‹ Les deux mèresChapitre 69 sur 130 · PRÉLIMINAIRES O'UN PETIT SOUPER · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES O'UN PETIT SOUPER

Depuis quatre jours, nous l'avons dit, l'ex-banquiei- ne s'était point présenté à l'hôtel d'Osscr.

Il entrait et sortait par la jiorte du jardin, donnant sur la rue de Provence, et qui demeurait aiïecléu à son service particulier.

Pour mieux marquer son mécontentement, il avait fait condamner la double porte, ouverte sur la galerie vitrée qui établissait naguère une comnninieation entre le petit temple et les salons do l'hôtel.

De sorte que le pavillon de Rcmbrcs et l'habitation de la famille d'Osser étaient désormais distincts et séparés, «'ayant d'autres rapports que leur juxtaposition.

La vie de la pauvre Robertine était un véritable et perpétuel supplice.

Outre la terrible crainte qui pesait incessamment sur elle, il faut songer qu'elle se trouvait maintenant entre le désespoir apathique du baron et les défiances de mademoiselle d'Osser.

Florence, en effet, avait voulu avoir des explications.

Était-il au pouvoir de Robertine de lui en fournir? La jeune fdle, inquiète et froissée, prompte d'ailleurs en ses jugements, ferma son cœur à sa meilleure amie et s'éloigna d'elle.

Si loin que pussent se porter les regards désolés de Robertine, elle ne trouvait autour d'elle ni un soutien, ni une consolation.

Et pourtant, on ne la voyait point lléchir. Son noi)lc courage étayait, inébranlable, la faiblesse harassée de sa constitution physique.

Un œil indifférent n'eût point découvert en elle un ebangemenl notable.

Les visiteurs de l'hôtel d'Osser pouvaient admirer encore son beau sourire, et, auprès d'Armand, elle savait trouver dans son âme navrée de douces paroles d'espoir.

On a beau l'avoir vu, on doute, Innt c'est merveille, et jamais on ne sait, en définitive, ce qu'il peut y avoir de force héroïque et d'invincible vaillance au fond du cœur de la femme.

Vers quatre heures après midi, la femme de chambre de Robertine lui remit la lettre écrite par Rembrés dans l'échoppe de Popelin, lettre où l'ex-banquier, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, infligeait à madame la baronne d'Osser un rendez-vous noetune.

Robertine lut la lettre.

Elle devint pâle et joignit ses mains comme pour jeter vers le ciel un cri mental de suprême détresse. Elle brûla la lettre.

Jusqu'au dîner, elle demeura seule dans sa chambre, immobile, l'œil fixe, accablée sous l'atroce volonté du forçat.

Au dîner de famille, où elle parut comme 'a l'ordinaire, elle était la moins triste, et Armand se sentit plus d'une fois revivre au contact de sa douce gaieté.

Vers dix heures du soir, elle se retira dans sa chambre. Au-dessus de sa cheminée pondait maintenant le portrait d'Armand qu'on avait retiré de la chambre bleue, depuis que M. Claude y faisait sa demeure.

Rolicrtine le prit et le mit dans son sein. Elle s'assit ensuite devant son foyer éteint. 11 faisait froid.

Tantôt elle tremblait, agitée d'un frisson glacial, tantôt un flot de feu courait par ses veines et des gouttes de sueur perlaient à son front.

Le temps était orageux au dehors ; la lune, brill;iiit par intervalles, éclairait tout à coup les arbres lin jardin dont les branches, saupoudrées de neige d'un côté, noires de l'autre, s'agitaient lentement au souffle des rafales.

Puis, quelque nuage opaque voilait la lune. Tout rentrait dans l'ombre, sauf quelques lignes de neige, phosphorescentes et pâles, qui couraient mystérieusement dans la nuit le long du tronc des arbres.

De minute en minute, Robertine regardait la pendule.

Et la pendule lui disait qu'une minute était passée ; — sa paupière retombait.

Tout coîur se fût serré à voir le supplice de cette mortelle attente...

Onze heures sonnèrent; Robertine ferma sa porte en dedans.

Elle prit aufond de l'un des tiroirs de son secrétaire un objet qui avait l'apparence d'un écheveau de soie.

C'était l'échelle qui lui avait déjà servi à quitter l'hùti'l dans cette soirée où son mari l'avait suivie jusqu'au petit passage Saint-Roch.

Puis elle attendit encore, mais debout maintenant, et comme une personne qui guetterait un signe.

Au coup de onze heures et demie, l'ècheveau de soie se déroula.

Robertine ouvrit sa fenêtre sans bruit.

Sa fenêtre était à une dizaine de pieds du sol du jardin.

