IGNACIO
Amis, il faut nous séparer pour ne point éveiller de soupçons. N'oubliez pas que rien ne doit échapper à votre attention vigilante; surtout, rappelez-vous notre serment : dévouement et mystère!
TOUS
INous le jurons encore : dévouement et mys-^ tare!
{lisse serrent la main en signe d'affection et se retirent silencieusement)
DÂPART.
Le leodemaia du mncltiabfde tem an eoti- TêBt de loi Deêcatzas, un jeune h(»nnie qai n'avait guère plus de vingt ans était avant le jour sur la Taconera^ promenade de Pampelune, attendant avec impatience Theure où les Français de garde à la porte qui conduit à Tafalla abais-
seraient le pont-levis et permettraient aux liabilants de franchir Tenceinte fortifiée qui entoure la ville.
Tout, dans cet Espagnol, trahissait une préoccupalion profonde et semblait indiquer qu'il méditait un grand dessein. Distrait pai* ses idées> il avait plusieurs fois, dans sa marche incertaine , failli heurter le factionnaire qui se tenait devant les armes ; averti d'abord avec assez de ménagement , on Tavait ensuite éloigné avec rudesse, et cette circonstance l'ayant rappelé à lui-même , il était allé s'asseohr sur un banc de pierre , placé près de là , fort résigné en apparence à la consigne qui pourtant contrariait ses désirs.
. Quoique le nombre des persoiiaes qui venaient attendre l'ouverture des portes se fût accru peu à peu, et que chacun cherchât à lire sur laJGigure de son voisin les raisons qui , dans ces temps de troubles, pouvaient l'engager à se mettre en route de si bonne heure » rien cepen-
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dant n'avait attiré l'attention sur notre jmne homme. Son âge et sa mise rayaient sansdonte préserré de cette investigation secrète. En effet, ses liabits étaient ceux d'un étudiant; et un étudiant, en Espagne, est presque toujours un individu de la condition la plus miséraUe, qui, n'ayant aucune ressource pour faireses études , se place comme a^stmte ( i ) chez la première personne venue, et profite alors des moments de liberté qu'on lui accorde en retour de ses services, pour se mettre en état d'obtenir, au bout d'un certain temps, le grade de licencié. Un vieux manteau de drap noir; une veste et une culotte râpées, de même étoffe; unjgilet dont il n'était plus permis de reconnaître la couleur; des bas bleus rapiécés; de gros souliers
(i) Un aêsUtente sert quelquefois de secrétaire, mab il n'est pour Fordinaire qu'un Yéritable domestique, aux ordres de ceux qui lui donnent le logement et la nourriture. Ou trouvera à la fin de cet ouvrage un autographe du personnage dont il est question ici, et Ton Yerra^ par les fautes grossières qui s*y trouvent, ce qu'on pouvait attendre de son instnictton.
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èoaYertfide poussière; uo mauvais claque, placé de face sur la tête ; tel était raccoutrement de iiou*e personnage.
Ses traits et sa tournure répondatant atiez bien à ce coatume. Sa tidUe était petite; aon corps grêle et disgracieux ; ses longs cbe^eiix chft tains, tombant en désordre sur des joues jaunes et basanées» donnaient è sa pbysiononde ifuelque chose de rq^oussant ; ses yeux baissés, son regard oblique, expnniaient la cruaitfé.Qt la ruse; enfin cette figure semblait marquée de ce sceau de réprobation qui désigne une exi^ tenee dévouée à rinfortuae et à une fin misérable.
Cinq heures sonnent à la cathédrale, et les horloges des nombreux couvents de Pampelun^ se font entendre tour-à-tour. Aussitôt uuç voix crie : Jux armes! les Français coui^nt à leura fusils, se rangent en bataille; les portes de la ville s'ouvrent, le pout-levîs s'abat, et voyageurs et paysans se pressent pour aller où leurs inté-
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rets divers les appellent. Notre étudiant était déjà sur les glacis delà place, quand un officier, lui barrant le chemin , lui demanda d'une voix impérative :
— Où allez-vous?
— A Monréal.
— Votre nom?
— Xavier Mina.
— Il suffit! passez.
Et, n'attendant pas de nouvelles questions , le jeune Xavier, que déjà nous avons vu figurer au couvent de las Descalzos, se hAte de s'éloigner et gagne avec rapidité la campagne.
