‹ Les deux mèresChapitre 67 sur 130 · BONNE NUIT · texte numérisé non relu

BONNE NUIT

Florence attendait, épouvantée et comme brisée d'avance sous la conscience d'un grand malheur.

Elle se rappelait maintenant le trouble qui avait marqué la fin du b;il, l'air accablé de ton frère, les larmes surprises dans les yeux de Robertine ellemême.

Robertine semblait chercher des paroles.

Florence n'osait plus interroger.

Elles demeurèrent ainsi l'une en face de l'autre, durant quelques minutes, immobiles et silencieuses.

Puis la baronne, faisant sur elle-inôme un eflort violent, altira Florence et l'assit sur le fauteuil que venait de quitter Rcmbrés.

— Ma sœur, dit-elle d'une voix qui voulait en vain être ferme, — il ne faut pas vous effrayer... ce que j'ai à vous apprendre n'est point une triste nouvelle....

— Oh! tant mieux! interrompit Florence;— je croyais.... mais parlez bien vite, Robertine, car, je ne sais pourquoi, ma frayeur ne veut point se calmer. .

— Je vais parler, ma sœur... il faut que je parle en elfjt... Ecoutez-moi...

Elle s'ari'èta et sa tète s'affaissa sur sa poitrine.

— Mon Dieu! i: on Dieu! murmura-t-elle,— faites que je meure!... je soulfre trop !...

— Au nom du ciel, qu'avez-vous? demanda Florence, rendue à toutes ses craintes.

— Je n'ai rien... ma sœur... c'est qu'il faut que jo vous dise... oh! oui, pour Armand... pour Armand,

UNE PÉCHERESSE

il le faut!.. . Ce parciif, ma pauvre Florence Ce

M. (Claude....

Elle s'inlorroin|ilt encore.

Elle élait prèle à défaillir.

An moment d'imposer k celte enfant qu'elle aimait im iiorrible sacrifice, son cœur se révollait énuryiqiiiwiieiit.

Elle ne pouvait.

Nous disons imposer, car elle connaissait tout ce qu'il y avait de gcTiérosilc dévouée sous les allures gaies, vives, volontaires de mademoiselle d'Osscr.

Elle savait que, sans qu'il Ifil besoin d'oxplicalions, Florence, au seul mot de danger sérieux a|.)pliqué à son l'rére, abandonnerait ses jeunes espoirs de bonheur et se forait la feinmc d'un vieillard.

Florence, en effet, se (ût raidie jusqu'à la révolte ouverte contre une volonté de tuteur, mais, pour sauver un frère,' elle eût accepté le plus amer des calices.

Robcrtine n'avait plus do paroles.

F^lle invoquait le nom d'Armand ; mais, dans son Ûme noble et haute, ce talisman lui-même perdait sa puissance à ce moment où il fal ait empoisonner l'avenir d'une sœur aimée...

— Eh bien I chère sœur, dit Florence, voyant que la baronne ne poursuivait point; — qu'avcz-vous à m'apprendre de Jl. Claudel... Il a l'air bon, et je crois (]u'il nous aime.

— Armand 1... sauver Armand! se disait Robcrtine dont la tète se perdait; — je veux sauver Armand!...

Mademoiselle d'Osser, pâle conmie elle et au comble de l'inquiétude, prit sa main ([u'elle serra entre les siennes.

— Ma sœur, murmura-l-clle doucement, je vous en prie, ayez pitié de moi!

— Pitié de vous! Florence! dil-.'lle avec égarement; — ohl... et qui aura pitié de lui ?.... Vous ne savez pas!... Mon Dieu! avoir pitié de l'un, c'est tuer l'autre!... Ecoutez!.,, diles-iiioi, je vous supplie, que vous n'avez point d'amour pour M. de Pons....

— Vous savez bien qne je l'aime, ma sœur...

— Oui... mais vous aimez mieux votre frère que cet étranger, Florence?

— Mon frère !... balbutia la jeune fille ; — pourquoi?...

— Ecoutez-moi donc^ vous voyez bien que l'aiguiile court sur le cadran et que les minutes passent comine des secondes, ce soir!... ne pensez pas, ma sœur, que cet homme menace jamais en vain!... Ce qu'il a dit, il le fera I

— Mais vous me faites mourir! s'écria Florence; — au i:om du ciel, expliquez-vous!

