EN FAMILLE
Florence ne se doutait absolument de rion, mais sa vive gaieté se trouvait comprimée par je ne sais quelle influence lugubre qui planait au-dessus de la table et des convives.
Armand, une fois assis, ne présenta plus rien dans sa tenue qui pût révéler précisément son état de prostration morale.
Il avait l'air distrait et absorbé plutôt que malheureux.
Roberline, plus forte (|ue jamais, après le court moment de faiblesse oii son courage avait cédé, ne montrait sur son front heureux aucune des préoccupations qui lui navraient le cœur.
Rembrès enfin, changeaut quelque peu de tactique, déposait, en l'honneur de sa fiancée, ce qu'il pouvait y avoir de trop sans façon dans son aisance, et surtout la petite pointe de sarcasme qui perçait d'ordinaire sous sa bonhomie.
Il était |irùvenant, affible, gai avec douceur, et usait modérément de celte galanterie surannée que son tact et sa finesse lui montraient comme devant déplaire à mademoiselle d'Osser.
En somme, il se montrait là parfaitement "a sa place, et il est douteux qu'un vrai cousin de province eût joué son rôle avec autant de nalurel.
Flurence se sentait attirée vers lui pour sa franchise honnête et sa rondeur de bonlionnne.
UNE PÉCHERESSE
y.^^Pt:, ^^^"^
J'ai fait mon devoir, mon?ieur. — Poge 78, col. 1.
Il ne la gênait point.
Elle lui pardonnait son accent du Nord et ses boucles d'oreilles, et lui disait : Mon cousin, du meilleur de son cœur.
Malgré ces dispositions extérieures, le repas de famille restait froid et morne.
La conversation allait par soubresauts boiteux it retombait glacée.
M. Claude et Florence la soutenaient presque seuls, aidés à de rares intervalles par la baronne qui semblait avoir égaré son charmant esprit et ne trouvait, lorsqu'elle était interpellée, que des répliques banales et distraites.
Quant au baron, il se renfermait dans un coniplel silence.
Rembrcs, tout occupé qu'il était de mademoiselle d'Osser, jetait quelquefois vers Uobertine un regard de confiance. Robertine était son seul adversaire sérieux; il 110 craignait qu'elle, mais il la cniignait beaucoup, malgré le cercle étroit où il l'avait emprisonnée.
Il devinait le travail d'esprit qui absorbait la baronne en ce moment, sinon les résultats de ce travail.
11 devinait qu'elle faisait appel à toutes les ressources de son génie de femme, et que, terrassée, elle essayait de se redresser sous le genou qui pressait sa poitrine.
Le sourire stéréotypé sur la belle bouche de Robertine ne le trompait point.
Il omnaissait sa force d'unie et s'eIVray ait àla voir nié li ter ainsi.
Rubei tine méditait en effet.
Elle réfléchissait profondément, bien que, par une tension desespérée, elle réussît à garder une apparence de calme, à laquelle tout autre que Rembrès eùi éle trompé.
Depuis deux heures, à l'aide de quelques paroles échangées, la situation marchait à pas de géjnt vers une crise.
Jusqu'alors elle avait espéré que les choses suivraient leur cours ordinaire et qu'elle aurait à tout le moins un jour pour se reeuniiailre.
Mais l'ombrés, par la raiiiilité savante de son attaque, avait déjoué cet espoir.
Il était revenu à la charge, alors que le premier désordre occasionné par la scène du bal ne pouvait être réparé.
Il pressait la place en général habile, profitant do toute brèche et ne laissant pas à l'ennemi le loisir d'élever ses nouveaux relrauchements.
En d'autres termes, il mettait la main sur sa proie il l'improviste, et il se trouvait réellement sur le point de l'enlever par surprise.
Et lluliertine n'avait pas de plan.
Il n'y avait rien en elle d'arrèié pour soutenir son ferme vouloir de proléger cl de combattre; — elle se voyait avec découragement débordée par l'attaque, avant d'avoir pris ses mesures, avant même de savoir quelles mesures il fallait prendre.
Elle était seule.
CNK PECHI'^RFSSE.
Espirer iiticlque chose du l)aron eûl été folie.
Tandis qu'elle contraignail son sourire à voiler sa lioiisé -, laadis qu'elle présidait de sou mieux au repas, son esprit était bien loin de ce qui se passait autour d'elle et s'épuisait en efforts conlinus.
