FONDS PERDUS
Le lendemain, Claude Rembrès tint rigueur à ses hôtes forcés de l'iiôtcl d'Osser, mais il se garda bien de mettre à éxecution la menace faile à Hobertiue.
La nuit, dit-on, porte conseil; Claude n'avait nul besoin des conseils de la nuit.
En proférant la menace, il savait qu'il ne l'exécu- Icrail point.
Non pas qu'il se rabattît volontiers sur le pis aller de la rançon offerte.
Rembrès était entêté encore plus qu'habile,— mais parce qu'il ne se tenait point pour vaincu après un premier échec et qu'il prétendait tenter de nouveau la fortune.
C'était, nous l'avons dit, un coquin taillé en honnête homme.
La vie calme du mariage avait pour lui d'irrésistibles attrails.
Il voulait faire souche, courir la douce carrière du ménage, ûlre riche, honoré, paisil)k! et connu pour être tout cela.
Il avait d'ailleurs mille raisons pour jeter sou dévolu sur mademoiselle d'Osscr.
Florence était belle, d'abord, ce qui n'est jamais indifférent.
En second lieu, elle était riche, ce qui est le principal.
En troisième lieu, ce mariage était une vengeance "a long bail que Claude exerçait contre la pauvre l!o- Ijertinc et aussi contre le baron dont il était jaloux, il son insu peut-être, et qu'il détestait instinctivement.
Enfin, en entrant dans la famille U'Osser, il lui imposait son passé.
Avec elle, il n'était point obligé de se cacher ou de se contraindre.
Il s'asseyait là, sans gêne, dans une position honorable, et s'épargnait jusqu'à la fatigue de porter un masque.
Aussi n'était-il point disposé à en démordre.
Robertine passa toute cette journée dans des transes continuelles.
A chaque instant, elle croyait ouïr le pas de Rembrès, venant dévoiler à son mari la double honte que la fatalité faisait peser sur elle.
Son imagination lui peignait avec d'effrayantes couleurs le tableau de l'indignation d'Armand qui se croirait le jouet d'une odieuse intrigue, et qui la regarderait, elle, comme une aventurière, ayant spécule sur sa beautt; pour gagner un nom et une forlune.
Elle aurait beau protester de son innocence, et dire qu'elle se croyait veuve.
11 est des choses qui peuvent être vraies, mais auxquelles on n'ajoute point foi.
MoDtmar're. — Imp. Piu«i.
UNr. PÉCHERESSR.
El puis, en ad : eltant mê.iie qu'à l'époiue deson mariage, elle eût réellement la persuasion d'être veuve, elle savait du moins qu'elle était la veuve d'un orya t.
Se taire, en ces circonstances exceplionnelles, c'est meutir et c'est tromper.
Elle avait trompé son mari par son silence.
Elle l'avait trompé par ses paroles en se donnant une origine anglaise et un nom qui n'était point le sien.
Avoir trompé Armand !
Certes, dans la réalité, c'était là une accusation injuste, car Rob. rtinc avait repoussé pendant bien longtemps avec énergie la recherche de M. le b*-on dUsser.
Malgré son amour, elle s'était raidie contre d'obsédantes supplications, et, si elle avait cédé enfin, c'est que la passion avait mis un voile sur la droiture presque aubtère de son jugement et que, se sentant pure devant Dieu, elle avaii cru pouvoir rompre avec un passé funeste, naître à une vie nouvelle, et ne point accepter la solidarité d'une honte qui n'était pas la sienne.
Mais qui tint compte jamais d'une résistance vaincue?..
Robertine entendait par avance le rire sec du forçat railler la douloureuse surprise d'Armand.
Elle voyait le regard do ce dernier se fixer sur elle, tout plein d'un muet reproche.
— Quelle défense possible? Robertine sentait qu'elle courberait le front en silence sous cette suprême torture.
Mieux valait peut-être prévenir Rembrrs.
Robertine fut dix fois sur le point de s'agenouiller devant son mari et de lui tout dire.
Mais elle avait lant souffert pour lui épargner cette douleur et cetle honte! Et puis, déjà, l'aveu ne serait plus volontaire.
Rembrès élait là.
La franchise tardive de Robertine ne serait-olle pas, avec raison, attribuée à la présence menaçante de rboinme qui revenait avec des droits sur ell>i et la voldnté de la perdre?
