‹ Les deux mèresChapitre 7 sur 11 · J.OO UI\ SECRET · texte numérisé non relu

J.OO UI\ SECRET

l'ée tic celle de ses enfants (|ue par une luince cloison, et elle verrouilla sa porte en dedans comme d'habitude.

Pauline respira plus à l'aise.... Elle rougit de ses torts, de ses soupçons, et son jeune cœur s'éleva vers le Dieu qui pardonne. Peu à peu ses idëes devinrent de plus en plus confuses; elle essaya quelque temps de les rassembler, sans y parvenir... Ses yeux, fatigués de pleurer, s'étaient fermés... Elle s'assoupit.

Heureux âge où la consolation est si prés de la souffrance, où les larmes endorment la douleur !

Pourtant le sommeil de Pauline était loin d'être calme comme celui de sa sœur. Sa poitriïie se soulevait avec difficulté et tou( son corps frissonnait. Elle eut un rêve, un rêve pénible, dans lequel les événements de la journée qui l'avaient si vivement frappée

202 U^ SKCIU-T.

se représenteront devant elle, et, eoninïe ecla arrive aux imaginations ardentes, se conti nuèrent. Puis, par un de ees phénomènes quiéehappent à toute investigation, la facult(î de raisonner sembla lui être rendue.

Cette situation étrange, mais eonnue d'un grand nombre de personnes, est comme la limite intangible et mystérieuse qui sépare l'illusion de la réalité; car les songes ont aussi leurs réalités; ils ne se composent point toujours de chimères et de non-sens : parmi leurs vagues et insaisissables images, nous apparaissent parfois des figures expressives dont les paroles sont des échos fidèles du passé ou dont la voix prophétique nous annonce l'avenir. Il est même des rêves qui se développent d'une manière régulière, vraie, où tout se coordonne et se suit. Tel était celui de Pauline. Il embrassait tout l'espace com-

UN SKCRET. :?.o5

pris depuis l'instant où elle avait joué sur les genoux d'Ernest jusqu'à celui où elle avait entendu sa mère s'enfermer dans sa chambre, jusqu'à celui où le sommeil lui avait fermé les yeux à elle-même : rien n'était oublié ou omis. Arrivée à ce point extrême , son imagination ne s'arrêta point encore. Pauline se rappela la longue lutte qu'elle avait soutenue avant que ses paupières, appesanties par les pleurs, se fussent closes. Puis elle se reprocha de s'être endormie ; sa vigilance aurait prévenu un malheur...

Soudain une vision horrible, hideuse, se

dressa devant l'enfant épouvantée Un

jeune homme, une jeune femme, un couple comme elle en avait vu dans les romans, les bras entrelacés, visage contre visage, se disaient à roreille des mots inouïs, puis ils

ao4 UN SECRKT.

la rcfpnlaicnicii sourianl, 1rs làciics , ils insullaietuà son iiinoc(;nceî .. Son rêve s iiileiTompit.,.

Elle s'éveilla et... 6 terreUi! o désespoir î elle entendit qu'on parlait à voix basse

dans

l'alcôve de sa mère!!!

0 mon Dieu ! ô mon Dieu î trop tard , se dit-elle.

Elle écouta, espérant s'être trompée... C'était une vérité affreuse!

Alors Pauline bondit violemment sur sa couche , haletante, crispée par la colère et l'indignation, les yeux prêts à sortir de leur orbite. Elle voulut crier, appeler son père... Dieu!... son gosier refusa le passage à la parole.

Elle ne put que frapper à la cloison... Un

LN SECRKT. 2o5

mouvenieiU se lit de l'autre côte, mais pas un mot ne fut dit... Elle colla son oreille à la muraille.

En ce moment le sens auditif de Pauline s'était en quelque sorte décuplé. Elle put compter chacun des mouvements qu'on exé~ cuta en descendant du lit à terre, chacun des pas que l'on fit en parcourant la chambre... pour s'avancer à la fenêtre. Cette fenêtre fut ouverte doucement et refermée de même, puis un silence complet succéda.

La pauvre enfant se laissa retomter sur sa couche, et après cet efFort contre nature, d abondantes larmes inondèrent ses joues... Quelques minutes de plus dans cet état, elle suffoquait.

Le lendemain, quand il faisait déjà jour depuis long-temps et que son œil se fermai!

2o6 UN SRr.RKT.

])oiir la seconde fois, n»;il};i'é elle, Pauline entendit (onrner la elef dans la serrure du cabinet... Elle s'éveilla et leva brusquement la tête... Sa mère était là debout devant elle, semblant l'interroger du regard , tremblante et prête à défaillir. Quand elle eut examiné un instant les traits de sa fille, ces traits affreusement décomposés, ces yeux horriblement significatifs, la malheureuse se cacha le front dans les mains et s'enfuit.

niiiii r

,1: rr i ' ' 1 1 < I

-z9 aeifoi

Cette nuit déplorable , cette nuit de désolation et de scandale, Pauline ne Toubliera plus. Bien des fois encore un abominable rêve épouvantera son sommeil, bien des fois encore une vision abhorrée passera devant sa

2o8 UN SECKET.

face et fera dresser ses cluîveux. Les jeux de ICnfance n auront plus d'attrait pour elle. Sa jeune intelligence devancera les années par l'effet de son initiation subite h une odieuse immoralité. Elle sera en proie à une pensée unique, lixe , inexorable, et cette pensée brûlera son sein. Souvent elle voudra Ten arracher, elle voudra chérir encore sa mère, aller encore chercher les embrassements de sa mère et elle ne le pourra plus, et rien qu'à son approche elle frissonnera d'horreur! Enfin, elle sera une douloureuse exception parmi ses compagnes , et l'exemple effrayant des suites que peut avoir une faute irréparable.

