‹ Les deux mèresChapitre 72 sur 130 · PAR M»' E GOMEZ · texte numérisé non relu

PAR M»' E GOMEZ

Il n'est point de plus cruel désir que celui de la vengeance, quand il s'est m:e fois emparé du cœur; et ia seule idée des malheurs où l'on s'expose àtomber, en levoulant satisfaire, devrait obliger les hommes à se garantir avec soin de prendre de la haine les uns pour les autres, puisqu'elle est la source de toutes leurs peines, en détruisant les plus solides fondements delà société, et qu'elle devient souvent l'origine du malheur de leurs enfants.

Le marquis de Salviau et le comte de Sonde, élaient deux riches seigneurs du Roussillon : leurs terres, qui n'étaient qu'à une très - petite distance de Perpignan, passaient pour les plus considérables d(i pays; et la magnificence avec laquelle ils vivaient, aurait ofTert à leurs amis une source inépuisable de plaisirs , sans la cruelle inimitié qu' régnait entre eux. Ces deux seigneurs, poussés par une antipatie réciproque , mettaient toute leur attention à se détruire. Les limites de leurs terres, celles de leur chasse, et les prérogatives des droits seigneuriaux, qu'ils prétendaient avoir, au préjudice l'un de l'autre, furent d'abord les motifs qui servirent de prétexte à leur haine; mais les choses parvinrent à un tel excès, du côté du comte de Sonde, homme violent, entêté et d'un caractère difficile, que le marquis deSalvian se vit obligé de travailler à sa perte, pour empêcher la sienne; et comme il avait de puissants amis à la cour, il réduisit bientôt son ennemi à la dernière extrémité. En effet, le comte se vit, en moins d'un an, privé de tous ses biens , poursuivi dans son honneur, et forcé d'abandonner sa patrie. Ce coup infortuné avait été précédé de la mort d'une épouse qui lui était chère, qui la naissance d'une fille unique avait coiilé la vie. Cette innocente créature, qui n'avait pas encore un an, ne fut pas capable d'arrêter le comte. La

douleur de la perle de sa femme et le désespoir de son élat, étouffèrent dans son cœur les mouvements de sa nature, et lui firent quitter sa fille sans s'embarrasser de ce qu'elle deviendrait. Cependant, au moment de son départ, pressé par la tendresse paternelle, il l'embrassa en baignant son visage de ses larmes, et lui mit au bras une petite boite d'or, dont lui seul avait le secret, en recommandant, à celle qui la nourrissait, de ne la lui jamais iJter : et partageant avec elle une partie du débris de sa fortune, il partit et sortit du royaume, sans que personne pût savoir dans quels lieux il avait porté ses pas.

Sa fuite ayant encore indisposé les esprits contre lui, ses ennemis, et surtout le mar.quis de Salvian, n'épargnèrent rien pour qu'il n'eût aucune ressource. Ses terres furent vendues, ses biens confisqués: et ce qu'il aurait pu sauver par sa présence fut mis au pillage par la justice. La nourrice de la jeune Hélène, c'est ainsi que se nommait la fille du comte, ne voyant plus d'asile pour elle, et craignant que la fureur du marquis de Salvian ne fût jusqu'au point de lui arracher cet enfant, fit courir le bruit de sa mort, et se retira auprès d'un frère qu'elle avait dans un bourg appelle EIne, aux environs de Perpignan. Le mari de cette femme venait de mourir; ainsi libre de sa personne, et croyant pouvoir élever Hélène en ce lieu, sans aucun danger, elle en cacha à son frère le nom et la naissance.

Thibaut, ainsi se nommait le paysan, était un honnête homme. Sa naissance rustique et sa vie grossière n'avaient produit leurs effets qu'au dehors. Un mauvais langage et des façons de village cachaient au dedans une âme digne d'un autre sort- Généreux, tendre, compatissant, rempli de bon sens et de franchise, il reçut sa sœur et la petite Hélène

l'NI-: PKCHI'HKSSK.

toi

avec des entrailles de père; charmé de leur être utile, il ne s'occupa que du soin de les soulager, sans s'embarrasser des motifs de leur misère. 11 était veuf et sans enfants; plusieurs métairies qu'il avait tenu à ferme, et que son travail assidu avait fait valoir, l'avait mis en situation d'acheter un petit bien dans le bourg d'Elne, où, par son travail assidu, il vivait assez commodément.

(;e fut donc la retraite que choisit Marine, so'ur de Thibaut et nourrice d'IIélèue. Ce bon homme, charmé de cette c<>mpagnie qui venait partager sa solitude, fit un accueil plein d'amitié à sa sœur, et sans la questionner, se contenta d'appendre d'elle (piécette petite fille lui ayant été coiiliée, sans en connaître le père ni la mère, elle l'avait nourrie avec soin, ayant reçu des inconnus qui la lui avaient dormée une grosse somme d'argent; et que depuis ce moment, n'ayant entendu parler de presonne p lur la réclamer, et s'y étant attachée d'un amour de mère, elle était venue chez lui pour y être pliis Jranquille et plus à son aise, ses moyens étant trèsminces par la mort de son mari. Thibaut la consola, la remercia de sa confiance, et l'assura que rien ne lui manquerait. En effet, il prit une si forte amitié pour la petite Hélène, qu'il ne l'appelait que sa fille, et voulut qu'elle s'accoutumât à le nommer son père. Six ans s'écoulèrent de la sorte, et dans cet espace de temps, Hélène devint si belle, et par ses grâces enfantines, donnait tant de marques d'une illustre origine, que Thibaut, par un principe de religion, se crut obligé de lui donner une éducation à peu près convenable à ce qu'elle pouvait èlre.

— Nous ne courons point de risque, dit-il à sa sœur, d'élever Hélène en tille de condition. Si le ciel Ta fait naître telle, nous n'aurons pas à nous reprocher d'en avoir fait une paysanne; si son origine n'est pas noble, nous aurons le plaisir de la rendre digne de quelque bon parti; et de quelque manière que ce soit, je m'imagine qu'il vaut mieux élever une villageoise en personne de qualité, que d'élever une fille de qualité en villageoise.

Ce discours, inspiré par des sentiments d'honneur, dicté par le bon sens, fit un extrême plaisir à Marine, qui n'avait osé lui témoigner l'envie qu'elle sentait de donner une certaine éducation à cette enfant : cependant , comme Thibaut avait l'tè longtemps fermier du marquis deSalvian, elle ne voulut jamais lui rien dire qui put lui faire soupçonner la naissance d'Hélène ; mais craignant les yeux de gens plus éclairés, elle lui répondit qu'elle approuvait son dessein, qu'il fallait seulement réfléchir que le mystère qu'on avait observé, en la lui dounant à nourrir, était une preuve infaillible qu'on avait quelque chose à redouter, et que, par conséquent, il ne fallait pas l'exposer aux regards de certaines gens.

Le bon Thibaut comprit d'abord de quoi il était question, et trouva des expédients à tout, ne ilnuiiant à Hélène que des maîtres de village. Ainsi il fut conclu que 1(> magisler, qui par bonheur était le plus savant, lui apprendrait le latin, que le chantre de la paroisse lui apprendrait la musique, et que le ménétrier lui montrerait à dan^rr. (> pnijel fui exécuté à la lettre, et tous les momenls dllcléne employés à la perfection de son beau naturel, pour parler comme Thibaut et Marine ; mais ils virent bientôt avec étonnemcnl que la nature, en cette occasion, l'einporlait sur l'art , et que l'écoliere perfectionnait les maîtres, Ikléne étant devenue en très-peu de temps fort au-dessus de ceux qui ren"-

soignaient, et leur montrant même des choses qu'ils ignoraient. Sa beauté, dont l'éclat se joignait à toutes ses autres qualités, la douceur et l'obéi.ssance dont elle accampagnail ses devoirs envers Marine et Thibaut, les attachèrent si fortement à elle, qu'ils en faisaient leur divinité, et semblaient ne respirer que pour elle.

Mais plus elle devenait parfaite, et plus ils la dérobaient aux yeux du grand monde, espérant toujours que quelque heureuse aventure changerait sa destinée. Elle était parvenue à sa quinzième année, lorsque Marine se vil attaquée d'une maladie mortelle. Thibaut n'épargna rien pour sa guérison, et la jeune Hélène, qui la croyait sa tente, lui fit voir par ses tendres soins combien sa vie lui était chère; mais les allentions de l'un et de l'autre ne purent la réchapper, et cette fiidèle domestique de la comtesse de Sonde, se sentant prêle d'expirer, fit approcher Hélène et Thibaut de son lit, et rappelant toutes ses forces pour les embrasser :

— Mon frère, lui dit-elle, la mort va bientôt nous séparer, et m'ôter l'espoir de reconnaître les obligations que je vous ai ; mais je vous laisse dans la personne d'Hélène un trésor qui vous récompensera de vos généreuses bontés; ne soufirez pas qu'elle soit jamais le partage d'un homme de peu de chose; elle est d'un sang illustre, mon devoir et ma fidélité m'ont forcé à vous faire un secret de sa naissance, son père est peut-être encore vivant, et la réclamera quelque jour; quoiqu'il en soit, Hélène porte au bras un présent de sa main, qui lui facilitera sa reconnaissance, parce que lui seul a le secret de cette boite; et coffime vous m'avez donné trop de preuves de votre amitié pour elle pour craindre davantage que vous l'exposiez aux yeux de ses persécuteurs, je vous déclare qu'elle est fille du comte...

Elle ne put achever; une faiblesse universelle la fit tomber comme morte dans les bras de la triste Hélène, qui pensa mourir elle-même en voyant périr avec ellle un éclaircissement si nécessaire à son repos.

