‹ Les deux Mina: Chronique Espagnole du siècle, Volume 1Chapitre 37 sur 45 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ESPOZbtGURREA.

ëspoz.

Les voilà qui s'en vont la bouche muette comme une cloche sans battant.

GURRE\.

Je crois qu'il sera bon, malgré leur silence ^ de les observer de près.

liSPOZ.

Eux? ils ne sont plus à craindre, je t'en ré-

LES mvK fifINA. m

ponds; mais n'importe , tibiis ne les perdrons pas de vue. Maintenant , il s'agit d'achever aobre besogne 9 et j'ai besoin de toi pour cela.

GURREA.

Parlez, je suis prêt.

ESPOZ.

Tu n'ignores pas qu'indépendamment d'Echeverria, deux autres individus ont youlu suivre l'exemple de mon neveu et faire la guerre pour leur compte. Malalma n'a encore rassemblé qu'une trentaine d'hommes; mais le carretero de Leyre ( i) est déjà parvenu à en recruter soixantedix, et, avant que ces deux guérillas soient plus fortes, j'ai résolu de les réunir à mon commandement.

GUUREA.

Âprèà ce que voui^ venez de faire, la cfaoïfe sera facile.

(i) C'était un voiturier du couvent de San Salvador de Leyre, aux environs de Lumbier.

232 LES DBUX MINA.

BSPOZ.

Sans doute; pourtant elle exige quelque précaution ; car il est impossible que j'emploie à cette opération nos nouvelles recrues, et,d*un autre côté , je ne veux pas non plus les abandonner à elles-mêmes; je n'en suis pas assez sûr. J'ai donc le projet de confier cette expédition à toi et à ta compagnie seulement. Te semble-t-elle assez nombreuse pour cela?

GURRKA. '

De reste , pourvu que nous agissions avant que l'aventure d'Echevenia n'ait donné l'éveil.

ESPOZ.

C'est à quoi j'ai pensé. D'après un faux avis que j'ai fait parvenir à Malalma et au Carretero, ils doivent tous deux aller coucher aujourd'hui à Oteyza, s'imaginant surprendre demain matin un détachement français, en marche de Puentela-Reyna sur Falcès. Tu partiras ce soir, à la tombée de la nuit ; tu aiTiveras avant le jour au village occupé par ces guérilleros; tu pla-

ceras tes hommes de manière à tenir leurs soldats en respect s'ils voulaient faire les mutins; tu expédieras aussitôt pour l'autre monde les deux chefs; et, cette affaire terminée, je laisse à ton intelligence le soin de m'amener ici les volontaires sous leurs ordres.

GURREA.

Rapportez-vous-en à moi, je réponds de la réussite.

UN GRAND NOMBRE DE VOIX , au dehors.

Fiva Mina! viva nuestro comandante!

ESPOZ.

Tiens! écoute, voilà qui prouve que je ne me

trompais pas sur l'issue de mon entreprise

Sui&-moi, Gurrea; il faut que j'aille voir ces braves gens.

Il se coiffe d'une vieille casquette en drap bleu; s'arme d'un long sabre, dont il boucle le ceinturon sale et usé par dessus sa redingote, et il sort aussitôt, escorté de son compagnon fidèle.

ESTÈLLA.

Grâce à son activité et à son esprit entreprenant, Mina se vit bientôt à la tête d'un corps considérable , et la régence du royaume , pour encourager ses efforts , lui envoya le brevet de colonel , en lui laissant néanmoins Tindépendance la plus entière. Cette dernière disposition avait

été vivement sollicitée par Ëspoz ^ et le gouvernement provisoire se trouvait alors dans une situation trop critique pour songer à combattre les prétentions des chefs improvisés, qui seuls opposaient quelque résistance aux dominateurs de l'Espagne.

