‹ Les deux mèresChapitre 5 sur 11 · OR DIAMANT. I · texte numérisé non relu

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luence. Toutes deux gurdèroiil le silence et demeurèrent plongées dans leurs méditations.

La mère de Léon, tout en jouissant, au fond de son cœur, de l'amour de Clémence pour son fils, pensait cependant que le temps était venu d'enlever la jeune épouse aux frivolités du monde parisien ; puis elle avait remarqué que Léon était devenu rêveur et taciturne, et elle attribuait ce changement à l'union qu'il venait de C(mtracter. D'ailleurs sa haute raison lui disait que c'était surtout aux premiers jours du mariage qu'une jeune femme doit aller réfléchir sur la gravité de son nouvel état dans la solitude, loin de ces plaisirs bruyants, mais vides, dont celte mère alarmée s'exagérait le danger. Dans sa crainte excessive, elle allait jusqu'à penser du monde ce qu'un écrivain, justement ce-

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èbre , mais [)îurois jiaradoxai , disait dun de ses ouvrages : « La jeune iille qui auia u une page de ce livre est perdue. »

Quant à Clémence , un secret existant entre elle et sa tante lui faisait aspirer plus que jamais après son départ pour la campagne. Là, se disait-elle, je ne serai plus tourmentée par ce monstre qui est mon mauvais génie; là je ne craindrai plus pour mon Léon. Oli! n'être mariée que de huit jours , et déjà obligée de lui cacher quelque chose, à lui dans le sein duquel je devais épancher tout mon cœur comme dans le vôtre, ô mon Dieu! cela doit être mal...

En ce moment, Léon entra. Clémence frémit ; elle se représenta la pointe de Tépée de M. de Frias sur la poitrine de cet être à jamais chéri ; et, malgré son émotion, elle se

rendit maîtresse d'elle-même, renfermant dans son sein le secret qui allait peut-être lui échapper.

Lui était toujours pensif et mélancolique. Un étrange soupçon auquel il aurait eu honte de se livrer^ mais que toutes les circonstances se plaisaient en quelque sorte à confirmer, tourmentait son esprit. Il attendait, avec une angoisse intérieure que son visage dissimulait mal, le mot de l'énigme. Il s'approcha deux ou trois fois de sa femme pour lui demander une explication qui lui aurait, du moins , épargné le douloureux supplice que nous aurons à décrire : la fatalité le retint.

Clémence, en dépit de ses terreurs, se sentait pressée de lui faire un aveu. Une fois il lui prit la main et la regarda avec des yeux si affligés, que des larmes vinrent mouiilor

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ceux dv sa jounc (^t Inidrc ('poiiso. Elle allait lout l'ëvéler, quaiid il se loloiirna hi'us([iicmeiit et sortit.

— Pauvre Léon, dit-elle, il est triste, et je n'ose lui demander la cause de sa tristesse. Il me semble, à chaque instant, qu'il a tout deviné, et qu'il va se jeter au devant de son meurtrier. Lui si grand, si noble, lui mon Léon adoré, devenir la victime de ce spadassin ! Oh non ! mon ami, je te sauverai de ses mains sanguinaires , je ferai violence à mon indignation... Je garderai mon secret, et ce sera le seul que j'aurai jamais eu avec toi !

Elle essuya ses pleurs, se promettant bien de rester ferme et calme pendant cette dernière soirée que sa tante avait voulu consacrer à un dernier bal , un bal d'adieu; après ce bal; un demi-jour de repos, puis enfin le

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départ. Ce peut programme avait été arrangé par madame de Saint-Géran , et il n'y avait pas moyen d'y rien changer.

Cette soirée , féconde en émotions , commença sous de funestes signes. Léon y parut avec un visage bouleversé. Madame Bonneval pressentit un malheur : elle remarqua plusieurs dames qui riaient malicieusement derrière leur éventail en examinant Clé-

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ineiice. M. de Frias était radieux et entouré d'une foule de jeunes gens dont la physionomie était aussi moqueuse que la sienne. Tous le regardaient avec une espèce d'admiration, comme s'ils lui eussent découvert une puissance qu'ils n'avaient pas soupçonnée jusqu'ici.

