‹ Les deux noblesses: comédie en trois actesChapitre 46 sur 89 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

tout, quand on sait s'y prendre. Un exemple : tout récemment, â Paris, il m'est arrivé dans la journée d'entrer plusieurs fois chez le premier boulanger venu pour manger un petit croissant tout chaud. Dix centimes! Ça n'est pas le Pérou! eh bien, c'était excellent, et j'avais dîné. Aussi, le soir, à table, je ne mangeais presque rien, et mon mari me disait : « Je parie que vous avez encore goûté? » Est-ce vrai, Suzanne? Et c'est à Paris, notez bien! où la moindre des choses atteint aussitôt un prix pharamineux! Alors jugez à la campagne où l'on a tout pour rien... Les légumes, tout ça pousse à même, on n'a qu'à se baisser! Non, il faut vraiment y mettre de la mauvaise volonté pour ne pas s'en tirer à peu près. Aussi, je ne veux pas dire par là que les pauvres ne sont pas intéressants, mais avouez qu'ils sont bien légers, bien coupables! Moi, je ne compte plus les matelas que je leur ai donnés. C'est par centaines ! Eh bien, invariablement, ils les vendaient !

SUZANNE

C'était peut-être pour manger, maman ?

LÀ MARQUISE

Non, ma petite fille, c'était pour boire.

BRIÇAY.

On boit souvent pour tromper la faim, madame.

LA MARQUISE

Des mots. Moi, tenez? regardez-moi. Depuis cinq semaines je ne bois pas, pour maigrir. Est-ce que j'ai l'air de m'en porter plus mal ? Pas du tout. C'est une habitude à prendre. Seulement il faut de l'énergie !

DES MOULINARDS.

Il en faut en tout.

Et les pauvres en sont totalement dépourvus !

MADAME ROCHE

C'est vrai, ils se plaignent toujours.

LA MARQUISE

Ce sont les êtres les plus difficiles de la création, ma chère amie, plus difficiles que nous, entendez-vous ? Voilà vingt ans que je vois autour de moi des gens qu'on empêche littéralement de mourir de faim, je n'en ai pas trouvé un seul qui fût de belle humeur. C'est à s'arracher les cheveux !

MADAME ROCHE

• Ils ne se doutent pas toujours non plus de nos obligations, de nos charges ; ils ne soupçonnent pas combien nos maisons sont lourdes, et l'éducation des enfants, les professeurs, les arts d'agrément...

LA COMMANDANTE

Et nous autres, dans l'armée 1 les ménages militaires ! Ali I ah ! je voudrais les y voir, les pauvres, avec la solde dérisoire qu'on nous donne !

MADAME ROCHE, à la commandante.

Et encore vous, madame, il ne faut pas oublier que vous avez les ordonnances.

LA MARQUISE

Les chevaux.

MADAME ROCHE

L'avoine pour rien. C'est énorme !

LA COMMANDANTE

Oh ! c'est bien peu de chose, allez ! Une goutte d'eau dans l'océan !

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