Thibaut, de son côté, était dans un véritable désespoir d'apprendre si tard une chose dont il croyait avoir mérité la confiance. Cependant il fit mettre en j pratique tout l'art de la médecine pour faire revenir sa sœur; ils y parvinrent, mais ce ne fut que pour quelques moments, et sans qu'il fût possible de lui foire articuler une seule parole : et les horreurs de la mort l'ayant entièrement saisie, elle mourut une heure après cette faiblesse, laissant la belle Hélène et le généreux Thibaut accablés de douleur. Celle de celte aimable fille avait plusieurs motifs. Comme elle avait toujours cru Marine sa tante et Thibaut son père, il lui paraissait èlre de son devoir de regretter une parente qui l'avait si tendrement aimée, mais lorsqu'elle sut que cette femme ne lui était rien, et qu'elle ne devait ses ' soins et ceux de son frère qu'à la bonté de leur cœur, la reconnaissance prit dans le sien la place du sang et de la nature, lui paraissant qu'elle devait beaucoup plus à des gens qui l'avait nourrie, élevée et chérie comme leur propre fille, sans qu'elle le fût, qu'à ceux de qui elle tenait le jour, qui par une indispensable nécessité devait faire la même chose , et qui cependant semblaient l'avoir abandonnée. Ce généreux mouvement fut le premier qui la rendit sensible à la mort de Marine; et lorsque a rèllexion y joignit l'obscurité que celle perte ré-

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pandait sur sa destinée, elle eut besoin de toute la raison dont le ciel l'avait partagée, pour ne pas succomber sous ce coup imprévu. Thibaut ne pensait pas avec tant de délicatesse, mais il agissait avec le même bon sens; et quoiqu'il n'enirevil pas comme elle tout le malheur d'un tel mystère, il ne laissait pas de juger qu'elle en devait être fort touchée. Persuadé de cette vérité, par les pleurs qu'il lui voyait répandre, il la consola le mieux qu'il lui fut possible.

— Je ne sais, lui dit-il, s'il ne vous eût point été plus avantageux de croire que vous étiez ma fille que de savoir que vous êtes de qualité sans connaître vos parents ; mais je sais que je me regarderai toujours comme votre père, et pour vous le mieux prouver, Te vous déclare, qui que vous puissiez être, que vous serez mon héritière. Mon bien n'est pas assez considérable pour vous faire un sort tel que vous le méritez ; mais si vous voulez rester avec moi je n'épargenrai rien pour vous faire oublier votre infortune. Bien plus, si ce que Marine nous a dit vous a fait envisager avec mépris la situation où vous êtes, je suis prêt à vendre tout ce que j'ai et d'en faire une somme capable de vous entretenir dans un couvent, et de gagner ma vie comme je pourrai , pour assurer le repos de la vôtre.

De pareils sentiments dévoilés sans détour, sans art, et dont la sincérité faisait tout l'ornement , ne pouvaient manquer d'attendrir une âme vertueuse.

— Non, mon père, lui répondit Hélène, je neveux point vous quitter ; je ne vous déguiserai pas que je ressens une vive douleur du mystère de ma naissance, et que les mouvements de mon cœur m'ont toujours annoncé qu'elle était au-dessus de la vôtre ; mais ils ne me portent point à rougir de passer pour votre tille, et je croirais mériter mon triste sort, si l'acceptais l'offre que vous me faites de me sacrifier le fruit de vos peines et de vos longs travaux. Je suis néeavec des sentiments relevés; jevouscroyais mon père et je n'en rougissais pas; la reconnaissance, en cette occasion, doit égaler la nature; je ne vous suis rien, et cependant vous avez fait pour moi tout ce qu'un père est obligé de faire pour sa fille; vous avez acquis ce titre par des soins et dos attentions que je dois payer de toute ma tendresse; en me mettant dans un cloître, je vous appauvrirais et je n'y serais pas si bien qu'avec vous. La Providence fera de moi ce qu'elle voudra , et je nie soumets à ses décrets; mais je ne vous abandonnerai point.

Le généreux paysan, ne se sentant pas assez d'éloquence pour répondre à ce discours, n'y répliqua que par les larmes que la joie lui fit répandre; il remercia la charmante Hélène , comme si elle lui eût fait une grande fortune, et l'assura qu'il la traiterait toujours , non-seulement comme sa fille , mais comme un ange envoyé du ciel pour la consolation de sa vieillesse. Cet entretien , ayant remué les entrailles de l'un et de l'autre , ne finit que par des pleurs et de nouveaux témoignages de reconnaissance et de zèle. Gomme la mort de .Marine ôtait à la jeune Hélène une femme utile, Thibaut, qui ne prétendait pas qu'elle eût aucune peine chez lui, augmenta son ménage de deux paysannes pour la servir, et n'épargna rien pour lui rendre sa solitude moins ennuyeuse. Celte charmante fille avait trop d'esprit et de vertu pour s'y déplaire : soumi.se aux volontés du ciel, bien loin de se plain-

dre de sa destinée, elle employait une partie de son temps à lui rendre grâce de l'avoir fiii tomber en des mains si charitables et le priait sans cesse de répandre sur Thibaut ses divines faveurs, afin qu'elles fussent la récompense de ses soins et dé ses attentions. Tant de piété ne pouvait manquer d'avoir un prix digne d'elle. Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis la mort de Marine, et l'aimable Hélène touchait à sa dix-septième année, lorsque se promenant un jour dans un bois épais, assez loin de la maison de Thibaut, un livre à la main, tandis qu'il faisait emporter des souches qui lui^étaient nécessaires, un loup terrible et pressé par la faim prit sa course vers elle avec tant de fureur que la fuite et les cris de Thibaut ne l'auraient pas garantie d'en êtredévorée, sans le secours d'un jeunechasseurqui, le fusil sur l'épaule, portait ses pas de ce côté. Les cris redoublés d'Hélène et du vieillard ayant guidé ses regards , il vit l'animal et le danger de ceux I dont il entendit la voix; mais voir le loup, le tirer

et le tuer furent pour lui la même chose. , Ce coup presque miraculeux fit avancer Thibaut, ' qui, reconnaissant celui qui venait de sauver Hélène, commençait à lui faire de grands complimentsaccompagnés de profonds respects, lorsque le jeune chasseur, de qui les yeux ne s'étaient pas seulement attachés sur le loup, mais aussi sur l'objet dont il avait eu dessein de faire sa proie, s'approcha de cette belle fille, que la crainte du péril, l'ctonnement du secours et la vue de son libérateur rendaient preqne immobile.

— Ce jour, lui dit -il en la saluant, sera désormais le plus beau de ma vie, puisqu'il est marqué par le salut de la vôtre et du .bonheur qui m'a conduit à son secours. Mais, ajouta-t-il en la regardant tendrement, je crains bien que la mort de cet animal ne soit cause de la perte de mon cœur.

— Nous aurions un juste sujet de nous affliger, mon père et moi, lui répondit-elle en rougissant, si le service que vous venez de nous rendre vous était contraire.

— Quoi ! reprit le chasseur étonné en se tournant vers le vieillard, cette belle personne est votre fille, mon cher Thibaut?

— Oui, seigneur, répondit-il; c'est la consolation de mes vieux ans et le seul bien qui m'est véritablement précieux. Nous vivons l'un et l'autre dans une grande solitude, et le peu d'usage qu'elle a du monde vous doit faire excuser les fautes qu'elle peut commettre.

— C'est moi seul, répliqua-t-il, qui dois craindre d'en faire; mais Tliibaut, je ne vous pardonnerai point de m'avoir caché ce trésor, que vous ne m'accordiez d'aller quelquefois dans votre retraite.

Le paysan ne repartit que par de profondes révérences et paraissait ne pas s'éloigner de ce qu'on lui demandait, quand Hélène, prenant la parole avec modestie :

— Nous n'avons rien, seigneur, qui soit digne de vous attirer; une fille sans mère et d'un état aussi médiocre que le nôtre ne doit point se communiquer à ceux qui sont si fort au-dessus d'elle; soyez content de notre reconnaissance et, par une vaine curiosité, ne diminuez point le prix de l'action que vous venez de faire.

— Je mourrais plutôt que de vous déplaire, répondit-il; mais quand vous me connaîtrez, je me fiatte que ma vue ne vous sera point importune. Jai quelque pouvoir en ces lieux, et maitre de ma

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personne et de mes biens, je suis libre d'en faire â ceuxdonl la vertu mérite un sort heureux.

Ce fut en parlant de la sorte qu'il les accompagna jusqu'à leur habilalion, et qu'après plusieurs discours sur le même ton, auxquels Hélène répondit toujours avec autant d'esprit que de sagesse, il se retira aussi rempli d'amour que d'admiration. Il était fait de manière à toucher une âme moins sensible que celle d'Hélène, et l'obligation qu'elle lui venait d'avoir, jointe aux charmes de sa personne, mil bientôt son jeune cœur dans une situation peu différente de la sienne, et ne pouvant résisler au désir de le connaître, elle ne fut pas plus lot seule avec Thibaut qu'elle lui demanda son nom.

— C'est, lui répondit-il, le marquis de Salviaii. Il n'y a que deux ans que son père est mort; unique héritier de ses biens, qui sont considérables, ii est un des plus riches seigneurs du pays; il poiivaii avoir environ douze ans quand Marine vous amena ici, et je compte qu'il doit en avoir à présent près de vingt-neuf. J'ai longtemps servi le marquis son père, et comme, depuis sa mort, il a fait plusieurs acquisitions dans ce canton, je suis obligé d'avoir des égards pour lui. Il n'est point marié, et je crois m'être aperçu que vous ne lui êtes pas inc'ifférenle. Ah! ma fille, ajouta le vieillard, que je mourrais coulent si ma retraite vous avait procuré une pareille fortune !