Le vent glacé vint la fouetter au visage et dénoua ses longs cheveux blonds, qui se mêlèrent sur ses épaules pudiquement voilées La lune frappait d'aplomb sa face pâle et tragique. Elle était belle comme la douleur des poètes. Elle passa les nœuds coulants de son échelle au lourdes liges de fer du balcon, puis elle rentra pour couvrir ses épaules d'un châle aux amples draperies et sa tète d'un chapeau, auquel s'attachait un voile noir épais.

L'instant d'après, elle frappait à la porte du pavillon la plus éloignée de l'hôtel.

Le valet qui vint lui ouvrir avait ses instructions sans doute.

Il s'inclina respectueusement devant la baronne, qui n'eut pas besoin d'ouvrir la bouche, lui fit traverser la petite antichambre, cl l'introduisit aussitôt dans la chambre de l'ex-banquier.

Cette chambre était toujours le réduit coquet de Robertine.

Les meubles n'étaient point changés; seulement le bureau de Rembrès s'étalait au centre même de la pièce, et une alcôve improvisée tenait toute la partie qui faisait face à l'hôtel.

Des deux côtés de la cheminée se voyaient encore les deux bergères où tant de fois Robertine et Armand s'étaient assis de compagnie.

Dans l'une de ces bergères, M. Claude était étendu. Derrière lui se dressait une large table, couverte de pâtisseries, parmi lesquelles 'se trouvait (nous supplions le lecteur de nous pardonner ce détail trèsvulgaire qui a peut-être son importance), parmi lesquelles, disons-nous, se trouvait un chou commun de la plus belle venue, orné de ses feuilles fraîches et encore humides.

NE PÉCHERESSE

Auprès du chou, il y avait un gros sao de raisins secs.

Puis c'étaient des bouteilles de divers vins, entre lesquels on distinguait le goulot d'argent de l'inévitaljle flacon de Champagne.

lîniin, pour que la signification de cette table ne pûl élre (Iduieuse, on y voyait un pain à la belle croûte dorée et deux couverts mis tout près l'un de l'autre.

A tout prendre, il n'y avait Ik d'anormal que le chou cru, plat assez rare, il faut le dire, dans les peliis soupers anacréoutiques.

Ruberiiiie, émue, n'avait rien remarqué de tout celii.

Après l'avoir introduite, le valet s'était retiré.

Claude se leva et prit la main de la baronne pour la conduire à l'un des fauteuils.

— On n'est pas plus exacte que vous, bonne amie, dit-il. — et je vous prie d'accepter mes remerciements. Veuillez me donner des nouvelles de votre chère santé.

— Je suis bien, répondit Robertine.

— Tant mieux, bonne amie, tant mieux!., nous allons passer ensemble de délicieux instants... En conscience, il l'allait bien que vous me teniez compte de ce rendez-vous du passage Saint-Roch, manqué par la faute de mon collègue... Ah ! bonne amie, je ne me sens pas d'aise !.. j'ai des souvenirs de notre lune de miel, des souvenirs attendrissants, ma parole d'honneur I mais nous allons reparler de cela plus à loisir.

Au lieu de se rasseoir dans la bergère, il alla prendre place à son bureau.

— Vous permettez, chère belle, reprit-il; —je suis à vous dans un instant...

Robertine entendit sa plume courir sur le papier durant quelques secondes.

— Et d'une! continua Rembrès en dessinant avec la hardiesse de main d'un scribe émérite les méandres euclievètrés de son ancien paraphe d'homme d'affaires; à cette heure charuiante, ma toute belle, on ne prend pas le temps d'écrire de longues lettres.

Pendant qu'il pliait sa missive, il leva la tête et regarda Robertine par-dessus le casier de son bureau.

— U y avait quatre ans, dit-il avec une satisfaction non feinte, — que je ne m'étais assis à un bon bureau dacojou, à moi appartenant, avec caitons étiquetés, casiers, tiroirs, serrure de sûrelé, caisse à secret!.. Clière bonne, vous ne pouvez pas savoir tout le plaisir qu'on éprouve à posséder de nouveau les biens qu'on avait perdus... Mais il y avait un bien, ajouta-t-il d'un air caressant, — que je regrettais plus encore que mon cher bureau... Ce bien-là, bonne poiite, je n"ai pas besoin de vous le nommer... C'est long, voyez-vous bien, un veuvage de quatre ans!..

La voix de M. Claude atteignait, ce disant, un diapason presque sentimental.

H cacheta sa lettre et mit l'adresse en deux traits do plume.

— A une antre! dit-il.

Mais avant de commencer cette autre épître, il se prit encore à considérer Robertine par-dessus le cassicr.

Robertine avait une contenance froide et presque résolue.

