LE POSTE
Mina avait obtenu de nombreux succès : des armés, des vivres, des munitions, des sddats, étaient tombés à diverses reprises en son pouvoir, et son audace s'accroissait d^autant plus 4ue Tarmée impériale, par suite de Vopinion qu'eHe avait d'elle-même, lui accordait moins d'importance. Cependant, quand les Français virent les rapports
avec leur pays devenus difficiles et précaires, quand ils surent que journellement nombre de leurs frères d*armes étaient pris et égorgés sans pitiés ils ne méprisèrent plus autant ce chef de guérillas, et ils songèrent enfin à se mettre à l'abri de ses entreprises.
Les tentatives de Mina étant toujours dirigées contre les convois , ou les petits détachements en marche , on pensa , pour prévenir ces sortes de surprise , à établir des postes , de distance en distance , sur les routes principales. De cette manière, on protégeait les communications, et dans le cas d'une attaque imprévue, chaque point occupé devenait un asile. Mais on ne pouvait employer beaucoup de monde à ce service; c'eût été paralyser la plus grande partie de ses moyens , et, en s'affaiblissant partout, s'ôter ainsi la liberté d'agir. D'un autre côté, cependant, il ne fallait pas non plus compromettre ceux qui se trouveraient abandonnés au milieu d'une population hostile. Pour obvier à ces deux inconvénients , on eut soin de ne placer des troupes que dans
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les maisons isolées où dans les villages que l*on reconnaissait oflTrir des avantages pour la défense.
La grande route de Pampelune à Saragosse ^ Tune des plus fréquentées par les Français, fut naturellement une de celles dont ils s'occupèrent d'abord; et sur cette ligne, Tafalla, surtout; leur parut devoir mériter leur attention.
En effet, c'est à cette petite ville que viennent finir, en s'abaissant graduellement et comme par échelons, toutes les montagnes de la haute Navarre : elle est le centre de plusieurs communications qui conduisent aux différentes parties de la province, et elle compte près de quatre mille habitants, dont les dispositions très-peu favorables demandaient à être surveillées.
Le commandant Léonce, que le lecteur se rappelle sans doute , fut choisi pour aller résider dans cette ville , et comme on connaissait son instruction aussi bien que son zèle, on le laissa maître d'y faire les travaux qu'il jugerait convenables.
Cet officier, plein de résolution et d'inlellîgence, ne se dissimula point les difficultés de la mission qu'il allait avoir à remplir, mais c'était à ses yeux, une preuve de confiance , et rien par conséquent ne pouvait l'honorer davantage. D'ailleurs, toujours poursuivi par de tristes souvenirs, il s'applaudit d'être chargé d'une tâche épineuse; il avait besoin qu'un travail extraordinaire vînt captiver ses pensées et leur donner forcément une direction nouvelle. Indépendamment de ces raisons, qui lui étaient particulières, une autre circonstance l'avait déjà porté plus d'une fois à désirer quelque fixité dans sa position. Son frère Adolphe, sous-lieutenant d'infanterie, élève d'une école militaire, venait d'être placé dans son bataillon : quoique doué dé qualités précieuses , son éducation se ressentait du mouvement rapide dans lequel la France était alors entraînée , et Léonce s'estimait heureux d'avoir un commandement qui non -seulement lui laisserait assez de loisir pour s'occuper de l'instruction de ce jeune homme , mais qui lui pro-
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curerait encore les moyens de lui faire joindre quelquefois l'application à la théorie.
Rien de plus touchant, de plus digne d'intérêt, que l'amitié tendre, la sincère affection qui unissait Adolphe et Léonce. Il existait entre eux une grande différence d'âge, pourtant elle n'était point assez (Considérable pour détruire la confiance : elle permettait seulement à Léonce de faire entendre le langage de la sagesse à une tête folle, vive, légère ; à un étourdi de vingt ans, en un mot, qui dans l'ivresse de jouir de son indépendance, ne songeait qu'au bonheur d'avoir un grade dans la première armée du monde, une épaulette sur son habit, et d'être libre enfin de parler d'amour à toutes les femmes.
Adolphe, instruit de son prochain départ, resta deux jours sans paraître chez son frère. Celui-ci ne savait que penser dé cette fantaisie nouvelle , quand il le vit arriver un matin , la figure rayonnante, la démarche fière, et l'air très-satisfaît de sa personne, t Te voilà ! lui dit Léonce ; je commençais à m'inqniéler sur ton compte. — Mon
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commandant , répondit idolpbe , en salaant selon l'ordonnance et affectant un sérieux comique y je connais trop les devoirs de la subordination pour y manquer sans de puissants motifs. Je savais que mon chef n'était jamais allé à Tafalla» et j'ai voulu profiter des derniers moments que nous avions à passer ici, pour faire sur celte viUe certaines recherches que peut-être il ne considérera pas comme inutiles. » Puis, quittant tout-à-coup Tair composé qu'il n'avait pas conservé sans peine quelques minutes, il vint s'asseoir le plus près possible de son frère, et débita tout d'une haleine les détails historiques que l'on va lire.