Un monde d'idées se pressait confusémenl dans son cei veau fatigué.
A chaque instant, la nuance séduisante qui pare le premier jet de loule idée lui montrait au-devant d'elle quelque route ouverte.
Elle se réjouissait alors, mettant sa peine à cacher son allégresse fugitive comme elle l'avait mise naguère à cacher son martyre.
Car elle sentait clone sur elle le regard ennemi de Rembrès, et il fallait, avant tout, un épais voile entre ce regard et les secrets de son âme.
Puis la réflexion, soumettant au foyer de son analyse le plan nouveau né, voyait surgir des obstacles imprévus, nombreux, insurmontables.
Lecœur.de Robertine se refermait.
'I lui fallait rompre tout k coup avec sc.^ espoirs et ses joies, s'effoi'cer, cherch(!r encore et retomber dans ses perplexités poignantes.
Et devant elle, il y avait celte pauvre enfant qui riait, qui tâchait de se réjouir, insoucieuse ■ t ne sachant point qu'elle se penchait en équilibre au dessus d'un abîme...
il y avait encoi'e un homme, écrasé Sous son malheur, brisé par sa propre laibl sse, incapable de résistance, vaincu, énchsîné, anéanti.
Sa sœur et son iririM,- ses deux seuls amours en ce monde !
Pour lui et pour elle, pour lui surtout, Robertine retrouvait du courage.
Elle oubliait sa lassitude accablante et sollicitait de nouveau son esprit.
Une fois, un frisson de contentement courut par ses veines; elle crut avoir trouvé le salut.
C'était une idée simple et d'exécution facile.
La menace qui pesait sur Armand n'avait de force qu'en France ; pourquoi ne pas fuira l'étranger?
Rembrès était vigilant; mais le baron était riche, et avec de l'or on trompe toutes les surveillances.
La majeure partie dr la fortune d'Armand consistait en valeurs; il possédait très-peu de biens fonds et ne devait laisser derrière lui dans sa fuite qu'une minime portion de son avoir.
Florence n'était môme pas exposée à celte perte.
El puis, qu'importait une perte d'argent? n'eùt-on pas ])ayé un prix double, quadruple, l'assurance d'échapper à l'atroce domination du faussaire?
Cette idée envahi! si énergiquement l'esprit de Robertine qu'elle faillit en être jetée hors de garde.
Elle vit Florence sauvée, Armand sauvé.
Ses yeux devinrent humides; elle sentit monter à sa joue une rongeur brûlante.,.
Mais une autre idée vint à la traverse et lui perça le cœur, comme eût fait la Hame froide d'un poignard.
En fuyant, elle rompait la trêve. En fuyant, elle bravait Rembrès.
Et la fuite n'ôtait rien au pouvoir que Rembrès avait sur elle!
Un mot, une lettre, en quelque lieu que se retirât M. d'Osser, pouvait venir et la frapper comme la foudre.
Fuir, c'était appeler sur son passé la lumière, c'était paraître aux yeux du baron avec toutes les hontes que le hasard faisait peser elle.
C'i'tait jeter le voile et dii'e au baron par la bouche impitoyable de Kembrès :
— Moi, votre fomuie, je suis aussi la femme d'un autre, qui est un forçat évadé.
C'était échanger l'amour d'Armand -contre son méliris et sa haine!...
Devant toute antre extrémité, Robertine était forte; mais il faut un espoir au courage humain,. et c'était en l'amour d'Armand que Robertine avait mis sou espoir.
Elle pouvait tout pour garder cet amour.
A la seule pensés de le p'^rdre, son courage défaillait, et sa force devenait faiblesse.
Elle recula devant ce suprême sacrifice, et sa soutfrance s'augmenta d'un remords, parce qu'elle se vit faire obstacle an salut de Florence et d'Armand.
Le dîner, cependant, touchait à sa fin.
Robertine demeurait sans défense.
Plus le terme du repas approchait, plus elle sollicitait désespérément sou intelligence aux abois, car elle prévoyait que Rembrès, continuant sa tactique rapide, vouilrait entamer l'action le soir mf me.
Et Rembrès, pourvu de tous mtjyens d'attaquer, restaifpour elle invulnérable I
La conversation se poursuivait gaiement entre Flurence et l'ex-banquier, qui plaisait évidemment à la jeune fille; les mots et les phrases de cet entretien bourdonnaient, incompris, autour des oreilles de Robertine. y
Un mot entendu par hasard, une question directe de Rembrès venaient seulement pariois secouer sa rêverie.