— Chère bonne, poursuivit M. Claude, je pane

que je vous ai fait bien peur, l'autre soir, en vo"s disant :

— A demain I

— Oh! oui, murmura Robertine, qui eut un frisson au souvenir de cette heure d'angoisse, — vous me fîtes bien peur... et bien du mal !..

— Petite folle ! s'écria Rembrès, — petite chère folle!., et que craigniez-vous donc, bon Dieu!., vous me connaissez bien peu si vous pensez que je puisse vous nuire eu quelque façon (|ue ce soit, — gratuitement... Non, non, bonne petite, je suis incapable de cela !.. Il y a plus, j'ai pris en votre faveur des dispositions eu cas de mort, de telle sorte que si je décédais par la volonté de Dieu ou par la mienne, — car ce diable de Popelin a voulu qu'il l'ùt question de suicide, — vous seriez, vous et ce grand gaiçon de baron, à l'abri de tout danger... U est vrai, bonne petite, que je jouis d'une santé passable, et, quant au suicide, je vous promets posiiivemeut de ne me porter jamais "a de semblables extrémités.

La tête de Claude disparut derrière le casier, et il continua comme en se parlant à lui-même:

— Allons donc! moi faire du mal à cette chère bonne amie, sans y avoir intérêt!... ce n'est pas du tout dans mon caractère... 11 est certain, ajouta-t-il tout haut, — que vous m'avez joué ce soir-lci uu lour assez piquant... mais vous étiez dans voire rôle, et ; ■ ne prétends point que vous deviez être très-enchantée de voir un de vos maris épouser votre bellesœur... Il faut être juste, ce sentiment est tout naturel, et, la main sur la conscience, je ne vous en veux pas le moins du monde.

Il se tut et sa plume courut de nouveau sur le papier.

Comme il arrive toujours eu pareille circonstance, la fermeté de Robertine s'usait à ne point combattre, et le courage qu'elle avait amassé se perdait dans l'inaction.

D'ailleurs, cette gaieté de Rembrès était pour elle pleine de menaces.

Elle se trouvait là, sans défense, et oppressée par le sentiment d'un danger inévitable.

Danger mystérieux encore et dont elle ne voulait point deviner l'espèce.

Son rôle, ici comme toujours, vis-à-vis de Rembrès, était de présenter sa poitrine et d'attendre le coup.

Or, qui ne sait l'effet poignant de cette inertie forcée en face du péril, qui ne sait que l'attente prolongée d'un mal sans lemrde est mille fois pire que le mal lui-même et eouibe les plus robustes courages!...

— Là ! dit Rembrès en achevant sa seconde lettre... Voici mon courrier expédié pour ce soir et nous allons pouvoir causer sans obstacle... Joseph?

Le domestique se montra piesque aussitôt.

Robertine, qui avait rejeté son voile en arrière, essaya de le ramener, mais la dentelle s'embarrassa dans les épingles du chapeau.

Roberline n'eut que le temps de s'élancer derri e les rideaux de l'alcôve.

— Bon augure, dit Rembrès; — il paraît que ce chemin-là ne s'oublie pas!...

— Joseph, mon garçon, ajouta-t-il en riant, on te traite comme un personnage, ou fuit à ton approche comme si tu étais quelqu'un... C'est que peut-être

JNE 1>I^.CHERESSE.

Jos(;|)li, lu connais bien un peu celle belle colombe eflaroiichée...

M. Claude fil une pause,— Robertine iremhlail derrière son rempart de soie

— N'ayez pas peur, chère bonue amie, ropril Hfmbrès; — je ne dirai pas votre nom à Joseph... Ah! ah! le bon garçon a ponriant bien envie de le savoir!... Joseph, conlinua-t-il en s'adressant au valet,

— va nie chL-reher l 'S deux fourneaux que tu as dû acheter et apporte deux casseroles... va'

Joseph sortit et revint presque aussitôt avec deux fourneaux mignons, surmontcfs de deux casseroles toutes neuves.

— Ah ! c'est très-bien choisi, Joseph ! dit Renibrès;

— tues un garçon de gofll... à la bonne heure I... voyons, approche ici, car la chère belle doit s'impatienter dans son coin... Voici d'abord une lettre.... le nom est sur l'adresse... tu vas la porter à l'instant même et la remettre en mains propres... si la personne est couchée, tu la feras lever... tu entends bien?

— Oui, monsieur.

— En voici une autre qui le donnera un peu plus de peine, car l'établissement de Fopelin est sans doute fermé à cette heure.... Tu frappenis, d'abord doucement et comme il faut... puis très-fort., le bon garçon a un sommeil de souche!... s'il n'entend pas malgré tout ou s'il fait la sourde oreille, tu passeras

*ta main à travers un des carreaux de papier qui ornent sa boutique, tu tâtonneras jusqu'à ce que lu aies trouvé son bi-as, son oreille, quelque chose enfin, et tu secoueras de ton mieux ce que tu auras trouvé... sa boutiqiu- n'est pas large, tu l'atleindras facilement... quand tu l'auras éveillé, tu lui feras tes excuses et tu lui diras avec respect : « Monsieur Popelin, le patron vou* envoie ses complimenls. » Puis, tu lui donneras ma lettre... as-tu entendu?

