DEUXIÈME PARTIE
Au mois de mai de l'année i85i , le Parisien , qui allait chercher les fraîches émanations du printemps , du côté de ***, parvenu sur une petite hauteur, apercevait une jolie maison blanche , avec des persiennes vertes,
264 UJN SKCRET.
qui, par une bizarrerie inconcevahie, restaient toujours fermées. On voyait cependant, au soin avec lequel elle était entretenue, à la fumée qui sortait de différentes cheminées , ([u'elle était habitée. La porte d'entrée était encadrée par quatre colonnettes exhaussées sur un perron, auquel on montait par un escalier de pierres polies. De chaque côté de Fescalier, s'élevait, à hauteur d'appui, une balustrade en fer, le long de laquelle courait une astragale dorée.
Cette habitation élégante, gracieusement entourée, par le bas, d'arbustes qui lui formaient comme une ceinture de roses, de lilas, tranchant sur le fond vert du feuillage touffu, étalait sa face coquette au passant arrêté à la grille qui ouvrait sur la route. Deux allées latérales, se perdant sous ce dôme de fleurs et de verdure , indiquaient que le
UJN SECRET. 265
jardin s'étendait derrière la maison ; mais il était difficile à l'œil d'aller plus loin.
Si le lecteur veut bien nous suivre , nous pénétrerons dans cette partie secrète de l'habitation.
La façade intérieure avait absolument la même disposition que celle donnant sur la voie publique; mais, contrairement à l'usage ordinaire, elle présentait une physionomie beaucoup plus animée. C'était de ce côté qu'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie de la maison. Toutes les persiennes étaient attachées à la muraille, et plusieurs fenêtres ouvertes laissaient voir une partie des appartements. Au rez-de-chaussée, à gauche, le regard plongeait dans un salon magnifiquement meublé. Quoiqu'il ne s'y trouvât personne, la table du piano n'était pas fermée.
UN Sl'XUET.
et, sur le |)U|)ili'e qui le suriuoulait , luie partition éfaitresttie cJëployée.
Auprès de l'une des deux croisées , se trouvait une table couverte de dessins ébauchés, de broderies, de petits ouvrages de femme, de jolis coquillages, et de vingt autres choses qui témoignaient des goûts fantasques et peu constants de celle à qui ils appartenaient.
Au bas du perron, sur une banquette en bois peint, étaient assis un vieillard et un jeune homme, dont les yeux et l'attention semblaient exclusivement captivés par le même objet .
Enfin, à quelque distance et dans la direction de leurs regards, oa voyait une jeune fille vêtue d'une simple robe blanche, à la taille
UN SFXRET. 267
svelteotélëganto. Ses membres, d'une proportion parfaite, décrivaient, en ce moment, une courbe ravissante de grâce. Sa pose était délicieuse. Légèrement penchée sur une rose , ses doigts effilés la touchaient avec une délicatesse infinie et semblaient vouloir en chasser quelque chose , un insecte sans doute.
Quand elle se redressa , ses joues étaient colorées , le plaisir animait ses grands yeux noirs , un sourire angélique se dessinait sur ses lèvres, et elle contemplait son ouvrage avec un touchant intérêt
On eût dit qu'il y avait une sympathie mystérieuse entre elle et cette fleur qu'elle venait de débarrasser d'un ennemi mortel.
Ces trois personnages , le lecteur les a reconnus.
:î6S un skciuît.
iVÏ.G..., aMendri par ses souvc^nirs, porfa une main à sos yeux, cl de l'autre prit celle du jeune homme assis à son cote .
— Ernest, dit-il avec émotion, promettezmoi de la rendre heureuse.
— Ah ! je le jure , répondit celui-ci avec vivacité... Puis, voyant la tristesse du vieillard , il reprit :
Pourquoi donc ces craintes?
— Je ne sais, mon ami; mais il me semble que je n'en ai pas fini avec le malheur. Tout a été succès pour moi jusqu'au jour où ma pauvre Amalia!... Une femme si parfaite ! Puis notre plus jeune fille qui l'a suivie à la tombe, et tant d'amis enlevés pour toujours en si peu de temps ! Tenez , j'y ai
souvent réfléchi , en voyant tant d'hommes
considérables accablés tout \ coup par la fortune qui les avait gâtés jusque-là : il en est de ces hommes comme du joueur que le sort a servi d'abord d'une manière inespérée. Arrive soudain une réaction inouie qui leur ôte plus qu'ils n'avaient gagné.
Ernest n'essaya pas de combattre cette observation dont il sentait la justesse, et M. G demeura livré à de sombres méditations.
Il était bien changé , M. G Ce n'était
plus cette figure réjouie et si pleine d'autrefois. Ses joues , maigres et ridées , adhéraient à ses os ; son crâne était dégarni de cheveux, et, par une dépression matérielle que la science de Gall seule pourrait aider à expliquer, l'ensemble de cette tête, qui, jadis chargée d'un luxe de chair, paraissait volu-
2'JO UN SECRICr.
miiu'usi^, clail maintenant réduit aux plus étroites proportions.
