‹ Les deux mèresChapitre 10 sur 11 · UN SEC H UT · texte numérisé non relu

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voyant ces traits animés resplendir, ces yeux noirs flamboyer, puis s'abaisser vohiptueusement, cette bouche fraîche lui sourire avec ivresse , il fut près de se livrer au bonheur

du triomphe Puis, quand , l'orchestre

ayant cessé de se faire entendre, il la ramenait au siège qu'elle occupait, s'il voulait lui serrer la main, cette main restait froide. L'enivrement n'existait plus, le calme lui avait succédé. Julia reprenait sa place après un salut poli, mais désespérant, et donnait toute son attention à une jeune fille, blanche et frêle, pour laquelle elle semblait avoir la sollicitude et les soins d'une mère.

Cette jeune fille, c'était Pauhne. Sa figure avait, en ce moment, une pâleur presque transparente, et ses formes sveltes se dessinaient et s'élançaient à l'œil tellement délicates, que, bien qu'elle comptât un an de

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plusqiu' Jiilia, olle ne senil)lail qu'uiiceiifam auprès de la vigoureuse Napolitaine.

Tandis que cette dernière excitait la curiosité générale des hommes , la sienne propre n'était pas moins ardente quand elle contemplait le visage mystérieux de son amie. Depuis long-temps elle se demandait ce qui avait pu rendre Pauline si difiFérente de toutes les autres filles de son âge. Il fallait qu'un bien cruel souvenir exerçât une influence mystérieuse sur cette jeune existence , et Julia brûlait d'approfondir ce secret. Elle se promettait intérieurement de profiter de cette occasion pour faire enfin parler Pauline : ce n'était point tant la curiosité qui la confirmait dans cette résolution que sa vive et profonde pitié pour son amie et le désir de lui rendre , s'il lui était possible , les illusions et la gaité qu'elle avait perdues. Aussi

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Julia suivait avidement des yeux la marche lente des heures sur le cadran de la pendule, et attendait l'instant où elle pourrait se retirer avec son amie.

La chambre à coucher de Juha, que cette fantasque ItaUenne aimait avec une sorte d'idolâtrie, était un véritable trésor. Les autres appartements, les riches salons de Thôtel Ormelli n'étaient rien au prix de ce réduit délicieux. Le comte, qui traitait sa fille

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unique en enfant gâtée, lui avait laissé accumuler là des richesses incalculables.

Cette chambre était de forme octogone.

Placée au fond de l'hôtel, elle ne recevait de jour que d'un côté , par trois fenêtres donnant sur le jardin. Ainsi reléguée loin de la voie publique, on n'y entendait ni le roulement des voitures, ni le bruit confus des industriels et des passants. Ce lieu semblait avoir été choisi exprés pour être un asile de repos pendant la nuit et une retraite mystérieuse pendant le jour, retraite dont le calme et la douce obscurité ménagée par des draperies d'un bleu tendre appelaient les confidences de Tame.

L'ameublement était en bois de citromiier. Sur le parquet s'étendait un tapis d'un prix

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iiU'Stiinahlf eldout l(iScouleiir.s ëblouissaitnt l'œil. Tout autour du gracieux appartemenl se trouvaient adossés des soj)has moelleux et des fauteuils d'un bois rare et d'une étoffe précieuse. Mais ce qui eût attiré surtout les yeux et l'attention, c'étaient les tableaux suspendus aux riches panneaux. Là, vous auriez admiré des peintures représentant de célestes figures de femmes, dignes du pinceau de Raphaël et du Corrége; quelques unes même étaient de la main de ces grands maîtres. Les cadres de ces tableaux ne se composaient pas, comme tous ceux que nous voyons, de quatre mauvais morceaux de boisdorés; c'étaient des cadres achetés à grands frais en Italie , découpés, ciselés, enrichis de pierres précieuses et de la façon des grands maîtres, qui ne dédaignaient pas autrefois de les faire euxmêmes. Il en était un surtout qui, à lui seul.

