne pouvait dire pourtant que tous les deux eussent pris le change.

Lucien seul avait fourvoyé sa rancune.

Quant à Vernier, c'était sciemment que, sous prétexte de se charger tout seul de l'insulte partagée, il se mettait réellement entre Lucien et le baron.

Vernier était un généreux cœur.

Il apportait à son insu, dans son affection pourArmand, une forte dose de ce sentiment protecteur, qui est la conséquence naturelle do la supériorité d'âge et de force.

Atlolescent, Vernier avait défendu et protégé l'enfance d'Armand au lycée.

L'habitude, comme on voit, datait de loin.

Or, dans le cas dont nous parlons, la prédisposition romanesque du major, à trouver toujours, parmi les événements les plus simples de la vie commune, des faits mystérieux, des choses étranges, loin de le tromper, lui servit à deviner la bizarre et terrible position du baron.

11 bàlil un roman : c'était presque la vérité.

Au lieu donc de s'offenser, il eut compassion.

Cciicndant Lucien de l'ons, qui ne se doutait nullement de ce dévouement louable, poussait sa pointe et voulait raison de l'obstacle qu'on mettait au-devanl de sa rancune.

Les voix s'élevaient, et, malgré tout le calme du major, la discussion prenait chaude tournure.

Quelques joueurs, éveillés par le bruit, quittèrent

les alentours des lapis verts et s'approchèrent curieusement.

Armand, le front pâle, la tète inclinée, écrasé sous la honte do sa posiiion, semblait ne rien voir et ne rien entendre.

M. Claude s'enfonçait avec délice dans l'édredon de son fauteuil et riait sous cape du meilleur do son cœur.

Celait plaisir de voir l'entière béatitude peinte sur le bon visage de ce brave homme.

LueiiMi s'empoi'tait et oubliait le lieu où il se irouvait.

Vernier, ferme et froid, voyait avec inquiétude le cercle grossir, et quelques brillantes eoill'iu'cs de femmes trancher parmi les noires tilus des hommes.

Le scandale, en effet, est chose qu'on déteste, mais qu'on veut voir, elle bruit d une querelle se propage avec une rapidité presque magique.

— Sortons, monsieur ! dit enfin le major.

Il se dirigea vers la porte, suivi de prés par Lucien.

Armand fit un mouvement involontaire pour se jeter après eux, mais la main deRcmbiès pesa sur son épaule cl le contint.

— Eh! cher monsieur! dit-il, iln'y a que ce grand niais de major qui sache que vous avez laissé doux hommes se disputer pour vous comme si vous étiez une jolie femme!...

An moment où Lucien cl son adversaire traversaient les groupes qui emplissaient maintenant la galerie vitrée, Roberline et Florence, attirées parla rumeur, se trouvèrent sur leur passage.

Toutes deux eurent le cœur serré par un pressentiment triste, bien que la foule des invités se lût autour d'elles et gardât ses commentaires pour un moment plus opportun.

Cet incident imprévu pesait désormais sur la gaieté de tous.

Le bal se traîna, morne et lent, puis mourut...

A trois heures du matin, les plus obstinés danseurs, les joueurs les plus intrépides avaient déserté les salons de l'hôtel d'Osser.

Il ne restait plus dans la chambre bleue qu'Armand, Robertine, Florence et M. Claude.

Armand avait la physionomie bouleversée d'un homme qui se retrouverait sain et sauf après avoir roulé du haut on bas d'une montagne.

11 était immobile.

Son regard se fixait, stupéfié, dans le vide.

Robertine succombait a la fatigue.

Elle avait joné jusqu'au bout son rôle, et sa tâche accomplie la laissait brisée.

Florence avait échangé son gai sourire contre une expression de tristesse inquiète.

L'ex-banquierscul gardait son air satisfait.

Sur cette bonne et paisible figure, il n'y avait évidemment point de place pour les soucis.

— Comme vous voyez, belle cousine, — dit-il à la baronne, j'agis en homme qui se cr'oit de la maison...

« Je suis arrivé le premier ; je m'en vais le dernier

— C'est aimable à vous, monsieur, balbutia Robertine.

— Ah! reprit Claude, je me plais ici, voyezvous!... Adieu, Armand... Chère demoiselle, je baise vos jolies mains... Au revoir, cousine!...

11 salua faniilièreaicnt les deux daines et donna une poignée de main au baron.

UNE PÉCHERESSE

Puis il scdiiigca vers la porte qu'il ouvrit.

Avant (l'eu franchir le seuil, il se retourna et fit u.i petit sig.ie de tèto paternel à la famille d'Osscr, eu disant doucement :

— Ah ! ah I ehers bons amis, vous n'êtes pas nuittes du cousin de province I

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