VI
Et elle ! elle î combien , pendant ce temps , ses souffrances étaient vives ! Elle qui avait sacrifié ses devoirs d'épouse et de mère à l'amour! Mais cet amour elle le concevait infini, sans bornes. C'était un abîme où elle se jetait en aveugle...
U!V SKCKiyr. 23)
Une puissance irrésistible l'avait entraînée. D'abord, quand Ernest avait été conduit au château, sa pâleur, ses souffrances l'avaient profondément touchée ; puis, à mesure qu'il revenait à la santé, la délicatesse de ses manières qui différaient tant de celles
de M. G , cette altitude théâtrale, ce
langage animé et plein d'une politesse exquise l'avaient subjuguée. Alors des idées neuves éblouirent son imagination de femme...; elle pressentit des ivresses inconnues; il lui semblait qu'une vie nouvelle, plus belle, plus pure , s'ouvrait devant elle. . . Une force mystérieuse l'y poussa.
Mais maintenant qu'il était parti, la réflexion la faisait tressaillir... Elle voyait le pas immense qu'elle avait fait; et pourtant elle essayait en vain de prendre un parti. Son esprit irrésolu se perdait en mille projets chimériques; car une des conséquences
:^24 DN SKCHKT.
fatales d'une pan^lle l'aïKc, c'est d'eiigaf^ci la malheureuse qui l'a commise en un labyrinthe inextricable, de frapper son juçeraent et sa volonté d'impuissance , eût-elle le sens le plus droit et lame la plus ferme ; de la plon{5er, en un mot, dans un abîme de douleur et de remords, où elle doit se condamner à vivre désormais, à moins qu'elle n'en veuille sortir pour se jeter à toujours dans l'infamie.
Un instant, madame G s'arrêta au
premier parti; elle résolut de pleurer sa honte et d'expier son crime dans le silence. . . Une idée soudaine, qui lui entra au cœur
comme une lame d'acier, l'en détourna
Cet époux qu'elle avait outragé, cette enfant, cette enfant surtout dont elle ne pouvait supporter le terrible regard , comment restei* auprès d'eux!
UN SECRKT. 22!
Oh! c'est que pour certaines âmes délicates, coupables, mais non vicieuses , l'adultère est hideux ! Elles répugnent à ce mensonge continuel , à cette hypocrisie infernale qui leur est imposée vis à vis d'un être abhorré ou antipathique, auquel elles demeurent violemment unies. Oh! c'est qu'il faut s'épuiser en ruses impies pour faire croire à des sentiments qu'on n'éprouve pas; c'est que , dans de monstrueux embrassements , dans de froides étreintes, il faut prodiguer de fausses et de vides caresses, et réserver pour un autre la réalité de son amour. Qui donc, sans un cœur de fer et une ame vile, ne reculerait point devant cette existence de damnés? Quelle est la malheureuse assez corrompue, assez dégradée et abandonnée de Dieu pour continuer, pendant de longues années , cette double prostitution !
2^6 UN SKCHFT.
Amaiia demeurait épouvantée devant cet effroyable avenir. Et d'ailleurs, quand elle serait assez lâche pour l'accepter, quel serait le prix de sa dissimulation et de ses tortures? La honte, la honte éternelle! Méprisée de sa fille, elle le serait bientôt du monde, de son amant peut-être! Déshonneur pour deshonneur , ne' valait-il pas mieux fuir ? Oh ! oui, elle fuirait, elle irait bien loin avec son Ernest, sa vie désormais, et pour qui elle était aussi la vie; il lui tiendrait compte de ce dévouement, lui, et elle conserverait son estime. Du moins elle serait pure de tout mensonge et épargnerait à ses enfants le spectacle de sa dégradation.
Cette logique détestable l'entraînait et plaisait à son désespoir; puis tout à coup, au souvenir de ses filles, elle fondait en larmes.
On se demande parfois comment une mère, crue jusque-là irréprochable, a pu toiu à coup abandonner ses enfants pour suivre un suborneur : il y a une réponse vraie, mais désolante à faire...
Ici, et avant de continuer, qu'on nous permette une espèce de profession de foi.