— Oui, monsieur.

— Maintenant ouvre les oreilles... je le donne congé pour cette nuit, voilà dix francs ; fais les caravanes,

— mais demain, il faut que lu sois de re our à sept heures et demie du matin, sans faute... la porte de ma chambre sera fermée en dedans... as-tu la double clef?...

Joseph tâta sa poche et fit un signe affirmalif. Reaibrès reprit :

— Tu te tiendras dans l'antichambre jusqu'à huit heures... ii huit heures arriveront les visiles... ce sera d'abord le destinataire de ma première lettre et une charmante dame... — Chère bonne, s'inierrompit ici M. Claude en se tournant vers l'alcôve, je vous supplie de ne point vous impatienter, j'ai fini... et une charmante dame, continua-t-il en revenant è Joseph;

— ce sera ensuite un bon garçon d'assez triste figure, aux dépens de qui je te défends de rire tout haut... mon ami Popclin... tu attendras qu'ils soient là Ions les trois réunis... alors, tu ouvriras ma porte et lu les introduiras.

Toute cette dernière partie des instructions de Renibrès à son valet fut faite à demi-voix. Robertine n'en saisissait que quel(|ucs mots ça et Ta.

— Est-ce bien tout ? dit encore .M. Claude en se grattant le front; — oui.... je crois que c'est tout.... Allons, mon ami, va-t-en et diverlis-toi bien.

Joseph prit la porte.

M. Claude le suivit et tourna la clef en dedans comme il l'avait annoncé.

— Ce pauvre garçon de Joseph! dit-il en se dirigeant vers l'alcôve, dont il souleva les rideaux ; —

je suis content de lui avoir donné congé pour celle nuit...

11 prit la main de Robertine pour la reconduire à son siège, auprès du foyer, et ajouta gaillaidemeut;

— Il faut bien, n'est-il pas vrai, chère belle, (|ue tout le monde s'amuse?...

Dors, mon pauvre enfant, durs, orphelin du naufrage.

LA PORÉ-.

— Rembrès savait mettre dans ses phrases les plus insignifiantes en apparence de terribles menaces.

Robertine eut le frisson en l'entendant prononcer ces mois :

Il faut bien que tout le monde s'amuse...

Elle le suivit auprès du foyer, et put remarquer pour la première fois la table servie.

Les deux réchauds frappèrent aussi ses. regarda, parce que Claude fut obligé de les pousser du |hciI pour lui faire place.

Une terreur nouvelle et poignante envahit son esprit.

— .Monsieur, dii-elle, entamant elle-même l'entretien, —vous m'avez fait vinir chez vous pour traiter une affaire importante... Veuillez établir le chiili-e de vos préleniions... vous savez qu'il n'est point en notre pouvoir de vous refuser.

— Que vous parlez bien comme la femme d'un baiiquicr, chèie bonne amie! dit Claude au lieu de répondre ; —je ne me serais pas exprime plus catégoriquement que cela : établir le chiffre de mes prétentions... c'est la phrase... Assurément, assurémenl, bonne petite, nous allons établir des chiffres, mais il y a temps pour tout... auparavant...

11 n'acheva pas, mais il lit rouler sa bergère, dont le vaste dossier masquait la table, et la désigna d'un geste mignard et complaisant a Rubcrtine.

Celle-ci détourna son regard vers le .foyer, et fil appel à sa fermelé chancelante en se disant •

— Il va partir... c'est la dernière épreuve...

— Ah' ah! ah!... fit Rembrès; —j'aime à vous voir détourner vos beaux yeux, petite belle... cela prouve en faveur de voire charmante intelligence... i..ept ndanl, je gage que vous n'allez point deviner du premier coup ma fantaisie...

— Sauf une seule chose, monsieur, balbutia la baronne, dont la paupière se baissait malgré elle,— je S'ils prête à tout.

Rembrès se renversa sur son fauteuil en riant.

— Voilà qui n'est pas adroil, bonne amie, répliqua t-il; —pourquoi faire une exception?... cela peut éveiller des idées... mais revenons à ma fantaisie... .\h ! chère Roberte!... vous savez, je vous appelais comme cela autrefois... heureux temps!... ce petit nom ne remue-t-il rien dans voire cœur?. . non?... mais je suis l'on! votre rôle n'est-il pas d'être froide et de me faire croire que vous avez tout oublié?...