Cette exclamation fit soupirer Hélène par les humiliantes réllexions qu'elle lui fit faire.

— Les hommes de cette condition, lui dil-elle, n'aspirent qu'à celles qui peuvent augmenicr leur rang ou leur fortune, et lorsqu'ils jettent les yeux au-dessous d'eux, ce n'est qu'avec des desseins si contraires à la vertu, qu'on doit plutôt rougir de les connaître que s'en glorifier. Le marquis de Salvian est aimable, je lui dois la vie et je sens uièuje un secret penchant se joindre à ma reconnaissance; mais, malgré ces mouvements involontaires, il m'offrirait en vain et ses biens et son cœur, si sa foi ne les accompagnait pas, et, quel que soit son rang, s'il se méconnaissait au point de croire me rendre sensible par des voies illicites, il ne serait plus pour moi qu'un objet de mépris ; tâchons donc d'éviter un espoir séduisant. Salvian vous croit mon père, et notre élat rustique le flatte peut-être d'une indigne condescendance : arrêtez le cours de ses idées, et que le désir d'un bonheur chimérique ne vous aveugle pas assez pour devenir l'instrument de ma perte en croyant l'être de ma fortune.

Thibaut, qui n'avait que des sentiments d'honnête homme, l'assura qu'il ne ferait jamais rien contre sa gloire, ajoutant qu'il était obligé d'agir avec circonspection avec Salvian, ayant été de sa maison; qu'il fallait le recevoir s'il venait chez lui; mais que si ses visites devenaient trop fréquentes, il lui parlerait de façon à les terminer à son avantage de manière ou d'autre. Tandis qu'Hclèno et Thibaut ne songeaient qu'à se précautionner contre le marquis de Salvian, il ne rêvait, de son côté, (ju'aux moyens de les altirer dans son château. Ce jeune seigneur rasseuililait dans sa personne toutes les qualités qui rondcnt un cavalier parfait ; il était adon'de U>u[o la province, el les plus grands jiarlis s'élaieiil préscnlés pour l'engager sous les lois de l'hymen ; mais trop diflicile dans le choix d'une f épouse et préférant la sagesse à tous les autres avantages, son cieur n'avait pu se déterminer. La vue d'IIélèuc ven;iil de faire en mi iusiani ce qug

n'avaient pu faire nombre de jeunes beautés en plusieurs années; ses grâces, ea modestie et les charmes de son esprit l'avaient blessé d'un trait, dont il n'avait pu se garantir; mais quoique son amour fût aussi violent que prompt, il ne s'y readil qu'après l'avoir combattu de toutes les raisons capables d'en arrêter les progrès. Né vertueux, il n'envisageait qu'avec peine la nécessité de ne former qu'une intrigue avec une fille qui paraissait mériler un plus solide attachement; d'un autre côté, sa naissance ne lui permeltant pas de s'engager plus fortement, il se sentait une répugnance ex- Irême à détruire une innocence que le litre de villageoise ne pouvait le dispenser de respecter. D'ailleurs, cette fille de Thibaut avait fait voir dans ses discours une fierté qui Talarmail; il n'osait se llaller de s'en faire aimer, et, revenant toujours à -on principe naturel, il lui semblait odieux de voulnir atlaquer l'honneur de celle dont il venait de sauver la vie.

Un l'omme capable de faire ces sortes de réflexions en communi.ant d'aimer cesse difficilement d'êlre sage dans le cours de sa passion; le marquis de Salvian en fit l'épreuve, et quoique tous ses raisonnements ne l'empêchassent pas de s'abandonner à son amour, ne pouvant le vaincre, il résolut de le rég er, selon le caractère de celle qu'il aimail, et de le connaître si parfaitement qu'il ne pût s'y méprendre. Ce fut dans ces sentiments qu'il passa le reste du jour et une partie de la nuit, sans que le sommeil le détournât de penser à la belle villageoise, dont les touchants attraits revenaient sans cesse occuper son esprit, et s'élant levé encore plus amoureux que la veille, il monta à cheval et, sans aucune suite, se rendit chez Thibaut. Hélène était avec lui, et, quoiqu'elle s'attendit à cette visite, elle ne laissa pas d'en être troublée, elle rougit; le marquis s'en aperçut, et, pour dissiper son embarras, il prétexta son arrivée de l'inquiétude oùravenliire du loup l'atail mis sur sa santé, craignant que la frayeur ne l'eût altérée.

Hélène lui répondit obligeamment que la promptitude du secours ne lui avait pas donné le temps de se troubler, et que son cœur, en ce moment, n'avait été agité que d'admiration et de reconnaissance. Les grâces dont elle accompagna ses paroles mirent Salvian hors de lui-même, et, ne pouvant s'empêcher de donner l'essor à quelques étincelles de feu dont il brûlait, il lui dit mille choses galantes et flatteuses, auxquelles elle répondit toujours avec esprit, sans jamais sortir de sa modestie ordinaire, et, comme elle répandait dans ses discuurs une délicatesse qui ne répondait point à !a rusticité de son état, elle mit Salvian dans un étonnement inconcevable. Cependant il n'en témoigna rien, et, conlinuant dans le projet qu'il avait formé, il dit à Thibaut qu'il voulait voir sa maison.

Le vieillard obéit cl le conduisit, avec Hélène, dans tous les endroits de ce séjour champêtre. Un jardin plus lucratif qu'agréable, mais soigneusement cultivé, en faisait l'ornement. Sa maison était située assez gracieusement, ayant une vue magniliqiie. mais, du reste, d'une si grande simplicii." qu'Hélène rougit plus d'une fois de la curiosité du marquis, qui portait ses pas dans tontes les chambres avec autant de soin que s'il eût dû y trouver quelques raretés. Celle de celte belle fille étnnl la plus remarquable pour lui. il s'y arrêta aussi plus longtemps, el. voyant quelques livres sur une ta-

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Ce jour sera dcsormais le p'iis beau de ma vie. —Page 102, col. 9.

ble, il les fcuillfla; mais quelle fut .vi surprise de les trouver tous latins, et les meilleurs auteurs en celte langue. Il regarda Thibaut et lui demanda en riant depuis quand il élait savant; le Ijouliomnie lui répondit ingénument qu'il n'entendait rien à tout cela, mais qu'Hékne ayant eu du goût pour les sciences dès son enfance, il lui avait fait apprendre tout ce qu'une fille peut savoir, et que les connaissances qu'elle avait acquises dans l'étude faisaient alors sa plus douce occupation et charmaient la solitude dans laquelle elle passit sa vie.

Ce discours redoubla l'élonnement de Salvian, et voulant s'éclaircir davantage, après avoir donné mille louanges à^cetle charmante fille sur de si nobles inclinations, il mit la conversation sur différentes matières, dont elle se tira avec tant d'esprit et de justesse que le marquis en fut enchanté.

— Tout ce que j(; vois, dit-il alors au vieillard, en me prouvant que vous êtes le plus heureux père de l'univers, me fait voir aussi qu'Hélène n'est point faite pour cette retraite; une chaumière ne doit point être son scJQur, elle ne doit habiter que des palais. Soulîrrz donc, mon cher Thibaut, que je vous emmène l'un et l'autre; venez dans mon château passer tranquillement le reste de vos jours. La charmante Hélène y sera souveraine maîtresse, elle y trouvera de quoi cultiver de si belles dispositions, et je ferai tout mon plaisir de lui procurer des amusements dignes d'elle.

Cette proposition élait laite d'un air qui ne laissait aucun lieu de douter du motif qui la faisait

ffiire; l'amour élait trop bien peint dans les yeux de Salvian pour s'y Irnmper. Hélène, éclairée par ses l^ropres mouvemenls , ne s'y méprit point; mais quoiqu'elle sentit une secrète satisfaction de sa conquête et qu'elle regrettât plus que jamais d'ignorer sa naissance, elle ne put entendre sans effroi qu'un homme de cet âge et de cette condition, qui ne la croyait fille que d'un paysan, voulût la tirer de son séjour rustique pour lui faire habiter son château. L'innocence et la vertu ne lui paraissant jias s'accorder avec une pareille démarche, elle ne balança point à refuser le marquis, et, prenant la parole en le regardant avec quelque espèce de fierté, elle lui répondit qu'elle aimait la solitude; qu'il lui élait impossible de la quitter: que si le ciel l'eût destinée pour un état plus brillant, il ne l'aurait pas fait naître dans celui de villageoise ; qu'elle lui rendait mille grâces de rhonncur qu'il voulait lui faire, mais qu'elle le, suppliait de ne la pas contraindre à l'accepter, puisqu'elle ne regarderait que comme une violence ce qu'il n'envisageait que comme un avantage.

Salvian l'examinait avec trop d'allenlton pour ne pas connaître qu'elle parlait du fond de son cœur, et, malgré l'excès de son amour, charmé de sa sagesse, il n'osa la presser sur cet article, dans la crainte de l'offenser, et, se contentant de témoigner par sa tristesse le chagrin que lui donnait son refus, il sortit de cette maison avec une cslime égale à son amour; mais cette estime l'cuiburrassait bien pus que sa passion. H ne pouvait donner des preu-

UNE PÉCHERESSE

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Marine est le nom de celle à qui je vousavais confiée. — Page 110, col. 2.

ves de la première, sans iiiellre des bornes à la seconde, et s'il voidait les satisfaire Tune et Taulre, il fallait oublier rang', naissance et tout ce i|u"a «le plus flatteur la vanité humaine. Cependant, après plusieurs réflexions, il s'y résolut; mais, pour éprouver encore Thibaut et sa fille, il ne fut pas plus toi de retour chez lui qu'il fit partir un chariot rempli de tout ce qui peut être lUile aux coiiiuiodilés de la vie et l'envoya à la maison de ce vieillard, avec ordre de lui dire que, puisqu'il ne voulait pas venir à son château, il lui envoyait de quoi embellir le séjour d'Hélène.

