L'ARRIVÉE
Mina quitta la maison d'Ulpiana le cœur profondément ulcéré. 11 s'était llallé que la détermination courageuse qu'il venait de prendre lui vaudrait de sa maîtresse un accueil plus favorable que par le passé: il connaissait ses préventions nationales, il la savait sensible aux
idées grandes et généreuses » et le dévouement qu'il allait montrer à son pays lui paraissait devoir décider en sa faveur des sentiments qu*il croyait à son égard plutôt indécis que contraires. Cependant Tindifférence qu'on lui avait témoignée, et dans une occasion si importante, lui prouvait clairement qq'Ulpiana ne Taimait pas. « Malheur à elle» s'écria-t-il, si je suis dédaigné pour un autre !. . . »
En s'exprimant ainsi, Xavier précipite sa marche, croyant peut-être échapper par-là aux souvenirs qui le poursuivent. Son œil étiocelie d'un feu sombi^: les idées soucieuses se succèdent et s'amoncellent sur son front, comme ces tourbillons épais qui enveloppent de leurs masses noires et mobiles un édifice en flamme: ses cheveux semblent agités sur sa tête , et celui qui l'aurait vu dans ce moment d'irritation et de désordre l'aurait pris pour un insensé, échappé de l'hôpital de Saragosse.
Peu à peu cependant la fatigue et Tlmpres-
sioD frofde de l'air le rappellent à lui-même: sa tête se calme; son sang se rafraîchit, et, pro« menant autour de luises regards $ comme s'il sortait d'un rêve pénible, il s'aperçoit que l'ho^ rîzon s'est obscurci , et que le tonnerre gronde avec fracas dans la montagne.
Les orages, en NavaiTC, ressemblent à ceux des tropiques. L'eau ne tombe pas divisée en gouttes rares et légères , ce sont des flots qui se précipitent lourdement, et qui se succèdent sans interruption. L'on dirait que le ciel ouvre ses cataractes; l'on croirait qu'un déluge nouveau va submerger le globe. En quelques minutes chaque ravin devient un torrent impétueux; chaque ruisseau un fleuve menaçant.
Les vents, sans direction fixe, soufflent avec une horrible violence-, tout est ravagé sur leur passage; ils changent en un sol aride la plus riche campagne, renversent la demeure altière comme l'humble cabane sans soutien, et déra* cinent jusqu'au chêne des forêts.
Absorbé par ses pensées peu consolantes.
Mina s'était aperçu trop tard qu'il devait chercher un abri; déjà une terre argileuse et détrempée par les eaux rendait ses pas mal assurés, et malgré son impatience et sa vigueur, fixé pour ainsi dire à la même place, il s'épuisait en efforts inutiles.
Tandis qu'il luttait ainsi contre les éléments, une réflexion involontaire se présenta tout-àcoup à son imagination superstitieuse.
« D'aujourd'hui, se disail-îl à lui-même, date l'exécution de mes desseins, et déjà en deux occasions différentes j'ai vu la fortune se prononcer contre moi : ne serais-je pas l'instrument dont le Seigneur veut se servir pour sa vengeance? ou bien me trouverais-je rangé parmi ceux que le destin réprouve? »
Cependant la tempête s'apaise; la pluie cesse presque subitement ; les vents mollissent; les nuages se dispersent et disparaissent, et le ciel reprend sa sérénité et sa transparence.
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Mina^ ranimé par le retour du beau temps, oublia bientôt les tristes pressentiments qui l'avaient agité, et bientôt aussi, à la vue des murailles qui s'offrirent à ses regards, il sentit renaître ses espérances. Le voilà près d'arriver enfin là où il est sûr de trouver des mécontents pour seconder ses projets; des amis qui ne demandent qu'à se rallier à sa personne.
Pour la première fois peut-être son âme s'ouvre à la joie et au bonheur. Il sourit en songeant aux craintes ridicules qu'un ouragan a pu lui faire concevoir, et les torts d'Ulpiana n'apparaissent plus à son imagination que comme un caprice passager dont il triomphera bientôt.
D'ailleurs , celle qu'il aime ne s'est-elle pas engagée à accéder à ses vœux quand il serait un chef redoutable et qu'il aurait signalé ses armes par trois actions glorieuses? Eh bien ! il remplira ces conditions, et il la forcera d'accomplir ses promesses. C'est l'esprit préoccupé de ces idées rassurantes pour son avenir, qu'il passe sous la
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^oAte en ogive qui sert d'entrée à une rue étroite et tortueuse.
Lumbier est un bourg considérable^ assis, comme la plupart des villages du Nord de l'Espagne, sur la crête d'un monticule isolé (i). Partout où la population a été exposée à de longues guerres intestines, elle a été obligée de se réfugier sur des points favorables à la défensive. Dans la plus grande partie de TEurope, et particuli^ament en France» sous le régime féodal, on Ta vu également s'agglomérer autour des cb^ teaux-forts qui couronnaient pour l'ordinaire des bauteurs d'un accès difficile ; mais dans ce royaume, les traces d'une précaution que ne commandait plus la nécessité se sont graduelle^ ment effacées ^ par suite des progrès de la civi-
(i) Prononcez Lombier, Quelques auteurs ont pensé que ce bourg était la Bituris citée par Ptolomée parmi les Tilles du pays Basque. On y comple de 15 à 1600 àmea. Les rois Don Sanche le Fort et Tbéobald l«' lui accordèrent de grands privilèges, qui furent confirmés , en 1307, par Louis , dit le Hutin. Lumbier a soutenu un sîége contre Don Alonzo, fils de Don Juan II, roi d'Aragon.