Le sein de Roboriine se souleva.

Sa paupière eut un battement précipité.

Deux larmes roulèrent lentement sur sa jone.

— Que vous êtes belle, ma sœur ! prononça-t-elle comme en un rêve; — combien vous devez èlre aimée, et qu'il y avait de bonheur dans les longs jours de voire avenir!... Vos grands yeux noirs ne savent point pleurer... Oh! ma sœur, on apprend vite les larmes...

La pendule tinta ce coup argentin et limpide qui dit que l'heure est arrivée à sa moitié.

Robcriine tressaillit de ions ses membres.

Elle attira mademoiselle d'Osser sur sa poitrine et l'étreignit convulsivement en jetant vers la porte un regard d'épouvante.

La porte tourna doucement sur ses gonds, cl la

figure honnôtc de .M. Claude se montra dans le demijour du seuil.

Il demeura en dehors.

— Relies cousines, dit-il avec ce ton d'excellente raiiijliarilé qui faisait de lui le phénix des parents de province, — voulez-vous mettre fin à mon exil?

Robcrtine repoussa Florence avec une sorte de brusquerie.

— Le choc âc cette voix détestée l'avait éveillée rudemeni, et la secousse subie chassait la torpeur rêveuse où s'était engourdi [lour un instant le ressort de son courage.

Elle se retrouva elle-même; sa physionomie changea, ses beaux yeux repricent lein- calme regard, et les muscles détendus de sa bouche dessinèrent de nouveau les pures lignes de son sourire.

— Pas encore, rèpondit-cllc à Rembrès, d'une voix ferme.... Je vous prie de me donner cinq minutes.

— Accordé, chère dame, accordé! repartit l'exbanquier qui referma aussitôt la porte.

Tout cela jetait Florence dans un ctonnement qu'il faut renoncer à peindre.

— Rasseyez-vous ma sœur, lui dit Roberline; je ne suis plus fulle, et vais vous apprendre ce dont il s'agit... Je vous prie de nie prêter toute voire attention, car le loisir nous manquera pour entrer dans des explications détaillées.

Elle s'arrêta un instant, comme pour se recueillir.

Le ton tranquille et ferme de ses dernières paroles contrasiait si lortavec son récent de-ordre, que Florence, dominée, ne songea point à l'interrompre.

— Ma sœin-, reprit Roberline, il faut d'abord oublier tout ce que j'ai pu vous dire... .le suis, vous le savez, dans un éiat de souflVyuce habituel, et mon esprit se laisse égarer par la fièvre... Aucun danger no nous menace, m vous, ni moi, ni personne de ceux qui nous sont chers... ainsi, rassurez-vous et pardonnez-moi les craintes folles que je vous ai données.

— Cependant, chère sœur... voulut dire Florence.

— Ne m'interrompez pas, je vous en prie... les minutes nous sont comptées.. Voici ce dont il s'agit : — Votre parent, M. Claude, a demandé votre main à mon mari.

— Quoi !... pour tout de bon !... s'écria la jeune fille.

Robcrtine eut un triste sourire.

— Toutes ces choses dont je vous entretiens sont sérieuses, ma sœur, dit-elle. — Armand, pour des raisons personnelles, n'a pu repousser de primeaburd l'olîre d^' cette union disproportionnée. 11 doit des ménagements à ce M. Claude... souvenez-vous bien de cela, Florence, afin de le ménager vous-même, pour l'amour d'Armand, dans l'eiitrevue que vous allez avoir avec lui.

— Avec qui? demanda vivement Florence ; — avec M. Claude?

— Oui, ma sœur.

— Mais à quoi bon?

— Armand et moi, nous vous en prions tous les deux.

— Enfin, chère sœur, dites-moi...

— Vous l'avez entendu, Florence... nous n'avions que cinq minutes; il nous en reste deux... ne m'interrompez plus... M. Claude va vous faire sa demande...

— Et faut-il que je l'accepte? demanda la mutine enfant.