Ce superbe présent fut reçu de la même manière que l'avait été la proposition, Hélène ne voulant jnmais permettre qu'on déballât le chariot, et lui (It reprendre le chemin de Salvian, en faisant réponse à ce jeune seigneur que la magnilicence des ameublements ne convenait point à la simplicité de sa demeure et que la véritable sagesse fuyait le luxe et l'abondance. Tant de modération dans la fille d'un paysan, en donnant de l'élonnement au marquis, augmenta de telle sorte son auionr qu'il ne balança plus sur le parti qu'il avait à prendre; mais comme cette journée s'était passée en allée et venue, il ne put exécuter son projet que le lendemain qu'il se rendit chez Thibaut: il le trouva seul, Hélène n'étant pas encore visibie; le vieillard le reçut avec de profonds respects et lui demanda pardon do ce qu'il avait été forcé de lui renvoyer ses présents :

— Mais, seigneur, ajoula-t-il, je n'ai pu résoudre ma fille à les accepter.

— Mon cher Thibaut, lui répondit le marquis, j'ai trouvé un moyen pour les lui faire recevoir; je viens vous le proposer, cl je vous crois trop sensé pour le refuser. J'aime Hélène et je sens que je ne jiuis plus vivre sans elle, et, pour accorder la violence de mon amour et la sévérité de sa sagesse, je suis résolu de l'épouser, et je me flatte que le don de mon cœur, accompagné du titre de marquise de Salvian , l'empêchera de rougir de l'aveu de ma llainme.

A mesure que Salvian parlait, le visage de Thibaut paraissait se couvrir d'une douce sérénité: la jnic brillait dans ses yeux, cl lorsqu'il put parler :

— Ah! seigneur, lui dit-il, que ma vieillesse est heureuse et (jue j'ai de grâces à rendre an ciel ! Mais , seigneur, puisque vous êtes assez généreux pour vouloir unir Hélène à votre sort, il ne m'est plus permis de vous cacher le sien; elle n'est point ma (illc; un sang plus noble coule dans ses veines; mais c'est tout ce que je peux vous dire, n'en sachant pas davanlage.

Alors lui racontant de ([uelle sorte Marine l'avait amenée chez lui et ce que celte feuune avait dit en mourant, sans oublier la boite d'or qu'Hélène portail à son bras avec un soin extrême, il mit le marquis dans la dernière surprise; mais pénétré de joie à celte nouvelle, il se fil conduire à la chambre de cette belle fille, et, s'étant jeté à ses pieds, il lui causa autant d'élonnemenl par ses transports et ses discours passionnés qu'il en avait eu au récit de Thibaut. Le vieillard, qui voyait son inquiétude,

LWE PECHERESSE.

l'en lira prouiptement en lui rapportant mot à mot la conversation qu'il venait d'avoir avec le marquis. La cliarmante Hélène, que cet éclaircissement rendait maîtresse de suivre sans honte les mouvements de sa reconnaissance et ceux du secret penchant qui lui parlaient en faveur de Salvian, lui fit connaitre combien elle était sensible aux marques de son eslip. (', et quoiqu'elle n'employât pour s'exprimer que les termes les plus simples, afin de ne rien découvrir de sa tendresse, ses yeux, moins circonspects, parlaient un langage si différent que l'amoureux Salvian ne put douter de son bonheur.

Jamais amant ne se goûta plus parfaitement que lui. jamais homme ne sentit mieux le plaisir de pouvoir 5e douner une épouse qui joignait à tout l'esprit et à la délicatesse des femmes formées par l'usage du monde l'innocence et la vertu de celles qui ne connaissent que les prés et les bois. La charmante Hélène n'était pas moins sensible au changement inopiné de sa fortune; Thibaut en paraissait hors de lui-même, et les premières heures de cette journée ne furent employées qu'en protestations d'amour et de fidélité de la part du marquis et qu'en remerciements du côté d'Hélène et du vieillard. Enfin, lorsque tous ces différents mouvements furent apaisés et que Salvian eut enfin obtenu l'aveu qu'il dé.sirait avec tant d'ardeur, il pria Hélène de lui mon- Irer la boite, qui. selon Marine, devait servir à lui Inire connaître les auteurs de sa naissance. Cette ijolit- fille la lui donna; mais il n'en fut pas plus savant : il la tourna de tous côtés pour parvenir à l'ouvrir, sans y pouvoir réussir, et la rendant à l'aimable Hélène :

— Conservez ce bijou, lui dit-il, puisque vous croyez qu'il peut vous être nécessaire un jour; pour moi, qui n'envisage que vous seule, votre sagesse, votre cœur et vos attraits font toute ma félicité, et, qui que vous soyez, je me tiens honoré du titre de votre époux.

Cette belle fille, ne croyant pas qu'il lui fût permis de déguiser plus longtemps avec un homme d'un si rare caractère, l'assura que le désir qu'elle se sentait de connaître son origine ne partait que de celui d'être plus digne de lui, la gloire de lui plaire faisant toute son ambition. Salvian lui répondit qu'il ne pouvait mieux lui prouver de quel prix sa main était pour lui qu'en pressant une union à laquelle son repos était attaché.

En effet, comme il ne prétendait point faire cet hymen en secret, qu'il avait dessein d'en rendre les nœuds aussi solides que durables, et que l'incertitude de la naissance d'Hélène pouvait y mettre quelques obstacles, n'étant pas en âge de disposer d elle, il ne perdit pas un instant aux formalités nécessaires en pareille occasion. Cependant, malgré sa diligence, plusieurs jours s'écoulèrent avant la conclusion, pendant lesquels, se voyant assidûment, ils se découvrirent tant de nouveaux charmes et connurent si parfaitement ce qu'ils valaient l'un et l'autre que leur amour parvint à ce degré de perfection qui seul peut faire les délices des âmes vertueuses. Enfin, ils touchaient au moment tant désiré, toutes les difficultés étaient levées, et Salvian se préparait à conduire Hélène dans sou château, pour y faire l'heureuse cérémonie qui devait les unir à jamais, lorsque, la veille de ce grand jour, se promenant l'un et l'autre aux environs du bourg d'Elne, sur les bords de la mer, ils furent attaqués par huit hommes bien armés, qui se mirent d'abord en devoir

d'enlever Hélène. Le marquis de Salvian mit l'épée à la main et combattit avec une valeur surprenante ; mais voyant qu'on emmenait Hélène, et son épée s'elant cassée, il se laissa prendre pour ne point abandonner l'objet de son amour. Ces hommes les lièrent ensemble et, les ayani fait entrer dans une chaloupe, les conduisirent à le.u- capitaine, dont le vaisseau les allendait. Nos malheureux amants connurent avec la dernière douleur qu'ils étaient devenus la proie d'un armateur qui croisait la Méditerranée; cependant, ne perdant pas le courage et se flatlanl que l'or lesitirerail d'affaire, ils se communiquèrent leur pensée et résolurent de cacher leur innocente flamme sous les noms de frère et de sœur, et convinrent que Salvian prendrait celui de Girone. afin que leur rançon fût moins difficile à traiter. A peine eurent-ils pris ces arrangements que la chaloupe aborda le vaisseau. L'armateur n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur Hélène que, charmé de la prise de ses soldats, il les en récompensa noblement et reçut ses captifs avec mille témoignages de joie et de bienveillance.

Ce demi-corsaire se nommait de Crux : il avail l'air noble, le port majestueux, la taille haute, et ne paraissait pas plus de cinquante ans. L'aimable Hélène, qui. mal-ré tout l'esprit dont elle était douée, n'avait pas assez d'expériencepourconnaitreleshommes,èblouiedu favorable traitement de l'armateur, en conçut d'abord une forte espérance pour la liberté du marquis et la sienne, et croyant que la douceur et la complaisance fortifieraient l'armateur dans le des sein qu'il semblait avoir de les considérer, elle répondit à ses honnêtetés avec toutes les grâces dont ses moindres actions étaient accompagnées. L'amoureux Salvian n'en jugea pas de même. el,pénélraut les secrets motifs qui faisaient agir de Crux, il ne disait pas un mot à la belle Hélène et ne lui lançait point de regards que ce ne fussent autant de coups de poignard portés jusqu'au fond de son cœur. l\ ne se trompait point : l'armateur n'eut pas plus tôt jelé les yeux sih' sa captive qu'il en devint éperdu . et cette passion prit un tel empire sur ses sens, dans le cours de sa navigation, qu'il ne pouvait être un m<pment éloigné d'elle. Ils abordèrent à .Majorque, nù de Crux n'épargna rien pour régaler ces jeunes captifs. Mais toutes ses attentions ne firent que redoubler la douleur de Salvian, que j'appellerai d:sormais Girone; une tristesse mortelle était répiuidue sur son visage, et quoiqu'il se fût extrêmement contraint et qu'il ne parlât jamais à Hélène qie comme un frère, l'armateur, aussi pénétrant q le lui, ne douta point, à ses soupirs, à ses regards inquiets et jaloux, que le même objet ne les tint l'un et l'autre sous sa loi et qu'ils n'eussent feint celle proximité du sang pour l'abuser.