Dans la vie en apparence simple et monotone de certaines familles, se passent quelquefois de mystérieuses et d'effrayantes choses. 11 s'y joue des drames qui, pour demeurer secrets, n'en sont que plus curieux ; des drames inouis avec des scènes poignantes et des péripéties terribles... Derrière cette égide impénétrable dont on se couvre pour échapper aux traits malins du monde, s'élargissent en silence des blessures hideuses et mortelles.
2 28 Vîi SKCHKi'.
L*(^crivain qui foiiillerail clans ces plaies sai^jiiantes et les étalerait nues aux yeux du public, sans avoir devant les siens un but sacré , cet ëcrivain commettrait une véritable impiété sociale. Mais si du résultat de ses observations il pensait à faire l'objet d'un utile enseignement, alors il accomj)lirait un acte de haute moralité; alors on devrait lui pardonner de révéler des faits qui, en toute autre circonstance, eussent dû rester cachés ; on devrait lui pardonner de formuler ses idées d'une manière énergique, car la leçon n'en serait que plus frappante et retiendrait peut-être sur le bord de l'abime des êtres faibles qui allaient y tomber.
Nous sommes bien loin de croire que nos paroles puissent avoir une telle portée , mais nous éprouvions le besoin de justifier la hardiesse de notre entreprise, et à défaut de Tau-
toritë du talent, de protester de nos bonnes, de nos saintes intentions. C'est dans ce sens que nous poursuivrons jusqu'au bout la révélation que nous avons commencée.
On se demande parfois, disions-nous , comment une mère, crue jusque-là irréprochable, a pu tout à coup abandonner ses enfants pour suivre un suborneur, et nous ajoutions : il y a une réponse vraie , mais désolante à faire. Cette réponse, la voici :
C'est que l'amour illégitime affaiblit à tel point le sentiment de la maternité, que la présence de ses enfants , le plus doux, le plus touchant spectacle pour la femme digne et vertueuse , devient , pour celle qui oublie ses devoirs, quelque chose de pénible et même d'odieux , quand ils sont un obstacle au cours de sa passion insensée.
5 )<> UN SKCRRT.
Sans (loule une telle pensée révolte, et I On ( ontestera Texactitude de l'observation, car on préfère s'en tenir à cette doctrine commode qui sait fort bien accorder la femme adultère avec la bonne mère, qui excuse en quelque sorte les torts criminels de l'une en raison de la tendresse pieuse de l'autre. De brillantes imaginations se sont même plu à revêtir ce paradoxe des riches couleurs de leur poésie; mais que ceux qui examinent attentivement ce qui se passe dans la vie réelle prononcent : admettent-ils comme vrais ces types monstrueux de femmes au cœur gangrené et flétri de débauches, dont le front est tout resplendissant de la sainte et pure auréole de l'amour maternel ? non. Si nous nous laissons émouvoir, si nous laissons couler nos pleurs à Taspect de ces bizarres créations, ce n'est point que nous ne sentions tout ce qu'elles ont de faux, mais c'est un hommage rendu à
cptte beauté morale , cette beauté éternellement vraie et éternellement glorieuse , qui jette son divin reflet sur tout ce qui l'approche. Ces êtres, pétris de honte et de fange, n'en restent pas moins hideux, et ils ne nous inspireraient pas moins de dégoût, si nous ne les oubliions pour ne plus voir que le prestige éblouissant qui les environne. Ainsi, nos regards s'arrêtent avec plaisir et admiration sur le marbre précieux et magnifiquement travaillé qui recouvre un cadavre !
Non ! C*est une vérité qu'il faut proclamer à haute voix , pour qu'elle retentisse comme un salutaire avertissement au cœur de toutes les mères, celle qui a eu le malheur de tomber et qui ne déteste point sa faute, qui ne s'en purifie point par le repentir et le remords, celle enfin qui n'est plus une honnête
252 UN SECIŒT.
femme, nv peut plus avoir pour ses enl'aiils la même tendresse et le même dëvouement.
Amalia avait une ame trop noble pour ne point haïr sa faute; mais, dans son aveuglement et son effroi, elle aurait peut-être mis le comble à son égarement, en brisant tout d'un coup les liens les plus sacrés.
Heureusement celui qui l'avait perdue ne venait plus au château. Les premiers jours, elle lui en fut presque reconnaissante, car elle ne savait point l'art de dissimuler , et dans l'état de fièvre continuelle où elle se trouvait, elle se serait infailliblement trahie devant M. G. . . . Elle croyait qu'Ernest n'attendait qu'une occasion favorable pour qu'ils pussent se voir seuls et se tracer un plan d'avenir : elle prit patience ,; mais plus de huit jours s'écoulèrent sans qu'il parût. — Eh bien î dit-elle un matin, je saurai la vérité.