Il avait fallu beaucoup de souffrances pour opérer un tel changement !
La perte cruelle de sa femme avait produit une vive impression sur son esprit. La mort de sa fille cadette , second malheur qui arriva peu de temps après le premier, avait ravivé ses douleurs, et enfin la dernière révolution venait de lui ravir presque toute sa fortune , de renverser ses projets et tout l'échafaudage de son bonheur. S'il avait conservé son château , c'était à Ernest qu'il le devait.
Ernest de Versac était aussi méconnaissable. A l'insouciance et à la légèreté de la jeunesse, avaient succédé le calme et la gra-
UN SECuiiT. ayi
vite de l'âge mûr. On devinait, à l'air soucieux qui plissait son front, que quelque chose l'avait profondément frappé.
Maître de tout son avoir quelque temps après la mort d' Amalia , il avait tout à coup cessé de paraître dans le monde , et rompu la promesse de mariage qu'il avait faite à mademoiselle de V***, pour venir se confiner à la campagne de M. G
On attribua cela à un grand chagrin causé par la mort subite de sa mère qu'il aimait tendrement.
Madame de Tavannes seule eut quelques doutes : elle les communiqua à cinq ou six de ses amies ; mais , comme celle que cette révélation aurait déshonorée n'existait plus,
'i']'! UN SKC|{|:T.
cos (lames eurent la {jéïK^rosité de garder leurs conjeelures pour elles.
Quant à Pauline , sa taille avait {grandi et ses contours s'étaient arrondis ; mais la jeune fille paraissait presque aussi frêle que l'enfant ; sa physionomie s'était peu modifiée; seulement son front s'était extraordinairement développé ; ses grands yeux noirs et profonds semblaient plus fatigués, et une pâleur presque transparente , qui ajoutait encore aux charmes de sa figure , y imprimait un air de souffrance indéfinissable.
En bien moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour entrer dans ces détails, la scène avait changé.
M. G était rentré dans la maison, et
Ernest s'était approché de Pauline.
UN- SECKET. 273
■«^nVoyez, Ernest, dit la jeune (ille d'une voix mélodieuse, comme c'eût été dommage de laisser flétrir cette jolie rose par ce vilain insecte ! .<;jiui nu,
— En effet.
Ernest avait le sourire sur les lèvres; il jouissait de cette naïveté d'enfant.
— Ne pensez-vous pas comme moi , mon ami, qu'il en est de même pour nous autres, pauvres et faibles femmes ? Si dans ce monde oppresseur nous ne trouvons pas une main
protectrice, une main secourable , nous
périssons !
Un nuage passa sur le front du jeune homme. Il ne répondit point, mais serra le bras de sa compagne.
Tous deux restèrent pensifs.
274 ^^ 8ECRBT.
— Je vais au berceau ; ne Toulez-vous pas venir avec moi? reprit Pauline; et , sur un signe d'assentiment d'Ernest , elle s'appuya avec confiance sur son bras.
D'où venait donc cette étroite intimité avec un homme qu'autrefois elle abhorrait?
Était-ce que chez elle, comme chez beaucoup de femmes légères, le souvenir d'un événement qui avait dominé toutes les im-
•2jG UN SK4:RKT.
pressions de son enfance était devenu jjeii !*i pen moins vif, et enfin s'ëtait entièremenl effacé ?(3h! non! — ce souvenir vivait poignant dans son cœur Vainement elle
avait voulu le chasser Il demeurait toujours là...
Ou bien, était-ce que, par un de ces retours brusques, bizarres, incompréhensibles , qu'on remarque quelquefois dans certaines humeurs féminines , l'objet de sa haine avait fini par devenir Tobjet d'un secret penchant? Etait-ce une de ces révolutions morales, indice précieux de la nature divine de la femme, qui ne peut long-temps s'occuper d'un être vivant sans l'aimer? Pas davantage.
Sans une circonstance remar(juable qui l'émut profondément, peut-être l'aurait-elle
UN SECIIKT. ■y.^'j
toujours délesté. Elle éprouvait poui* lui une répugnance invincible.... Sa présence seule la faisait frissonner. Mais un jour qu'étant à prier sur la tombe de sa mère, elle avait entendu du bruit, elle s'était cachée dans les cyprès qui entouraient cette tombe , et elle l'avait vu, lui, Ernest, s'agenouiller, tremblant , à la place qu'elle venait de quitter. ,. . Elle l'avait vu pleurant , la tête penchée sur sa poitrine, accablé sous le poids du remords.
Alors le cœur de la jeune fille s'était at-
tendri... Surprise de cette violente douleur, elle avait oublié sa haine Elle ne put refuser son estime au caractère de cet homme qui semblait si repentant... Puis elle éprouva pour lui un sentiment d'intérêt
Ernest ne la trouvait plus si sauvage;
v[[(i ne fuyail plus son approche, il la vif^ on quelque soite , s'apprivoiser, et depuis deux ans il l'adorait en silence.