Dans cette pensée, il s'appliqua si bien à les e.\bminer qu'il en fut entièrement convaincu; il n'i-n témoigna rien cependant, afin d'élreen liberté d'e.\éciiter le projet qu'il avait formé d'épouser Hélène. Celte belle fille, à laquelle il n'avait point encore découvert sa passion, le traitait avec lautde douceur, qu'il se flatta qu'elle ne ne balancerait pas entre Girone et lui; et cet amant infortuné, qui s'aperee\ait encore mieux querarmateurdesconsidéralions d'Hélène, en mourrait de désespoir et de jalousie. Couime ils se voyaient avec assez de facliitè, de Crux n'auml pas voulu la leur ôter, pour les laisser dans l'i'l e qu'ils avaient , qu'il les croyait frère et sœur. Girone lit aisément connaître se< soupçons à la jeune villa-

UNE PÉCHERESSE

geoise, et la conjura fortement de les faire cesser, en liiarqiiaiit moins d'esliinc pour leur ravisseur. La vertueuse Hélène qui croyait son cœur aussi indifférent pour Ions les hommes de la terre, qu'elle le savait attaché an marquis, employa les raisons les plus solides, poiu' lui persuader qu'elle n'avait agi de la sorte, que dans le dessein d'adoucir l'armateur, s'imaeinant que le mépris et la fierté reculeraient l'instant de leur liberté ; d'autant plusquejusqu'alors, ils n'avaient eu nul sujet de se plaindre de lui.

—Hé! cequi me désespère, lui répondit Girone,ce sont ses soins et ses complaisances qui font ma douleur, puisqu'enlin elles ne partent que de l'amour qu'il a pris pour vous. Ah! ma chère Hélène, ajoutal-il, si vous m'aimiez autant que je vous aime, vous ne seriez pas si tranquille snr les suites de cette feinte douleur, et vous n'auriez pas augmenté par la vôtre, une passion qui va nje rendre le plus infortuné de tous les hommes.

— J'ignore , répliqua-t-elle, les sentiments de l'armateur; il ne m'en a point encore témoigné qui doivent m'alarmer; mais quand il serait assez téméraire pour en avoir de contraires à nos désirs, ma tendresse et ma vertu devraient vous rassurer; je n'ai jamais aimé que vous, vous m'êtes mille fois plus cher que la vie, et je la perdrai plutôt que de vous manquer de foi.

De pareils serments calmèrent un peu Girone; mais ce ne fut pas pour longtemps. De Crux, qui n'avait tardé à se déclarer que par l'embarras des affaires qui l'occupaient à .Majorque, n'eutpas plutôtterminé tout ce qui regardait son commerce, qu'il songea à se satisfaire du côté de l'amour, et Girone à sortir de ses mains. Ayant tous deu.\ une égale envie de s'entretenir un jour qu'ils étaient seuls avec Hélène, Girone s'efforçant de le regarder avec soumission ■

— Comme je prévois, lui dit-il, que vous vous remettrez bientôt en mer, et qu'il nous est de la dernière importance de rompre nos fers, faites-nous la grâce de nous apprendre ce que vous voulez pour notre rançon, afin qu'après vous avoir satisfait, nous retournions dans notre patrie.

— Rien n'est plus juste, lui répondit de Crux, ta liberté dépend de toi; j'aime Hélène, je veux l'épouser et la rendre à jamais heureuse; je pourrais agiren maitre,et faire cet hymen sans le consulter; mais je suis bien aise de la tenir de ta main, c'est tout le prix que j'exige de toi.

Un coup de foudre, tombé sur la tète de ces deux amants, ne les aurait pas plus accablés que celle proposition. Hélène pâlit. Girone se troubla, ses yeux s'allumèrent de colère, et s'il eut été armé, de Crux eiit payé de sa vie cette funeste demande : mais n'étant pas en étal de se venger, il eut recours à la douceur et le pria de considérer qu'il n'était pas en son pouvoir de disposer de sa sœur; que sa main dépendait de ceux dont ils avaient reçu le jour, et qu'il périrait plutôt que de s'en séparer. La triste Hélène ajouta les pleurs et les plus touchantes instances â cette prière.

— Si nousnesommespasmorisidedouleuren arrivant ici, lui dit-elle, vous ne devez l'allribuer qu'à l'espoir que vos manières généreuses nous ont donné : l'estime qu'elles nous ont ins[)irée, nous a fait supporter notre malheur sans nous plaindre; et ne croyant pas être tombés dans les mains d'un pirate, nous nous flattions, que content du droit qui vous est dû, vous nous rendriez la liberté. Mais, hélas! c'est nous la ravir entièrement, que d'y mettre un

prix qu'il nous est impossible de vous accorder.

De Crux s'imaginantque la présence de Girone la faisait parler de la sorte, lui répondit que pour lu prouver qu'il n'agissait point en corsaire, il leur donnait trois jours pour se déterminer à lui obéir; mais que ce temps expiré, s'ils ne consentaient de bonne volonté à ce qu'il voulait, il s'en vengerait d'une façon si terrible, quel'un et l'autre s'en repentirait le reste de ses jours. El dans le même instant ayant fait conduire Girone dans un endroit séparé, il l'y fit garder avec une telle exactitude, qu'il ne fut plus possible à la malheureuse Hélène de le voir ni de lui parler. Elle se jeta aux pirds de l'armateur, elle embrassa ses genoux, et n'épargna rien pour le toucher; mais de Crux, qui ne doutait poinlquelant de craintes et de sollicitations ne partissent de l'ardent amour qu'elle avait pour Girone, fut inflexible et la laissa dans le plus cruel désespoir.

Pour le marquis, résolu de mourir plutôt que de consentir à cet hymen , il souffrit la prisgn et les duretés qu'on eut pour lui avec une ferinetéinébranlable, et les trois jours s'écoulèrent sans querarniateurpùt rien gagner, ni sur l'un, ni sur l'autre. Alors véritablement outré de rage et de fureur, il les fit venir tous deux, et faisant appeler un corsaire d'Alger :

— C'en est fait, dit-il à Girone en présence du Turc; je renonce à celle que tu veux faire passer pour ta sœur, quoique je voie clairement que l'amour est le nœud qui vous lie l'un à l'autre; mais prépare-toi â la voir passer de mes mains dans celles de cet homme; et toi ingrate, dit-il à Hélène, en prenant un poignard qu'il avait à sa ceinture, je ne t'aurai pas plutôt vendue â l'Algérien, que je rendrai tes yeux témoins de la mort de cet amant dont tu fais tes délices.

La constance de ces illustres malheureux, qui jusque-là ne s'était point démentie, fut mise alors â la plus terrible des épreuves. L'esclavage de l'un et la mort de l'autre leur offrit un spectacle qu'ils ne purent soutenir ; cependant Girone qui craignait bien moins le trépas que le sort qu'on préparait à celle qu'il adorait :

— Frappe, dit-il à de Crux, satisfait la haine et la vengeance, mais ne prends que moi pour victime, et ne sois pas assez lâche pour mettre à prix cette belle infortunée.

— Arrête , s'écria la triste Hélène, en voyant l'armateur prêt à lui percer le sein; tourne sur moi toute ta fureur,elrespecte des jours où lesmienssont attachés.

— Consens donc à me donner ta foi, reprit de Crux toujours plus irrité, ou laisse agir mon bras : et s'avançant de nouveau sur Girone, il allait ciTcluer son horrible dessein, (|uand Hélène se jelant entre eux deux. et se prosternant aux pieds de l'armateur, le visage couvert de larmeset presque expirante d'effroi:

— Je me rends, lui dit-elle , je cède à mon funeste sort, dispose de ma main, puis(iu'il faut qu'elle soit le prix d'une si chère vie ; mais promets-moi de n'y plus attenter, et de lui laisser la liberté de retourner où lu nous a fait enlever.

Ces paroles calmèrent de Crux, et le comblèrent de joie; mais elles accablèrent Girone qui, perdant l'usage de ses sens, tomba sans connaissance dans les bras de l'armateur, qui le voyant cliancelcr, s'approcha pour le soutenir. Comme le consentement d'ilclène l'avait remis dans .son état natiuel, et que la seule véhémence de ses passions le portait souvent à des extrémités, qu'il condauniail le moment d'après.

UNE f>F,r,HF,RESSE.

la pilié revint dans son cœur, et plaignant ce malheureux amant, s'affliiçeant môme de ne pouvoir se vaincre en sa faveur . il le fit mettre au lit, et joignit ses soins à ceux d'Hélène pour le rappeler à la vie.

Ilsyparvinrent,etdeCrux, assuré de son bonheur, le laissa avec celte admirable fille, pour qu'elle travaillât à le consoler, sans qu'elle eût son rival pour témoin. Hélènene se vitpasplustôtseuleaveclui, que se mettant à genoux auprès de son lit, et lui prenant les mains qu'elle arrosait de ses larmes.

— Moncher Girone, lui dit-elle, n'augmentez point mon désespoir par le vôtre, et quand je sacrifie tout mon bonheur pour votre vie, ne rendez pas cet effort inutile en faisant vous-même ce qu'un autre allait faire, si je ne l'eusse empêché : considérez de grâce à quelle exliémilé je viens d'être réduite, vous alliez périr.

— .l'allais être heureux, cruelle, interrompit-il, en la regardant avec des yeux mêlés d'amour et de courroux. Xe v;plait-il pas mieux que vous vissiez ma mort, quedem'obliger à voir votre infidélité? Non, non, ajouta-il, en la voyant changer de couleur, je ne m'abuse point, vous aimez de Crux, et vous l'avez aimé dès le premier moment que vous lavez vu. J'ai lu dans vos regards votre changement cl ma perle. Perfide, est-ce donc là le prix de tant d'amour! Par quel crime al-je mérité cette affreuse ingratitude? Hélas! trop content de vous posséder, j'oubliais pour vous mon rang, ma naissance, ma gloire; tout m'était indifférent, excepté le bonheur de vous plaire; votre vertu, l'innocence de vos mœurs et la noblesse de vos sentiments m'assuraient que vous seriez à jamaisl'exemple et l'admiration de voire sexe, que je serais le plus fortuné du mien. Un seul mut vient de faireévanouir toutes mes espérances: lapins noire des infidélités vient d'effacer toutes les qualités qui m'avaient charmé : après cela vous voulez que je vive et que je doive mes jours au seul trait capable de les abréger. .4h! cessez de vous en flatter; et puisque vous ne mourez pas vous-même de honte et de regret, laissez-moi mourir de rage et de désespoir.