UN ShXRET. 235
Ce matin - là même , comme son mari lui faisait la guerre sur ce qu'elle lui refusait toujours de l'accompagner dans le monde , elle laissa entendre adroitement qu'elle irait volontiers avec lui à Paris.
— Ah! ma bonne Emilie , ma chère
Amalia! s'écria M. G...., qui, dans l'excès
de sa joie , prononça cette gracieuse appellation en allemand; et se levant pour l'embrasser, combien tu me fais plaisir ! ajoutat-il. Depuis si long-temps que Son Excellence me parle de toi et que tous nos amis désirent te voir ! . . .
— Tous nos amis?
— Eh oui ! La marquise de Saint-Flour, le marquis, M. et madame de Ta vannes, et surtout madame de Versac, la mère d'Ernest.
:i54 UN SECRKT.
— Ha ! elle y sera ?
— Sans doute, et notre clier malade aussi! Tu verras comme il se porte bien maintenant !
Quand elle parut dans les salons de M. de V^**, madame G. . . attira tout d'abord l'attention des hommes.... Elle était fraîche et belle. L'œil se reposait avec plaisir non seulement sur sa jolie figure, mais sur une toi-
UN SKCIIKT.
Icfte (le bon (i;()ùt (pi'ello portint avec aisanc<' et modestie, et sur des ëpaules d'une blancheur éblouissante. Son teint et son l'egard avaient, ce soir-là, un éclat extraordinaire , car elle se sentait joyeuse, ah ! bien joyeuse î Il était là.... Et elle retrouvait dans ses yeux ce langage mystérieux qu'elle seule comprenait.
En effet, Ernest, flatté du succès d'Amalia, la trouvait plus attrayante, maintenant qu'il la voyait l'objet de l'attention et des hommages des jeunes gens le plus à la mode. Tels sont, en général, les hommes qui ont tout obtenu, leur amour n'est plus qu'égoïsme et vanité. Il l'entoura de soins délicats et lui prodigua mille marques d'attention qu'elle prit pour de la tendresse. Oh ! alors elle oubliait tous ses tourments passés, ceux à venir ; elle était si heureuse !
UN SECHET. 237
Mais bientôt elle se trouva mal à l'aise au milieu de tout ce monde. Depuis deux heures , elle n'avait pu encore lui parler librement ; elle remarqua même qu'il était distrait et détournait les yeux. Un moment , toutefois, l'ame trop pleine d'Amalia fut sur le point de s'épancher; mais Ernest l'avertit tout bas qu'on les observait, et il l'invita, par un geste , à la prudence. Elle murmura quelques mots qu'il n'écouta point, et il s'éloigna. '
La pauvre madame G. . . . attendait toujours qu'il revînt. Son mari lui présenta quelques amis, puis Pressac, le confident intime d'Ernest. Pressac était curieux de savoir quelles relations existaient entre son ami et cette dame inconnue; mais il mit vainement enjeu toute son habileté méridionale, il n'en put rien tirer, et même il s'aperçut qu'elle ne
2 38 UN SECKKT.
prêtait point d'attention à ses paroles. A la lin, l'agitation de l'inconnue lui parut si extraordinaire, qu'il ne put s'empêcher de lui en faire la remarque....
— Madame a l'air de souffrir?
— Oh! oui, je souffre! répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait.
— C'est peut-être la chaleur. Si madame voulait s'approcher d'une fenêtre?
— Oui, monsieur, l'air me fera du bien.
Et, s'appuyant sur le bras de Pressac , elle jeta un coup d'œil rapide du côté où Ernest était disparu. A peine eut-elle fait quelques pas, que ses genoux fléchirent sous elle, et elle fut obligée de s'appuyer sur un meuble pour ne pas tomber. Pressac la regarda avec étonnement. Sortons , lui dit-elle d'une voix presque éteinte. Il l'accompagna jus-
UN SECKET. 2:iy
qu'à sa voiture.... Elle s'y jeta mourante. Qu'avait-elle vu!