Oh! qu'on ne dise point qu une jeune fille de cet âge ne puisse surprendre de pareils secrets; que les mères impures surtout n'osent point le dire , car plus d'une peut-être lirait

UN SKCIIET. 209

sur le visage et dans les yeux de son enfant un sanglant démenti.

Maintenant , il faut bien que nous abordions la partie la plus pénible de notre tâche, que nous décrivions le court, mais funeste égarement d'une malheureuse mère, que nous montrions pour qui, comment et à quel prix elle oublia l'innocence et la splendeur de sa vie passée, la majesté de son état présent, et abdiqua la plus belle couronne qui puisse jamais ceindre le front de la femme.

Yl

Deux jeunes gens étaient accoudés sur le balcon d'un appartement au premier, et regardaient les passants du boulevart Bonne- Nouvelle. Un seul faisait les frais de la conversation , car l'autre semblait avoir l'esprit occupé de tout autre chose. 11 répondait bien

UN SECRET. 2 l 1

quelques monosyllabes, mais il était évideul que c'était machinalement et pour ne point désobliger son compagnon.

Le premier était un gros garçon de vingthuit à trente ans, à face réjouie , ce qu'on apijelle, en termes vulgaires, un Roger-Bontemps y un de ces amis qu'on voit souvent auprès des fils de famille, qui savent les bons endroits, procurateurs complaisants dont on se sert, compagnons joyeux dont on s'amuse, espèce de Frontins d'un nouveau genre , qui n'ont pas de gages , mais dont les services sont payés d'une autre manière.

Il faut dire pourtant que celui dont il s'agit n'était pas un roué ayant dépouillé toute délicatesse : il avait conservé une sorte d'ingénuité et d'indépendance. 11 eût rougi de

212 UN SFCRKT.

jouer le rôle d'un valcl ou «run libertin ëhonté. Il aimait les plaisirs, c'est vrai, et trouvait commode de partager ceux d'un jeune homme riche; mais ce jeune homme riche était im camarade de collège, et il s'était attaché à lui plutôt par dénouement que par calcul. xVussi Pressac faisait ressortir les qualités et même les défauts de son ami d'une manière si avantageuse, il en parlait avec tant de chaleur, tant de bonne foi et de franchise, que plus d'un cœur féminin avait cédé à l'élégance burlesque, mais entraînante du

panégyriste C'était très certainement un

instrument fort utile.

— Ah ça! Ernest, dit tout à coup Pressac en s'interrompant^ à quoi diable rêvestu donc? Voilà une demi-heure que tu m'écoutes sans entendre et que tu me réponds tout de travers.

UN SECKET. 2 1^

— Pourquoi cela , mon cher Pressac ?

— Comment pourquoi ?... En ce moment encore, je te soutiens qu'elle est très jolie, et lu murmures entre les dents : Non! non !

~ Eh bien!

— Eh bien! puisque tu ne l'as jamais vue !

— Mais je la vois, mon cher; c'est cette grande brune qui examine la montre du magasin.

— Eh ! non ! Je te parle d'une nouvelle choriste que tu ne connais pas encore et qui est gentille à croquer — Es-tu sourd ?

— Ha! pardon.

— Quelle taille séduisante ! quel pied délicieux! si tu savais !.... Et des yeux ! et une bouche ! Ah ! voilà une bouche admirable !

Al4 liN SliCHKT.

Je n ai jamais vu un petit cœur dit l)()ii(hc conune celle-là !...

— Hein!

- Divine, je te dis.... Ecoute! l'affaire est déjà en bon train. Fifine m'a présenté à elle , je lui ai parié de toi , elle a fait une petite moue ravissante, et Allons! voilà

encore que tu ne m'entends plus.... Mais qu'est-ce qu'il a donc à regarder ainsi cette calèche? Ne croirait- on pas qu'il attend quelqu'un ?

En effet, Ernest s'était penché sur le balcon, et son œil semblait vouloir plonger, à travers la glace de la portière , dans l'intérieur d'un brillant équipage qui venait de s'arrêter à peu de distance.