Alors elle se mêlait de la conversation durant quelques instants, pour avoir le droit de garder ensuite le silence.
On venait de servir le dessert.
Robertine était profondément absorbée.
Un éclat de rire de Florence l'éveilla en sursaut.
M. Glande aussi riait de son mieux , bien qu'un œil habile eût découvert une forte nuance de dépit sous sa gaieté.
Robertine ne pouvait faire autrement que de suivre l'exemple de ses deux convives, sous peine de dévoiler son absence de la conversation.
Elle essaya de :ire.
— Mon cher cousin, dit Florence, répondant à la question qui avait provoqué son hilarité, — je suis mineure, vous le savez, et en tutelle... Adressezvous à mon frère...
— PlùtkDieu,ma belle cousine, répliqua M. Claude avec sentiment,^- que la question dépendît du cher baron !...
Robertine devina que Claude venait, tout en plaisantant, de parler de mariage.
Sun rire se glaça.
— Chère dame, lui dit Rembrès, — un peu de pitié; venez à mon secours.
Robertine balbutia.
— Laissons cette folie, s'écria mademoiselle d'Osser eu rougissant, — et parlons de choses sérieuses... Pourquoi ne m'avez-vous pas fait danser hier, mon cousin?
Rembrrscommençaitun périlleux compliment, hjrsque le baron repoussa brusquement son assiette intacte et se leva.
Durant tout le repas, il n'avait pas ouvert la bouche.
r\r. l'F'rMrmssK,.
11 jeta sur l'ex-banquier un rogaril égaré.
— Qu'avoz-vous donc, cousin ? dutiuinda froidement colui-ci
— Oli ! dit Armand d'une voix sourde, — je sais bien qu'il faudra que je me luel...
La baronne étrcignil sa poitrine pour retenir un gémissement.
Armand jeta sa serviette et se dirigea vers la porle.
— Oue dit-il? demanda Florence, qui n'avait pas entendu.
— A votre aise, cousin, à votre aise! répondit Rembrès avec une merveilleuse présence d'esprit; — ne vous gênez pas, je vous conjure... Ma bulle cousine, ajoiita-t-il en s'adicssant à Florence, — ce cber Armand me demandait la permission de vaquer à ses alFaires... comme si, entre parents, on devait faire tant de façons!
Par un mouvement involontaire, Robertine s'était levée pour suivre son mari.
Claude s'empressa de l'imiter et lui offrit son bras.
— Soyez tranquille, chère bonne amie, lui dit-il à voix basse; je réponds delà vie de mon collègue... Ne nous abandoimez pas... j'ai besoin de vous... En province, reprit-il tout haut, quand il n'y a qu'un cavalier pour deux dames, il fait le panier à deux ansps... Bellecousine, voulez-vous accepter mun autre bras?
Florence se rendit gracieusement, et tous trois passèrent au salon en formant ce groupe qui est comme le symbole de l'union bourgeoise et de la bonne familiarité.
On causa durant quelques.minutes.
Puis Floreneu se mil au piano.
Rembrès et la baronne demeurèrent seuls auprès du foyer.
— A quoi pensiez-vous donc pendant le dîner, chère bonne amie? demanda Claude, tandis que les doigls agiles de mademoiselle d'Osser couraient à l'étourdie sur les touches du piano; — je suis sûr que vous cherchiez un moyen de servir nos petits projets de mariage.
— Monsieur, répondit Robertine en joignant les mains, au nom de Dieu, ayez pitié de cet enfant!.... Voyez comme elle est heureuse.
— Et jolie, interrompit Claude qui braquait ses lunettes sur les belles épaules de Florence, couvertes à demi par les boucles lustrées de ses cheveux noirs; si vous continuez, ma bonne petite, à prêcher sur ce ton larmoyant, je croirai décidément que vous oies jalouse...
— Raillez-moi, monsieur, Insultez-moi I... mais je vous en conjure...
— Brava ! brava I bravai dit Rembrès en frappant donci-menl ses mains l'une contre l'antre; ah! bille cousine, que vous chantez bien! encore un couplet, je vous en prie.
Florence, qui venait d'achever une ariette, tourna sa charmante tète à demi et s'inclina en souriant.