Il était avec une autre , une jeune fille fraiehe et belle ! C'était pour une autre qu'il l'avait quittée et qu'il l'avait laissée inquiète, troublée, seule au milieu de toute cette foule importune !
TX.
Elle garda deux jours le lit avec une fièvre brûlante. Enfin, ses douleurs morales
devinrent moins aiguës et la fièvre cessa
Elle se mit à réfléchir. Alors son imagination lui fournit mille arguments pour excuser Ernest. Il ne l'avait point abandonnée
UN SKCRKT. 241
avec indifférence. Oh! non, c'eût été trop cruel , c'eût été trop lâche ! Une pareille action était indigne d'un homme généreux , et elle s'était habituée à le regarder comme un noble cœur. Il ne se serait pas joué ainsi de son repos, de sa vie!... Non. Connaissant mieux qu'elle le monde , il avait voulu la sauver des perfides remarques de la funeste sagacité de ce monde méchant. Il s'était arraché d'auprès d'elle pour ne point trahir l'amour qui le brûlait, et dont il ne pouvait plus retenir l'expression passionnée... Mais, si elle avait attendu , il aurait bien su trouver l'occasion de lui dire de ces paroles pénétrantes d'autrefois.
Ainsi, elle cherchait des raisons ingénieuses pour se tromper elle-même. Elle alla même si loin, qu'elle en était venue à se persuader qu'il soufflait maintenant à cause
2/|2 UN SECRKT.
d'elle; que, ne sachant point les motifs de sa disparition subite , il l'avait cherchée avec inquiétude. Peut-être, à cette heure, pensait - elle , il est bien malheureux!.... Elle voulut lui écrire , et déjà elle avait commencé sa lettre, quand elle s'aperçut que Pauline était là... L'enfant l'examinait avec
ses yeux profonds La malheureuse mère
s'arrêta.
Au même instant, une voiture roula sur le pavé de la cour.
— Dieu ! c'est lui ! pensa madame de G
En effet, Ernest entra accompagné de M. G
— Ah ! je te l'amène , enfin ! cria celuici en allant embrasser sa femme. Eh bien ! Ernest , vous ne m'imitez pas?
— Si madame veut me le permettre
— Eh ! sans doute I entre vieilles connaissances. Et il le poussa vers madame G
— J'ai appris, avec beaucoup de peine, votre indisposition , madame ; mais je vois que votre santé
— Est meilleure... En effet, maintenant je me sens tout à Taise.
— Combien je suis enchanté
— Oh î c'est qu'on n'est pas long-temps
malade, chez moi! interrompit M. G
Amalia sait que je n'aime pas les vapeurs et les migraines.
Ces mots furent suivis d'un bruyant éclat de rire. Le dédain qui se peignit sur le visage de la jeune dame et un geste qu'elle ne put retenir eussent révélé à un œil clair-
244 UN SECRFT.
voyant tout le dëgoût que cet homme lui inspirait.
— Et ma jolie petite femme , dit Ernest ; où donc est-elle, cette chère Pauline ?
L'enfant était restée pensive au fond de l'appartement. Quand elle vit Ernest s'avancer pour la prendre dans ses bras , elle sentit comme un feu lui monter au visage. Il allait la toucher, quand une chaise, qu'elle fit tomber avec adresse , lui barra le passage , et, pendant qu'il la ramassait, la petite fille s'enfuit tout effrayée.
On attribua cela à un caprice.
Pourtant Amalia n'eut pas le temps de se ménager un tête-à-tête avec Ernest ; car à peine le déjeûner était-il achevé, que M. G , qui ne manquait pas d'activité quand il s'agissait de plaire à une excel-
lence, fit remonter son compagnon en voiture et s'y élança lourdement après lui. On discutait, ce jour-là, à la Chambre des députés , une loi à laquelle le ministère tenait
beaucoup, et pour rien au monde M. G
n'eût voulu arriver trop tard à la séance.
Mais , dans le cours de la conversation , Ernest avait parlé d'un grand opéra qui obtenait alors beaucoup de succès , et ma-
dame G ayant témoigné le désir de le
voir, il avait offert de lui retenir une loge pour le surlendemain, ce qu'elle avait accepté.... Elle attendit le jour indiqué avec impatience.
iu
— Quoi! déjà prête ! dit M. G en entrant tout joyeux dans la chambre de son épouse. C'est charmant ! A neuf heures du matin!.... Vous êtes la perle des femmes !