C'est que les distractions de la capitale n'avaient pas effacé de son esprit les souve-

nirs du château de L'image d'Amalia

lui apparaissait à chaque instant. Plus d'une fois, à la promenade, en voyant une taille bien prise et de blanches épaules , il s'avançait avec émotion, comme si c'était elle. Souvent aussi , quand une voiture passait rapidement devant lui, si une manche de robe, un petit gant satiné, une figure pâle paraissaient dans le cadre du store , le cœur lui battait vivement.... 11 avait possédé beaucoup de jolies femmes, mais aucune ne lui avait prodigué les marques d'un amour si vrai , si dévoué, et , dans les moments de réflexion qui suivent la dissipation, il pensait à elle avec attendrissement. S'il ne l'allait pas revoir, c'est qu'il se sentait rougir d'être si peu digne d'elle.

Cependant une dame était descendue de

JAG IJIN SKCIUIT.

la calôchc, et Krnesl, (lésa|)|)oinU*, deincurail jXMisil.

— En vérité, je n'y conçois rien, s'écria Pressac. Je ne t'ai jamais vn qu'une fois comme cela ; c'est quand tu appris la mort de cette pauvre Justine

Ernest tressaillit, et, sans répondre à cette remarque indiscrète , chercha à détourner la conversation.

— A^hça! Pressac, me diras-tu pourquoi tu as changé de logement? Le tien te convenait tant autrefois!

— Ah î je vais l'expliquer cela.

Pressac passait d un sujet à un autre avec une extrême facilité.

— Imagine-toi l'aventure la plus extraor-

UN SECUET. 217

dinaiiedu monde... Tu sais que j ai une passion pour le cor de chasse ?

— Je nele saisquetrop, malheureusement.

Je me souviens que fort souvent, l'été, tu venais me prendre pour faire une promenade sur l'eau. A peine étions-nous embarqués , qu'un de tes compatriotes et toi vous embouchiez vos formidables instruments et vous détoniez de concert.

— Pas du tout, nous ne jouions jamais ensemble , nous alternions. Amant alterna c amenée , comme nous disions au collège.

N'importe , vous n'en détoniez pas moins d'une manière affreuse , et je voyais tous les badauds amassés sur les ponts ou sur les quais se moquer de nous.

— Ah I bah ! c'est parce que nous n'étions

■?.jS vn secket.

encore que des ëcoliers; mais si tu nous entendais maintenant D'ailleurs, il y a

beaucoup de gens, et des gens j)leins de goiit, c'est drôle! qui ne peuvent pas souffrir le cor de chasse.... Et tiens, c'est justement cela qui m'a fait déménager.

— Comment donc?

Il faut d'abord te dire que , depuis quelques mois , pour devenir forts sur ce superbe instrument et nous mettre désormais à l'abri de tes sarcasmes, mon ami Savary et moi nous nous exercions tous les jours dans ma chambre... Savary m'avait amené un maître fort habile. Tu aurais pris plaisir à écouter nos trios. Nous y avions tant de goût , que iious ne quittions plus le cor depuis le matin jusqu'au soir.

— Eh bien !

UN SECKET. 219

— Un jour, on frappe à ma porte

J^oiivre, et nous voyons entrer trois jeunes gens fort proprement mis. Tu crois sans doute qu'ils venaient pour nous complimenter?.... Pas du tout Messieurs, dit l'un

d'eux , nous sommes députés vers vous par tout le voisinage dont vous déchirez les oreilles, et nous venons vous prier, au nom de la bonne harmonie , de cesser ce bacchanal infernal

— Ah! ah! je commence à comprendre.

— Moi, je fais comme toi, je me mets à rire , et je réponds : Il me semble que nous sommes bien libres de jouer de tels instruments qu'il nous plait. Parfaitement libres, reprend l'orateur j mais, avant de continuer, vous aurez la bonté d'essayer , avec nous , ceux-ci ou ceux-là : et il nous montrait des fleurets et des pistolets.

A'20 I \ M-.CKKT.

— lia! ha! ha!

— Incroyable î n'est-ce pas? Moi, je voulais me battre ; mais Savary et son maître ont refusé Et voilà ce qui m'a fait transférer mon domicile clans un quartier paisible...., aux Champs-Elysées.

A ces mots , l'hilarité d'Ernest redoubla , etPressac, le voyant de si bonne humeur, en revint au sujet qu'il avait entamé en commençant , lui vanta les attraits de la jeune choriste en termes emphatiques, et voulut l'entraîner chez elle.

— Mais, mon cher Pressac, pourquoi donc tant d'insistance.'* demanda Ernest.

— Parce que la rebelle Filine, qui est la compagne inséparable de Zélia (la Vénus en question), m'a promis de s'humaniser si, par mes bons offices, son amie faisait la con-

UN SKCKKT. 221

quête d'un cavalier aussi accompli que toi... Je crois bien, 5o,ooo francs de rente!

Ernest ne put s'empêcher de rire de la naïveté et de la franchise de son compagnon.

— Ainsi , reprit celui-ci, je suis heureux

en faisant ton bonheur Tu verras quel

ange !

— - Mais...

— Oh ! mon ami , tu ne voudrais pas faire manquer tous mes projets. D'ailleurs tu me remercieras demain.

— Allons, mauvais sujet, dit Ernest en prenant son chapeau, il faut faire tout ce que tu veux.

Page 1