ENCORE M. DE LUCENAY
Boislleuri était un singulier personnage : il y avait vraiment du bon en lui, quoique la justice se fût, certes, montrée fort peu disposée à lui reconnaître (lu mérite, dans le cas où elle aurait eu à lui demaniier compte de s'être fait l'instigateur et le complici' du trime de substitution d'enfant en matière d'héritage.
Nous, dont la tâche est de raconter et non de nous ériger en juge des personnages Ue notre histoire, nous revenons avec plaisir à notre intendant,— tout
LKS UKLX MI.RES.
en confessant que nous ne le considérons pascomme un parlait iionnète homme,— parce qu'à notre avis, nonubsiaiil ses antécédents, Boisfleuri ne nous parait pas manquer de certaines qualités.
Ainsi, quel profit avaiiil relire de ce crime, qui pouvait l'envoyer finir ses jours en prison? Un fripon vulgaire eût voulu paitager,— à la manière du lion de la fable, peulêlre, — cette forlune que, par ses Joins, il aurait conservée à la marquise. — Le même fripon eût encoie élé très-susceptible de s'enluir ensuite sans se soucier de ce qui pourrait advenir un jour à ses complices el en se riant de leurs reproches. Boisfleuri n'avait pas eu un seul insianl la pensée d'une |!areille action. Avant d'être I inUndani du marquis de Bracy, il avait connu la misère; et. en cherchant à conserver, — par un moyen répréhensible, il est vrai, mais le seul qu'on pût employer. — à la veuve de son maître, des richesses qui lui échappaient, il avail obéi autant A un sentiment d'amitié et de reconnaissance qu'à un instinct personnel. .Sans doute il s'itait dit alors : — Si la marquise est pauvre... que deviendrai je ni'ji? mais en caressant le stratagème hasardeii.x, qui devait arrêter la marche du malheur; l'ambition de Boislleuri se bornait à conserver sa place d'intendant, et maintenant encore que tout avait réussi à siiuhaii, ses désirs n'allaient pas plus loin que ce qu'il possédait : une bonne table, un logement confortable au troisième étage de l'hôtel, un bon feu en hiver, une bourse honnêtement garnie el le droit de monter quand il lui convenait, un des chevau.x de l'écurie, Frilz, un anglais pur sang dont notre ancien soldai alfectionnaii le trot. •
Encore une fois, se contenter de peu lorsqu'on n'a qu'à vouloir pour obtenir beaucoup, c'est, selon nous, une venu. Les rigoristes ont le droit de jeter la pierre à Boislleuri, nous romancier, nous ne lui voterons point des couronnes, mais nous ne nous empresserons pas de l'envoyer à la potence.
Boisfleuri, après avoir donné à Léopold, — aidé en cela par M"' de Bracy, — les notions indispensables à son emploi de fils de famille, qui a passé sa jeunesse à voyager, s'était encore attaché, nous l'avons vu, à faire part à l'ancien paysan des quelques talents qu'il possédait, entre autres l'escrime et l'équitation. Puis lorsque Léopold suffisamment édifié, quant au passé, et convenablement instruit, soit par Boislleuri, soit par des professeurs spéciaux, quant au présent, s'était décidé, d'après les conseils mêmes de la marquise, à sortir de cette vie casanière el à accepter les services de son cousin, Boisfleuri avait dit solennellement au jeune homme :
—Vous allez vivre maintenant plus éloigné de moi, mon ami, mais vous n'oublierez jamais, n'estce pas, que dans les circonstances diliiciles c'est moi, avant tout autre, que vous devrez consulter. Songez bien qu'il nous est défendu de nous séparer longtemps, madame la marquise, vous et moi el que ce qui aiïeclera l'un sera nécessairemeut une peine pour les autres.
Parlant de ce principe, qu'il ne fallait pas qu'il cessât de veiller, pour leur sûreté commune, sur ce ji une homme dont l'existence si paisible la veille allait avoir à se heurter contre tant d'événements, Boislleuri, sans exiger maladroitement qu'on lui rendit des comptes, s'était toujours arrangé de mafiière à savoir ce que faisait Léopuld. Jusqu'àce moment tout s'était passé au gié de l'intendant. Des diners, des speciacles, dis promenades, enfin une amourelle avec une danseuse... il n'y avait rien là dedans que de très-ordinaire, el Boisfleuri ne pouvait pas craindre qu'en continuant de se conduire ainsi, le marijuis risquât de compromettre sa position et sa fortune, ou plulôl leur position et leur forlune.