Elle attendit, mettant sa force à supporter son martyi'e, et se disant qu'au premier mot accusateur elle s'enfuirait, loin, bien loin et pour toujours...
Uembres ne parla pas.
Il s'enferma dans sa tente comme Achille irrité.
Le second jour, on ne le vit pas davantage.
Rohertine respira; néanmoins, elle ne se laissa point aller à espérer trop, parce qu'elle savait que Rembres n'était pas homme ii passer sa colère en une boudeiie vaine.
C'était un répit, voilà tout.
Reiiilirès méditait à coup sûr quelque tour diabolique, et pour avoir été retardée, l'explosion n'en serait peut-être que plus terrible.
Ce premier jour, Armand, plongé encore dans une apathie lourde et silencieuse, ne s'informa point de ce qui s'était passé.
11 élait littéralement accablé sous le double poids de la crainte et du senliment de sa lâcheté.
Le endemain, Robertine lui dit ce qni avait eu lieu.
Armand parut être content de la conduite de Florence.
Peut-être était-il content en effet, car son cœur était bon et pouvait prendre feu momentanément à un éc'air de courage.
Peut-être aussi n*osa-t-il point manifester un chagrin qui eût mis à nu toute sa misère.
A dater de ce moment, son apathie se changea de nouveau en fièvre, parce que la menace, un instant éludée, se trouvait encore une fois suspendue audessus de sa tète.
Ses transes, ravivées, égalèrent pour le moins celles de Robertine.'
Pendant que Rembrès mettait ainsi le trouble dans la famille d'Osser, il prenait, lui, la vie fort à son aise et menait l'existence la plus paisible du monde.
La rancune qu'il gardait à ses voisins n'allait pas, tant s'en fallait, jusqu'à dédaigner leur hospitalilé.
Des tapissiers, sur son oidre, bouleversaient le cher petit temple de Robertine, suivant sa fantaisie.
Lui, les mains derrière le dos, se promenait et surveillait la besogne, donnant çà et là son avis en homme qui a étudié le confortable et fouillé jusqu'à une certaine profondeur les secrets du bien-être matériel.
Quand ses accès périodiques de sommeil le prenaient, il s'endormait sur le sopha de Rob rtine, et faisait quelque doux songe, rêvant par exemple qu'il élait pacha et que, dans son sérail, il avait trois douzaines d'Aimées, possédant, chacune, cent mille livres de rente...
11 y avait quatre jours d'écoulés depuis la demande en mariage.
Les tapissiers en avaient fini avec le petit temple qui élait transformé en un appartement peu spacieux, mais commode.
Rcinbi'cs, durant ces quatre jours, n'avait pas mis le pied à l'hùtcl d'Osseï'.
Seulement, il avait lire sur le baron un mandat de trois cents louis, pour argent de puche, lequel mandat avait ete acquitté, comme on le pense, sans difticulté aucune.
Rembrès s'ennuyait.
11 avait cherché à ses heures et sans se rompre la tête, un moyen d'eutrcr le plus toi possible eu ménage, et ne lavait point trouvé.
Il élait une heure après midi environ. Rembrès, qui venait de prendre sa bavaroise au café de la Cour des Fontaines, se promenait, pentif, par les rues, eu attendant le moment du dîner.
11 est rare que ces promenades oisives et lentes ne soient pas productives pour les gens en quête d'une idée.
Ce tumulte de la voie publique, que l'on croirait au premier abord ennemi du travail intellectuel, est au contraire positivement fécond en inspirations.
Un dramaturge ou un dip omate qui fait une lieue dans Paris sans être immolé par un omnibus n'a point perdu sa journée.
Rembrès allait avec l heureuse insousiance d'nn juste, coudoyant volontiers les passants, de temps à autre, comme s'il eût compte sur son excellente figure pour desarmer toutes colères.
Il remonta ainsi les petites rues qui enchâssent le riche Palais-Royal dans une monture de fange habitée, et tourna, sans trop y songer, derrière les dépendances de la Banque.
De la, il descendit, toujours rêvant, jusqu'au parvis de Saint-Eustache.
L'idée germait.
Claude s'arrêta devant l'église et se frotta les mains.
Tout en se frottant les mains, il reconnut le fron-
UNE PÉCHERESSE
tispico jaune qui faisait face à l'établissement littéraire de Popelin.
il se reioLirna vivcinent et aperçut l'immense ganlc-vue de l'Abat-jour.