11 s'interrompit.

Un nuage de mélancolie réelle ou feinte passa sur son front.

— C'est égal, reprit-il avec lenteur, — moi, je me souviens pour deux... moi. je n'ai rien oublie I... Je vois toujours ma Robertine. aimante et douce, donnant à son vieux mari, — elle n'en avait qu'un alors, — loul ce qu'elle avait de gracieuse beauté, de charme, de jeunesse. Etait-elle heureuse?... Eiie

UNE PÉCHERESSE

ipMI'li'i^Mfllr:?.

Ce qui me plaît le mieux, c'est de contempler madame la baronne J'Osser, courbée sous ma volouté. — PageSO, col. 2.

seule peut le dire... moi, oli ! moi.j'élais trop heureux !

La baronne écoulait, immobile, les yeux baissés, la pâleur au front.

Renibrès se redressa et sa physionomie attristée s'éclaira tout à coup.

— Trop heureux! répéla-t-il, — heureux comme je n'avais jamais espéré l'être... Tenez, madame, en ce inomenl où je vous parle, un monde de souvenirs délicieux assaille mon cœur... et, parmi ces souvenirs, il en est un qui brille entre tous comme un joyau sans prix... vous avez oublié cela comme tout le reste, peut-être, car voire esprit d'élite ne peut s'arrêter par choix aux détails les plus communs de la vie de ménage... mais moi, Roberte, je ne suis pas un poëte... je préfère un de nos gras tableaux flamands à ces toiles d'Italie que les sots adorent à genoux... J'aime mieux un bon vivant qui boit de la bière et fume en compagnie de sa ménagère rouge et fraîche, qu'un moine livide sous sa cagoule, ou même qu'un page efflanqué, jouant de la mandoline sous le balcon d'une châtelaine étiiiue... c'est dans le sang... si vous êtes autrement faite, c'est que vous n'êtes pas une fille de la chère Flandre.

11 mit ses coudes sur ses genoux et se fit un écran contre la chaleur du feu trop voisin, en étendant ses deux mains.

— lionne amie, poursuivit-il avec un agaçant souire, — vous ne devinez pas, je parie, de quel souvenir il est question... je vous le donne en dix?

— Tour parler vrai, monsieur, répondit Robertine

à voix basse et sans lever les yeux, — je m'occupC plus de l'objet de ma visite que des souvenirs, quels qu'ils soient, d'un passé pénible à se rappeler...

— Je conçois, je conçois, chère belle... entre nous deux, il y a votre imprudence et ses suites qui se personnifient en un grand bel homme, peureux comme uiii' poule et nommé M. le baron d'Osser... Ne parlons pas de ce cavalier niagnifi(|ue, je vous prie... cela fait à mon doux rêve une diversion infiniment pénible... Tenez! mon extase a déjà perdu cent pour cent... tâchons de profiter au moins de ce qui en reste.

Rembrès rapprocha du feu les fourneaux. Puis il reprit incontinent son air sentimental.

— Vous souvient-il, bonne amie, dit-il en caressant du regard l'un des réchauds, vous souvient-il d'une petite escapade que nous fîmes ensemble quinze jours après notre mariage, jusie au milieu de notre lune de miel "?... C'était jour de foire à Furnes. Nous partîmes eu char-à-bancs tous deux pour aller voir la fête. Cela nous amusa beaucoup ; moi, j'étais toujours de votre avis. En revenant, à trois quarts de lieue de Molay, nous fûmes supris par un orage... Ah! quel orage!

— C'est vrai! dit involontairement Robertine.

— Vive l'orage! puisqu'il vous fait souvenir! s'écria Rembrès qui s'animait francliemeut; notre charn-bancs était sans capote... Nous nous réfugiâmes dans une ferme. Vous rappelez-vous encore cela?

— Oui, monsieur.

— Bravo! bonne petite. La ferme était pauvre,

UNE PÉCHERESSE

Pitié, Monsieur, pitié!... — P.nge 02, col. 2.

mais l'orage coiuiniiail... Nous avions une faim rt voyageurs, et il n'y avait rien tic prêt dans la ferme ; ma fuil bonne amie, vous dégantâtes vos blanches mains et vous nie files... vous en souvenez-vous?

Koburline liésita.

Rembi'és se leva et prit avec une componction qui eût été d'uu comique sublime, sans la sourde terreur dont s'eniourait toute celte scène, le chou vert el le sac de raisins secs.

— Une porée ('), cher ange, dit-il sincèrement attendri.

• Une porée! Vous me fîtes une porée I... Et jamais, ajouta-t-il en mettant la main sur son cœur, je n"ai goûté de porée pareille I »

RobcrUne le regarda, étonnée.

L'émotion de Rembrès était réelle.