Malgré le succès inespéré de Baylen, la junte suprême n'avait pas tardé à reconnaître qu'il était impossible à une armée désoi^anisée , et conduite par des ofiîciers sans instruction, deluf ter contre les soldats de l'Empereur; mais elle avait reconnu en même temps, tout le parli qu'elle pouvait tirer des guérillas, ces bandes si intelligentes et si mobiles, qui étaient partout et nulle part, et qui démolissaient par parcelles le colosse immense qu'elles ne pouvaient abattre. Tandis que les troupes anglo-portugaises menaçaient les Français et les obligeaient à tenir réunies des forces considérables, quel avantage n'était-ce pas, en eflfet, que d'entourer son adversaire d'ennemis innombrables, toujours présents et toujours invisibles, qui le haiceiaieut ,

saDs Graiodre d'êtrç obligés de se battre, et qui, même en ne faisant aucun mouyement, ne lui laissaient jamais ni tranquillité ni repos. Cepen* daiit , dans l'intérêt de la liberté, c'est ici le lieu de réfuter un principe admis aveuglement par ceux dont la jeune ardeur n'a point encore été tempérée par les terribles leçons des batailles; principe dont la propagation serait des plus funestes aux peuples assez confiants pour faire dépendre leur salut d'un moment d'enthousiasme. C'est une grande erreur que de croire que lorsqu'une nation veut combattre pour son mdépendance, il lui suffit de faire un appel au patriotisme. Assurément, déjà nous l'avons vu, à cette voix retentissante , des défenseui^ se pré^ senteront en foule; le prodige de Cadmus pourra se renouveler, et la terre se bérisser tout-à-coup de baïonnettes ; mais que feront ces masses informes et inexpérimentées» contre des légions fanû- Uarisées à toutes les ressources de l'art? Guidé seulement par le courage, oa se fait tuer; il faut autrechose pour fixer la victoire. Â cette opinion^

238 LES.JMUJX MIHA.

OD opposera sans doute les exploits de hi France durant le cours de sa première réTolution ; makr Texemple n'aura rien de concluant pour quiconque voudra ré^chir : car , en 1 793 , cette puissance , menacée par des forcer peu nombreuses , peu i^outables , et qui agissaient sans ensemble, a dû faire cependant des efforts inouis pour leur résister ; et ce n'est qu'après des pertes effrayantes, c^est-à-dire , après avoir formé des tripes, qu'elle a fini par obtenir des succès. En r^ard des actions de cette époque, que Ton mette maintenant les glorieux travaux de ces trente mille vieux guerriers, qui plus tard conquirent r Italie, écrasèreait cinq armées autrichiennes, firent cent cinquante mille prisonniers et enlevèrent six cents pièces de bataille, ouaiira par cette comparaison rationnelle le rapport qui existe entre des individus armés et des sotdats. Ils se tromperont aussi étrangement ceux qui \oudront n'attribuer qu'à l'opinMtreté des Espagnols raffraDcbissement de leur territoire, en i8i3« Cette guerre de détails, dont on vient

de imre ressortir les. a^antâges^ n'aurait e^tereé auouae iDAueDce sur le sort de la Péninsule /si ^M uvait été abandonnée à ses sente&ressources: m^ eUe concourait aux opérations d*ûne armée auisiliaire/ puissante surtout par son instruction et ^ discipline , c^ ees deux forces, qui se prêtaient un secours mutuel , devenaient alors égal^Went. formîdahles. L'une empochait les F¥ançaîi^ de se disséminer pour soumettre les pro-yiBCBH rebelles ; Fautre leur était la possibilité de m réunir en assez grand nombre pour écraser d' m s^l coup les troupes régulières qui les menaçaient sans cesse. C'est une vérité reconnue aiûd^rd'bui de tout te monde; sans les Anglais, r énergie , l^ çoivstance et le beau dévoâment dii peuple espagnol n'auraient eu pour résultat que la dévastation , la ruine et rasservisjsemeut du pays. Md]gré n^ênie la présence de ses alliés redoutables, TKspagne, au moment de là bataille de Vîtorla, fatiguée d'une lutte si longue, épuisée par des sacrifices énormes, etl^^s^ d/¥^ ^^ commis par ses pnopres défenseurs , commençait

3â0 LES BEDX UWA.

à courber son froDC sous le joug de la conquête ; mais cette journée Tint conp^ court aux di^o^ sillons pacifiques qui se manifestaiettt sur tous les points, et elle imprima, au contraire , à la nation, un élan d'autant plus unanime ^ que Ton entre- Toyait un terme à des efforts impuissants jusque

La faveur accordée à Mina par la régence du royaume était de nature à flatter son amourpropre; pourtant, rien en lui ne éom^ lieu de croire qu'il eût été sensible à cette distinction honorable, et il négligea même de se décorer 4es insignes de son nouveau grade.

