‹ Les deux mèresChapitre 6 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Par une sombre et orageuse soirée de l'automne de 182. , un groupe de quelques personnes se trouvait réuni dans le salon d'une maison de campagne située aux environs de Paris. Ce groupe se composait de deux hommes, d'une femme et de deux petites filles.

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Depuis long-temps le jeu des eniauts avait cessé. On n'entendait même plus leur léger et gai habillage, car la tempête grondait par intervalles, et ils étaient sous l'inlluence de cette terreur religieuse dont ne peuvent entièrement s'affranchir ceux qui ont atteint l'âge mûr. Tout était silencieux dans l'appartement, tandis que du dehors y pénétrait le double bruit de la pluie et du vent , bruit qui n'était couvert que par la grande voix de la foudre.

Le mailre de la maison était un homme d'environ quarante-rcinq ans , court et replet. Une figure luxuriante et chargée de riches couleurs , une santé de corps excessive annonçaient un amateur de la bonne chère. Cependant un œil vif et brillant, un nez légèrement recourbé , des lèvres minces et pincées, témoignaient assez qu'il n'était pas

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exclusivement dominé par ces goûts matériels. Aussi, membre de la Chambre élective, il avait acquis, en défendant les ministres , dont il prisait fort les dîners, une espèce de célébrité par l'abondance et la facilité de son élocution.

M. G... n'était pourtant rien moins qu'orateur : il lui manquait la qualité la plus précieuse , celle qui entraîne et subjugue l'auditeur, ce qu'on appelle communément de rame. Puis c'était un de ces esprits superficiels qui n'approfondissent rien Il

n'avait aucune vue qui lui fût propre. Aussi n'aurait-il pu se prononcer au commencement d'une discussion. Il fallait que les idées de ses collègues eussent en quelque sorte fermenté dans son cerveau pour qu'il émît une opinion. C'était, qu'on nous passe la comparaison , comme une cloche qui ne

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FCiid de sons (luauLaiit quelle (;st Irappée... Si un corps étranger ne venait pas réveiller les sons qui dorment chez cette cloche , elle resterait muette. Un des collègues de M. G. .., connu par ses bons mots, disait, en se servant de la même comparaison : « Ce sont deux machines — : l'une à sonner, l'autre à parler. »

Ces indications générales auront fait connaître à peu près M. G.... comme homme public.

Dans la vie privée, il se montrait impérieux, tranchant , rapportant tout à luimême

Il rendait justice aux qualités de sa femme, mais parce que toutes concouraient à le rendre heureux. Et comme il avait merveilleusement choisi!

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Avec un tact, une divination d'égoïste, il avait rejeté de brillants partis; il avait refusé la main de jeunes, jolies et riches Parisiennes.... Ces demoiselles , nourries dans des idées d'émancipation, de liberté, lui convenaient peu. Que lui importaient cette jeunesse, cette beauté, cette opulence, si elles ne lui étaient pas exclusivement consacrées.

Une Allemande, qu'il eut occasion de voir à un dîner ministériel, lui parut réunir toutes les conditions qu'il exigeait. Une fois sûr de son fait, il demanda la main de la jeune étrangère et l'obtint.

Douce et naïve^ — elle avait à peine seize ans et venait d'entrer dans le monde ; — elle obéit à ses parents. Amalia avait toujours accueilli leurs décisions avec une docilité respectueuse. Jamais il ne s'était élevé d'objection dans son esprit contre ce qu'ils trou-

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vaient hou el raisoniiahlc Son in(;x|)érieiicc neju(;eail et ne voyait que d'après eux. Ils lui dirent que c'était là le mari qui lui convenait, et elle accepta.

M. G avait bien calculé. Une fidélité

religieuse, mille soins, mille attentions délicates, il rencontra tout cela dans son épouse. Celle-ci pourtant semblait parfois rêver à un autre bonheur que ce bonheur passif, mais bientôt elle devint mère d'une charmante petite fille, objet de tous ses désirs; et quand elle la regardait, qu'elle la pressait contre son sein, elle recueillait une foule de jouissances vives et pures , sans lesquelles son pauvre cœur si aimant se serait flétri.

Onze années s'étaient écoulées depuis son mariage ; Amalia avait été deux fois mère, et cependant elle avait encore toute sa fraj[

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cheur déjeune fille. Sa taille conservait toute son élégance, sa peau toute sa finesse et sa blancheur. Même ses grands yeux bleus , surmontés de sourcils noirs, avaient encore la même expression de candeur*. Avec tous ces avantages, Amalia eût déjà paru fort jolie ; mais elle en possédait un autre peut-être plus précieux , c'était cette ingénuité si aimable empreinte sur toute sa figure, attrait indéfinissable et particulier à certaines femmes du nord.