— 11 faut que vous soyez prudente, ma sœur... 11

UNE PÉnHERESSE.

faut vous souvenir qii'Arniand a le plus grand intérêt à ménager ce paient... mais...

Robertine hésila cl repiit presque aussitôt :

— Mais il faut vous lertir en garde contre certains pièges que M. Claude pourrait tendre à votre cœur.

— Ne craignez-vous pas que je l'aime, mn sœur?

— Je crains, chère enlanl, qi'il n'use envers vous de stratagèmes dont... il faut bien le dire... son caractère... et son passé... doivent le faire croire capable.

— Vous le connaissez donc ?

— Oui... s'il voulait vous effrayer .. vous donner à entendre qu'il exerce sur Armand un mystérieux pouvoir... et que votre refus exposerait voire frère à des dangers... que sais-je?... ne le croyez pas... refusez sa main purement et simplement... Que rien ne vous ébranle... mais que rien ne vous porte à laisser voir qu'on vous a prémunie... c'est là"" que serait le danger...

— Quel danger...

— Voici l'heure... au nom de votre frère et de vous-même, ma sœur, ménagez cet homme et ne l'irritez point... restez incrédule en feignant de croire, et ne lui opposez que l'inertie d'un obstiné refus.

— Puis-je entrer? dit M. Claude au moment précis où s'écoulait la soixantième seconde de la ciaquiènif minute du délai sccordé.

— Vous pouvez entrez, monsieur, répondit Robertine.

Rembrès passa aussitôt le seuil.

— Eh bien ! chère dame, reprit-il en s'avançant, m'esl-il permis d'espérer?

Robertine se leva et le salua.

— J'ai fait mon devoir, monsieur, rèpliqua-t-elle; je vous laisse avec mademoiselle d'Osser.

Rembrès la regarda en dessous tandis qu'elle se retirait, puis il s'assit bravement auprès de Florence, qui, le rouge au front, se tenait immobile et raide sur son fauteuil.

Robertine passa le seuil et s'appuya, épuisée, au lambris de la chambre voisine.

Elle venait d'affi onter la colère de Rembrès ; elle venait de découvrira la fois sa poi trine et celle d'Ar mand : qu'espérait-elle?

Rien.

L'élan de sa loyale nature l'avait emportée.

Elle avait mis Florence en garde contre Rembrès, malgré son parti pris décéder, et suivant le premier mouvement de son cœur.

[| restait une chance, c'était l'intérêt de Rembrès lui-même; mais en ce moment d'angoisse et de terleur, Robertine rie pouvait voir que le péril.

Elle se traîna le long du lambris, et se laissa choir .•iir un canapé.

Là, elle attendit, l'œil tendu, la tète basse et af- 'iiissée sur elle-même, comme l'esclave qui vient de lueiire le feu à la mine, ei qui, incapable de fuir, attend la mort avec l'explosion.

Rembrès, lui, mit ses deux pieds sur les chenets et se frotta les mains en guise d'exorde et de précaution oratoire.

— Chère demoiselle, dit-il après un petit accès de toux destiné à feindre un embarras qu'il n'éprouvait point, vous ne sauriez croire combien j'étais impatient de me trouver seul avec vous.

Florence n'eut garde de répliquer.

Tout ce que venait de lui dire Robertine se mêla'l

confusément dans son esprit. Elle ressentait un& vague terreur et ne voyait point clair en sa position. En outre, sa pudeur de vierge, alarmée par ce premier entretien avec un homme dont l'intention avouée étail de parler d'amour et de mariage, venait augmenior sou trouble.

Elle se tenait droite sur son fauteuil, aussi loin que possible de Rembrès.

Sa pose était inquiète.

Ses grands yeux, comme effarouchés, glissaient, pur dessous la frange de soie de ses longs cils abaissés, des regards timides, qui semblaient chercher d'instinct autour d'elle une issue par où fuir.

Elle était charmante ainsi.

Rembrès la contemplait avec un sourire paternel.

Sa bonne figure faisait bien dans le tableau, et un peinlre qui eût dessiné ce tableau d'après nalure, n'aurait pas pu mettre au-dessous autre chose qu'une légende exprimant un scnliment doux et honnête.