Protégé par les habitants de façon à n'avoir

(i) On pourrait citer beaucoup de faits & l'appui die oe qui vient d'être dit sur le peu de. confiance que doivent inspirer des troupes sans organisation permatiente. Le siège de Sarragosse, par exemple* si admiré à juste titre, est cependant une des preuves les plus décisives de rimpui»ance des populations, quelle que soit d^ailleurs leur bravoure. Beaucoup de geâs ignorent que cette ville , qui avait cent cinquante pièces de canon en liatterie, était défendue par environ soixante mille individus ; tandis que les forces des Français ne s'élevaient qu'à quatorze mille hommes, disséminés autour d'une enceinte de trois quarts de lieue de développement, et traverBéef«^un fleuve

LES DEUX MINA. Hi

rien à craindre de Tennemi, Espoz se tenait habituellement dans la partie plate de la Navarre, contrée des plus riches en-produitsdetoute nature, et où, par conséquent, il n'éprouvait aucun embarras pour l'entretien des trois à quatre mille hommes qu'il était parvenu à réunir sous ses ordres. Du reste, continuellement en marche de l'une des ex* trémités de la province à l'autrjB, soit pour exécuter un coup de main , soit pour se dérober à une poursuite, il était presque impossible aux Français d'obtenir des indications exactes à son sujet. Quand on le croyait sur un point, presque toujours c'était du côté opposé qu'on le voyait paraître. L'or, en Navarre, avait bien aussi sa puîs-

considérable. Encore dans ces soixante mille combattants, un auteur Espagnol, D. Manuel Gavallero, convient-il lui même que près de trente mille appartenaient à divers régiments de ligne détruits où

Le maréchal tannes, qui commandait le siège, avait, il est vrai, sous ses ordres de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes, mais huit à dix mille étaient toujours détachés au loin pour assurer les communications et réunir des subsistances* Certaines actions, jugées froidemient, perdent, comme on le voit, beaucoup de leur prestige. T. h 1^

sance; mais si des individus se laissaient corrompre, fort peu se décidaient à trahir. Pour mettre tfaccord leur intérêt et leur conscience, ceux qui consentaient à servir les étrangers avaient recours à un subterfuge adroit qui ne pouvait, en aucun cas, les compromettre :11s s'arrangeaient de manière à ce que leurs informations, quant au fond très-Téridiques, n*arri- Yassent jamais en temps utile. Ainsi, l'on apprenait que Mina, avec toutes ses forces, occupait tel ou tel village dans les environs de Pampelune; on courait à la hftte an lien indiqué ; mais, arrÎTé là, les insurgés en étaient partis depuis quelques heures, etil était impossible d'obtenir le moindre renseignement sur la nouvelle direction qu'ils avaient prise.

Lumbier, Sanguessa et S^teUa étaient kg villes que Mina fréquentait d'ordinaire, parte que, indépendamment des ressources qu'il s'y procurait sans peine, ces localité&lui offraient ime re^le facile éuoh le cas d'une attaque impré- Tue« Ëstelia, particulièrement^ était devenue

LES bEtX MINA. 24s

pour lui ce quô Lumbler avait été pour son nè-^ yeu Xavier; un cantonnement paisible après le succès 5 et un asile sûr contre là mauvaise for« tune. Plusieurs fois, par cette raison, les Français cherchèrent à s*y établir à poste fixe; mais cette position, très -favorable pour Mina, les exposait à plus d'un danger, surtout ne pouvant la garder qu'avec peu de monde, çt toujours ils avaient été obligés de Tabandonner presque aussitôt. Une courte description de cette ville fera aisément comprendre et les inconvénients et les avantages qu'elle présentait aux deux partis.

Si vous vous êtes trouvé sur l'Océan, aux prises avec ta tempête; si vous avez vu votre navire précipité dans les profondeurs de Tabime , entouré de vagues menaçantes et élevées jusqu'aux régions que sillonnent Téclair, vous vous figurerez sans peine Ëstella, perdue dans le fond d'un vallon étroit, et pressée dans tous les sens par des montagnes abruptes, hantes et dénudées.