Telles étaient , sans doute , les réflexions muettes que faisait lui - même un jeune homme dont les yeux la suivaient avec une sorte d'expression ad mira tive. Ce dernier |)ersonnage était âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans. La manche droite de son habit, décousue et nouée, à des intervalles égaux, par des rubans noirs, indi(iuait qu'il avait été blessé ;

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mais, comme il lui portait pas U\ bras on éeharpe, il était évident (pie cette blessure ne lui causait plus de douleur. Sa taille était élégante, ses manières distinguées, et un reste de langueur répandue sur sa ligure régulière et expressive la rendait plus intéressante encore.

Quoique le tonnerre eût cessé de se faire entendre, les petites filles restaient toujours dans les bras de leur mère , où elles s'étaient réfugiées.

— Allons, madame, dit tout à coup M. G...,

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rassiii'c/ vos ('nfanls...; Toragc csl j)ass(^

Et vous, Ernest, comme vous voilà sombre et rêveur!.,.. Vous semble/, presque aussi eO raye que ces femmes... Animez-vous donc, morbleu !... Pour le peu de temps que j'ai à demeurer ici, je veux, au moins, voir des visages agréables.

— Comment , mon ami , reprit madame G...., vous persistez à partir ce soir?

— Certainement; j'ai promis au ministre de compter demain tous nos amis, et si je n'étais pas là —

Il acheva sa phrase par un sourire mêlé à la fois d'ironie et de suffisance , qui montrait à quel point il se croyait nécessaire, et il sonna.

Deux domestiques parurent apportant , l'un, un bol de punch qu'il plaça devant les

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hommes, et I autre, le thé qu'il mit devant la maîtresse de la maison.

Sans perdre de temps , M. G — emplit deux verres de sa liqueur favorite.

— Ah ça ! Ernest, j'espère que cette fois vous n'allez pas faire la petite maîtresse.

Le jeune homme , pour complaire à

M, G , vida le verre que celui-ci lui

présentait.

— Bravo!... Comment le trouvez-vous?...

— Excellent !

— A la bonne heure ! . . . Un autre verre, . . Savez-vous, Ernest, que, si vous m'écoutez, vous deviendrez tout à fait raisonnable....

Ernest fronça le sourcil.

— Tenez, reprit M, G..., sans avoir l'air de remarquer ce mouvement, je verrai votre

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Ik'IIc demain au diner du niinislre , et j'ai bien envie de lui dire que vous êtes entièrement guéri au moral comme au physique. . .

— Monsieur ! interrompit vivement Ernest en regardant madame G , qui s'ëtait

détournée.

— Que diable ! je sais bien ce que je dis ; la blessure que vous avez reçue pour cette coquette est bien et dûment cicatrisée. Quant à l'amour qu'elle vous avait inspiré , et qui devait durer éternellement comme le feu de la vestale , cet amour n'est-il pas complètement éteint?

Ce fut au tour de madame G à fixer

les yeux sur Ernest.

— Voyons! me suis-je trompé? Soutiendrez-vous que vous l'aimez encore...

~ Oh! non!... je vous le jure.

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— Eh bien ! ma prcdictioii s'est donc réalisée, répliqua M. G tout triomphant.

Quand je vous amenai ici, après votre duel, je promis à votre père de vous rendre à lui sain et sauf 2iw?iXïi six semaines... Je savais qu'il n'en fallait pas tant pour que votre belle vous oubliât... Or, vous n'êtes chez moi que depuis vingt-six jours , et vous voici déjà en état. Cependant ce n'est pas la blessure de ce bras qui m'a donné le plus d'inquiétude... Mais depuis quelques jours tout va bien...

Ici Ernest voulut de nouveau interrompre cet intrépide parleur.

— Oui ! oui ! tout va bien , gi ace à mon régime. C'est que, voyez-vous, il y a un grand sens dans cette histoire d'Ariane qui oublie son amant pour Bacchus.

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M. G prononça celle dernière |)lira8(!,

qu'il tenait d'un académicien, d'un ton moitië doctoral, moitié comique ; mais, s'apercevant que son érudition et sa finesse n'étaient pas du ffoût de son compagnon, il ajouta :

— Allons, je me tais... Encore un verre de punch , et fouette , cocher !

— Quoi î dit d'un air de surprise madame G , est-ce que monsieur vous accompagne ?

— Non pas...; mais j'espère, sous peu de jours, le rendre à sa famille, aux bals et aux jolies femmes.

Quelques instants après, la voiture de M. G roulait sur la route de Paris.

Les enfants avaient repris leurs jeux..;.. Puis Taînée, qui pouvait avoir dix ans, était montée sur les genoux d'Ernest.