11 n'y avait point à s'y méprendre.

— Si vous saviez comme vous étiez belle, cher ange! reprit-il avec enthousiasme; si vous saviez quelle grâce infinie vous mettiez dans ces fonctions vulgaires!... J'étais amoureux... je devenais fou! Oui , oui ! voilà le souvenir qui, en moi, éclipse tous les auti'es! C'est l'a, c'csl dans cette misérable ferme, quescsontécoulccs les plus doux instants de ma vie!

Rembrès avait dn fuu dans lu regard.

Si bizarre que puisse paraître au lecteur le senti-

(') La PonÊE est un mets populaire et favori dans la Flandre française et tout le long du cours de la Lys. C'est un composé de choux, de beurre cl de raisins secs. Nous en prenons point sur nous d'aflirraerque ce mélange ait un goùl fort agréable.

ment qui l'animait, ce sentiment, énergique el vrai, échauffait jusqu'au transport sa quiétude habituelle. Il poursuivit d'une voix contenue et en couvant des yeux Robertine.

— Ma fantaisie est de retrouver ce bonheur; de vous voir comme je vous voyais, de vous admirer, de vous aimer, d'être fou...

— El c'est pour cela que vous m'avez fait venir, monsieur! dit la baronne, qui ne dissimula point assez son dédain.

Toute passion est ombrageuse à l'excès.

Le forçat, dont l'âme cuirassée aurait, en un autre moment, subi toutes les hontes, ressentit au cœur une piqilrevive.

Ses sourcils se froncèrent ; sa paupière eut un cholérique scintillement.

11 se redressa : toute trace d'émotion tendre avait disparu de son visage.

— Je vous ai fait venir, madame Rembrès, ajoutat-il durement, — poui' cela et pour bien d'autres choses... Ah! vous pienez eu pitié ma faiblessse... vous... —Tant mieux! cela m'encourage à vous dire que tout n'est pas bergerie dans mon capiice.

Il s'interrompit duiant une seconde ; lorsqu'il poursuivit, sa voix avait un accent incisif et cruel.

— Non, non, dit-il. — En tout ceci, ce qui me plaît le mieux, c'est de contempler madame la baronne d'Osser, — une noble créature suivant le monde, courbée sous ma volonté... mais courbée au point de mettre ses genoux dans les cendres do mon fover!,..

UNE PECHERESSE

Il s'interrompit encore, et sa voix se fît plus mordante.

— Cela me platt! reprit-il avec emphase; il me plaît d'Ôlrelà, dans un bon fauteuil, les jambes l'une sur l'autre, moi. le pauvre échappé du bagne, tandis que madame la baronne fait... il faut bien dire le mot... fait ma cuisine.

Il appuya de toute sa force sur ce mot cuisine, comme s'il eût voulu écraser Roberline sous le prosaïsme dégradant de cette bizarre vengeance.

— Il me plaît, ajouta- l-il en éclatant tout à coup, de crier bien haut : je suis un forçat et je suis le maître ; vous êtes une grande dame, et vous êtes l'esclave...

Il se renversa de nouveau sur son fauteuil, couvrant la baronne d'un regard fixe et menaçant.

— M'entendez-vous? cria-t-il.

— Oui, monsieur, répliqua Roberline doucement, et je suis à vos ordres.

Elle venait de se dire encore, la pauvre femme : — Ceci est ma dernière épreuve!...

Claude reprit incontinent son air bonhomme.

— Voici les ingrédients, chère bonne amie, dit-il; vous avez là ce qu'il vous faut... Pendani que j'y pense, je vous rends mille grâces pour votre charmante complaisance... Soyez tranquille, nous ne perdrons pas une minute pour cela... et la porée ne nous empêchera pas de parler d'atfaires... Mais permettez d'abord que je prenne mes aises.... Nous sommes chez nous.

11 fit le tour de son bureau, ouvrit la porte de son vestiaire et passa une ample robe de chambre ; après quoi il revint s'asseoir en face de Robertine.

Celle-ci avait ôlé son chapeau et s'était agenouillée auprès de l'nn des fourneaux.

Elle soufflait le feu.

Claude mit ses pieds sur les chenets, dégaina ses lunettes et la regarda d'un air charmé.

On nous re|iroehera peut-être d'abuser des comparaisons prises dans les rapports de famille; mais c'est que Rembrès avait une si honnête apparence!

A les voir ainsi tous deux, Robertine, agenouillée, Rembrès la contemplant avec un intime bonheur, on eût dit quelque Antigone préparant le repas de son vieux père...

Mais si l'ex-banquier, pour employer son expression, avait arrange ses souvenirs en tableau flamand et gardé l'image de Roberline suus la forme épaisse d'une ménagère campagnarde, il dut avoir a décompter.