Tafalla, à six lieues de Pampelune, est assise au bord du Zidacos, petite rivière que l'on traverse sur deux ponts de pierre. Ceux qui aiment les origines fabuleuses prétendent qu'elle s'est appelée autrefois Tubalia, parce qu'elle avait été fondée par Tubal ; mais les critiques plus sensés, et je suis de ce nombre, ajoute gravement notre sous- lieu tenant, conviennent que l'on n'a jamais
rien su de positif sur le compte de cette ville, pendant tout le temps de la domination des Romains et des Goths. La première fois qu'il en a été question dans les historiens, c'est à propos du roi Don Garcia el restaurador , en i o4o , qui , entre autres cités composant son douaire , apporta à sa femme, Dona Estefania, celle de Tafalla. En io43, le roi d'Aragon, Don Ramirol", s'étant ligué avec les Maures de Saragosse , de Tudela et de Huesca , vint pour s'emparer de cette place; mais, après avoir été complètement battu , il dut se retirer d'une manière honteuse. Le roi de Navarre, Don Garcia VI, en mémoire de cette action héroïque , donna à tous les habitants de Tafalla le titre de nobles, de loyaux, de glorieux, et il ISt placer sur le terrain où s'était livrée la bataille, deux blocs de granit sur les* quels étaient sans doute rappelés les principaux résultats de cette journée fameuse. Ces pierres existent encore, à un demi-quart de lieue de la ville; quant à l'inscription, il n'est plus permis
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de la lire; le temps, qui ne respecte rien, Fa com* plèlement eflEacée.
Dans le quinzième siècle, le roi Don Carlos III y fixa sa résidence , et y fit bâtir une demeure dont la magnificence avait de x^uoi surprendre. C'était un édifice grandiose, renfermant dans son enceinte cinq jardins d'une vaste étendue, et dont les murs extérieurs avaient une épaisseur assez considérable pour se teiminer en terrasses plantées de fleurs et d'arbustes. Cependant, peu satisfait encore de sou ouvrage, Don Carlos avait conçu le projet gigantesque d'unii^ cette habitation royale, par une galerie couverte, javçc un autre palais qu1l avait fait élever à Ojite, petite ville éloignée d'une lieue et demie de Tafaila, en descendant le Zidacos (i). On ne peut accuser
(i) Le château d^Olile existait encore en 181 i dans un état de oonsenratioii extraordinaire. C'était un mélange d^architectnre gothique et mauresque de la plus grande élégance. Des tours, qui n*af aient |K>ur dianittre intérieur que l'esfpi^ nécessaire à un escalier en spirale, large de trois à quatre pieds, s'élevaient cependant à une hauteur prodigieuse,et se terminaient ensuite par des plale-rormes ou terrasses, 4oDt on avait peine à concevoir la hardiesse. Les murs de plusieurs
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ces récits d'exagération , car il suffit de voir les ruines imposantes qui couvrent aujourd'hui te sol de toiite9 parts , poiur se Taire mie idée de ce que devaient être ces constructions adipirables.