— Ceci est un augure I dit-il; — je ne serais pas éloigné de traiter l'affaire par correspondance... Entrons chez Popelin.
Il poussa la porte chancelante de l'échoppe.
L'Abat-jour, qui était en train du tailler une plume sous son grand garde-vue, ne leva point les yeux sur lui.
Seulement, il activa sa besogne, et son canif, aminci par de longs et fréquents repassages, fit voler coDp sur coup cmq ou si.\ éclats de plume, et trancha le bec, habilement ramené sur l'ongh^ du pouce.
Cela fait, l'Abat-jour prit une feuille de papier blanc, passa la plume neuve dans sa bouche, puis dans l'encre et la mit en arrêt.
— Après'?... dil-il, employant la formule sacramentelle de l'écrivain public.
Rembrès était en belle humeur. Il prit une voix flûtée et dicta tout d'une haleine :
« Mon cher grand papa, la présente est pour vous informer de l'état de ma santé, qui est bonne, suivant que vous me l'avez demandé par votre dernière, qui m'est parvenue par l'oncle Giraud, qui est venu à Paris pour avoir son brevet de boulanger qu'il attend an garni que je lui ai indiqué, tout près du ministère, qui est l'endroit où se donnent les brevets, qui restent toujours bien longtemps dans les bureaux, qui... .)
L'Abat-jour écrivait, écrivait.
Sa main, fatiguée, a,vatt d,es tressaillements.
Il gémissait.
Une goutte de sueur tomba enfin sur son papier et interrompit la ligne commencée.
Rembrès, lui aussi, s'interrompit en éclatant de rire.
L'Abat-jour bondit sur son tabouret et se retourna furieux.
— Malhonnête! commença-t-il avec indignation. Mais il reconnut M. Claude qui se tenait les côtes,
et sa colère tomba.
— Bien le bonjour, patron, dit-il, la plaisanterie ne m"a pas amusé du tout.
— C'est que lu ne pouvais pas te voir, Popelin, mon garçon, répondit l'ex-banquier; — et comment te portes-tu ?
— Ça va doucement, patron... voilà une feuille de papier perdue!
l'opelin, ce disant, introduisit son large mouchoir à carreaux sous son garde-vue et tamponna ia sueur de son Iront.
Rembrès prit le tabouret destiné au public et s'assit.
— Popelin, qu'avez-vous fait de vos dix louis? demanda-t-il.
— Ahl patron, répondit l'Abat-jour de l'air content d'un homme qu'on met sur son sujet favori,— je les ai placés, mes dix luuis... et bien placés I
— A quel intérêt, Popchn?
— A ('(rnrls perdus, patron... j'en avais le droit, je n'ai pas d'héritiers.
— C'est juste... et où les as-tu places?
Popelin se frotta le menton sous sa vaste visière verte.
— Dans une bonne maison, patron, répondit-il; — dans une maison que vous connaissez bien... j'ai mis cela au -café de la Cour des Fontaines.
— Singulière idée, Popelin I
— Bonne idée, patron! bonne idér;'... voici l'affaire. Je vous la soumets .. IJix louis font qu.,trc cents demi-lasses et le reste... mais j'ai b.itaillé... devinez ce que j'ai obtenu!...
— .le ne sais pas, dit M. Glande.
— Cinq cents demi-tasses, patron!... vingt-cinq pour cent!... j'ai mon acte sous seing-privé... fait double de bonne foi, à Paris, approuvé l'écriture, .
— C'est superbe, Popelin !
— Ah ! palron ! s'écria l'Abatr-jour; — c'est pourtant à vous que je dois cela... J'ai le café, l'eau-dcvie et VEtoile assurés pour un an quatre mois ime .semaine et deux jours... car, ajoula-t-il avec une nuance de tristesse dans la voix, —j'ai déjà dépensé cinq demi-lasses.
— Cela fait un centième de ton bonheur, inlerronipii M. Claude.
— El cinq verres de cognac, acheva l'Abat-jour en soupirant; mais ne parlons pas de cela. Je deviens triste quand je pense ()ue dans un an quatre mois une semaine et deux jours, j'auiai dévore mon aisance... Palron, puis-je faire quelque chose pour votre service?
— Sans doute, mon garçon; donne-moi ce qu'il faut pour écrire.