Robertine était belle comme le voulait Rembrès; mais, de plus, elle était noble et superbe parmi les soins vulgaires du travail imposé.

La grâce exquise de chacun de ses mouvements s'alliait à uue lenteur hautaine. Son visage calme ne recevait qu'un reflet lointain de la tristesse de son âme, et il y avait à son front comme uue auréole de résignation sévère.

Jamais, sous le lustre étincelant des fêles, ce front ne s'était redressé plus fier; jamais ces yeux n'avaient eu des regards plus sereins, des rayons plus magiques.

On eût dit qu'une lumière de sainte éclairait d'en haut cette figure de sainte.

Et certes, nul n'aurait pu éprouver à son aspect d'autre sentiment qu'une admiration sans mélange.

D'in^tin'ït ei sans effort, l'œil eût isolé cette souveraine beauté de son misérable entourage, et, dans l'enthousiasme excité par celte vision radieuse, il

n'y aurait point eu de place pour l'humiliante pitié.

Qu'importe le cadre au tableau qui est sans prix? Souvent un fond obscur repousse mieux le limpide éclat du diamant, et cette rose est-elle moins brillante ou moins flère qui croit sur quelque fenêtre indigente, parmi les bas ustensiles d'un pauvre ménage d'ouvrier?...

M. Claude éiait un étrange philosophe.

Il eût leiiiiu des points 'a Epicure, à supposer même que ce type amique de sensualisme raisonné n'ait point été calomnié par les proverbes.

En ce moment, il semblait savourer sa joie en. gourmei qui réfléchit.

Il regardait de tous ses yeux et s'épanouissait ii voir.

Cela dura plusieurs minutes.

— Ah ç'al voyons, reprit-il en changeant de ion. — parlons un peu de nos petits intérêts... Ecoutezmoi, mais sans vous déranger... D'abord, chère belle, je dois m'accuser de vous avoir fait un gros mensonge dans ma lettre de tantôt... Je ne pense pas d,; tout à m'expatrier.

Robertine fit un mouvement, et ses yeux quittèrent le fourneau.

— Prenez garde! dit précipitamment M. Claude, vous allez faire quelque malheur !... Je vous ai priée, bonne amie, de m'écouter, mais sans vous déranger... Dans votre position délicate, il n'esi pas peimis de s'émouvoir... Celle porée a une odeur incomparable; un faux mouvement la gâterait... Mon Dieu non, chère petite, l'exil ne va pas à mon caractère... J'aime Paris, j'aime la France, je vous aime, j'aime mademoiselle d'Osser... Je crois que j'aime un peu ce grand garçon de baron lui même.

— Dois-je donc croire, demanda Roberline, que vous n'avez point renoncé à vos projets sur ma bellesœur?

— Assurément, chère bonne, vous devez croire cela. Celle petite Florence me plaît.. A défaut de vous qui êtes la perle des femmes, ie me contenterai de mademoiselle d'Osser.

— Mais, dit Roberline en se levant, Florentine ne consentira jamais.

— La porée, bonne amie, interrompit Claude, je vous supplie de n'avoir plus de distractions de c ■ genre... vous savez comme moi ce qui peut en résulter! Il suffit d'un quart de minute pour brûler ma porée I Quant an consentement de mademoiscMe d'Osser, cela viendra; je crois être sur la voie... j'ai mon idée. Dites-moi : cette chère demoiselle doit vous aimer fort tendrement, le baron et vous?

— Comme nous l'aimons, monsieur, répondit Robertine.

— Et vous l'aimez beaucoup ? C'est charmant . Rien ne peut me causer plus de joie que d'entendr ■ dire : la chère deraoisellea un boncœur; un bon cœr.r. voyez-vous, et cent mille francs de rente, c'est lotit dans un ménage... Ah! bonne, je me rappellerai ce'! j nuit comme la nuit de la ferme! Vous êtes an -i belle qu'autrefois; la por/e promet d'être délectalile; et, pour qu'il ne manque lieu à celle délicieuse partie, nous mêlons le grave au doux... j'avance me; petites afl^aires. Voyons! avec tout l'esprit que vous avez, vous devinez, j'en suis sûr, que j'ai mon plan tout fait, et vous mourez d'envie de le connaître. Chère belle, vous avez raison... ce plan est un bijou... Je l'ai médité à loisir, caressé, choyé; c'est un petit chef-d'œuvre!

UNE PÉCHERKSSE.

Rembrès se recueillit durant un instant.

Au moment oîi il allait reprendre la parole, les muscles de sa face éprouvèrent un liraillenionl soudain et à peine percepiible; son sourire s'évanouit pour reparaître aussitôt, il est vrai, mais moins naturel et quelque peu contraint.