A mesure que Claude regardait Florence, sa quiétude semblait devenir plus parlaile, et son visage souriant prenait une couche plus épaisse de bienveillance et do cordialité.

— Ma foi, dii-il après quelques secondes de silence, — j'ai bienfait de venir à Paris, ma belle petite cousine... Ou ne trouve point de perles couime cela en province!... c'est vous que j'appelle une perle, ma belle enfant... mais parlons un peu raison... Cette cher, baronne a dû vous mettre au fait, de soi te que nous pouvons abréger les préliminaires... Consenlirez-vons sans trop de répugnance à faire mon bonheur?

Rembrès fit une pause, attendant la réponse do mademoiselle d'Osser.

Celle-ci resta muette.

— BienI bienl murmura l'ex-banquier sans perdre sa bonne humeur ; — nous savons ee qu'il faut passer d'iiésiialions et de retards à cette jolie pudeur qui est le plus grand charme d'une jeune fille... Evidemment, vous n'allez pas me dire comme cela tout de suite : — Cher monsieur, très-volontiers I... Pienous nolie temps, belle petite cousine : j'ai du loisir.

Il s'enfonça dans son fauteuil, croisa ses jambes l'une sur l'autre, et prit une posture d'attente. L'embarras de Florence augmentait à vue d'œil. M. Claude n'avait point l'air d'y prendre garde. Au bout de trois minutes, il se redressa :

— J'espère, dit-il, que je vous ai donné tout le temps (^e vous remettre, ma chère demoiselle... maintenant, permetlez-raoi de vous répéter humblement ma demande... consentez-vous sans trop de peine à faire de moi l'homme le plus heureux qui soit au monde?

Florence balbutia un non inintelligible.

— Plaît-il? reprit Claude, sérieusement étonné. • Je gagerais dix louis que j'ai mal entendu. » Ce mot se rapportait à la baronne, à son ambassade et à la promesse qu'elle avait faite d'arracher le consentement de Florence.

Celle-ci n'y vit naturellement qu'une échappée de fatuité naïve et grossière.

La petite colère qu'elle en ressentit fit diversion à l'embarras qui pesait surelle et à ses vagues frayeurs.

Sa délicatesse de femme se regimba contre ce stupide orgueil.

Les mots piquants se pressèrent eu foule sur sa èvre et il fallut le souvenir récent des recominanda-

i"VF, pr^rTrFRFÇ'îK.

ions de Koberline pour changer en Iroide politesse :i vive expression di' son dédain.

Elle s.; sentait, d'ailleurs, pour M. Claude, une 'Version d'autant plus grande qu'elle avait été sur le oint de lainier de bonne amitié.

Cet homme l'avait trompée, à son compte, Irès-inlignement.

il s'était présenté, recouvert des dehors les plus uuiablis; elle l'avait pris pour un de ces vieux cousins guib, indulgents, rieurs, qui plaisent tant aux c'uiies lilles.

Et voilà que ces attrayantes apparences cachaient iraitreu.seuient un mari I

— Monaienr, dit-e;le d'une voix un peu tremblante l'abord, mais qui s'affermissait à mesure qu'elle parlaii, — je conçois voire surprise... L'Iiouneur que vniis vouliez me faire mentait assurément un autre accueil... nuiis vous avez bien entendu.

— Ah ! fil Rembrcs, qui ne laissa point paraître Ir^ip de désapiJoinienK-nl,

— Et je Vous supplie, monsieur, acheva mademoiselle d Osser en se levant, de vouloir bien excuser mon refus.

Rembrèb se précipita sur ses deux mains et la lorga doucement à se rasseoir.

— j'excuse, belle cousine, j'excuse, dit-il en metlanl une double dose de miel dans son sourire; — mais pourquoi vouloir me quitter si lof?.. C'est donner à ma delaite une forme par trop cruelle... Causons un peu et causons toujours de mariage... Cela Il engage absolument à rien.

— Dans la posiiion cù nous nous trouvons, monsieur... voulut dire Florence, que reprenait son embarras.

— Que ceci ne vous occupe point, belle cousine, interrompit Rembrès; — de vous je peux tout supporter sans me plaindre... et puis, s'il faut le dire, eu dépit de iiioi-méme, je conserve un peu d'espoir.

