IV. — Les Oiseaux de Minuit
Il lui semblait partout voir des ailes, des ailes tourbillonner, hideuses et charnelles, emplir l'océan de la nuit, couvrir la cité basse et s'étendre sur lui ainsi qu'une auréole obscure et tournoyante. Dans les déclivités de la Ville effrayante, il les voyait s'enfuir en tas, tous ces Oiseaux,
descendre, culbuter, pleins de cris infernaux,
phiins d'appels dérisoires,
qui bafouaient les combats et biS gloires,
et les vainqueurs de Ihydre ardente qu'est la chair.
— Et ces Oiseaux l'empêchaient de voir clair et voilaient de leurs plumes
les espoirs de ce monde et les espoirs posthumes. Ils se pressaient sur lui, l'étouffaient, odieux, sous l'échevellement vague et prestigieux de leur vol inflexible, ayant la nuit pour lice.
— La Ville semblait leur complice,
leurs communes noirceurs se fondaient, n'étaient plus
que l'attestation des beaux jours révolus,
la fin de la lumière et de la foi suprême,
des voix qui disent: oui, des voix qui disent : j'aime,
ou je veux, ou je crois au juste, au bien, au vrai...
Il voyait tout cela dans son esprit navré,
abattu sous le choc de ces ailes funèbres.
La nuit le tenait là, vaincu,
et le froid du sépulcre était dans ses vertèbres.
Ah! tout espoir de Foi sereine a-t-il vécu!
pensait-il en lui-même, avec peur, comme en songe.
L'effort est-il maudit, l'amour est-ce un mensonge!
— Un trouble hallucinant naissait dans son esprit. Sur ces tours, seul et pâle, il se voyait proscrit.
des visions flottaient dans son âme prolixe, et les voix de son cœur disaient : c'était écrit !
La nuit le regardait comnne une chose fixe,
le tenait là, vain et pétrifié.
Il se sentait lié
par les chaînes de feu d'un vertige funeste.
Il ne pensait qu'à l'ombre, il oubliait le reste,
et dans son cœur, pris de doutes subtils,
il songeait : ces Oiseaux d'efTroi, d'où viennent-ils?
Il les voyait alors démesurés, énormes,
montrer leurs becs crochus et leurs ailes difformes,
et leurs yeux le fixaient pleins de nuit.
Oui, oui, c'était bien lui qu'ils fixaient, c'était lui... et leurs ongles hideux se tendaient vers sa face. Leurs cris retentissaient jusqu'au fond de l'espace, et remplissaient le gouffre aux vides effrayants ; il les voyait, grondants, hurlants, braillants, pleins de bassesses et d'insultes, cracher sur tous les Dieux suprêmes de son culte.