L'emplacement de celte ville n*e$t cependant

2M tXJè DEOX MINA.

pas aussi mal choisi que Ton poui*rait le croire : une fois parvenu au bassin resserré dont elle occupe le centre, on est» au contraire, agréablement surpris de voir des eaux limpides et bouillonnantes; des rives agrestes et pittoresques; des touffes de cytises (i) qui laissent flotter au gré des vents leurs grappes couleur d*or et leurs rameaux soyeux ; des groupes de peupliers dont les feuilles s'agitent sans cesse sur leurs pétioles longs et flexibles; et surtout des noyers, dans tout l'éclat de leur brillante verdure, qui prêtent, contre un soleil ardent, leur ombrage odorant et frais. Quelques oliviers, répandus sur les hauteurs environnantes, font opposition à ce tableau, digne de la touche vigoureuse de Ruisdaal, et contribuent à en accroître l'effet. On dirait que, par coquetterie, la nature a placé tout autour, et comme pour encadrer le paysage, ces arbres au branchage épars, à l'aspect triste et pâle, qui rappellent malgré vous, à votre imagi-

(i) Cytisut Labumum,

us DEUX MINA. 245

Dation 9 une figure échevelée, blafarde, misérable et flétrie.

Ce site doit sa T^étation et sa fraîcheur à deux petites rivières qui se réunissent un peu avant de traverser la ville , et qui prennent ensuite le noin dTga pour aller se jeter dans TEbre, à quelques lieues au Sud.

Estella est après Pampelune la ville la plus considérable de la Navarre; on y compte cinq mille habitants, mais elle a surtout de l'importance par ses fabriques de draps, de serges et autres tissus de laine. C'est aux moines de San Juan de la Pena , qui avaient des propriétés immenses dans son voisinage, qu'elle a dû sa première prospérité. Au ti*eizième siècle, dans la guerre entre les seigneurs de Biscaye et les rois de Castille , elle servît de refuge à Lopez de Haro, surnommé le Bon, et ce fut inutilement que Don Alonzo en fît le siège; les fortes murailles qui protégeaient alors cette place Tobligèrent à renoncer à son entreprise. En'i5o8, Louis X, dit le Hutin^ étant allé à Pampelune se faire sa-

Îà9 ' LES DEUX lONA.

crer roi de Navarrei pass^ par Estella, et, polir lui rappeler cette visite , il lui accord» différepts privilèges ^onl elle a jopi long- temps; aussi la mémoire du monarque français y est-elle restée en grand honneur. Ce n'est pas chose peu curieuse , qu'aujourd'hui même la tradition redise la générosité et la magnificence de ce prince. Il n'existe plus aucun vestige des constructions de cette époque qui semblaient indestructibles ; çt quelques paroles, d'assez mince valeur, répétées de générations en générations, ont traversé huit siècles sans être oubliées, malgré les grands événpn^nts qui ont marqué cette longue période. Ainsi» Ifîs monuments s'effacent, et les souvenirs déposés dans la mémoire des bonunes qe périss(mt jamais! Haute leçon pour l'espèce humaine, çt surtout pour les souverains*

Estella ressemble à toutes les villes du nord de l'Espagne; elle est propre, bien bâtie; et ses rues, sans être larges , permettent cependant une circulation facile. Les fenêtres do la plupart des habitations ont un balcon, qui avance beaucoup

en dehors, et que de grands rideaus^ fixés extérieurement, protègent contre la chaleur du jour. Quelques-uns de ces balcons, surtout ceux de date ancienne, sont fermés par des treillis en bois , semblables aux vérandahs indiens , et cet usage oriental, légué parles anciens maîtres de FEspagne, donne aux maisons une teinte de galanterie mystérieuse qui n'est pas sans charme dans rage où le cœur palpite à des pensées d'amour et de chevalerie.

La cathédrale, fondée sous l'invocation de saint Jean, par Don Sanche le Sage, est d'un style assez remarquable, quoique antérieure k la belle époque architecturale, qui, comme on ^ le sait, n'est arrivée à son apogée qu'au quatorzième siècle. Déjà on y reconnaît l'intention de s'identifier par des formes élevées et hardies avec la poésie de la religion, et il y règne un certûn mélange de gothique et de mauresque» qu'une véritable science et un génie artistique oat seuls été capables de mettre en harmonie avec autant de goût et d'entente.