Il court deux lieures sans s'arrêter, sans même ralentir le pas un seul instant ; il est pressé de mettre une distance considérable entre lui et les lieux qu'il vient de quitter. Enfin, pu moment de perdre Pampelune de vue, à l'endroit où il va laisser la grande route pour prendre à gauche et entrer dans la vallée de Monréal , il s'assied sur un arbre déraciné par l'orage, et, la poitrine
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oppressée, l'œil hagard, il s'écrie en contemplant respace qu*il a parcouru :
« Adieu, séjour de désolation et de deuil!
adieu . ville qui m'est devenue odieuse ! tant que tu seras souillée par la présence de l'étranger, si j'approche de tes murailles, ce sera pour venir y suspendre des dépouilles sanglantes, ou pour y apporter la terreur et la mort. Oui, je voudrais anéantir tout ce qui respire dans ton enceinte; amis et ennemis, qu'importe! Dieu
saurait ensuite choisir les siens Ah! s'il
m'était permis de transformer en un poison subtil ces eaux si limpides qui s'en vont t'abreuver! mais patience; tout eu ce monde a un commencement et une fin. »
Après celte dernière réflexion, qu'il accompagne d'un sourire oh se peint son âme tout entière, Mina reste quelques instants immobile, les yeux arrêtés fixement sur le môme point de l'horizon; enfin il se lève, place son manteau sur son épaule gauche, et se dispose à se remettre
eu marche ; mais alors soo esprit est plus cailme, et bientôt sur sa figure perce un certain contentement qui lui donne une expression indéfinissable.
D'abord il se dirige yers un aqueduc 5 dont les arches élégantes et hardies portât à la capitale de la Navarre le tribut d*une source voisine: c'est la vue de ce monument qui lui a inspiré le souhait qu'il vient d'exprimer, mais qu'heureusement il n'est pas en son pouvoir d'accomplir. Après s'être assuré que personne ne surveille ses démarches, Xavier enlève quelques pierres entassées au pied d'un des piliers; dérange une planche qui cache une ouverture pratiquée dans l'épaisseur de la maçonnerie, et retire de cette excavation un mauvais fusil de chasse qu il s'occupe aussitôt de mettre en état. Cette opération terminée, il reprend le chemin de Monréal, et poursuit sa route d'un pas leste et rapide.
La vallée de Monréal, quoique fertile et as-^
ii LBê nra MINA.
ses bien ctaltifée, est appelée généralemeiit la vûltée deê Tempêm. Formée par les dernières raoïiflcatiotts des Pyrénées, elle suit la même direction que cette haute chaîne, et semble sur oe point Mr?ir de limite entre le pays montagneux et le pays plat. Assez resserrée dans tonte sa tongnenr, eteepté à son origine, les vents d*E8t et d'Ouest s'jr enisouffk*ent facilement ^ et y sottffltent d'ordinaire avec une grande violmce. D*un antre côté, les hauteurs qui l'abritent du Sud ayant une élévation considérable, arrêtent les nuages qui viennent du Nord, c'est-àniire des régions froides et orageuses, de sorte que cette vallée a réellement un climat particulier qui donne à tout ce qui y natt la vigueur et la rudesse des productions alpines.
C'est dans ce coin de la Navarre que le jeune Mina avait reçu le jour* Son père, fermier très* pauvre ; ayant remarqué le goût de Xavier pour la lecture, surtout pour l'histoire romaine, que dès son jeune âge on ne pouvait arracher de ses
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mains, s'était décidé à l'envoyer faire ses éludes à Pampelune , dans l'espoir qu'il deviendrait un jour avocat, magistrat, ou moine. Malbeureu* sèment, les événements politiques étaient survenus avant le terme de son éducation, et il ne lui était resté de ce noviciat incomplet que des idées de patriotisme exaltées, confondues souvent avec Tamour du pouvoir, et des croyances religieuses mêlées à une superstition stupide.
Mina marchait depuis plus de quatre heures, et il avait dépassé le village de Monréal, sans qu'il parût songer à prendre quelque repos.
Jusque là personne ne s'était offert sur sa route; rien ne l'avait détourné de ses méditations sérieuses ; mais alors il fut arrêté par un de ses anciens camarades d'enfance, qui, étendu au bord du chemin , se réveillait d'un somme qu'il venait de faire, tandis que le troupeau confié à sa garde cherchait aux alentours une herbe rare encore.
UNE RBGRUE.