— Au fait, monsieur, je ne conçois pas par quelle fantaisie vous m'avez écrit hier de me préparer de si bonne heure.
— C'est parce qu'il nous faut partir surle-champ...; c'est à dire après le déjeûner.
— Mais où donc voulez-vous me conduire?
— Chez madame de Tavannes ; c'est elle qui t'accompagnera au théâtre.
Amalia n'aimait point cette madame de Tavannes ; elle redoutait son bavardage et son œil perçant.... Elle fut pourtant obligée de supporter l'un et l'autre toute la journée.
Enfin, l'heure du spectacle arriva Alors
son cœur se serra ; de vagues pressentiments vinrent y jeter l'alarme. Toutefois elle sut se contenir , et se rendit fi l'Opéra avec un calme apparent.
2/^S UN SKCRET.
Ernest n'y était pas encore ; elle s'y attendait. Ce ne fut qu'au milieu du deuxième acte de la pièce qu'il parut à l'entrée de la première galerie.... Il lorgna négligemment toutes les jolies femmes , puis il sembla remarquer madame G
Au milieu de l'éclat éblouissant de toutes ces lumières , de l'étourdissement que causent la pompe du spectacle , la musique , le jeu des acteurs et la richesse des toilettes , Amalia ne cessa pas un instant d'être tout entière à son amour. Une passion vulgaire ne résiste pas à tant de distractions ; mais la sienne était vraie et profonde. De tout cela, elle ne voyait que lui.
Enfin ! murmura-t-elle tout à coup.
Ernest venait de sortir.
Mais le triomphe de madame G fut de
peu de durée. Elle pâlit beaucoup et fronça légèrement le sourcil. C'est que la remarque qu'elle venait de faire avait brisé son ame.
Le ballet commençait quand Ernest s'était retiré de la première galerie. Madame G , palpitante, croyait, à chaque
seconde , que la porte de sa loge allait s'ouvrir pour le laisser entrer. Cet espoir fut encore trompé, et bientôt elle l'aperçut de l'autre côté de la galerie, d'où il ne pouvait plus la voir. Il avait changé de place pour regarder les danseuses plus à son aise.
A cette fatale découverte , elle demeura glacée et saisie d'une douleur cruelle. Mon Dieu î pensa-t-elle , son amour n'est pas même assez grand pour me sacrifier ce plaisir des yeux , tandis que je suis là à demi morte 1
Uh feECKET.
Cepeudaiit , la danse f>aie et bondissante s'était animëe aux accents ma(jiqnes de i'orchestre, quand tout à coup on n'entendit plus que des applaudissements et des bravos. C'était la première danseuse qui faisait son entrée. Par une fantaisie que madame G
ne put s'expliquer, Ernest vint se remettre à sa première place. Il leva même les yeux du côté de la loge où elle se trouvait ; elle le vit sourire gracieusement et saluer. Surprise de ce salut, elle se tourna vers madame de Tavannes, qui, depuis leur arrivée, n'avait cessé de faire des observations critiques, auxquelles la pauvre Amalia prétait peu d'attention. Cette fois, pourtant, elle écouta.
— Tenez, lui dit à voix basse madame de Tavannes, en lui montrant deux femmes richement parées qui venaient de s'arranger
Vfi SECRET. 25 1
dans la loge voisine, la plus jeune , la plus jolie est la nièce du marquis de M — , celle qui ne pouvait concevoir qu'il fallût avoir seize ans pour se marier. Pauvre petite î elle n'aura jamais la force d'attendre encore deux mois !
Madame G reconnut cette jeune fille
pour celle qu'elle avait vue chez M. de Y^T^r^ être l'objet des attentions et des hommages d'Ernest. Cette remarque la fit frissonner et la jeta dans une espèce d'égarement.
— Elle se marie, dit-elle enfin avec effort.
— Sans doute....
— Avec qui ?
— Eh ! ma chère ! ne le savez- vous pas ?
252 UN SECRKT.
Avec ce jeune homme que vous regardez depuis une demi-heure , et que vous connaissez beaucoup, M. Ernest de Versac.
Quelques minutes après , on emporta madame G évanouie.