Si Estella, sous le rapport de ses produits, était d'un grand intérêt pour Espoz , cette ville, par sa situation, devait lui devenir bien plus précieuse encore. Les hauteurs qui Tentourent sont les deiiiières ramifications d'un massif de montagnes escarpées et stériles, appelées les Amescoas , dans lesquelles il est presque impossible à des troupes de s^engager, et qui, placées entre l'Alava, le Guipuscoa et la Navarre, permettent à celui qui les occupe de se porter rapidement sur Tune ou l'autre de ces trois provinces. On conçoit, d'après cela, combien il importait à des corps de partisans, sans point d'appui d'aucune sorte, de demeurer les maîtres d'une ville assez riche pour subvenir à tous leurs besoins, et qui, à proximité du centie de leurs opérations, était comme le poste avancé d'un refuge où l'ennemi craignait de pénétrer.

Pour avoir une idée juste des Amescoas, quel'on se figure des gorges profondes, étroites et sinueuses, contournant des berges escarpées de trois à quatre cents pieds d'élévation ; des défilés qu'à

LES DEUX MINA. 3i&9

chaque instant on dirait interrompus, et qui pourtant se prolongent à mesure qu'on avance; des rocbei^ déchirés par un grand cataclysme, et qui ne laissent d'auti e issue que le fond de leurs Assures béantes. Là, s'il s'agit de se battre, le nombre devient plus embaiTassant qu'utile, et quelques individus déterminés suffisent pour arrêter des milliers de soldats. Malheur donc à l'ennemi, trop sûr de sa force ^ qui s'aventure imprudemment dans ce dangereux dédale ! il y trouvera la mort sans voir la main qui la lui donne, et, lors même qu'il voudi*ait fuir, ime force invincible l'enfermerait vivant dans ce vaste sépulcre.

A ces considérations, qui devaient être d'un grand poids aux yeux de Mina, s'enjoignait une encore, sans doute non moins puissante : aucune population de la Navarre ne portait à un si haut degré la haine des Français, l'enthousiasme pour la cause de la patrie , et l'admiration pour ceux qui en avaient embrassé la défense. D'un autre côté, le nombreux clergé d'Estella, plus exaspéré, peut-être, que celui de Pampelune,

250 US DBOX milA.

ne loi était pas moins dévoué ; de sorte que , nonseulement il était certain de trouver en ce lieu un accueil empressé et une obéissance passive , mais tous les secours que réclamait sa position, et tout le zèle que pouvait inspirer le fanatisme polidque et l'exaltation religieuse.

IJC0A«é<tHtS«B.

Lç soleil Ta bifintj^t (Usparaitre 4el'bori^o> et (^éjà ses rayons aMUsne traversent plas qu'avec IKîWie les sombres Yitraox de Téglise Saiat-Jean, i Estella. |.a nef principale est éclairée de ce demi-joor si favorable au recueillement et à la prière; mais auem^ pécbeur ne se recueille, et

aucun fidèle ne prie. Les chanoines de la cathédrale, les uns en camail, les autres en rochet, se promènent à pas comptés dans toute la longueur de rédîfice, et ébranlent de leurs voîx fortes et graves ses voûtes retentissantes. Ce n'est pas le Ciel qui les occupe , encore moins la théologie des Pères et celle de saint Irénée; ils s'entretiennent d'un manifeste que Tévêque de Léodicé, le président de la junte suprême, vient d'adresser à la nation pour réchauffer son zèle attiédi. Chaque mot donne lieu à une discussion des plus vives, et il n'est pas une phrase qui ne devienne l'objet d'un interminable commentaire. L'un trouve certaine expression trop faible et trop timide; l'autre, au contraire, accuse tel passage d'exagération et d'emphase; quelquefois, tous parlent ensemble et avec chaleur; alors, on n'entend plus qu'un bruit confus, un long bourdonnement, semblable au son que rendent des tuyaux d'orgue, lorsque l'air, en murmurant, expire peu à peu dans leurs vastes cavités sonores. Quelques vieilles femmes cherchent à savoh*

Tobjet de la contestation , et se tiennent le plus près possible des chanoines: pendant ce temps, leurs filles, étrangères encore aux grands intérêts qui s'agitçnt» vont s'agenouiller dans les chapelles latérales , où la lumière du jour ne jette plus que de pâles clartés. INous ignorons si leurs âmes s'épanchent avec ferveur dans le sein de la Vierge qu'elles invoquent, mais plus d'un léger froissement de papier a été étouffé avec précaution sous les replis de la mantille discrète, et plus d'jm regard inquiet s'est porté furtivement du côté de la grande nef.