Holà! eh! Xavier , où diable vas-tu donc si vite? on dirait que le feu est aux quatre coins d'Izanos : cependant le village brûlerait que tu ne perdrais pas encore grand' chose.
—Ne vois-tu pas le fusil que je porte?
—En ce cas, il paraît que ton gibier est pressé et que tu crains de le faire attendre?
^6 ÎM OBCX USHA,
—Mon gibier! il nous traquerait tons comme des lièvres si on le laissait faire ; mais c'est pour cela que j'ai juré de le déti^uire.
—Parlerais-tu sérieusement ?
— Â tel point que bientôt je serai mort, ou j'aurai délivré la Navarre de ses ennemis.
—Ma foi! mon garçon, je ne te retiendrai pas, je t'en réponds; mais est-ce avec cette mauvaise escopeta que tu comptes opérer ce miracle?
— Sois tranquille, Juan, cette arme m'en vaudra d'autres meilleures, et à bon compte.
—Et le colonel Ârizaga qu'a-t-il dit quand tu l'as quitté?
—Mon maître? il est pfivti de son côté pour le service de la |)0Bne cauae.
«—Dieu soit ioué ! si les gens comme lui s'en mêlent il en est plus d'un qui mettront la mais àlapàtei
—Je l'ei^re: en attendant, comme les paroles ne mènent à rien^ expliquoaa^nou» en peu
GQOgle
IBê MCX vmA. VJ
da mots, JuaiiiW ( i). Jeté connais depuis long* temps; tu es breve^ tigonreux, dévoué autant (}ue moi à ton pays et à notre sainte rdigion : {Juan 8ê signe) serais «tu homme à quitter ton troupeau pour combattre les ennemis de Dieu et de TËspâgne? J*ai promia à Notre^DalUe des Sept-Douleurs d'exterminer les Français jos* qu'au dernier; ?eux-tu faire le même serment et partager ma bonne ou ma mauvaise fortune?
^ Faire le même serment, non; parce que salut Jean , mon patron, pouri'ait iHe punir si je ne m'adressais pas à lui ; mais te suivre, je ne dmiande paa mieux : il y a asses de jeunes fiUes à Mom*éal pour garder les moutons de notre owr^idor.
— En ce cas , trouve-toi demain à Lumbier; c'est là que mes amis se réunissmt
— Je serai aussi exact que le sacristain à sonner la messe d'une heure.
(0 DininaltfdeJaùi.
28 LES DELX MU9A.
— A merveille!.... GoiiDais-tu d*aûtres bons patriotes qui pourraieot se joiodre à nous?
— Parbleu! est-ce qu*il en manque ? n*y a-t-il pas ici Pedrillo le boiteux , Manuel le borgne , Lopez le bossu
— Ab ça ! est-ce que tu vas chercher tous tes hommes à Tbôpital?
— - Je commence par ceux qui mettent rarement un duro{i) dans la poche; mais ne t'inquiète pas^ nous avons encore Arsazu le contrebandier, Cruchaga Vabigeo (le voleur de troupeaux), Onulegaleote (le galérien)
•— - A la bonne heure l voilà de brayes gens, et comme il nous les faut : au surplus, amène tous ceux qui voudront être des nôtres; on n'est jamais trop de monde au sermon, et ils peuvent être assurés que nous les accueillerons en frères.
— Ce qui m'étonne, Xavier, c'est de ne pas voir Toncle Espoz avec toi.
( j ) Monnaie d^argeut de lu Taleoi* de cinq francs environ.
LKS DEIX MINA. 29
— Lui? ne m'en parle pas; c'est une brute :
je l'ai laissé à Pampelune palefrenier du général français Rostolang,
— Miséricorde! soigner les chevaux d'un gavaclio ! Il mériterait bien qu'on l'étrillât luimême.
— C'est peut-être ce qui lui arrivera un jour. Mais il commence à se faire tard; à demain, à Lumbier, Juan ! . . . IN 'oublie pas de dire aux amis de venir avec leurs armes.
— Parbleu! ils savent bien que l'on ne tue pas les loups avec de l'eau bénite. Au revoir.
{Xavier, revenan tsur ses pas.) — Je n'ai pas besoin de te recommander la prudence; quoique tu parles toujours trop, tu passes pour ne dire jamais que ce que tu veux.
— . Sois en repos; je sais que s'il faut une aiguille pour la bourse, il en faut deux pour la bouche, D'ailleurs ai-je envie que ma tête serve de cible aux Français?