Popelin choisit sa plus belle feuille de papier et sa meilleure plume, qu'il tendit à Rembrès. Il sentait, ce jour-là, l'éloquence le poindre.
— 11 y a des gens heureux tout à lait! reprit-il ; — il y a cet épicier de la rue Coquillière... sa boutique donne sur deux rues. Il vit dans le sucre et le café... il a du cognac par tonnes, et il se sert de vieux numéros de VEloUe pour envelop[ier les from;iges qu'il vend!... Qu'a fait ce gros homme au bon Uieu pour être épicier plulôt que moi !...
Popelin avait renversé sa tète en arriére pour regaider le ciel par-dessous son g.irde-vue.
Son système de lunettes vertes cachait en ce moment un œil menaçant, et ses derniers mots avaient pour lui toute la valeur d'un blasphème.
Il en était ainsi chaque l'nis que l'opelin, ambitieux déçu, lâchait la bride a bcs désirs inutiles.
Sous la visière verte de l'Abal-jour il y avait nue passion effrénée. Cet homme, simple en apparence, élevait ses aspirations inseusées jusqu'à la position d'épicier!...
M. Claude, cependant, avait jeté rapidement quelques lignes sur le pai)ier.
— Qui sait ce que l'avenir te réserve, mon garçon ! dit-il; — on fait fortune à tout ûge... Donue-mo une autre feuille blanche.
Popelin obéit.
Rembrès, peu content de sa besogne, sans doute, venait de déchirer en mille petits morceaux la lettre conimeucéc.
— A propos, reprit-il, possèdes-lu comme il faut les iustruclions que je t'ai tracées?
— Sur le bout du doigt, palron, voyez plutôt . — Garder ridèlement le dépôt conlie ; en cas de mort violente ou de réintégraliou :m bague, envoyer le gros paquet sous eu\eloppe à M. le baron d'Osser. et le petit au piélel de police; en cas de mort naturelle ou de suicide, envoyer au contraire le petit paquet à M. le baron d'Osser, el le gios a son épouse le.;itiiiie, le tout dans l'hôtel de la rue ChaucUal, où ils habitent conjoiiUemcut.
— C'est cela, dit llembrès avec distraction.
H se pencha sur sa l'euille de pu|)ier el se remit à sa correspondance.
( NK PECHERESSE.
Popelin, qui n'avaitjamais compris qu'on pût écrire autre chose que les idées d'aulrui, allongeait sa visière à l'aide de ses deux mains étendues pour l'admirer mieux.
— Eh! patron, dit-il enfin, ça fait plaisir de voir courir une bonne plume sur du papier blanc I...
Rembrès déchira la seconde leltre comme la première.
La voix de l'Abat-jour perdit son accent joyeux.
— C'est que le papier coûte de l'argent I... murmura-t-il.
— Tu sais que je paie, mon garçon, dit Rembrès ; je suis capable de te laisser en partant une centaine de demi-tasses.
— Ohl... oh! fit Popelin, qui lui tendit un cahier; — il faut venir me voir plus souvent patron... c'est olounanl comme j'aime votre compagnie... Mais quand vouà ne venez pas, je sais un peu de vos nouvelles tout de même.
— Comment cela? demanda Rembrès, qui trempa sa plume dans l'encre de l'air d'un vaudevilliste en quête d'un calenibourg.
— Par le café de la Cour des Fontaines ; ou y parle souvent de vous... L'Habit-Bleu par ci. . l'Iiabil- Bieu par .là... Ou vous appelle l'Habit-Bleu, patron.
— Ah bah! repartit Claude en riant; — ces joueurs de dominos donnent donc des noms à tout le monde ! Sais-tu comment ils t'appellent, toi, Popelin?
Popelin eut un mouvement de malaise visible, bien que sa physionomie lût a l'abri du regard et qu'on aperçût à peine le bout de son menton.
— On m'appelle M. Popelin, patron, répliqiia-t-il; et jamais personne ne s'est permis de m'appliquer un sobriquet I...
— "Tu te trompes, Popelin.
— Voudriez-vous me donner k penser, patron, reprit le pauvre Popelin avec une anxiété croissante, que, dans un lieu où le maître me salue, où les garçons me font la révérence, où la dame de comptoir m'ouvre sa tabatière...
— Mon Dieu, oui, mon ami... Dans ce lieu même tu es surnommé l'Abat-jour.