La triste Hélène, aussi vivement touchée des reproches de son amant que de sa propre siluation, n'y répondild'abord pue par l'abondance de ses larmes; mais, faisant un effort pour recouvrer la voix arrêtée par ses sanglots:

— Ce n'est donc pas assez, lui dit-elle, de me voir arrachée à tout ce que j'aime, et livrée, malgré moi , au sort le plus cruel, il faut encore que celui pour qui je me sacrifie m'outragepar d'injurieux soupçons? Ah ! Girone, continua-t-elle, en le regardant tendrement, que ne me laissiez-vousignorerl'amour, ou pourquoi m'avez-vous sauvé la vie. Mais, hélas! à quoi servent ici de tels emportements? Non, je ne veux point imiter votre injustice; je vous pardonne même l'offense que vous me faite % et je n'en accuse que l'excès de votre tendresse. Peut-être devrais-je, po;ir votre repos, vous laisser dans voire erreur; et qu'il vous serait plus aisé de perdre une infidèle qu'une amante tendre et constante. Cependant il ne m'est pas possi-

. ble de me servir de cel artifice pour vous préporer à notre malheur; il me semble même que ma justification en retardera le fatal moment. Recevez donc, mon cher Girone, le serment que je vous fais, que je n'ai jamais cessé de vous aimer; que je regarde la nécessité de n'être point à vous comme l'arrêt de ma mort; que jen'y souscrisque pour ne pas voir lavôlre et que je déleste l'hymen où je suis condamnée ; non que je veuille affecter des sentiments que je n'ai pas. Elev c

dans l'innocence, je n'ai point appris à feindre, et je vous avouerai que sans avoir le plus faible penchant pour de Crux, je n'ai point aussi de haine, il est vrai. Dès le premier moment qu'il s'est offert à mes regards, un secret mouvement m'a forcé à le cmisidércr; il ne me parle point que mon cœur no soit ému ; une crainte respectueuse me saisit sans que j'en puisse deviner la cause, et jesens qu'il me deviendrait cher, s'il ne nousséparaitpoint.

— Grand Dieu, s'écria Girone, est-ce donc làconmie on est fidèle? allez, cruelle Hélène, allez marquer votre soumission à de Crux, je n'y metspoint d'obstacle; mais ne vous flattez pas d'avoir emiiêché ma moit puisque votre indigne hymen va me la donner.

Elle voulait lui répondre; mais l'armateur, ennuyé d'un si long entrelien, les vint rejoindre: et sans, vouloir les écouter, contraignit Hélène à quitter cet infortuné. Si Girone avaiteu moins de préoccupation, il eût aisément reconnu la vérité des paro es de celle belle fille, aux cris douloureux qu'elle fit en suivant de Crux; mais il n'était plus en état de réfiéchir; le désespoir s'était entièrement emparé de son âme, et résolu de mourir, il en chercha tous les moyens. De Crux, qui s'en était douté, et qui ne voulait plus sa perle, depuis qu'il avait le consentement d Hélène , y avait mis ordre de façon qu'il lui fut impossible d'e.xécuter aucun de ses desseins. Cette attention, de la part d'un rival, ne fit que redoubler sa fureur; et ne voyant point d'autres voies pour finir ses jours, que de se laisser mourir de faim, il en prit le parti et rc- I fusa avec opiniâtreté tous les aliments qui lui furent I présentés dans cette journée. Tandis qu'il travaillait avec tant d'acharnement à sa destruction, Hélène qui ne pouvait aimer ni haïr de Crux, était sans cesse à ses genoiixpour le conjurer de ne pas séparer deux cœurs unis par le tendre amour, se servant pour l'attendrir de toutes les raisons qui pouvaient le piquer d'honneur ou flatter son intérél; mais plus el!e était éloquente, plus elle étalait les charmes de son esprit et plus elle augmentait l'ardeur qu'elle voulait éleindre, et comme il venait d'éprouver qu'il lui suffisait de lui faire craindre la mort de Girone pour la soumettre à ses volontés, il lui jura que rien au monde ne ledétourneraitdelepoignarder àsesyeux, si, sans plus de raisonnements, elle ne se résolvait à l'épouser le lendemain. La tendre Hélène n'ayant plus d'espoir, et ne pouvant être témoin de la mort d'un homme qu'elle aimait uniquement, s'abandonnanl à sa destinée? promit enfin d'aller à l'autel, et d'y subir la loi qu'on lui imposait. De Crux alors ne voulant pas que cet heureux moment fut marqué du sang d'un innocent, et sachant que Girone refusait de manger, permit à Hélène de le voir une seconde fois pour le faire rentrer en lui-même.

Elle y courut ; mais cet amant désolé ne lui répondit que par des soupirs, et fut inébranlable. Elle était outrée de douleur, et ne savait plus à quel remède recourir, lorsqu'un esclave, que de Crux avait mis auprès de Girone pour le garder, s'approcha d'eux, el leur parlant extrêmement bas, pour n'èlre pas entendu dequelquessoldalsquel'armateurtenail en sentinelle, pour veiller sur toutes les démarches des deux amants:

— Vous vous affligez inutilement, leurdit-il, etc'est être sansrésohUion que de s'abandonneraux larmes, lorsqu'on peut sortir de peine par son courage: assurez-moi d'une récompense proportionnée au service que je suis prêt à voiisrendre,et vous revurrez bientôt les cotes de France.

UNE PÉCHERESSE

croyant ne rien négliger clans inie si l'iniesleciinj.i ctnre, elle répondit à l'esclave qu'il pouviiit s'alle:'J.\) au sort le plus heureux, si, par son enfreniise, ils sortaient sans aucun risque des mains de rarnialeur. Alors, cet lionune leur dit qu'il avait à sa dévotion des gens délerininés, par lescpiels il ferait assassiner deCrnxau milieu de la iuiit,et queprolilant du Iroubleetdela confusion quecette mort ne manquerait pas de causer, ils se sauveraient tous trois à la faveur d'une chaloupe, dont il était le maître, et qu'ensuite il leiu'serailfaci'ede se rendre sur lescôtes de France. Hélène pâlit d'horreur à cette proposition ; mais Girone se levant avec indignation :

— Malheureux! dit-il à l'esclave, va proposer les crimes à tes pareils, et rends grâce à l'état où je suis, de ne pas recevoir de ma main la juste punition de ton détestable dessein ; et vous madame, continuat-il eu s'adressant à Hélène, puisque vous pouvez tout ici, commandez qu'on l'ôtede mes yeux.

L'esclave fut si surpris de voir un homme dans les fers d'un ennemi qui l'avait voulu tuer, et qui lui ravissait sa maïlresse, refuser de s'en venger et se sortir de l'esclavage, qu'il n'eiit pas la force de parler ; et comme Girone avait extrêmement élevé la voix, quelques soldats étant entrés pour savoir le sujet de cet emporlement, ils trouvèrent encore l'esclave immobile d'étonnement. Girone les pria d'emmener ce misirable, et de dire à de Crux qu'il demandait pour loiiic yràce qu'on ne mit plus de scélérats près de lui. L'aruialeur parut lui-même comme il prononçait ces paroles, et le trouvant animé de colère, et Hélène pâle et tremblante, l'esclave rempli detroubleet de confusion, et les soldats incertains de ce qu'ils devaient faire, il demanda l'éclaircissement d'un spectacle si nouveau. Alors Hélène, se jetant à ses pieds, lui rapporta l'entretien de l'esclave et la haute générosité de son amant.

— Jugez, seigneur, ajouta-t-eUe, jugez du caractère de ceux à qui vous donnez la mort par la plus injuste de toutes les violences ; vous avez attaqué les jours de (îirone, vous m'enlevez à son amour, et malgré de si sanglants outrages, son âme s'est révolté à la seule proposition de vousôter la vie, il méprise la liberté et les moyens de de m'arracher au fatal hymen que vous me préparez , s'il les faut acheter par une si lâche action : et moi-même, seigneur, puisqu'il faut enfin vous parler sans déguisement, moi, qui n'envisage de bonheur qu'avec Girone , qu' n'ai jamais aimé que lui, qui l'aimerai jusqu'au tombeau, et que vous coniraignez avec tant de cruauté à lui manquer de foi, j'aurais plutôt perdu la vie, que de consentir au péril de la vôtre: l'honneur, la gloire et la probité font agir votre généreux ca|)lif; mais quelque chose encore de plus fort m'intéresse à vos jours. Un autre, en pareille occasion, m'eût inspiré une haine invincible, et malgré votre barbarie, mou cœur touché de votre aveuglement, ne sent pour vous qu'estime et respect, et s'abandonne à la douleur, sans oser vous haïr. Soyez donc sensible à de tels sentiments, qu'un exemple si rare vous attendrisse et ne désunissez pas ce que le ciel avait uni avant que vous sussiez seulement quelle était la terre que nous habitions.