Ce mouvement se manifesta d'une manière plus sensible encore quand le duc, avec un sang-froid imperturbable et une rare impudence , vint prendre familièrement la main de Clémence pour la conduire dans un quadrille. Une foule de cavaliers restèrent immobiles à les contempler, comme s'ils eussent été sourds aux accents de l'orchestre.

Léon regardait, depuis quelque temps, cette espèce de comédie qui semblait préparée d'avance. Une rage sourde, où se mêlait un amer

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sentiment de honte, s'amoncelait clans sa poitrine.

— Quel air sombre vous avez ! lui dit madame de Saiiit-Géran, près de laquelle il se trouvait ; je vous avertis que M. le docteur B , notre ami, qui est un observateur plus profond que Lava ter lui-même , vous examine en ce moment,

— Alors je dois lui faire peur, répondit Léon en se levant avec brusquerie; et, pour cacher son trouble, il entraîna plutôt qu'il ne pria une jeune dame et vint se placer dans le quadrille où se portaient tous les yeux. Lorsque M. de Frias prit la main de sa danseuse pour exécuter la première figure, Clémence chancela. Léon, qui l'observait, crut qu'elle allait tomber. La jeune femme rencontra le regard de son mari, sur lequel elle

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tressaillit comme si elle eût marche sur un reptile. Cette sensation ne resta pourtant visible à Textérieur qu'une seconde. Elle reprit bientôt son calme, du moins en apparence. Revenue à sa place , elle adressa elle-même la parole au duc, et cela avec une vivacité plus qu'ordinaire. Léon demeura atterré. Il sentit comme un vertige qui le précipitait...; il fit un pas..., Clémence tombait... Plus prompt que l'éclair et avant que M. de Frias eût pu le prévenir, il la reçut dans ses bras et l'emporta évanouie dans son appartement.

Léon avait eu à peine le temps de voir sa jeune épouse reprendre ses sens , qu'on vint lui dire que Jules Dérancourt désirait lui parler sur-le-champ. Il sortit de la chambre où le docteur B...., madame de Saint-Géran et ses femmes s'empressaient

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autour (l(; Clémence, et trouva son ami dans ranticJiamhre

Dërancourt était tout troublé; il saisit la main de Léon, et la serrant avec une étreinte convulsive :

— Mon ami, mon cher Léon, dit-il, un infâme complot te menace dans ton honneur, dans celui de ta femme.

— Quoi ! interrompit l'infortuné jeune homme ; et il attendit dans un sombre découragement ce que Jules avait à lui révéler.

— Oui, un infâme complot, reprit Jules,

et je suis venu, moi, ton ancien ami Va,

ce n'est pas moi qui t'abandonnerai. Je te l'avais bien dit : ce misérable , ce duc de Frias....

A ce nom. Bonne val saisit à son tour le

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bras de Jules. L'étreinte fut si vive, que celuici s'arrêta.

— Eh bien! fit Léon, respirant à peine.

— Pauvre Léon! ah! je te l'avais bien dit!

— Achève.

— Ce duc, qui, là où l'arme du spadassin ne suffit pas, emploie celle de la trahison ; il vient d'inventer la plus noire, la plus atroce des calomnies sur ta femme!

— Une calomnie !...

— Furieux d'avoir été supplanté auprès de mademoiselle de Breuil et ne pouvant mettre les rieurs de son côté que par une invention diabolique , il feint d'avoir dédaigné le titre de mari, parce qu'il en avait un autre auparavant ; et, pour convaincre les plus incrédu-

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les, il |)or(e à son (loi{;l une baguer, un biillant quêtons ces jeunes étourdis connaissent, un don de Louis XIV, (|ue sais-je?

— Sa bague? dit Lt5on en serrant les dents de fureur.

— Oui, il a l'insolence de le prétendre ; mais remets -toi; nous déjouerons cette odieuse machination. Rien ne te sera plus facile que de constater le mensonge, et c'est lui qui sera déshonoré.

Pour toute réponse, Léon s'élança dans la chambre où reposait sa femme. La main gauche de Clémence tranchait par sa blancheur sur la courtine du lit..., il n'y avait rien — L'autre était cachée dans celle du docteur, qui interrogeait la systole Celui-ci la déposa enfin, et Léon la prit comme pour comp-

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ter à son tour les pulsations. La bague n'y était pas !

