‹ Les deux Mina: Chronique Espagnole du siècle, Volume 1Chapitre 9 sur 45 · LA GUERILLA · texte numérisé non relu

LA GUERILLA

A peine trois jours s'étaient écoulés que Mina comptait déjà cent hommes , prêts à le suivre partout où il voudrait les conduire, et disposés à sacrifier leur existence à une cause qu'ils considéraient comme sacrée. Ces soldats improvisés étaient armés d'un long fusil, et à leur côté pen-

dait, attaché à un vieux baudrier ou à une corde 9 soit un sabre sans fourreau, soit une épée privée de sa garde. Si l'on ajoute à cet attirail de mauvais pistolets dépareillés fixés à la ceinture , Ton aura une idée exacte de Téquipement de ces militaires de nouvelle espèce. Quant aux munitions , n'ayant pu se procurer qu'un petit nombre de cartucherm ( i ) , ils les portaient ou dans leur chemise , ou dans un mouchoir attaché devant eux.

Rien de plus pittoresque que cette réunion d'individus appartenant à toates les classes de la population, et qui, venus de différents côtés, ne se ressemblaient ni par l'ajustement ni par l'expression des visages.

Là c'est l'habitant de la haute Navarre : sa figure grave et ses proportions athlétiques le

(i) Prononcez earivuuhèras, G*est une oemlafe en coir^ disposée pour recevoir des carlouches; les miquelets catalans et tous les hommes armés à la légère n*ont pas en Espagne d'autre gil)€riie.

distinguent plus encore que soa costume* Cependant, sa chaussure {abar€a)dide Toriginalité et quelquefois même de l'élégance (i). Elle consiste en une enveloppe de peau de vache, garnie à l'extérieur de son poil, qui s'attache à la jambe par dessus des bandelettes de laine blanche, appelées partanes. En voyant cet homme vigoureux, agile, et plein d'assurance, on reconnaît aisément le chasseur intrépide qui poursuit, à travers les glaçons et les neiges, l'ysard et l'ours des Pyrénées.

Ici le cultivateur plus rapproché dePampelune :1e haut de la jambe nu, la partie inférieure garantie par de sales haillons, la tète coilOTée d'une montera^ bonnet de drap qui se termine en pointe, il ne se distingue du premier que par moins de propreté dans ses vêtements et plus d'abandon dans ses manières. Habitant les Tallées étroites et peu productives d'Ulzama, Anue, Erro et Aezcoa, il faut que son tra-

(i) Les femmes surtout y mettent beaucoup de coqueueiie.

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Yail supplée à rinrécondité du sol. Habitué à ne boire que de Teau, à ne vivre que de mais, personne n'est plus sobre que lui et personne ne supporte mieux la fatigue. Qu'un moine lui dise de faire vingt lieues ^ de l'aube du jour au crépuscule du soir, il s'ac^ittera sans peine de cette tâche. Brave, superstitieux, crédule, d'une constance que rien ne rebute, s'il se décide à prendre les armes , il ne les quittera que lorsqu'il aura obtenu ce qu'il désire. Descendant de ces anciens Cantabres connus par leur ténacité et leur courage (i), il ne déviera pas d'une ligne de son chemin, lors même qu'il verrait incendier sa maison , forger ses amis et massacrer sa famille. Cependant on dirait que jamais aucune passion ne Tagite, et ni les menaces^ ni le danger, ne le font sortir d'une impassibilité qui ressemble à de Tapa* thie.

(i) Tout le monde sait que les Cantabres résistèrent pendant plus do dix ans rux armes romaines.

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Ce paysan, dont les traits sont moins régnliers et dont la démarche est plus vive, vient de la partie centrale de la province; celle où la campagne ouverte et fertile ne demande que peu de soins pour prodiguer ses richesses. Des alpargatasj espèce de souliers de chanvre, des bas de laine , des culottes courtes déboutonnées aux genoux et qui tiennent à peine sur les hanches, une longue ceinture, un gilet en velours, que veste brune, et une sorte de capote ou blouse, appelée ungarina, telle est sa mise habituelle, qu'il soit favorisé ou non par la fortune. Egalement éloigné des cimes où Tété reste sans chaleur, et des plaines que darde un soleil toujours brûlant, il n'a ni le calme imperturbable du montagnard, ni Foxcitation coUrstante de la pc^ulation méridionale, mais il participe de ces deux natures, et tantôt il se montre silencieux et réfléchi, tantôt expansif, violent et passionné.

Celui qui, étendu avec nonchalance, semble

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île penser qu'au repos et à jouir du bonheur de ne rien faire, c'est Thabitant de la Ribera (i) ou des boi*ds de TEbre. Quoiqufe doué d'une constitution robuste, une température âniollfesanté }ui a fôli prendre de» habitudes dlndolence et flepafessé. La jambe htie, tin Ciileçon do toîlé blanche, une eéîhltire rouge et iiu rilouchoîrdd couleur autour de te lêie , il est tèftt ôônfmè rèxîge le cliifaàt sôus lequel îl est destiné à titre; tuais il ne matche jamais sans sa rnanid^ c'està-dire sans une couverture dé laine, qui eât pour lui ce que lé bournouj^ est ^ni les Arabes : quand elle ne lui sert pas à se préserver èdnlre les întempétîes de là saison, elle lui suffit t)ôur dormît sur la terre. Sa physiodoiiiiè auiirréè et intelligente expiime en mène temps te dcietminaticu et la ruse, Taudaee et t'ihsoucîance ; vertus et défatrts qui sOfdt en etfet les iraits disttacfifs de son fcariactèrc!.