De Crux avait l'âme grande, il aimait les grandes actions, et quoique son tempérament fougueux l'empêchât souvent d'enfaire, il en était capable lorsqu'il était de sang froid. La générosité de son rival et la vertu d'Hélène le charmèrent; mais elle était si belle

d;iii» celte posture .--nuiuisi-. si-s regards étaient si touchants, etée qu'il sentait pour elledevint si vif en c. . jLcnt, qu'il lui fut impossible de se vaincre. Il la révéla, et regardant Girone avec plus de douceur qu'à l'ordinaire:

— .le connais tout le prix de ta générosité, lui ditil, et je voudrais pouvoir t'en donner la récompense: mais juge par toi-même si le cœur de l'homme se peut détacher de ce qu'ilaimeavecfureur; jeterends la liberté, je te remettrai dans ta patrie, c'est tout ce que je puis faire en ta faveur; mais pour Hélène, il n'y l'an! plus penser.

— Ne crois pas. lui répondit Girone, que j'ai refusé l'occasion de te faire périr pour l'attendrir, je nai rien espéré de toi ; je me suis satisfait moi-même, en suivant les lois de l'honneur, qui défendent à tout homme de cœur de se venger par un assassinat. Si ton esclave eût armé mon bras, et m'eût proposé de l'attaquer à force ouverte, je l'aurais accepté, et tu m'aurais arraché la vie, ou j'auraisterminé la tienne.

De Crux ne pul s'empêcher d'admirer lecourage de Girone, mais quoiqu'il se révoltàten secret contre sa dureté, et qu'il sentit dans lé fond de son âme un trouble dont il n'était point le maitre, l'amour, plus fort que sa raison, ne lui permettant pas d'érouter des mouvements dont il ignorait la cause, il reprit son air féroce, et sans vouloir attendre davantage les invectives de son captif et les plaintes iIHélène, il le fit sortir avec lui, et commanda qu'on mit l'esclave dans les cachots. Cependant, cette aventure l'avait tellement frappé, que malgré la satisfaction d'être sur le point de posséder l'objet de sa flamme, il fut saisi d'une noire mélancolie : il devint sombre et rêveur ; et quoiqu'il fit tout préparer pour son mariage, avec une promptitude extrême, et qu'il cherchât à se dis- I siper, en ordonnant tous les ajustements d'Hélène, il ne pouvait vaincre sa tristesse. Celle belle fille était dans unesituation qu'on ne peut exprimer, sa douleur était sans bornes, et ses pleurs auraient touché les cd'iirs les plus barbares. De Crux lui avait donné plusieurs femmes et de jeunes esclaves pourlaservir; il n'y en eut pas une qui ne fût pénétrée de son étal, et qui ne fit tous ses efforts pour la consoler; mais chaque objet qui s'offrait à sa vueredoublailsa désolation au lieu de la diminuer. L'armateur, qui voulait que son mariage se fit la nuit du lendemain, lui fit porter nombre d babils magnifiques, quantité de pierreries et de bijoux d'or, avec ordre à ses femmes de la parer de ces présents. 11 leur fut impossible de l'y résoudre de toute la journée; elles en avorlirent de Crux. qui s'iinaginant que l'obstination de Girone à vouloir mourir causait ses refus, instruisit en se- .1 crel une de ses esclaves de ce qu'elle devait faire 1 pour obliger ce malheureux amant à prendre quelque | nourriture, lille obéit , et se rendit près de lui, en i feignant que c'était de la part d'Hélène. j

— Je viens, lui dit-elle, vous consoler, par l'ordre ; de la belle Française, et vous apprendre que ses larmes el ses prières oui obtenu un retardement de liuil | jours pour son hymen; et qu'elle espère le rompre entièrement, notre patron témoignant moins d'ardeur

el plus de compassion ; mais en même temps elle m'a chargi' de vous ordonner de sa pari de prendre soin de voire vie, afin qu'en travaillant pour voire comur.iii b uiheur, vous ne rendiez pas son espoir inutile par une mort qui causerait la sienne.

(iiriine, qui ne pouvait croire ce changement, la regardant attentivement, lui répondit qui si cequ'elle disait était véritable, de Crux aurait permis à Hélène

ito

UNE PÉCHERESSE

de lui venir annoncer elle-même cette nouvelle.

L'esclave, préparée à tout, lui répliqua qu'e'le n'y îuirait point manqué ; mais qu'elle était au lit avec un l'iMi de fièvre, causée par tous les mouvements dont elle avait été agitée depuis deux jours, et qu'elle était résolue de n'y faire aucun remède, si on ne lui certiliait qu'il avait mange. Il ne fallait pas moins que cette ruse pour l'y furcer, et se figurant qu'Hélène pouvait bien avoir pris la même résolution que lui, et qu'il serait coupable de sa mort, il ne balança plus et promit d'avoirencore pourellelacomplaisance qu'elle exigeait de son amour.

La jeune esclave voulant profiter de ce moment, dit qu'il fallait qu'elle en vit la preuve; et l'ayant fait servir, le contraignit à prendredela nourrituredevani elle; et quoiqu'elle fut des plus médiocres, elle ne jugea pas qii il fallut le presser davantage, après vingt-quatre heures d'abstinence. Mais voyant qu'il ne mangeait plus et retombait dans son désespoir.

— Je fais réilexion, lui dil-elle, qu'Hélène ne me croira pas, et qu'il lui faudra de plusfortes assurances que uiesparoles; écrivez, ajouta-t-elle, en luiprésentanl des tablettes, promettez-lui de vivre, afin qu'elle nous laisse travailler à sa santé.

Girone, convaincu par ces pressantes sollicitations, que ce message venait effectivement de cette belle lille, traça quelques lignes sur le papier, et rendant les (ablettes à l'esclave, la remercia de son zèle, et la pria de lui donner souvent desnouvelles d'Hélène; elle I en assura, et charmée de la réussite de son stratagème, elle en fut instruire deCrux, il lut ce qu'avait écrit Giroae, et n'y trouvant rien de contraire à son des ein il permit à l'esclave de s'acquitter de sa com- ' mission. Elle y courut et dit à Hélène en lui donnant les (ablettes, qu'un soldat commise la garde du jeune Français, l'avait chargé de les lui rendre. Elle les ouvrit avec précipitation, et reconnaissant le caractère de son amant, dont elle avait vu plusieurs lettres entre les mains de Thibaut, qui les avait reçues du lemps qu'il dépendait de lui, elle y lut ce peu de mots :

« .le change le genre de ma mort, puisque vous le -( voulez; je cesse l'abstinence, et me flatte que ma B douleur et mon désespoir termineront plus promp- « teraent qu'elle une vie dont je n'ai que faire « sans vous. »

La jeune esclave, voyantqu'elle rêvait et ne lisait plus, s'approcha d'elle, et lui parlant d'un air mystérieux :

— Madame, lui-dit-elle, le soldat m'a dit de vous instruire que Girone avait mangé, et qu'il paraissait |)lus tranquille.

lliléne n'eut pas le temps de lui répondre; l'armaicur élant entré dans ce moment, qui feignant de ne I is voir lestablettes qu'elle tenaitencore, lui dit qu'il venait d'apprendre que Gironeétaitplusraisounable; et qu'ayant quitté le dessein d'attenter à ses jours, il lui avait fait ôter ses fers, ajoutant qu'il jouiraitentièrenient de la liberté, lorsqu'elle aurait accompli sa promesse, et qu'elle s'y préparât pour la nuit du lendemain. La triste amantedu marquis de Salvian ne répliqua qu'en levant les yeux au ciel, comme pour implorer son secours, et de Cruxn'en pouvant tirer une parole, la quitta accablé lui-même detrou-, lilc et d'inquiétude.

Hélène, dont le sacrifice approchait, passale reste du jour et toute la nuit en prières, sans prendre un instant de repos. L'heure de l'habiller s'étant fait entendre, ses femmes la parèrent, sans qu'elle fit

autre chose que répandredes larmes. Elle ne fut pas plustùt en état de paraître, que de Cruxvint la prendre, et la conduisit à l'autel, comme une viclime qu'on allait immoler. Les larmes offusquaient ses yeux, la mort était peinte sur son visage^ tous les effets de la plus vive douleur iiepurent empêcher de Criix, qui par un oui qu'il crut entendre, s imagina l'avoir pour jamais altachée à son sort. Elle perdit presque connaissance à la lin de cette faiale cérémonie; et tandis que les amis de larinaleur profitaient du festin qu'il avait fait préparer, cette belle iulnrtunée, qui voyait alors toute la conséquence de l'action qu'elle venait de faire, s'abandonnait aux plus cruelles réflexions. De Crux cependant, profilant de l'autorité que lui donnait le titre qu'il venait d'usurper au malheureux Girone, la contraignit de fireudre part à la fêle qui n'était faite que pour elle. On juge aisément de quelle manière elle y parut; tout le monde la plaignit, et blâma en secret la violence (le l'armateur. Mais ce ne fut pasià leplusrude momejjt à passer pour Hélène; celui de se retirer avec son époux étant arrive, on la traîna plus morte que vive dans la chambre nuptiale. Ue Crux l'y suivit, et la faisant deshabiller devant lui, il aperçut la boite d'or qu'elle avait au bras, cachée sous le haut de sa manche; et croyant que celait le portrait de 'Girone, il se jeta dessuscomme un furieux; mais à peine l'eùt-il examiné, que changeant de couleur, et regardant Hélène avec des yeux égarés :

— Ue qui tenez- vous cette boite, lui dit-il?

— be mon père, lui répondit cette belle fille, tremblante de crainte.

— Ho! que lest-il, ce père? reprit-il.

— Hclas ! dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, je l'ignore, et ne sais de ma naissance que ce que m'en a voulu dire la mourante JVlanne, dont j'ai sucé le lait.

— Marine? 0 ciel ! s'écria de Crux.

A ces mots, ouvrant un coUret qui parait la toilette de sa nouvelle épouse, il en lira une boite toute pareille à la sienne.

— Si ce que je pense est véritable, lui dit-il, le même secret doillesouvrir l'une et l'autre; celle que j'ai toujours gardée, renferme le portrait de ma première femme, et le vôtre doit reiileruier le mien.