M. G , sachant qu'ils s'aimaient, avait,
depuis long-temps, arrêté leur mariage, et pourtant jamais il n'avait pu obtenir un aveu de sa fille. Chaque fois qu'il avait fait allusion à ce mariage , elle avait détourné la conversation avec une telle pudeur , une telle dignité, qu'il n'avait osé lui en parler sérieusement.... Ernest s'en était chargé.
Comme ils s'éloignaient , un équipage s'arrêta à la grille extérieure. Une voix bien connue fit tressaillir Pauline. Julia î dit-elle vivement ; et elle s'élança , rapide comme l'air, à la rencontre de son amie.
Julia était la fille unique du comte Ormelli, îiclie Italien qui , depuis deux ans,
habitait un des plus beaux hôtels d'un quartier moderne de Paris. Elle s'était éprise , pour Pauline , d'une amitié passionnée , s'il est permis d'employer ici cette épithéte^ car son cœur ne savait aimer qu'avec passion. Tous les jours elle se faisait conduire au château pour montrer ses emplettes et proposer mille parties de plaisir. Pauline était reconnaissante d'un si vif attachement; mais elle refusait presque toujours , et demeurait triste. Cette tristesse continuelle , qui aurait lassé toute autre , était précisément ce qui augmentait la sympathie de Julia pour sa jeune compagne. Elle s'était habituée à la regarder comme un être supérieur , et, elle qui commandait, impérieuse et hautaine, chez son père, paraissait douce , humble et attentive auprès de Pauline. Le plus grand bonheur de l'Italieime était de pouvoir emmener cette dernière avec elle : cela arrivait
28o UN SliCRET.
quelquefois. Ce jour-là , il y avait bal chez le comte Ormelli; Pauline avait promis d'y assister, et Julia venait s'emparer de son amie : c'était elle qui devait présider à sa toilette, la chaperonner, comme elle disait, et^ après le bal, le même appartement, le même lit devaient les recevoir toutes deux.
Une heure avant minuit, les salons du comte Ormelli présentaient un charmant coup d'œil. Toutes les jolies femmes de la capitale semblaient s'y être donné rendezvous.
:i82 UN si<:chi<:t.
Parnii coite foule hrillanfe , se faisail rvinarqiier la jeune et unique héritière du comte.
— Julia est Napolitaine. Sa figure conserve quelque chose de cette teinte brune que lui a imprimée le climat d'Italie, mais elle est belle; les traits en sont expressifs et harmonieux, et une chevelure d'un noir de jais fait ressortir la pureté du front. Cette jeune fille, à peine âgée de dix-sept ans, n'a plus rien de l'enfance; c'est une femme faite ; mais elle est douée de toute la vivacité, de toute l'ardeur de feu de son pays volcanisé. Rien de plus souple et de plus gracieux que sa désinvolture. Quand elle est transportée par les accents de l'orchestre , son petit pied touche à peine la terre, son corps voluptueux plie comme un jonc, et de son grand œil noir, fendu en amande, s'é-
chappent de ces longues lueurs que l'on croit voir briller encore long-temps après que des paupières garnies de cils soyeux et fournis en ont voilé le foyer.
Cependant, qui le croirait? Maigre tant d'indices accusateurs, Julia demeurait insensible à tous les hommages, à toutes les déclarations. Des dandys, dont la coupe d'habit est insaisissable et le nœud de cravate un problème , des cavaliers accomplis par leur tournure et leurs manières distinguées sans prétention , leur aplomb sans impertinence , et mieux que cela , des roués irrésistibles, précédés d'une réputation immense, colossale, à faire perdre la tête à toutes les femmes , qui , par leur nature , ne peuvent rester impassibles devant cette espèce privilégiée , tous avaient tenté cette conquête et l'avaient jugée impossible.
UN SKCIll
Aussi, c(î soir-là, ilétait(iuosliori, dans plus (l'un {];roupe de jeunes {];ens, de cette froideur inexplicable de l'Italienne; plus d'un amour -propre était piqué, plus d'un œil brillait de dépit , animé par le désir de contraindre la rébellion de cette beauté ennemie. C'était comme une velléité de vengeance qu'ils éprouvaient ; mais , contre l'ordinaire, tous les amours-propres individuels se turent devant la difficulté de l'entreprise; chacun semblait se rendre justice. Les gauches et les timides laissèrent la place libre aux cavaliers bien faits et pleins d'aisance. Des danseurs-modèles se surpassèrent dans les quadrilles pour la captiver; des valseurs délicieux cherchèrent à l'électriser par leurs douces étreintes, à surprendre cette nature indomptée dans l'éblouissement de leur vol circulaire. Plus d'une fois l'habile partner de Julia crut avoir réussi. En