Le docteur ordonna le plus grand calme et fit sortir tout le monde.

Léon demeura en proie à une horrible souffrance. Ses angoisses étaient si vives, que le cœur seul peut les comprendre. Les expressions seraient insuffisantes pour les décrire. Il passa une de ces nuits qui rident et qui vieillissent.

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Son agitation durait encore le matin. Appuyé sur un meuble dans un cabinet voisin de la chambre à coucher de sa femme, il se livrait à d'améres pensées :

(X Elle! elle ! ô mon Dieu! elle criminelle î si jeune et déjà capable de cette horrible perfidie ! Est-il donc vrai que ce sexe donne parfois au monde effrayé le hideux spectacle d'une pareille scélératesse! . Mais Clémence Cette infernale dissimulation qui

est comme le sceau fatal auquel se reconnaissent d'abominables femmes ! ... Oh ! non ! cela doit brûler le cœur, flétrir le visage, et son cœur paraît pur et son visage est toujours tranquille. Serai-je donc la victime d'une déplorable erreur ? »

Alors il se laissa aller à ces longues rêveries, accessibles seulement aux natures pas-

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sioi\iié<\s aju'i's des sonnrances inouies. A remporleineiilet la[urt;ursucc(3dent l'atonie et un profond abattement. Il se sentait passer de la conviction du mal au doute, puis à la persuasion du bien : « 11 s'était trompé : celle qui avait reposé sur sou sein, qui avait si bien senti et exprimé la sainteté du mariage, n'avait pu le profaner ! celle qui lui jurait chaque jour un amour éternel ne pouvait, au sortir de ses bras, aller se donner à un autre ! » A cette idée, il se leva par un mouvement convulsif. « Et pourtant sa bague, la bague de sa mère, elle est au doigt de ce misérable !... Et n'ai-je pas vu Clémence elle-même, pendant qu'il tenait sa main, ne l'ai-je pas vue anéantie sous mon regard !... Comment expliquer ce mystère ? »

IL retomba iUîcablé sur un fauteuil. Tout à coup son visage s'éclaira; la joie le fit res-

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pleiidir. « C'est ma dernière espérance , » s'ëcria-t'il ; (( mais peut-être est-ce là venté ! Oui, le lâche lui aura dérobé sa bague pour

faire croire qu'on la lui avait donnée Le

misérable n'aura pas craint de commettre un vol et de jouer ainsi avec la réputation d une pauvre femme ! . . . . 0 mon Dieu ! c'est vous qui faites briller à mes yeux ce flambeau de salut ! Oh ! je vais la voir, et s'il a osé entreprendre de sôuîflér uri de vos anges, mon Dieu , vous abattrez ce démon par ma main 1 »

En ce moment, il entendit la femme de chambre de Clémence dire à un valet :

« François, portez sur-le-champ ce billet à M. le duc de Frias, Madame attend la réponse. »

Léon frémit de rage Il allait courir

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après le valet quand il s'uperçut «pie Clémence était là. Elle paraissait heureuse du bonheur que donne une conscience pure.

— Comment! tu étais si près de moi, mon ami, dit-elle en s'approchant. Ah ! comme ses traits sont bouleversés ! Il se sera trop fatigué pour moi.... Méchant , votre santé, c'est mon bien, ne le savez-vous pas ? — Ne savez-vous pas que je mourrais si elle était en danger ? Tiens, mon ami, je veux te veiller cette nuit à mon tour et je ne te quitterai pas d'un instant, moi... Situ savais.... Elle s'assit sur ses genoux... Mais qu'a-t-il donc? reprit-elle. Pauvre ami, laisse-moi te calmer , et elle le baisa au front ; elle allait presser ses lèvres, quand elle se sentit jeter rudement sur le canapé, et lui les yeux étincelans : — Est-ce que je vous demande tout cela?

— Léon ! Léon ! cria-t-elle en lui sautant au cou

— Oh ! laissez-moi, laissez-moi, misérable î

Clémence retomba comme si elle était morte. Elle sentait ses forces la quitter peu à peu , lorsqu'un bruit de voix, partant de la cour, vint frapper son oreille. Elle se traîna hors du cabinet en criant : — Mon Dieu , sauvez-le , sauvez-le , ô mon Dieu î

Elle arriva mourante au perron. De là ,

elle vit ce qu'elle avait tant redouté Son

mari était avec le duc !