— J'aime les flatteurs, mon cousin, répliqua-l-cllc, et je vais vous chanter autre chose.
Rembrès fit grincer son siège sur le parquet comme pour s'approcher du piano, mais, en réalité, pour se mettre plus près de la baronne.
Florence préluda.
— Chère bonne amie, reprit tout bas l'ex-ban-
quier, j'ai peur pour vous que vous n'ayez la folle envie de me résister.
— Je sais que je suis en votre pouvoir, répondit Robertine, par moi et par ceux que j'aime... Vous résister en effet serait folie ; mais il y aurait folie aussi do votre part 'h exiger au delà du [lossible.
— Assurément, bonne petite... après ?
Robertine tourna un regard de mère versFIorence,
dont la voix se mariait, suave et pure, aux arpèges parlés du piano.
— Florence a cent mille francs de rente, dit-elle... prenez-les.
— Kt laissez-la, n'est-il pas vrai?... Ah! jalouse, jalousL'I... Mais pas du tout, chère bonne amie... le mariage est mon lot.... Ecoutez : ces discussions metlent du froid entre nous, qui sonmies laits pour nous aimer. Une fois pour toutes, ju veux l'épouser.
Robertine croisa ses mains sur ses genoux et baissa les yeux.
— C'est mon idée, reprit Claude, et tout cela serait fini maintenant sans un damnable accès qui m'a pris ce malin, au moment où je pronais la roule de notre liôiel J'ai perdu deux grandes heures à dormir au café de la cour des Fontaines; ces deux heures auraient suffi pour atnener à bien la négociation.... Mais, comme vous pouvez le penser, bonne amie, c'est un très-petit malheur. Grâce à vous, la soirée ne se passera pas sans que nous sachions à quoi nous eii tenir.
— Grâce à moi ! répéta la baronne.
— N'ayez donc pas toujours l'air étonné comme cela, bonne petite I cela produit à la longue un effet des plus désobligeants... J'ai dit grâce à vous, et cela se comprend, que diable! Je vais vous laisser seule avec la petite... c'est chose convenue déjà, en définitive, et vous allez l'endoctriner comme il faut... Le reste me regarde.
— Monsieur! monsieur! dit RobeHine dont les yeux étaient pleins de larmes, songez donc aa rôle que vous me failes jouer ici.
— Jalouse ! répliqua Rembrès, qui fit semblant de se méprendre.
Puis, mettant une nuance plus marquée de sarcasme dans son accent, il ajouta :
— Ah çà I bonne pelile, puisque nous parlons de rôle, pensez-vous que le mien soit fort convenable? Il n'y a pas à dire... je viens dediner avec le mari de ma femme... el ce rôle-là, c'est ma femme qui mêle fait jouer... Je puis bien, ce me semble, lui demander la pareille!
— Oh! je veux bien être punie, moi, monsieur, pour un malheur dont je suis la cause innocente; mais Florencel que vous a-t-ello fait?
— Bravissima, signorina ! s'écria Rembrès avec enthousiasme; on n'entendit jamais chanter ainsi! Ma belle cousine, je vour demande à genoux un autre air.
— Cousin, vous êtes insatiable! dit mademoiselle d'Osser, lieirense d'être applaudie.
Car les bravos sont connue l'or, on les reçoit avec plaisir de ipielques mninsqu'ils viennent.
— Insaliable est le mol, répfiqua Claude. Je ne puis vraiment me lasser de vous admirer.
Une gerbe de notes interrompit M. Claude.
— Bonne peiite, reprit-il en s'adressani à Robertine, je vous assiu'e que vous n'aurez (loint trop de peine h déterminer la chère enfant... J'ai fait surelle, autant qu'on peut dire cela soi-même sans faluiie, une impression que j'ai lieu de croire favorable...
UNE PÉCHERESSE
Voyons, soyez aitnnble. . Me proiiieltez-voiis de m'appoi'lef son consentement dans une heure ?
— Je vous i"ai déjà dit, monsieur, répondit la baronne, jo puis bien, dans l'horrible exlrémilé où je me trouve, descendre à des manœuvres que je déleste et dont la seule pensée me brise le cœur... mais si ces nianœiivres demeurent inutiles...