Bientôt cependant, une foule joyeuse se précipite dans l'église, et se répand eu flots tumultueux sousses arcades saintes : ce sont les jeunes enfants de la ville qui viennent répéter le catéchisme politique, que, par ordre exprès delà régence, le clergé est tenu d'enseigner dans toute l'étendue du royaume. Chaque individu de cette bande bruyante court se placer, suivant son sexe et son âge, sur des bancs de bois, rangés parallèlement près du chœur, et le silence établi à

25& LtS DEUX MINA.

grande peine par le moins ancien des Ticaîres, les interrogations eofmmencent de la manière snl^ vante (i).

Demande. —Dis-moi, mon enfant, quiês-to?

/t^;iM)M^. -^Espagnol, parla grâce de Dieu.

D. — Que veut dire Espagnol?^

R. — Homme de bien.

D. — Combien y a-t-ll d'obltgationâ imposées à nn Espagnol, et quelles sont-elles?

/?.— Trois: être chrétien, catholique, âpos^ (olique et Romain; défendre sa divine f^Hgfon, sa patrie et son roi, et mourir plutôt que de se laisser abattre.

D. — Quel est notre roi?

B.— Ferdinand VU.

D. — Comment doît-îl être aimé ?

R. —Avec l'ardeur la plus vive, et éomme ïe méritent ses vertns et ses malheurs. .

D. — Quel est Teiittemi de notre féficîté?

R' — L*emperéûr d^ Français,

(i) Ce catéchisme « déjà été pubUé dans des Mémoim sur la gnerre dTftpagne, par M. de Naylies.

I£S DEUX MmA. 355

D. —Quel est cet bomme?

jS. — Un méchant, uq ambitieux; principe de tous les maux; destructeur de tous les biens; le composé et le résidu de toqs les vices.

D. — Combien a-t-il de natures?

/t.— Deux : une diabolique et une bumalne.

Z). —Combien y a-t-il d'empereurs?

A, — Un seul en trois personnes.

/). — Qui sont-elles?

R. — Napoléon , Murât et Godoi ( i }•

D. — Sont-ils plus odieux Fun que r9utre?

R. — Non, mon père, ils le sont également.

D. —De qui provient Napoléon?

jR. --Dupécbé.

Z).— Murât?

R^ —De Napoléon.

Z).— EtGodoî?

f i) On trouve ici la preuve de œ que nous avons avuieé daM rintnxjuetion de notve ouvrage ; Wurat, comme on le voit» eil traité i 1^ delf|«»lioii» «aifMtieaft p«ice «^ Prince de la Paix, etla baine des Bapagnoia le plaUft lei tmtmém

R. — De rinlrigue des deux.

JD. —Qu'est-ce qui caractérise le premier?

R. —La vanité et le despotisme.

/). — Le second?

il. —La rapine et la cruauté.

Z).— Le troisième?

R. — La cupidité , l'ignorance et la trahison.

D. — Que sont les Français?

R. — D'anciens chrétiens et des hérétiques modernes.

D. —Qui les a conduits à un tel abaissement?

R. —La fausse philosophie et la corruption des mœurs.

D. — En quoi sont-ils utiles à Napoléon?

R. —Les uns augmentent son orgueil, les autres sont ses instruments d'iniquité pour exter* miner le genre humain.

D. — Quand doit finir son atroce despotisme?

R. — Il est près de sa fin.

D. — D'où vous vient cette espérance?

R. — Des efforts que fait la patrie notre mère.

D. - Qu'est-ce que la patrie?

B. — La réunion de plusieurs , gouvernés par un roi, et suivant les mêmes lois.

/).— Quelle peine mérite un Espagnol qui manque à ses j ustes devoirs ?