— La lettre, remettez-moi cette lettre, disait Léon d'un ton menaçant.

— Je n'ai point l'habitude , répondit le duc avec dédain, de divulguer ainsi les messages qu'une dame m'envoie.

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— Tiens donc , cria Loon emporté par la fureur, et sa main fraj)|)a au visage ce dur insolent.

Clémence s'évanouit.

Environ deux heures après l'incident que nous venons de rapporter , trois jeunes gens se trouvaient dans un endroit écarté du bois de Boulogne. L'un d'eux était assis sur un tronc d'arbre , morne et silencieux. Les deux autres caTisaient à voix basse , non loin

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(lo lui. On voyait, à qui'l(|ues pas do là , un alezan attaché à un cliênc, et plus loin , dans une allée , h travers les branches dépouillées de feuilles , une voiture.

— Midi et demi , dit Jules Dérancourt à l'autre témoin , ce M. de Frias se ferait-il attendre?... Puis, après avoir regardé Léon d'un air ému , il ajouta : J'ai tiré un bon augure du choix des armes fait par ce spadassin.

— Pourquoi? répondit le témoin ; on le prétend invincible à l'épée ?

— Qui sait? reprit Jules. L'épée est l'arme du véritable brave. Si ce duc avait pris le pistolet, c'était à lui de tirer le premier, et mon pauvre Léon eût été abattu sans pouvoir se défendre. Mais avec l'épée, morbleu !

un homme de cœur a de la chance. Le désir d'une juste vengeance , la vue d'un scélérat dont le fer touche le vôtre , sa poitrine ouverte doivent inspirer le combattant qui veut mourir, mais qui veut, avant tout, purger la terre d'un monstre. Ah! le voici.

Une seconde voiture roula bientôt auprès de la première , et M. de Frias en descendit avec ses deux témoins.

Léon se leva précipitamment.

— Bonjour , messieurs , dit le duc d'un air dégagé, nous sommes ponctuels, j'espère. M. Bonne val, voici mes seconds; l'un est M. Ernest de Verneuil, et l'autre M. le docteur Raymond. Je l'amène toujours en de pareilles circonstances et pour cause.

— J'accepte vos témoins , monsieur le

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(lue, rt^pondit Léon. Quant à votre docteur, ses soins seront inutiles.

— Je n'entends pas cela , reprit M. de Frias avec un rire dédaigneux , je suis trop raisonnable.

— Vous êtes un vil fanfaron, monsieur le duc !

Le fer brilla dans leurs mains.

— Un instant, cria Jules Dérancourt , nous avons une condition à débattre.

Les quatre témoins se retirèrent à l'écart. La délibération fut longue , malgré l'impatience de Léon. Quant à M. de Frias, il paraissait calme et chantonnait entre ses dents , comme s'il se fût agi d'une partie de plaisir.

A la fin , celui qu il avait désigné sous le

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nom d'Ernest de Verneuil s'approcha de lui, et lui communiqua le point en discussion.

Eh bien! dit M. de Frias, j'y consens. Messieurs, ajouta-t-il en élevant la voix, j'ai demandé à monsieur réparation d'un odieux outrage. Je pourrais m'en tenir à ces termes, mais je veux bien lui accorder sa demande. Quoiqu'il n'ait aucun droit à cette bague que j'allais reporter moi-même , ce matin , à la personne de qui je la tenais ; quoique surtout il n'ait aucun droit à cette lettre qui est à mon adresse , je veux bien les déposer entre vos mains, mais seulement comme prix du combat —

— En garde , donc ! cria Léon ; et les épées se croisèrent de nouveau.

M. de Frias s'aperçut bientôt que , cette

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l'ois , il avait alFaire à un adversaire sërioux. Contre son hahiludc, il fut obli^jé, après quel(iues pas , de garder la défensive. Léon se montrait audacieux, mais prudent; son œil paraissait sûr et son poignet infatigable. 11 avait moins de tactique , mais plus d'adresse naturelle. Vingt fois , au moment où le duc crut qu'il allait lui percer le sein, son agilité le sauva comme par miracle. A la fin pourtant, l'habileté pratique l'emporta, et Jules Dérancourt , qui suivait chaque geste de son ami avec une sorte d'angoisse, eut le désespoir de voir sa chemise tachée de sang.