— Tant pis pour vous, bonne amie ! Ce matin, vous employiez un autre mot qui avait sou mérite. Vous parliez d'influence morale; j'ai pris la peine d'élargir vos idées à ce sujets et à l'aide de votre inpuence morale, entendue comme il faut, il est impo.ssibic que vous éprouviez un échec. Si néanmoins il vous arrivait d'échouer, par hasard, — ma foi, bonne petite, je ne puis vous dire autre chose, sinon : tant pis pour vous !
— Et pour vous?... murmura Roberiinc en fi.xant sur Claude un regard hardi et perçant.
L'ex-banquier fut pris hors de garde.
— Pi.-ur moi?... balbutia-t-il.
Mais, se reinetlaiit aussitôt, il ajouta d'une voi.x dure et froide :
— Madame Rembrès, vous venez de jouer avec le feu I... Je vous ai déjà dit que, dans votre bouche, la menace m'irritait les nerfs... C'est plus fort que moi, bonne pciiie, se reprit-il, ne pouvant laisser longtemps de côté cette bonhomie moitié empruntée, moitié native, qui avait pour lui le double charmedu naturel et de l'habitude, mais expliquons-nous sans aigreur.... pour moi, dites-vous?... Eh bien! chère belle, pour moi aussi ce serait tant pis, car je vous promets, car je vous jure que, dussé-je me faire sauter avec vous, je mettrais le feu à la mine... Que voulez-vous ! ces diables d'Espagnols nous ont laissé un peu de leur sang vindicatif à nous autres Flamands... Et, sans mentir, au pis aller, j'éprouverais un certain contentement à me venger de vous et de ce pauvre garçon que vous avez fait mon successeur... Vous ne me croyez pas?...
— Je vous sais trop sage pour préférer une stérile veni;cance aux avantages que nous vous offrons... dit Robertine en l'observant toujours.
Rcmbrés eut un mouvement d'irrésistible colère, et serra la main de Robertine jusqu'à lui arracher un gémissement.
Le bruit du piano couvrit ce faible cri et le blasphème que le forçat ne put retenir.
— Madame, murmura-t-il entre ses dents serrées, — je n'ai rien à vous répondre... Quoi que je pusse dire, vous croiriez que je mens... Je suis un homme sensé, un homme d'afl'aires... Je dois préférer cent mille francs de rente a ta vengeance qui me rendrait le bagne... C'est clair... vous triomphez!...
Il se leva et mit son doigt sur le cadran de la pendule.
— Eh bien ! chère bonne amie, essayez de la lutte. Si dans une demi-heure mademoiselle dOsscr ne consent pas "a élre ma femme, vous aurez de mes nouvelles!...
L'œil du forçat rayonnait d'un éclat sombre et rouge, sous ses sourcils convulsivement fronces.
Sa bouche se crispjit, prolongeant jusqu'au milieu de sa joue blêmie une rid j proloudc et brisée à angles heurtés.
Il y avait dans son regard une si menaçante fureur que Robertine se couvrit le visage de ses mains, éperdue et terrifiée.
Florence continuait son chant; sa jeune et suave voix emplissait le salon de notes joyeuses autour des-
quelles couraient et s'enroulaient les prestes flatteries du piano.
Lorsqu'elle se tut, nulle voix ne s'éleva pour crier hinvo.
Lorsqiie la dernière note de la ritournelle eut cessé de vibrer, même silence...
— Eh bien! cousin, dit la jeune fille, oii sont vos mniiis?.... Etes-vous donc au bout do votre italien?...
Point de réponse.
Florence se retourna.
M. Claude avait disparu.
Il n'y avait plus anpiès du foyer que Roberline, qui cachait son visage entre ses mains, et dont la poitrine se soulevait en de rares et pénibles sanglots.
Florence, cfi'rayée, s'élança vers sa sœur.
Elle eut en ce moment coujine une intuition tardive de tous les symptômes de malheur qui l'entouraient depuis la veille.
Son cœur se serra dans sa poitrine. Elle ne trouva point de voix pour interroger.
— Ma sœur!.... ma sœur! prononça-t-elle enfin avec effort, pourquoi me laissiez-voiis rire et être joyeuse?
Robertine découvrit son visage où l'on eût voulu voir des larmes, tant la torture de la pauvre femme s'y lisait en brûlants caractères.
— Maso?ur... ma bonne sœur, qu'avez-vons? répéta Florence.
La baronne regarda autour d'elle, puis ses yeux s'arrêtèrent sur la pendule.
— Il n'est plus là! murmura-t-elle en frissonnant... El il nous reste un quart d'heure...