ACTE PREMIER
ROCHE
C'est toi qui parles, Henri? Toi qui peux penser de pareilles mesquineries à notre époque de science, de vérité, de bon sens pratique?
HENRI
Oui, je Tavoue : malgré les chemins de fer et Télectricité, je ne détesterais tout de même pas m'appeler Montmorency.
ROCHE
Moi, j'aime mieux Roche, mon enfant.
HENRI
Tu as pour cela les meilleures raisons, mon cher père, et si j'étais l'homme que tu es, je dirais comme toi. Mais je ne le suis pas.
ROCHE
Je te souhaite de le devenir. Ah ! je te vois avec regret ces idées en tête. Enfin! sois donc entiché de noblesse puisque ça te fait plaisir. Mais rappelle-toi ce que je te dis : jamais les aristocrates ne te rendront la tendiresse que tu parais avoir pour eux. On ne les a que pour bienfaiteurs ou pour obligés. Pas pour amis.
HENRI
Tu oublies le marquis de Touringe avec lequel, depuis cinq ans, tu es dans les meilleures relations d'amitié.
ROCHE
D'amitié I... oui, enfin... de voisinage! Et puis Touringe, quoi! C'est un homme charmant, sans doute, et de rapports agréables; mais sois bien persuadé qu'à ses yeux, avec ma Légion d'honneur, ma réputation, et tous mes millions, je
ne pèse pas lourd! Pour lui, nous ne sommes pas autre chose que du vulgaire.
HENRI, ironiquement.
Des petites gens?
ROCHE
Mais oui. Et pour sa fille aussi, mademoiselle Suzanne, qui a déjà vingt-cinq ans passés et qui ne se marie pas, malgré son intelligence et sa beauté.
III^NRI.
C'est sans doute que le mariage lui déplaît.
ROCHE
Won. Seulement elle est difficile, elle ne trouve personne assez digne d'elle, digne de l'honneur d'entrer dans sa famille, la grande famille des Touringe!
HENRI
Tu parles d'eux avec moquerie. Pourquoi? La marquise est la frivolité même, je te l'accorde.
Mais c'est une bonne femme.
HENRI
Quant au marquis, je le trouve fort bien, sous tous les rapports, et je vois malaisément ce qu'on pourrait dire contre lui.
ROCHE
Oh! il n'y a rien à dire. Il ne fait rien. C'est un spectateur, froid et bien élevé, qui est assis dans la vie, et qui regarde.