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lisation; tandis que dans la Péainrale Ibérique, où tous les arts sont demeurés stationaaires, les habitante n'out pas eocore senti le bescûn de desoendre dans la plaine et de se rapprocher des cours d'eau, ces auxiliaires si utiles au développement de rindustiie des hommes.
. Une cause physique a aussi concouru à maintenu* dans ce pays Tancien état de choses. Les rivières, dont la pente est extrêmement rapide et le cours peu étendu, ne sont à bien dire, pour la plupart , que des torrents presque à sec pendant les chaleurs de Tété, et que la moindi*e averse fait déborder dans la campagne. Leur voisina^, lorsqull n'est pas dangereux , est donc» dans tous les cas» d*un secours incertain et diffidle. D'ailleurs, le peuple espagnol tient essentiellement aux habitudes de ses pères, et il est d'autant moins porté à les modifier qu'il a peu de besoins ,^ et que nul autre mieux que lui ne ssût supporter ce que nous regarderions comme les privations les plus dures.
Lumbicr , naturellement fortifié par sa position. Test aussi par la manière dont ses maisons sont construites. £Ues forment une enceinte circulaire, fermée de toutes parts , et dans laquelle on ne pénètre que par trois portes , ouvertes au Nord , au Sud et à l'Ouest. Les murs qui regardent l'extérieur n'ont même que très-peu de fenêtres, et toutes à une élévation assez grande ; de sorte que ce bourg, avant l'usage de la poudre, aurait pu, à bon droit, être considéré comme une véritable citadelle.
Cette circonstance était de nature à fixer l'attention de Mina; mais une autre raison, plus importante encore, l'avait décidé à réunir en ce lieu les éléments de son entreprise. Quoique soutenu par une présomption aveugle, il n'avait pu cependant se dissimuler qu'ayant à combattre des troupes redoutables , il ne serait peut-être pas impossible que sa levée de bouclier eût un résultat Tuneste. Son intention, il est vrai, n'était pas de lutter ouvertement contre elles ; il voulait
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leur faire nue guerre de détail et de ruse , et la protection de tout le pays lui promettait en ce cas des avantages presque certains; malgré cela, pour le début surtout, il désirait se ménager une retraite sûre, et sous ce rapport Lumbier était, sans contredit , le point le plus favorable qu'il pût choisir.
Située sur la limite de la Navarre et de l'Aragon, au confluent du Salazar et de llrati, cette ville a pour défense naturelle ces deux rivières, que traversent des ponts l<mgs et étroits. Quant à la portion de territoire comprise, vers le Nord, entre les cours d'eau , elle est tellement sauvage, tellement coupée d'escarpeme^ immenses, que des pâtres seuls , n'auraient-ils pour armes que les débris du rocher, pourraient, en les précipitant de la cime des hauteurs , anéantir des armées entières , si elles étaient assez imprudentes pour s'engager sans précaution dans ces gorges profondes, où Ton marche toujours , par un sentier étroit, entre un mur de granit et un abime.
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Mina, impatiemment attenda, fat accneiUi par ses amis avec une véritable ivresse. C'était à qni le louerait de sa détermination courageuse, à qui lui ferait des oflfres de dévouement et de service , à qui lui prédirait les succès les plus éclatants. Prévenus de son arrivée et de ses projets, les habitants en masse, hommes , femmes, enfants, prêtres, moines, magistrats, le saluent de lenrs acclamations et raccompagnent de leurs vœux. A ces bruyants transports se mêlent mille imprécations contre les étrangers^ protecteurs de rinfftme Godoï, et, qui par la plus lâche trahison, retiennent le modèle des princes dans les fers. ^
Vaines illusions! douces erreurs de Tespritl qui nous bercez d'heureux songes, nous égarez par de fausses clartés et fascinez notre imagina-* tion en délire, de quelle auréole de gloire vous entourâtes alors l'imprudent qui se livrait avec
confiance à vos inspiration s mensongères !
Jamais Mina, dans ses rêves chimériques, ne
s'était vu Tobjet d'une réception faite pour flatter autant sa vanité; et, il faut en convenir, quel est le jeune homme qui , secouant la poussière des écoles et quittant à peine la livrée de la servitude , aurait résisté au charme enivrant sous lequel celui-ci se trouvait placé tout-à-coup? Xavier se croyait déjà le soutien de l'Église catholique , le libérateur de toutes les Espagnes. Frère Ignacio, personnage influent parmi le haut clei^é de la province , avait préparé à son élève cette sorte d'ovation. Les moines de Lumbier, instruits par lui que l'archevêque de Pampelune les verrait avec plaisir, au nom delà religion et de Ferdinand VII , exciter sous main le pays, s'étaient d'autant plus empressés d'obéir à cette insinuation, qu'ils ne faisaient en cela que servir leurs penchants et leurs intérêts. Tous s'étaient donc appliqués à irriter les passions et à créer des partisans au jeune fanatique qui le premier allait lever l'étendard de la révolte. Leur zèle , comme on le voit, n'avait point été infructueux.