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valait des sommes immenses : c'était celui du portrait en pied de l'amie de Julia, de Pauline , portrait auquel a travaillé très longtemps un artiste distingué de la capitale, connu par des compositions d'une admirable délicatesse et d'une beauté idéale. Après des efforts de patience, il a rendu enfin, au gré de l'exigeante Italienne et avec un rare bon* heur, les lignes déliées et presque insaisissables de la vaporeuse figure de Pauline, les fines proportions d'un corps digne de la sculpture, et ce je ne sais quoi de vivant, de particulier à chaque individu, qu'on cherche en vain sur la toile. Le cadre de ce chefd'œuvre était un chef-d'œuvre lui-même. Au sommet brillait un gros diamant , symbole ingénieux qui traduisait la pensée de Julia.

Pour montrer combien elle affectionnait

JiJA

ce lieu, Jiilia y avait fait graver ces vers charmants d'un poète de son pays :

« Casa mia , casa inia I

» Piccolina clie sia ,

>> Tu sei sempre casa mia ! >y

C'était là que l'Italienne voulait pénétrer le mystère qui environnait l'existence de celle à qui elle avait voué une amitié si touchante.

Dans cette nuit de fête , l'appartement coquet semblait plus soigné, plus paré encore qu'à l'ordinaire; il était éclairé par une lumière tendre filtrant à travers des globes de cristal dépoli. Cependant, à côté de tous ces ornements de luxe, paraissaient des objets moins conformes à la poésie du lieu, mais plus utiles, plus confortables, et en quelque sorte parlants.

Près du lit reposaient gentiment deux paires de pantoufles, en maroquin rose, toutes petites , toutes mignonnes , tout agaçantes, dont la vue faisait déjà idolâtrer les jolis pieds qu'elles devaient renfermer; sur deux fauteuils se trouvaient du linge fin, deux chemises , deux peignoirs de batiste, deux bonnets garnis dedentelles de Bruxelles; et enfin deux vases élégants placés sur la table de nuit contenaient une boisson rafraîchissante.

A quatre heures du matin , celles que tout cela attendait entrèrent dans l'appartement. Une femme de chambre , jeune et vive , les

suivait Mais Julia se tournant vers elle:

Merci, Francesca, je n'ai pas besoin de tes services.

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La camériste se retira.

A peine la porte fut-elle refermée , que l'Italienne attira i^usquement Pauline sur son sein et l'y pressa avec tendresse.

— Écoute, Julia , dit la frêle jeune fille pendant que son amie la déshabillait , sens- tu comme moi cette amertume qui serre le cœur

après vos fêtes Au sortir d'un bal, j'ai

envie de pleurer î

— Oh oui ! tu as une ame, toi ! . . . Loin de nous ces femmes blasées, ces hommes froids et égoïstes, paons orgueilleux dont la voix

ne sait pas aller au cœur ! Mais toi ! une

voix divine chante dans ton ame , car tu es un être supérieur, ange I

Et sa main était appuyée sur l'épaule blanche de Pauline , et ses yeux levés vers le ciel se baignaient de larmes.

— Ma Pauline , repril-elle d'unr voix douce et affectueuse , confie-moi, confie à ta meilleure amie, à ta Julia, le chagrin (jui mine la vie. Parle, ouvre-moi toute ton ame; va , il est des consolations pour toutes les douleurs. Il n'y a que celles qui ne s'épanchent point qui soient sans adoucissement. Oh! parle, parle-moi donc.

Pauline ne répondit point ; sa tête s'inclina vers la terre, son œil devint fixe et morne.

— Voyons, dit Julia , en lui prenant les

mains , aimer est-ce donc un si grand

crime? Ah! j'ai deviné, n'est-ce pas?...

Oui, j'en suis sûre... Ce M. Ernest... Mon Dieu! ne tremble donc pas ainsi... C'est lui, avoue-le.

— Lui î s'écria Pauline avec une expression d'horreur; oh! jamais!

— Si ce n'est point de ramour, qu'est-ce alors ?

— Julia, Julia, si je te suis chère, dit Pauline en suppliant , ne m'interroge pas.

— Pourquoi donc ! Est-ce un secret terrible que tu as juré de ne point révéler ?

— 0 mon Dieu ! ô mon Dieu ! cria Pauline en tombant à genoux , je n'avais pas besoin de jurer pour le garder éternellement.

Sa douleur était si amère , ses sanglots éclataient avec tant de violence, que Julia n'insista plus.

— Calme-toi , calme-toi , chère Pauline , dit-elle en essuyant ses pleurs ; et, la soulevant légèrement, elle la déposa sur le lit, où elle se plaça elle-même à son côté.