Alors, les ayantouverles toutes deuxsansdifUcullé, et se reconnaissant dans celui d'ilcleiie ;

— Ah! ma tille, dit-il, enrembrassaul,quel crime allais-je coinmellrel Marine est le nom de celle à qui je vous avais conliée, et j'attachai moi-iii ,.e cette boite à voire bras, lorsque mes malheurs me bannirent de ma patrie.

La joie et l'etonnement d'Hélène ne peuvent se décrire; la nature eu cet instant, dévoilant tous les mouvements dont l'un etl'aulreavaieut été si fortement agiles, ils furent longtemps sans s'exprimer que par leurs louchantes caresses. Ue Crux connut alors que ce qu'il avait pris pour amour, ue partait que de la force du sang qui lui parlait en faveur a Ueleue, et celle belle lille ne doutait plus d'où parlait le respect el 1 estime qu'elle avait toujours eue pour lui; mais voulant s expliquer plus clairemeni, sur une aventure si smguUeie, de Crux la pria de 1 instruire de ce qui la regardait. Elle obéit, et lui conta la mort de Marine, ce quelleavaildil en mourant; tout ce que l'hibaut lui avait déclare, sur la manière dont celle lèmaie l'avait amenée chez lui ; les soins qu'il avait pris de son éducation ; et ne lui cacha rien, que ce qui pouvait avoir rapport avec

UNE PÉCHERESSE

le marquis de Salvinn, n'osant encore le nomrm i siins avoir sou eonsciiteinenl.

De Crirx. a qui cet ovéneiiient faisait oublier Gii'one, apprit à sou tour à sa fille qu'il se nomiriail le "Ointe de Sonde, nom que Marine n'avait pas eu le temps de prononcer.

— La violence de mon tempérament, ma chère Hélène, continua-t-il en soupirant, m'a fait cominettre I ien des injustices. Ma jalousiecontre le marquis de Salvian, un des plus puissants seigneurs de ma province, m'ayani porté aux plus cruelles extrémités, il ne trouva point d'autre moyen pour empêcher sa perle, que de songer à la mienne. Peut-être n'aurait-il pas poussé si loin son ressentiment, s'il u'eijt redouté ma haine que pour lui; mais un^fils qu'il avait, âgé de onze ou douze ans, lui faisant craindre les suites de cette fatale inimitié, ilemploya de si puissants amis pour faire connaître à la cour dequelleconséquence il était, même pour l'Etat, de laisser la liberté à un homme dont I esprit inquiet et turbulent troublait toute une province, qu'il parvint à me faire soupçonner d'intelligence avec ses enneuiis. J'avais en effet écoute de secrètes propositions; ii.ais je n'avais pas dessein de les accepter. Je fus averti qu'il se tramait quelque chose contre moi, et qu'onavaitprojetédein'arrêter: j élaisencoreen deuil (lelacomtesse votre mère, que j'avais aimée avecardcur et dont je regrettais la perte àchaq lie instant. Celle di- mes biens que je voyais tous les jours se dissiper, par nombre de procès que j'avais Intentés contre le luarquis de Salvian, etdont l'injustice était retombée sur moi, m avait déjà jeté dans une mélancolie, que les avis qu'on me donna ne firent qu'augmenler. La crainte s'empara de mon cœur, et ramassant le plus d argent qu'il me fut possible, j'en laissai une partie à .Marine, à laquelle je confiai votre enfance, et sans que rien pût me retenir, j'abandonnai ma patrie. Mais l'impétuosité de mon tempérament ne me periiietlanl pas d'être oisif, je changeai de nom, etpris celui de Crux; et in'étant associé avecdesariuateurs de l'ile Majorque, je fus bientôt en état de le devenir moi-même. C'est dans cette profession que j'ai passe les seize années qui se sont écoulées depuis mon départ, non sans avoir souvent regretté ma chère Hélène, et délesté mes violences au sujet du marquis de Salvian. Enfin, persécuté par les remords et les tendresses du sang, il y a deux ans que j'abordai secrètement à Perpignan, où j'appris, sans me faire connaître, que l'on ne savait pasceque .^iarine était devenue, que le marquis de Salvian était mort, et cjue son fils, héritier de tous sesbiens, éiuit un seigneur rempli de mérite. Mon premier niouvement fut d'aller le trouver et de réparer, par un procédé de confiance et d'amitié, tous les chagrins que j'avais donnés à son père; mais réllécbissant que c'était beaucoup risquer, et n'ayant )(1usl rien qui m'attachât à mon pays, puisque selon Il uiies les apparences, vous nétiez plus de ce monde, je me rembarquai et continuai ma profession jusqu'à ce jour, oii par l'efïet des bontés de la providence, du plus criminel de tous les hommes que j'allais être, je deviens le plus fortuné de tous les pères.

A ces mots , réitérant ses caresses, il embressa mille l'ois Hélène; mais s'apercevani qu'elle était inquiète, et qu'au milieu des témoignages de sa tendresse, elle conservait encore les marquesde sa première tristesse, il se souvint de Girone, et se doutant qu'il en était la cause ,

I — .Ma chère Hélène, reprit-il, je neveux pas être !■■ seul heureux, et je vous ai troplait soulf'rir depuis trois jours, pour ne pas récompenser vos peines selon vos désirs.

Alors, eominandantqu'on amenât cegénéreuxi-aptif:

— .Ma surprise et ma joie, conliniia-t-il, m'ont fait négliger dcvoiisdemander quelestcejeune Français, et par quelle aventure vos cœurs se sont unis; ne balancez pas à le déclarer, puisque je vous proleste que, quel qu'il soit, je ne serai point contraire à vos

VO'IIX.

La charmante Hélène, qui, depuisie récit de la vie du lomte de Sonde, n'avait trouvé que des larmes pour s'exprimer en apprenant que son amant eiait fils de l'ennemi de son père se rassurant par celte promesse :

— Ah! seigneur, lui dit-elle, que j'aurai sujet de bénir la fin d'une journée dont le commencement m'a donné tant d'efTroi, si vous la couronnez en approuvant la passion pure et légitime du marquis de Salvian pour votre fille. Oui, seigneur, ajoulat-elle, en voyant son étonnement, Salvian et Girone sont la même chose; c'est à ce magnanime ennemi que vous devez la vie d'Hélène; c'est lui qui, sans savoir ma naissance, l'a trouvée digne de porter son nom: Enfin, c'est le marquis de Salvian qui, ma'gré le désespoir on vous l'avez porté, a refusé de sortir de vos fers par une trahison.

A peine achevait-elle ces paroles que le marquis parut. Le comte de Sonde, n'écoulant plus que l'excès de sa joie, courut à lui les bras ouverts, et l'embrassanlavec transport:

— Puis-je me flatter, lui dit-il en arrosant son visage de larmes, que Girone oubliera les cruautés de l'armateur de Crux, et que le marquis de Salvian voudra bien pardonner au comte de Sonde, père d'Hélène.

Ce discours surprit de telle sorte le marquis, qu'il crut rêver : mais, trop généreux pour n'y pas répondre sans en attendre l'explication :

— Il y a longtemps, lui répliqua-t-il, que j'aurais prouvé au comte de Sonde que je n'ai point hérité des sentiments de mon père, si le ciel l'avait ramené dans sa patrie; et je suis tout prêt à reprendre pour de Crux l'estime qu'il m'avait d'abord inspiré, s'il veut cesser de persécuter l'innocence.

Hélène ne lui donna pas le temps d'en dire davantage; et s'approchanl de lui :

— Seigneur, lui dit-elle, il n'est plus question de persécutions, vous n'avez plus de rival à craindre, de Crux est mon père, et c'est le comte de Sonde.

Ce peu de paroles donnant au marquis l'éclaircissement qui manquait à celle du comte, il se jeta dans ses bras, transporté de joie et de surprise, en le nommant cent fois son père. Ce tendre emportement ayant assuré le comte, qui pouvait tout attendre de sa générosité, il ne lui déguisa rien de ses aventures, du désordre de sa conduite et de sa fortune, et de quelle sorte il venait de reconnaître Hélène pour sa tille. Cet événement, qui faisait voir au marquis de quelle source étaient partis les sentiments de celle belle personne pour de Crux, en le comblant de salisfacliuii, le couvrit de confusion, d'avoir osé soupçonner sa fidélité; il en fut si touché, qu'il se mil à ses pieds pour en obtenir le pardon. H était trop aimé pour être refusé : l'amour signa sa grâce, et le comte de Sonde, ne voulant pas relarder le bonheur de ces deux parfaits amants, fit mellre dés le lendemain à la voile pour Perpignan, Us y arrivèrent sans

De Cruï est mon père. — Page iM, col. 2.

aucun accident. Le premier soin d'Hélène et de son illustre amant, en débarquant, fut d'envoyer cliercher Thibaut, qui n'ayant pu mourir de l'excès de sa douleur pour la perte d'Hélène, l'ut prêt d'expirer de joie en la revoyant. Le marquis ne Salvian l'emmena à son château avec le comte et sa charmante fille, et fit si iiien agir ses amis à la cour, pour obtenir le rétablissement de Sonde, et prit tant de soins pour le justifier, qu'il fut déclaré plus malheureux que coupable. Le comte, de son cùté. ayant

prouvé la nullité de la ctiemonie de son mariage avec Hélène, l'amoureux Salvian l'épousa solennellement peu de jours après. Thibaut passa le reste des siens auprès d'eux, et fut dignement récompensé de SCS attentions. Le marquis, dont les biens étaient considérables, les parlagea avec le conile tout le temps de sa vie, et les deux époux enchantés, l'un et l'autre bénirent jusqu'à leur dernier soupir le jour de leur heureux esclavage.

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