Mais le destin ménageait un coup imprévu, et d'autant plus redoutable, à Boisfleuri.
Le marquis de Bracy avait été insullé publiquement par le vicomie de Lucenay, el quoiqu'il eût failli le punir à tout jamais de son offense en l'étianglani, de Bracy devait encore obtenir uneréparalion du vicomie lus armes à la main, et celte ri iiciinlre avait été fixée au lendemain par les témoins respectifs des deux adversaires.
C'était pour lui [lail^r de ce duel que Léopold, à son retour à l'hôlel, sur les trois heures du m;ilin, avait ordonné à son valet de chambre d'aller réveiller Bi.islleiui.
La [ircniière idée de l'intendant, arraché aux douceurs du sommeil, fut que l'ex-paysan commençait à trop singer le grand seigneur;— les gens qu'on réveille sont, en général, plutôt disposés à se lâcher qu'à être utiles, — mais, tout en s'habillant à la h àte, Boisfleuri réfléchit que Léopold n'était pas homme à le déranger sans raison, et l'inquiétude en lêle, il dc'scendit , quatre à quatre , à l'appartement du marquis.
— Je me bats en duel demain matin, ou pour mieuxdire.ce matin, à neuf heures, mon cherBoisfieuri, lit Léopold.
A ces mots, qui accueillaient si brusquement son arrivée, l'intendant répondit par un bond prodigieux.
—Comment! Quoi i vous vous battez! s'écria-l-il, mais ce n'est pas possible!
Léopold sourit.
—Je conçois, reprit-il, que cette nouvelle vous épouvante. Âquoi bon, n'est-il pas vrai , s'être donné tant de peine pour trouver un marquis si, au bout de quelques mois, ce marquis se fait tuer comme un l'on d'un coup d'épéeï Mais, continua plus sérieusement Léopold, quoi que vous puissiez craindre, il faut pourtant que ce duel ait lieu. Pui'^que je me nomme Léopold de Bracy, je ne dois pas souffrir qu'on outrage Léopold de Bracy!
Au reste, je suis assuré d'avance que vous ne blâmerez pas ma conduite en celle affaire.
Et Léopold, remontant à sa première querelle chez Pépita, raconta tout au long à Boisfleuri ses aventures au lansquenet, le mot infâme de de Lucenay et la façon dont lui, Léopold, s'était vengé d'abord.'
Boisfleuri écouta silencieusement ce récit. Quand le marquis eutachevé, l'intendant secoua Iristemenl la téle.
—Vous avez laison, fit-il, ce duel est inévitable à moins que... mais non... tout intéressé que je suis à votre existence , de toute façon , je ne veux pas l'abriter d'un péril, grâce à un moyen semblable... cela vous occasionnerait d'autres duels., on douterait peut-être de voire courage...
— De quel moyen parlez-vous?
—Oh! une ressource certaine en pareil cas... si votre rencontre eût eu une cause moins sérieuse... la police n'entend rien aux affaires d'honneur et, en la prévenant à temps-. .
—Allons donc! s'écria Léopold avec indignation, est-ce bien vous, vous, Boisfleuri, qui avez été soldat, <iui me proposez...
— Je ne propose rien, reprit l'intendant d'un ton presque honteux... au contraire, puisque je suis d'avis que ce duel est malheureusement indispensable. Quels seront vos témoins ?
— Sosthène de Morière el un de ses amis, le comte de Mondion.
— Vous êtes l'ollénsé, vous avez le choix désarmes-
—Ces messieurs ont tout réglé avec les seconds de M. de Lucenay : nous nous battons à l'épée.
—A la bonne heure! Vous n'êtes pas un Saint- Georges, mais le fer ne tue pas comme le plomb...
Boistleini ri llirhit encore quelques instants, puis, regardant à l.i pendule :
—Quatre heures bientôt, dit-il, tenez, Léopold, si vous m'en croyez, essayez de prendre un peu de repos; vous en avez besoin pour être calme demain
LES DEUX irftKtS.
comme à v( tro ordinaire. Penscz-voiis que vous puissiez dormir?