(0 PtetmtettUira.

Parmi fces Navarraîs que la liaîne à réunis, ceux du Salazar et du lloncal, \allées qui toûèhebt aux crêtes les p]ùs élevées de la chaîne pyrénéenne, fixefit pûnicutïëtemiihl lès règaMs. N'ayant que des coitittiûnlcalions difficiles avec FËspagne aussi bicftï qû'aVec la France, iïà ôflt èonservé des tîiceurs d dès Babîlùdes que M'a point niôdlâéës le voisinage. Lédr côStumé ne saurait manquer d'attirer* l'attétition, car il né ressemble à aucun autre. Il se compose d'une chemise bien blanclie qui s'attache au cou par un bouton; de souliers de peau de chèvre; de loûg# bas en drap tiéir; d'une cvAmie 6è méttië étoffe qùî iie descend que jusqu'à la naissance de la cuisse; d'un gilet noir ou rouge, avec des liserés de l'une ou de l'autre de cea cottle»ratrm« cbMtes; d'utte vèstê, gatiiîef au bas dèë pcfcfiës d'ornements connus dans lé pays sôus le nom à! aidas ou aldillas; d'une espèce de manteau à man^ cties, qui reste jeté mv lès épaoto, comme )é péV' lîtini deà Gi^ëcs, et fl'drië éotitera, où i)îén d'iiii

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chapeau prenant la forme de la tête, dont les bords, d'une largeur démesurée, procurent un Téritable abri. A la démaiche imposante, à la figure sévère de ces fiers et hardis monts^nards, on reconnaît les hommes qui empêchèrent longtemps les Sarrasins d'étendre leurs conquêtes vers le nord, et qui, dans les détours de leurs sentiers sauvages, osèrent se mesurer jadis avec, les paladins de Gharlemagne (i).

(i) Les femmes ont un costume qui n'est pas moins remarquable. Des souliers tellement découverts que les doigts du pied y sont ft peine contenus ; des bas en laine ou en étoffe noire ; une jupe trèsample en drap de même couleur, fixée à lu ceinture , et plissée dans le haut avec une régularité minutieuse ; une jaquette, égalcpient en drap noir, dont les manches sont fort étroites. Cette espèce de veste, qui descend jusqu*aux hanches, est échancrée par devant, et reste ouverte dans ^oute sa longueur, de sorte que le sein se trouve entièrement à découvert, mais la chemise est fermée au cou comme celle des hommes. Celte jaquette , que Ton appelle ya«/(7/o, est bordée d^un galon d*or ou ù\m ruban de soie noire. Une grande quantité de colliers en corail, ou en imitations, couvrent entièrement lapoi« trine. Les personnes distinguées les entremêlent de brillaBts, elles classes inférieures de sXrfks ou autres pièces fausses. D'énormes pen«

Les autres individus sous les ordres de Mina appartiennent à diverses contrées de la Navarre dont les populations offrent moins de différences entre elles : pourtant elles présentent encore des oppositions assez frappantes pour donner à cette guérilla (c'est le nom que prend ce rassemblement) un aspect particulier et bizarre.

En attendant le moment d'agir, on s'excite par des déclamations violentes; on prodigue les injures les plus grossières à l'ennemi qu'on va

danto d'oreille, assortis aux colliers, accompagnent celte parure, que Ton désigue sous le nom de gargantilia. Il en est d^une valeur fort considérable, mais toutes ont le même éclat, et il n^y a guère de différence enti'e elles que dans le prix de la matière. Une mantilla en drap noir, très-large par derrière , avec un liseré de ruban et un nœud qui vient se placer sur le milieu du front, complète ce costume, qui est des plus ricbes et des plus élégants que Ton puisse voir.

Dans la vallée d'Aezcoa, la mise est à peu près la même; seulement on a adopté d'autres couleurs : ainsi les gilets des bommes sont en laine blanche, au lieu d'être en laine noire comme dans le Salazar, ou en laine rouge comme dans le Roncal,et les robes des femmes sont ordinairement vertes.

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coqib^ttrg, et Toïi s'pi)tretieîït avec délice des actes d^ Yçngeapceauxcjuels on espère être bieu-

tPtlsroêrap dp délivrer:

Il est dïflicile è uq esprit r^sopnaWe et calme de s'iip^gîqer a qu^^lg e^çès peuvent aller chez une nialioij çiyîl|gég \e ffHati^ipe ^-eljgieux et politique ; H fgpt avoir gté témoin de ces délires populaîrgg pour çop^ftHre toutç la férocité de rhoRipie et Je rajpqemept de sa cruauté ingénieuse.