JR. — L'infamie , la mort naturelle réservée au traître, et la mort civile pour ses descendants.

D. — Est-ce un péché d'assassiner un Français?

R. — Non, mon père : on fait une œuvre méritoire en délivrant son pays de ses insolents oppresseurs.

Z). — Qu'est-ce que le courage ?

R. — Une force d'esprit qui cherche avec cahne et prudence l'occasion de la victoire.

D. —La subordination est-elle nécessaire pour l'acquérir ?

R. — Oui, car elle en est l'âme.

D. — A qui doit-on cette subordination ?

R. — A tous ses chefs.

Z).— Quel est l'enfant le plus cher et le plus révéré?

258 LES DErX MINA.

R. — Celai qui joint au courpge des principes d'honneur, et un grand désintéressement personnel.

Z). — Que va-t-on faire au combat?

A.— Augmenter la gloire de la nation, défendre ses frères, et sauver la patrie.

D. —Qui doit prendre les armes?

R. — Tous ceux qui le peuvent

D. — Quelles sont les obligations des autr^?

£.«->*- De contribuer au succès de la guerre par un généreux patriotisme, en aidant le pays de leurs biens et de tous les moyens en leur pouvoir.

p. -*^Que fera celui qui n'a rien?

R. ^11 priera pojur la prospérité des ?m^ «lipagnoles, et continuera à s'occuper de sa profession; de cette manière il contribuera au bonheur public.

D. — De qui devons- nous attendre notre félicité?

R. ^ De Dieu , de la loyauté e;t de Tbabil^é de nos chefs, de notre obéissance et de notr^ valeur.

LES p%VX MINA. 25?

D. — Quielle (Joit être |a poUtique 46? Espagnols?

R. —Les maximes de Je^js-Climt.

/?. rr-Quellç est celle (Je notre eonemij

1^. «ii-Celle de IJacliîavel,

Z). — Eo quoi CQOSLste-t-elle?

fl. -^ Dans régoïsqjet

p. — Qiijslte^ e« §9pt les copséc[ueacjÇS?

R, ~ J<a ruine et ra^éantisseinent de ;s;es seinblables.

p.^V^v quels moyens po^ tyrans ont?iIs trompé Iteii peuples?

R. —Par la séductio;n , jie mepsonge et la bas-

/)« -rr Ces moyens sont-i^i^ légilinies pour s'em* |i\arçy 4'uBp couronoe q|ii ne leur appartient pas?

^, rr N<)p; ^u <^ntr^îre ^ ils sont horribles, et nous devons résister avec constance à l'homme qui s'est dit ^pi, par des moyens aussi inhistes qu'abttiiiflalik^.

i>« — Quelle féKdté devo&MM)W recticrelMNr?

260 LES DEUX MUIA.

A. — Celle que les tyrans ne peuvent nous donner.

D.— Quelle est-elle?

R. —La sûreté de nos droits, le Ubre usage de notre saint culte, et le rétablissement d*une monarchie, basée sur les constitutions espagnoles.

D. — Ne les avions-nous pas ces droits?

R. —Oui, mon père; mais d^adés par Findolence des autorités qui nous ont gouvernés ( i )•

Z). — Qui doit les régler et les assurer?

B.— L'Espagne réunie et assemblée, à qui seule en est réservé le droit, lorsqu'elle aura secoué le joug de l'étranger.

D. — Qui nous autorise à cette grande œuvre?

R. — Ferdinand VII, que nous désirerions de tout notre cœur voir rentrer parmi nous, pour des siècles étemels.

Amen! ajoute le vicaire. Puis F Angélus venant

(i) Dans cette réponse se montre à découvert le mécontentement qu^inspiraient les gouvernements antérieurs, et le désir d^obtenir des Institutions libérales. Ce catéclusnie , qui (bit bien connaître l'esprit public de réiioqiie, était, comme on le voit, un acheminement à la constitution de 18i2.

us DEUX MINA. 261

à sonner, il se signe; tons les enfants se mettent à genoux; et, après une courte prière, faite en commun, filles et garçons s'en vont, pêle-mèle, charmés d'être quittes d'une leçon à laquelle ib ont compris peu de chose , et heureux comme ces légers habitants des airs qui s'échappent de la cage de Foiseleur.

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