Quoi qu'il en soit, Léon semblait n'avoir rien perdu de son courage et de sa vigueur. Il redoubla ses efforts et ses attaques.

— Bien , mon brave Léon , dit involontai-

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rement Jules Dérancourt. Eu ce moment une seconde tache de sang se dessina sur la poitrine de son ami. Jules détourna les yeux avec douleur. Quand il les reporta sur les combattants, c'était toujours la même ardeur, le même acharnement de la part de Léon. La scène en était venue au plus haut degré d'intérêt et d'exaspération. Les témoins retenaient leur souffle et restaient immobiles.

Une troisième blessure atteignit l'héroïque jeune homme. Il pâlit, chancela sans perdre l'équilibre.

— C'est un assassinat, cria Dérancourten versant des larmes de rage.

Le duc avait déjà baissé , par lassitude, la pointe rougie de son épée, et les témoins avançaient pour les séparer, quand Léon se ranimant fit signe de la main

qu'on le laissât poursuivre; et au milieu (les murmures, il pressa de nouveau son ennemi.

Tant de force paraissait à peine croyable à celui-ci. — Allons, se dit-il en lui-même, c'est lui qui le veut. 11 recula de deux pas l'œil fixé sur la gorge de Léon , et méditant un coup d'escrime qu'une expérience funeste lui avait appris. Lorsqu'il vit son noble adversaire se précipiter sur lui à découvert, il rit d'un rire fatal ; mais, au moment où il voulut s'élancer à son tour , il trébucha , et l'épée de Léon lui traversa le corps. 11 ne prononça pas un seul mot : il lança un dernier regard plein de haine et de férocité sur son adversaire, et expira.

— Mon brave, mon héroïque ami! s'écria Jules sautant tout en pleurs au cou de Léon.

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M. (le Verneiiil remit la lettre et la bague au vainqueur. Celui-ci ouvrit cette lettre et la parcourut avidement. Des larmes de bonheur mouillèrent ses yeux; Clémence y reprochait au duc sa vilitë et réclamait sa bague avec l'accent énergique et digne d'une ame pure et fiére, lâchement calomniée.

Pendant ce temps, le médecin attendait pour donner des soins au blessé; mais lui s'adressant à son ami : Elle d'abord, Jules... Au nom du ciel, cours.., ; dis-lui que je suis bienheureux. Vole ! vole, mon bon Jules ; oh! elle en mourra!

Jules Dérancourt s'élança sur l'alezan et partit au galop.

Dans un appartement de l'hôtel Saint- Géran, dans la chambre à coucher de Clémence, étaient réunies trois femmes affligées. La comtesse, tout en pleurs, demandait pardon à sa nièce ; elle s'accusait avec amertume de sa crédulité. « Le monstre , » disait-

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elle, « il a envoyé sa mère prés de moi pour avoir cette bague. Ils avaient l'intention d'en faire faire une semblable. Elise, leur cousine, devait la porter la soirée de tes noces. Elle et toi, ma Clémence, vous auriez rappelé les deux belles jumelles, que sais-jej je me suis laissé persuader.

Clémence se tordait les mains.

Madame Bonneval était blanche comme une statue de marbre : elle ne pleurait point, mais elle laissait échapper de temps en temps ces paroles avec une anxiété saisissante : Léon ! mon enfant I mon pauvre enfant!

Dérancourt arriva. Aussitôt que Clémence l'aperçut, elle se jeta à genoux en disant : Merci! merci! ô mon Dieu.

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Jules parla avtic ciif.hoiisiasmi; <k^ Vhé-

roïsiue de son ami. Clémence et madame

de Saint-Géran écoutaient ses paroles avec avidité.

Cependant madame Bonneval tendait l'oreille comme si elle eût voulu saisir ce qui se passait au dehors. Au bout d'une demiheure de vives angoisses , elle entendit le roulement d'une voiture sur le pavé de la cour.

Tous quatre s'élancèrent en même temps... Jules se précipita à la portière pour revoir son ami... Léon était évanoui et baigné dans son sang !