Popelin demeura un instant comme écrasé sous le poids de ce surnom grotesque.
Puis il se leva daxis un transport d'indignation et mit en pièces son garde-vue, ce qui permit à la lumière du soleil d'éclairer celte laideur étrange et mystérieuse que nous avons décrite dans l'un des chapitres de ce récit.
— L'Abat-jour! répéta-t-il d'une voix sourde, — et pourquoi l'Abat-jour I... Qu'y a-t-il de commun entre Popelin et un abat-jour?... C'est ignoble I ça n'a pas de sens!... Patron! est-ce que je ressemble à un abat-jour?
Il y avait quelque chose de pénible et de grotesque à la fois clans la révolte désespérée de ce pauvre diable contre un ridicule manifeste, patent, et dont la conscience l'envahissait malgré lui..
Rembrès n'avait pas plus de pitié pour cette douleur burlesque qu'il n'en avait eu pour les angoisses d'Armand et de Roliertine.
Le propre de sa nature était l'absence de la pitié.
— Un peu, répliqua-t-il toujours souriant; mais tu es plus laid qu'un abat-jour, mon garçon.
Les yeux de Popelin roulèrent -désordonnémcnt derrière le système de lunettes verles, seul rempart qui les séparât maintenant de la lumière.
— Eh bien I dil-il tout essoufdé, eh bien I je re-
tirerai ma pratique à cette misérable guinguette... Le café n'y vaut rien, après tout... le cognac non plus... cl je retrouverai bien VEloile ailleurs... Ja- \ mais je n'y remettrai les pieds I
— Mais, Popelin , objecta l'impitoyable Claude, tu es lié pour un an quatre mois et deux jours !
— C'est vrai! gémit l'écrivain public, qui retomba sur son tabouret, cherchant d'instinct autour de lui son garde-vue détruit.
« Eh bien ! mais il y a un actel fait double et de bonne foi! Ah! l'Abat-jour! on m'appelle l'Abatjour! »
Rembrès, que son chagrin n'amusait plus, lui fit signe de se taire et se courba de nouveau sur son papier.
Voici ce qu'il écrivit :
« Chère bonne amie,
<( J'ai réfléchi. Je vois bien que le mariage en question est impossible ; mais il me serait impossible de demeurer en France après avoir conçu de si brillants et de si doux espoirs.
« Je vais m'expatrier.
« Je suis sûr, chère bonne amie, que cette nouvelle vous causera quelque chagrin ; vous aviez recommencé à m'aimer comme autrefois... »
Claude s'arrêta et relut attentivement ce paragraphe.
— .*.vec cela, murmura-t-il, je la défie de montrer cette lettre à son mari...
— L'Abat-jour! grommela plaintivement Popelin; c'est stupide !
Rembrès continua :
' « Avant de quitter la France, je veux naturelle- ! ment escompter le pouvoir que je possède sur ! M. d'Osser. En conséquence, je vous prie de vous trouver ce soir, à onze heures, chez moi, seule.
« Vous sentez parfaitement , chère bonne, qu'ici je vous prie signifie jn le veux.
« A ce soir donc, mon amour; nous parlerons d'affaire et du reste.
a Votre autre mari,
Rembrcs remt sa lettre et la cacheta.
— Je lui dois bien celte petite surprise à cette chère bonne, se dit-il ; nous verrons si elle se tirera de là!... — Tiens, ajouta-t-il tout haut en mettant un louis sur la table.
— Merci, patron, prononça mélancoliquement Popelin.
— Ecoute, reprit Rembrès, il est possible... il est probable... que j'aurai besoin de loi sous peu ; demain, peul-ètre. Je l'écrirai... Tiens-toi prêt.
— Oui, patron.
I — Au revoir, mon garçon
Popelin mit ses deux coudes sur la table et demeura plongé dans d'amères réflexions.
— Oui... oui , murmura-t-il enfin d'une voix lamentable, dussé-je y perdre quatre cent quatrevingt-quinze demi-tasses... elle cognac... je ne remellrai jamais le pied dans un lieu où l'on m'appelle l'Abat-jour! l'Abat-jour!
Rembrès, lui, continuait sa promenade et répétait en se frottant les mains.
— Nous verrons si la chère bonne amie so tirera de là.
ÎIMK PlTUFRPCiF.