Y a-t-il rien de plus gracieux qu'une jolie petite fille, soit que dans sa course rapide elle déploie la souplesse et l'agilité de son

/• i;n s F. r. in: t.

corps i^lasil(|U(', soii (juo, dans sat^inarclic, clic annonce dcjà , par la manicrc dont elle j)0i1cla lelc, les bras, le biisle, lout ce (|ue sera un jour la femine faite? Celle-ci n'avait pas seulement une fine taille , un corps svelle , dont la ravisante courbure et les élégantes proportions eussent long - temps fixé l'admiration d'un sculpteur, mais encore une figure délicic^use, une tête angélique. Ce qui surtout paraissait prodigieux chez elle, c'était cette intelligence précoce qui, pour ainsi dire, éclairait tous ses traits. Des lèvres minces et déliées , où errait un sourire mêlé de douceur et de malice, accusaient un savoir au dessus de son âge. Rien n'égalait l'expression de ses grands yeux noirs où parlait sa jeune ame. . . C'était une enfant extraordinaire qui lisait tous les ouvrages qu'elle trouvait, les romans surtout, en saisissait le sens et laissait parfois échapper

des réflexions singulières. Un jour elle dit : Que je voudrais avoir quinze ans !

~ Et pourquoi? demanda quelqu'un.

— Pour aimer et être aimée !

Depuis quelque temps elle était sur les genoux d'Ernest, sautant, dansant avec cette alacrité si naturelle à son âge; elle approchait son charmant visage de celui du jeune homme, s'éloignait pour le regarder, se rap prochait encore, puis lui souriait comme un ange Et lui, il admirait ses poses prestigieuses, son adresse de chatte, la flexibilité de son corps, le fini de ses proportions; il se mirait dans ses beaux yeux , et prenait plaisir à lui presser les mains et le corsage , ce corsage de guêpe qu'il contenait sans peine dans ses dix doigts.

Tout à coup madame G , avec un mou-

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v<>Tn(>n( (rini|>;ih('nr<' cl d linincur (|iii ne lui rtail pas lial)i(ii('i , s^'cria :

— Mais Ihiissez donc, Pauline î... vons fatiguez monsieur.

L'enfant, frappée du ton dont cea paroles étaient ariiculées, regarda sa mère avec inquiétude; puis voyant ses traits soudain radoucis, elle demeura sur lesgenoux d'Ernest. .

Mais celui-ci ne prenait plus le même plaisir à jouer avec elle. Ses mains qu'elle lui secouait n'agissaient plus, et ses yeux étaient distraits.

Les enfants ne s'y trompent jamais, ils veulent qu'on se consacre tout entier à eux; et si, après leur avoir accordé votre attention, vous la reportez ailleurs, ils en cherchent la cause. C'est ce que fit Pauline...

En cet instant Ernest la sentit tressaillir.. .

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11 atti'ihua cela à sa nature vive et Irétillante; mais, s'il avait vu le regard qu'elle lui lança, il l'aurait trouvé étrange. On eût dit que les yeux de l'enfant s'étaient agrandis ; ils flamboyaient comme ceux de certains animaux dans les moments d'alarme. Peu à peu pourtant son agitation se calma , et bientôt toute trace de cette singularité fantasque avait dis paru; seulement de vives couleurs animèrent ses joues, et elle se remit à jouer, mais dans une attitude de méditation et de surveillance.

Quelques minutes après, lorsque le jeune homme semblait l'avoir complètement oubliée, elle tressaillit beaucoup plus encore que la première fois, poussa un cri presque sauvage, et au même instant Ernest sentit ses mains déchirées par des ongles aigus.

L'enfant avait bondi à terre.

— Qu'a-t-cllc donc? (it-il tout surpris et hieii él()i(jiïû de dtîviner.

— Elle est insupportable, reprit la mère... Comment! du sang sur vos mains!... Oh!

pour le coup, c'en est trop...; il y a là de la méchanceté.

Au bruit de la sonnette de madame G. . . . ., une femme de chambre se présenta aussitôt.

— Je ne veux pas aller au lit, cria l'enfant, prévoyant les ordres que sa mère allait donner; et, au lieu d'affecter la soumission et les larmes, elle avait pris une attitude presque

imposante Son œil s'était comme égaré

par l'effet d'une irritation inexplicable.

Madame G... fit un pas vers elle... L'enfant lui jeta un horrible déti dans un regard ; puis , soudain , elle baissa la tête et fondit en larmes.

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Alors la femme de chambie la prit par la main sans qu'elle opposât de résistance , et Pauline se laissa conduire dans le cabinet où était placé le lit qui les recevait chaque soir^ elle et sa sœur.

Bientôt la plus jeune des petites fdles dormit d'un profond sommeil, mais Pauline veillait... Elle cherchait à saisir la conversation d'Ernest avec sa mère. Elle remarqua que leur voix^ après s'être élevée au diapason ordinaire, baissait tout d'un coup. Dans ces moments-là, l'enfant se tordait les bras. . . Enfin, elle entendit sa mère demander un flambeau, puis elle écouta avec satisfaction le craquement des bottes d'Ernest pendant qu'il s'éloignait.

Au même instant, madame G... entra dans sa chambre à coucher, qui n'était sépa-

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