A cet affreux spectacle , tout l'hôtel retentit de cris et de sanglots .

Une femme seule restait muette; c'était la malheureuse mère î

Durant vingt jours et vingt mortelles nuits , elle veilla au chevet de son fils , qui resta continuellement en proie à d'horribles souffrances et à un cruel délire. Rien n'avait pu arracher Marie à ce saint devoir.

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Les derniers jours, \v doefeiir B

l'exaininait avec celle curiosilé froide, parliciilière à cerlains médecins. 11 ëtail moins surpris d'un si rare dévouement que de rencontrer une force pareille dans un corps si frêle et si délicat. Il s'attendait, à chaque instant, à la voir tomber.

Enfin une crise favorable décida de l'existence du malade; madame Bonneval reçut la récompense de son courage : son fils était sauvé. Il la reconnut et l'embrassa étroitement , tandis que de délicieuses larmes coulaient des yeux de cette mère ivre de joie.

Mais alors ce qu'avait prévu le docteur arriva; les forces de madame Bonneval étaient épuisées. Tant que la vie de son enfant avait été menacée , la tendresse maternelle, exaltée par la crainte et surexcitée par

la fièvre, l'avait soutenue. La nature humaine reprenait ses droits.

Marie fut emportée presque mourante, mais heureuse , de la chambre de son fils ; un lit lui fut dressé, selon ses désirs, dans le cabinet voisin . Là se passa une scène digne d'une éternelle admiration. La généreuse mère, pour cacher sa situation à son fils, comprimait les plaintes et les cris que lui arrachait la souffrance; et même, de temps en temps, elle souriait encore, c'était lorsque la voix de son Léon vibrait dans son cœur.

Le moment suprême arriva... La porte conduisant à la chambre du blessé était entr'ouverte. — Est-il éveillé? demanda-t-elle à voix basse. — Un sommeil bienfaisant va achever de réparer ses forces, répondit le docteur — — Merci, reprit-elle; et elle resta

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les yeux iixës sur cette porte. Une larme vint mouiller sa paupière; puis, comme tout le monde sanglotait autour de son lit, cette courageuse mère l'essuya, et posant Pindex sur ses lèvres : Chut ! dit-elle , ne réveillons pas!

Bientôt on n'entendit plus que des sons

inarticulés, ses yeux se fermèrent Mais

soudain tout son être tressaillit par un dernier effort, son œil jeta un dernier regard vers l'appartement où reposait son fils bienaimé, et sa bouche prononça ces dernières paroles avec un accent qui brisa tous les cœurs : Sauvé!... sauvé!... Oh! maintenant je puis mourir !

11 nous reste peu de mots à ajouter : la douleur que causa à M. Bonne val la perte de sa femme ne fut adoucie que par la présence de Léon et de Clément;e au château. Il vécut long-temps , mais il versa bien des fois des larmes amères en pensant à cette

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M.iric (]ue rien ne pouvait remplacer dans son cœur.

Quant à Léon, il s'accusa toujours d'être la cause de la mort de sa mère. La mémoire de cette mère vénérée devint un culte pour lui. Une vive douleur avait succédé a son désespoir : à cette douleur succéda un souvenir inefîaçaLle plein d'une tendre mélancolie. Il resta toujours loin du bruit et des intrigues, dans ces lieux paisibles et solitaires qu'elle avait tant aimés autrefois, et que son ombre heureuse se plaisait sans doute à visiter encore; et si les suites de sa triple blessure l'enlevèrent avant le terme ordinaire de la vie humaine à ce monde d'épreuves , il y passa au moins des jours calmes et fortunés auprès d'une épouse aimante qui ne tarda pas à aller le joindre dans l'autre. Les vœux ardents de la meil-

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leure, de la plus tendre et de la plus généreuse des mères étaient comblés!

Aujourd'hui le nom des Lussan et des Bonneval est éteint. Il y a déjà quelques années que d'avides collatéraux s'emparèrent de leurs biens , et n'ayant pu s'entendre sur le partage du château , ils le vendirent : le lecteur sait le reste.

« I live and die unbeard ...»

BïRON.

« Je vis et je meurs sans dire mon secret . »

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