Les conjurés du couvent des Descalzos avaient réussi à s'emparer, hors de Pampelune, d'un jeune Français qui, ne soupçonnant aucune trahison, errait à raventqre aux environs de}a viUe. D'abord on voulut le poignarder à Tinstant même et envelopper cette action d'un éternel silence; mais frère Ignacio, prévoyant l'elTet que produirait la présence d'qn prisonnier 9ur des hommes qui n'avaient vu encore dans leurs nouveaux maîtres que des soldats invincibles et des conquérants. redoutables, proposa de l'envoyer

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^ Mioa, pour pro^iv^r ^ se^ partisans que ce9 s^klelUtes de N^poléqp, s| v^nsdp leurs yicloire^ et si confiçipts dan$ leur v^Iear, pouvaient ^trç pnlevés cpmpie déjeunes filles et sacrifiés commq de vils troupçftux. Cet qvjp ayîji|: prévalu,; et i malgré l'opposition de ceui( qui 9*ét^iQPt Q«^tté« de percer de leurs mains le cœyr d'un enn^^i» le malheureux avait été conduit à Lumbiei? |M)u$ bonne garde. Il y aniva au moment où les har Mtants, exaspérés par les prédications furibondes d'un moine, véritable illuminé, s'abandon?

naient qux transports d'une démence frénéti<iuet A l'aspect de cet infortuné, pâle, épuisé»

abattu ; à moitié privé de sentiment par suite du traitement qu'on lui avait déjà fdt subir, de bruyantes clameun» s'élèvent de toutes parts: une population nombreuse se presse et s'agite autour de lui. Si quelques individus ne s'oppo- Mient aux efforts de la foule impatiente, l'étranger serait massacré à l'instant ; mais on parvient à contenir la multitude en lui donnant

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Tespoir de jouir d'une agonie plus longue. En effet 9 le jeune homme est attaché à un poteau, et là il devient le but de la rage insatiable de tous ceux qui Fentourent. Chacun se plaît à ajouter une ironie à Thorreur de sa situation , et un tourment à son supplice. Les femmes , les femmes même, partout ailleurs si pleines de commisération et de bonté , sont les premières à imaginer de nouvelles tortures et à se repsdtre

de ce spectacle de sang Faut-il le dire? il en

est qui se disputent la jouissance de plonger leurs mains dans les blessures delà victime; qui en sondent avec délice la profondeur et discutent entre elles les minutes d'existence qui lui

restent!

Cependant le Français, que soutient un courage héroïque, supporte cet horrible martyre sans proférer une plainte , sans faire entendre une supplication. Quand ses forces Taban* donnent, les enfants, inquiets de voir se terminer si tôt une scène qui a pour eux tant de

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charmes, approchent de son corps des tisons enflammés , et s'ils s'aperçoivent d'un léger tressaillement arraché par la douleur, ils poussent des cris de joie, certains que leurs plaisirs ne sont pas finis encore. Les GtwriUeros (i ) accompagnent de plaisanteries barbares l'épreuve qu'ils font de leurs armes sur cet eonemi sans défense; ils n'ont plus sous les yeux qu'un cadavre, et ils continuent à cribler de leurs coups ces restes inanimés et informes. £n un mot^ il ne manque à ce peuple féroce que de se partager dans un festin les membres palpitants du captif, pour ressembler en tous points aux Cannibales de rOcéanie.

Le soleil, depuis cette épouvantable tragédie, déjà s'était couché huit fois derrière les hautes cimes de la Sierra cTAndia (2) , et les Français, tranquilles à Pampelune , ignoraient encore le

(1) C'eM le nom donné ù ceux qui font partie d'une guérilki,

('i) Sierra signifie une cUaiue de montagnes; ici , c'est comme si l'on dibàit la chaîne d*Andia.

crime cQiiiq)i8 sur un clés teurs. Tpiijoors In» SQucJaqte, epqfiAnts dans la fprtime, il^ oç sodt gmm\ qu'è oceuper gAi«ioent leur» hmrSf et la populatipii çqtière, imUéci ^ la cooppira* 4J0D ouf die eoHUne eui , loin de se refuser à partager leurs plaisirs, se mêlait au contraire à leurs danses et à leurs filtes pour mieux les entretenir dans une sécurité profonde. Ge<pradant , quelques indiees vagues finissent par arriver jusqu'au général gouverneur, et alors il s'empresse d'envoyer des troupes à Lumbier, pour s'assurer de la vérité de ces récits; mais le colonel qui commande ce détachement, non-seulement ne trouve plus Mina ni sa bande, mais, malgré les menaces et les promesses, il ne peut obtenir les moindres détails sur l'événement dont il recherche les traces. Personne n'a rien vu; personne n'a rien entendu dire; et les enfants eux-mêmes répondent avec tant de pré. sence d'esprit et d'assurance aux questions qu'on leur adresse, qu'il n'y a aucun doute à conser-

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Ter à cet ^ard , pour celui qui ne connaît pas le caractère espagnol^ Après les plusminutieuses investigations, le colonel retourna donc à Pampelune , aussi incertain qu'auparavant sur le sort du soldat qui depuis plusieurs jours avait cessé de répondre à l'appel de sa compagnie.

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