Long-temps après, JuHa veillait encore ,

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rëfli^chissant à ce ({u'clle venait de voir et d'enteiulre; tandis qne son amicî oubliait le sentiment de ses peines dans les bras d'un sommeiî jusqu^alors doux et paisible.

Tout à coup la respiration de Pauline devint étouffée, tous ses membres frissonnèrent, une sueur froide mouilla son front. Sur son visage se peignirent successivement, et d'une manière qui frappa la jeune Italienne, la surprise, l'effroi, puis la colère..., une grande et rapide colère.

Elle se leva debout sur son lit..., appuya son oreille contre la muraille , fit un mouvement de désespoir...., ouvrit les lèvres comme pour crier. . . , et ne put y parvenir. . . ; seulement, après de grands efforts, elle articula trois fois cette exclamation monosyllabique : Oh ! . . . oh ! . . . oh ! . . .

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Cette scène extraordinaire, l'action, l'air étrange de Pauline, qui était toujours endormie , remplirent Julia de terreur et de pitié. Elle contempla d'un, œil consterné sa malheureuse amie.

Celle-ci resta encore quelque temps l'oreille appliquée contre la muraille; puis, après avoir joint les mains et levé les yeux vers le ciel , elle éclata en sanglots et se recoucha....

Julia la regarda avec attendrissement et fondit elle-même en larmes...

Quand les deux jeunes filles s'habillèrent, la matinée était déjà fort avancée. Julia ne put cacher sa surprise en regardant son amie , tant les traits de Pauline étaient profondément altérés. Celle-ci s'en aperçut; et jetant un coup d'œil dans une glace :

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— Je suis l)ien pâle. Cette nuit a été terrible , n'est-ce pas?

Julia prit sa main qu'elle mouilla de larmes.

— Allons , dit Pauline , tes pleurs me

font mal Il me faut maintenant du

calme — Fais-moi reconduire chez mon père.

Julia donna les ordres nécessaires ; puis elle prit congé de son amie d'un air qu'elle voulait, en vain, rendre joyeux, mais où perçait la plus profonde affliction.

Vers le soir de cette même journée, Pauline et Ernest étaient assis dans le jardin que le lecteur connaît déjà ^ sous un berceau de chèvrefeuilles , d'où leur vue n'était bornée que par les montagnes , derrière lesquelles

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le soleil allait disparaître. L'air était doux et imprégné de vapeurs odorantes. Les yeux de la jeune (ille étaient fixés sur le beau spectacle du soleil couchant, et sa main, sans qu'elle s'en aperçût, reposait dans celle d'Ernest.

— Quel moment délicieux ! murmurat-elle faiblement et comme enivrée de ces odeurs balsamiques.

— Oui ! répondit Ernest , continuant la pensée de sa compagne ; qu'il serait doux de passer ici ses jours avec tout ce qu'on chérit!

Ici Ernest crut sentir que la main de Pauline serrait la sienne; il reprit :

— Oh oui ! la vie serait douce ici , loin d'un monde qui ne vous a pas compris , et dont on dédaigne les plaisirs.

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— J'y ai souvent songé, répliqua Pauline comme dans un rêve. Ce serait le ciel sur la terre !... Seule avec mon père et Ernest

A peine eut-elle prononcé ce mot , que , sortant de sa préoccupation , elle rougit et baissa les yeux.

Ernest , au comble du bonheur , se précipita à ses pieds; puis, la saisissant par la ceinture , il déposa pour la première fois un baiser sur ses lèvres...

La jeune vierge demeura d'abord tout

étourdie Elle s'était levée du banc où elle

était assise; mais elle y retomba pâle et défaillante.

Soudain, au moment où Ernest lui serrait de nouveau la taille , elle se releva , se cacha la figure dans les mains..., et s'enfuit en prononçant à voix basse et avec une exprès-

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sioii ëtrange, ces mots : Oh ! ma mère î ma mère !

Chaste et céleste créature î pensa Ernest en la suivant du regard. Puis il alla retrouver M. G , à qui il annonça que rien ne

s'opposait plus à son union avec Pauline.

Le pauvre père était au comhle de la joie, car il sentait qu'il devait se hâter de donner un protecteur à sa fille.

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