— Justement à causede cela, monsieur, dit Florence,— je dois me retirer.

— Du tout, cousine!., que votre modestie ne s'effraye point... nous allons, sans changer de sujet, arrivera parler d'aff.iires et mettre l'amour de côie... D'abord, entendons-nous bien: vous serez ma femme.

— Monsieur!., s'écria la jeune fille offensée et prise en même temps de frayeur.

— C'est un point convenu avec moi-même, poursuivit froidement l'ex-banquier ; — dès la première fois que je vous ai vue, je me suis dit : Voilà une Julie petite demoiselle qui sera madame Claude... en cqnscience, cousine, je me suis dit cela... et vous :} ntez bien qu'à mon âge on ne parle point à la légère.

La pensée vint à mademoiselle d'Osser que le parent de province extravaguait, tant son assurance lui seiiiblaii étrange et déplacée. Elle voulut une seconde fois se retirer; Rembrès la retint encore, et elle fut obligée de se rasseoir,- en proie à une véritable colère...

— Allons, allons, petite cousine, reprit Rembrès, dontia bonhomie devenait quelque chosed'irrilant au suprême degré, — je vois bien que nous nous fâchons... mais qu'y faire?.. Qui veut la fin veut les moyens... Je ne peux pas vous épouser sans vous en prévenir...

— Mais ceci devient intolérable! s'écria Florence; — encore une fois, monsieur...

— Je vous arrête, belle cousine... Il ne faut pas dire luntaine... vous savez? . Je possède un talis-

man qui meitra fin, j'en suis sûr, à vos rigufurs... J'avoue quej'aurais été singulièrement flatté de n'é Ire point réduit à en faire usage... Mais qiian 1 o." aime, tout est de bonne guerre I

M. Claude rapprocha son fauteuil.

Florence recula le sien et jeta un regard inqn , vers lecordon de la sonnette qui était positivem. w hors de poriée.

— Et pourtant, continua M. Claude d'un ton ci icssant et miséricordieux, —je voudrais n'use, ue mon lalisiiian qu'à la dernière extrémité... auparaviiit, ex|iliquuns-nous... Aurais-je le malheur de vous déplaire iierïonnelleinenl à tel point que vous ayez conçu pour moi en si peu de temps une aversion insurnioniable?

— Je n'ai point à vous répondre, monsieur, dit Florence, — tant que vous tiendrez la conversalion sur ce sujet.

— Fort bien, chère demoiselle... cet aveu tacite mt; comble de joie... car vous eussiez pu répliquer : Oui, cher monsieur, franchement vous me déplaisez beaucoup... c'eût été pour moi un grand crève-cœur. Mais d'après votre aimable réponse, il est évident que je vous suis indiffèrent à tout le moins... Votre refus vient donc d'une préférence accordée à autrui... Vous aimez, bonne petite cousine...

— En vérité, monsieur, repartit Florence, rouge de dépit et de confusion, —je ne vois pas en quoi ceci peut vous intéresser... Pour n'être point à vous, mon cœur n'a pas besoin d'être engagé, je vous jure...

— Eh! eh!., fil l'ex-banquier, on ne sait pas!.. Ce qui est certain, chère demoiselle, c'est que j'ai été contraint, cette nuit, de prêter mon aide au cousin (loiir expulser un petit monsieur que vous laissiez étoiirdiment papillonner autour de vous.

— Je ne vous comprends pas, dit Florence d'une voix altérée.

— Si fait, cousine... et si je m'exp'ique, c'est pure condescendance pour une fantaisie de jolie femme... Je veux parler de M. Lucien de Pons.

— Et vous vous vantez de l'avoir expulsé du salon de mon frère? prononça la jeune fille avec un calme surprenant.

— Je ne me vante pas, chère demoiselle, — je raconte.

Les lèvres de Florence, comprimées par le dernier effort de sa volonté, qui élail d'obéir jusqu'au bout aux prescriptions de Roberlino, s'enlr'ouvrirent comme malgré elle, et laissèrent tomber, après un court silence, ces mots tout imprègues d'un indicible dédain .

— Vous meniez, monsieur.