f Vraiment , i^on c\m ami , dit ironiquement Léonce en interrompant son frère , j'avais beisoin de ta deiw^^ phrase pour être convaj^u de {a réalité de tant de merv^Ues ! --<- Il faudra pourtant , reprit AdoUpbfe avec un peu d'humeur , que tu te r^desau témoignage de tes yeux. Au wil^lus, s'il te plaît de douter des prodigieu^L travaux de D09 Cai los , tu orolras au moins qpe Tafalla est dany upe sitmatioo charmante, au ce^* tre d'un pays desplps fertiles, et d'une salufad^ qui a cléfié tjoiil^ les épidémies. Aus^i, jj^v c^t^ r^soi), plurâeurs çortès, ou asseintilées gépérales de Navan*e , oot^-elles été réunies da(is cette ville, entre autres oellçis j^ li^jàQ^q^Â Tut
salles étaient recouverts d'arabesques» et lés plafonds décorés de caisr sons d'une richesse et d'un travail fort remarquables. Ce cbàteau a été brûlé depuis par Mioa, Boiquemeiit par ee que let Français ravaient (occupé*
témoin de la mort de Farchevèque de Pampelune, INicolas Chavarri, tué par Mosen Pierres, au moment où il allait voir la princesse Dona Leonor. C'est une histoire assez touchante que je te raconterai plus tard , peut-être , lorsque nous serons sur les lieux. Mais ce que je ne peux me dispenser de dire en ce moment à un amateur des beaux arts, c'est que l'église Santa- Maria mérite surtout d'être visitée. Le rétable de l'autel principal est une œuvre fort estimée des connaisseurs. Il se compose de difierents morceaux de sculpture, du meilleur goût, formant vingt tableaux en demi-relief, qui représentent la vie et la passion de Jésus-Christ. Il a été exécuté en i5g2 , d'après un dessin envoyé de Rome, par Miguel Ancheta, qui mit quatre ans à le terminer. Sur l'un des côtés est un crucifix d'un travail très-beau. »
Adolphe allait poursuivre sa narration, lorsqu'on vint informer Léonce qu'il devait partir à l'heure même. D'après divers renseignements, Espoz se dirigeait sur Tafalla, et comme son but
était sans doute, non-seulement de priver les Français des res^urces que pouvait leur offrir cette Tille, mais aussi d'en enlever, suivant son habitude, tous les jeunes gens en état de porter les armes, il était essentiel d'y arriver avant lui.
A la réception de cet ordre, Âdolptae bondit de joie. Voir une contrée nouvelle et se battre peutêtre! quelle heureuse perspective pour une imagination neuve, un cœur bien placé, et une ambition naissante !
Les préparatifs du départ furent bientôt terminés : les Français ne sont pas longs à se mettre en route, surtout lorsqu'ils e^èrent se mesurer avec l'ennemi. Six heures s'étaient à peine écoulées, que les quatre compagnies conduites par Léonce avaient traversé la plaine de Pampelune, le grand bois de chênes verts appelé Carascal,les villages de Mendivil et de Barasoain , et se formaient en bataille sur la promenade de Tafalla.
Aussitôt son arrivée, Léonce ne négligea aucune des mesures que lui commandait la prudence; mais ce fut pour lui une assez grande conlrs^
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riété de Yoir que si les aneieDues murailles, qui entouraient encore la place au comnieoceaiantdu seizième siècle (i), existaient eu difTérents en^ droits, il n'en restait plus 1^ moindre tf«<^ sur beaucoup de points. Cette circonstance le mettait dans riqipossibilité, avec le peu de furces à sa 4î^<^tloQ' <de songer à se loger dan^ la Tille : heureusement il ^remarquât en dollars» et près de la vieille enceinte, du cdté de Fauh pelune, un édifice assez vaste » bâti sur up tertre d'où Ton découvrait les envirops , et c*est là où il se décida à s'établir. Sa troupe ainsi réunie, il n'y avut plus alors d*iqconvéniçntà <H^eiHper Tafalla pendant le jour; car il pouvait êttre prévenu par des portes avancés de l'approcbe des Espagpols , et s'ils s^ présentaient en trop gn^ud nombve, il aurait toujours le tempsdese renfermer dans le réduit qu'il comptait mettre en état de résister aux attaques les plus vigmiiieusesk Une fois les idées de Léonce bien airêtées sur
(0 TafiiUa fut démantelée à cette époque» à^aprts les ordres da Cardinal Cboeroe.
ce qu'il conyenaitde Aiire pour no pas compromet* tre son détachement , il les mit survie - champ à exéention. Dès lé lendemain ; chacun sut en quoi consistait sa tâche, et, l'appel du matin terminé, tout le monde était à Fouvrage. Les uns vont dans la forêt voisine couper les arbres qui doivent servir aux palissades; d'autres les équarrissentetles transportent; ceux-ci creusent autour de la caserne un fossé large et profond ; ceux-là percent des créneaux, ou ferment des ouvertures inutiles : à l'exceplion de la garde qui veille à la sûreté commune, personne ne reste oisif, personne ne se repose. Convaincus de la nécessité du travail, les soldats s'y livrent avec gaîté et avec ardeur : de tous côtés l'on n'entend que la hache, la pioche, le marteau, des propos joyeux ou des chansons grivoises.
Adolphe est dans le ravissement: son frère l'a chargé de la surveillance de tous les détails de fortification. Remplir les fonctions d'ingénieur! quelle importance n'était-ce pas lui donner aux yeux de ses camarades! Aussi en
perdait-il Tappétit et le sommeil. Sans cesse montant, descendant, courant, on le voyait partout, et rien n'échappait à son œil attentif. L'oiseau voyageur, que ramène chaque année le printemps, ne met ni plus d'activité, ni plus de soins à construire Thabitation que prépare à sa famille son intelligente prévoyance.