De ce jour, Amalia se sentit mortellement atteinte. Toutes ses illusions étaient dissipées ; la croyance dont elle avait besoin pour rester sur cette terre , elle l'avait perdue. Et puis continuer la rude tâche qu'elle
254 ^^ SKCRKT.
avait assuinëe sur elle lui était désormais impossible.
Heureusement, elle était pure encore aux yeux de la société ; mais le courage de vivre avec un masque sur la figure et une cuirasse sur la poitrine, elle ne l'avait pas. Puis, Dieu n'a-t-il pas rempli le cœur de la femme de sympathie et d'amour? Quand elle ne trouve plus
aies épancher, elle languit et meurt
Que restait-il désormais sur cette terre à l'infortunée Amalia ? Elle ne pouvait plus
y demeurer amante, épouse..., ni mère!
ni mère ! Cette idée la suppliciait !
Oh î sa pauvre enfant, sa fille chérie, pour laquelle elle avait rêvé un si bel avenir, qu'elle voyait croître en beauté, en esprit, en grâces, à qui elle présageait des jours purs de tout nuage, maintenant frappée au cœur,
UN SKCHET. 255
siiccombauf sous le poids d'im horrible mystère ! Adieu fleurs du bel âge, plaisirs de l'enfance; adieu frais espoir, pures ëmolions de ïa jeunesse; adieu toute cette vie d'amour et de poésie ! . . . . Perdus ! perdus ! .... Et par la faute de sa mère..., de sa mère qui aurait du veiller, veiller toujours à préserver cette tendre fleur! Adieu tous les vœux qu'elle avait accumulés sur cette tête chérie !
A l'expression radieuse, enjouée, qui animait la physionomie de Pauline, a succédé un air de tristesse et de souffrance; au vermillon de ses joues, une étrange pâleur. Il y a quelque chose de fixe et de profond dans ses yeux autrefois si aimants et si vifs.
La malheureuse mère se mit au lit pour ne plusse relever; mais ses derniers instants furent remplis par les soins les plustouchants
250 UN Sir.RKT.
On en! dit (|ne son ame, qui conimimicpiail déjà avec le ciel, n'hësitât à se détacher entièrement de la terre qu'à cause d'un seul ohjet, de sa fille. A cha([ue instant, le nom de Pauline errait sur ses lèvres brûlantes, et ses regards indiquaient qu'elle priait avec ferveur pour elle.
Quand l'instant solennel approcha, elle se leva tout à coup sur son séant , malgré la prostration de ses forces , et demanda Pauline. Le médecin, prévoyant que toute émotion dans cet état de faiblesse serait dangereuse, voulut s'opposer à cette entrevue.
— Ma fille! répéta madame G...; vous ne comprenez donc pas? C'est mon enfant que je veux..., c'est Pauline! Je vous dis qu'il est temps Il me la faut avant....
Elle ne put achever; mais le geste impé-
ratif et solennel qu'elle fil ne permettait pas le refus.
Pauline fut amenée, tout le monde sortit, et elle resta seule avec la malade.
Que se passa-t-il entre la fille et la mère? nul ne peut le dire. Qui pourrait sonder ces mystères redoutables !
Une garde qui se trouvait dans le cabinet des enfants , séparé , comme il a été expli-
que plus haut, par une simple ck>ison de la chambre de madame G , cette garde raconta depuis que, pendant plus d'une demiheure, eUe avait entendu d'étranges gémissements, des accents plaintifs et suppliants. . ., ensuite des sanglots étouffés...; puis il se fit un silence. Soudain la voix de la malade s'éleva plus haut : les sons n'en étaient plus pénibles et entre-coupés; mais elle vibrait d'une manière extraordinaire, exprimant la joie, la tendresse..,.. Enfin la garde saisit distinctement ces mots : « Mon Dieu ! » Puis ceuxci, qui furent prononcés avec une exaltation et une énergie qui semblaient au dessus des forces de la malade : tcO ma fille ! ma fille! ma Pauline î »
Quand on rentra dans la chambre de madame G , on la trouva singulièrement posée sur son lit, à genoux, les bras passés au-
36o UN SECKliT.
tour du cou de sa (ille et les yeux ouverts levés vers le ciel. H y avait sur cette figure un calme pénétrant , plein d'une beauté indicible. Le médecin s'avança pour faire recoucher la malade; mais ce n'était plusqu'un corps glacé. L'ame était partie, emportant son pardon au sein de la Divinité !