Rembrès s'inclina bien bas.

— Vous voyez bien que vous l'aimez, cousine, dit-il en ricanant.

La colère de Florence, longtemps contenue, fit irruption à ce dernier coup.

— Vous qui parlez de chasser, s'écria-t-elie, i faut que vous sortiez sur-le-champ, monsieur, ou je vais appeler les valets de mon frère!.. Il esi odieux et làclie de profiter de son âge ei de quelque parenté éloigne pour venir insulter une jeune fille... Sortez, vous dis-je, monsieur!.. Vous avez menti en disant : j'ai expulsé M. de Hons... M. de Pons est de ceux qu'on ne chasse pas, et, s'il éiait ici, vous n'auriez pas tant d'audace!

— Mais il n'y est pas, belle petite cousioe, dit | Rembrès avec son tenace sourire; — quant aux va- j

UNE PÉCHERESSE

C'esl h moi de vous cf'der la place — Page 80, col. 2.

lets de votre frère... mais n'envenimons point les choses, et gardons-nous de préluder à notre douce union par dos querelles oiseuses!.. Pour faire ia paix tout de suite et mettre fin d'un seul coup à votre résistance, n'ai-je pas mon lalisniaii'?..

— Eh ! monsieur, interrompit Florence en le couvrant d'un regard de mépris, — je devine ce qu'est votre talisman... f|uelque menace mensongère.

Elle s'arrêla, effrayée du brusque changement qui s'opéra dans la physionomie de M. Claude.

Les sourcils de l'ex-banquier s'étaient, en efîet, subitement froncés.

Sa prunelle chatoyait sons sa paupière demi-baisséc.

On eût dit qu'il éprouvait lui-même l'effet de quelque magique talisman.

— On vous a prévenue!., prononça-t-il d'un ton bref et sec ; — mais, prenez garde !..

Je ne crains rien, répondit la jeune fille, enhardie par le desordre même de son partner.

— Rien ! repéta Rcmbrès qui l'observait d'un œil ardent ;— et si je vous disais que j'ai entre les mains le repos de M. et madame d'Osser.

— Je ne vous croirais pas, répliqua Florence.

— Si je vous disais, poursuivit Rembrès, que j'ai entre les mains la vie de votre frère?

— Sa vie !.. murmura Florence.

— Sa vie! répéta Rembrès avec emphase.

Florence se leva.

— Je n2 vous croirais pas, dit -elle encore; — et

maintenant, monsieur, c'est assez de mensonges, n'essayez plus de me retenir...

L'ex-banquier s'était levé à son tour.

— Belle cousine, dit-il en retrouvant à point nommé son sourire, et comme si de rien n'eût été,

— c'est à moi de vous céder la place...

Il s'inclina profondément et baisa la main de mademoiselle d'Osser.

— J'espère, repril-il en se retirant, — que nous nous entendrons mieux une autre fois.

Florence demeura seule et toute étourdie.

Rembrès referma la porte du salon.

Dans la pièce voisine la baronne était encore à la place où nous l'avons laissée, assise sur le canapé.

La chambre était faiblement éclairée. Rembrès ne l'apei çul point d'abord.

— La chère bonne amie ne doit pas être loin, grommela-t-il entre ses dents; — je vais m'occuper de lui payer ma dette..,

11 parcourut la chambre du regard et ses yeux, s'habituanl au demi-jour, finirent par découvrir la baronne immobile sur le canapé.

— Ah! ah ! fit-il, je savais bien!..

Il s'avança vers Robertine et prit sa main qu'il cas ressa tendrement.

— Bonne nuit, petite, dit-il, — dormez bien... vous m'avez joué ce soir un petit tour très-spirituel... Je ne vous en veux point...

— Quoi, monsieur ! s'écria la pauvre Robertine,

— vous auriez pitié de moi!..

— Sans doute, bonne amie... en ce sens que jo

UNE PÉCHERESSE

Demain j peut-être, je l'écrirai. Tien

ne vous iVrai point Inngiiir... Demain, le cher baron

saura lont...

Riiliertine diaiicela foudroyée.

M. Claude prit la porte en répétant :

— Bonne nuit, petite... dormez bien 1

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