Puis sa bouche s'eiUr'ouvrit en un bâillement aisément comprimé.

— Cela tombe mal ! murmura-t-il, avant une heure je serai endormi, je sens cela! C'estdiaboliquc, chère belle; car je n'aurais pas voulu perdre une minute de cette précieuse nuit. Mais, dans une heure j'ai tout le temps de vous soumettre mon plan... et d'ailleurs nous avons devant nous la nuit entière, cl jamais je ne dors plus de deux heures. Vous m'excuserez de vous fausser ainsi momentanément compagnie, voilà tout.

Il fut interrompu par un second bâillement, plus fort que lo premier.

— Diable I diable ! dit-il, le sommeil vient plus vite que je ne pensais... N'importe, je vais vous mettre au fait, chère amie, afin que vous puissiez méditer mon plan pendant mon sommeil, et en bien apprécier loute la valeur... mais, avant tout cela, je ne puis m'empècber de me féliciter des bonnes précautions que j'ai prises... Vous savez ce dont je veux i)arler, chère belle?... Le testament déposé en mains sûres avec l'autographe de ce pauvre baron... Voyez un peu, eo sont ces précautions qui font le charme de notre situation présente!... Si, en effet, je ne vous ^avais pns bien certaine, bien positivement convaincue que toute tentative légale, — ou extra-légale, — de votre part sur ma personne...

— Ah ! monsieur!... interrompit Robertiue.

— Permettez, chère bonne amie... Diable!... Il ne s'agit pas ici de bagatelles... D'un seul mot vous pourriez m'envoyer au bagne!. ..mais, au demeuiant, je mentirais si j'affectais de craindre... Giâee à ces phères précautions, il n'y a plus l'ombre d'un danger... Je m'endors auprès de vous comme un père aupièsde sa fille... Si l'on m'attaquait, vous devriez me défendre.... et vous allez veiller sur mon sommeil.

Sa tôle oscilla, pois se renversa, lourde, sur le dossier de son fauteuil.

— C'est la pure vérité, murmura-t-il en fermant les yeux à demi.

— Je vous suis nécessaire.

11 riait.

Koberfne, toujours à getoux, n'avait ni paroles ni pi;nsées.

Un désespoir lourd et morne engourdissait son cœur.

— Oui, oui, reprit Claude avec la béatitude innocente de l'homme qui s'endort ; — vous allez me garder comme rn trésor, bonne petite. .. et quel joli rêve je vais faire I... maisce plan, ce diable de plan... il fautpourtautbicn... Voyons, j'ai écritdeux lettres... c'est juste... A qui?...

Il se redressa brusquement et parvint k repousser encore le sommeil pour quelques instants.

— A qui? poursuivit-il d'une voix embarrassée, — paidieu c'est clair!... La première, au baron... Pans cette lettre, je lui donnais rendez-vous ici pour demain à huit heures précises, avec mademoiselle tl i )sscr, h qui, avant mon départ... ah! ah! ah! cm- je lui dis aussi que je pars, à ce. cher baron !... 11 va arriver bien content... ah I ah ! ah !

Claude prolongea durant plusieurs secondes un rire épais et somiiolciit, puis il reprit :

— Avant mou départ, il est tout naturel que ;e veuille faire mes adieux respectueux et désolés "a mademoiselle d'Os=er... oui, oui, c'est bien naturel... Dans celle même lettre, je prie le cher barcju d vous amener aussi, bonne petite... Vous sentez (|u'il faut que vous soyez là... L'autre missive est adressée à mon ami Popolin... vous savez, Popelin : celui qui a le dépôt... Je lui dis d'apporter les pièces dans sa poche... le testament et l'autographe... Vous devez commencer à comprendre ?

— Non, monsieur, répondit Robertine d'une voix altérée.

Rembrès bâilla de façon à disjoindre ses mâchoires.

— Le baron, c'est évident, ne peut faire autrement que de m'obéir... il .-e rend dans votre chambre... vous n'y êtes jias ..

— Comment!... s'érria Robertine épouvantée.

— C'est clair, dit froidement M. Claude.

— Vous me forceiuz u ne pas rentrer chez moi, monsieur I...

— Naturellement... Ecoutez, chère be'le, si vous m'interrompez comme cela, je n'aurai pas le temps... Je m'endors.

— Mais, monsieur! dit Robertine suppliante, — vous n'y songez pas, sans doute... vous n'êtes pas assez impitoyable 1... .Monsieur, vous ne me mettrez pas, déshonorée, eu face de mon mari!...

— Bah!... fitRembrès, qui laissa glisser entre ses paupières alourdies un regard cynique; de quel mari parlez-vous, ma peliie? Nous sommes deux maris... Partage égal, c'est aujourd'hui mon jour !...

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