‹ Les deux reines:Chapitre 10 sur 12 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

Les amoureux de la reine ne pouvaient continuer plus longtemps le rôle qu’ils avaient pris. Sa défenge formelle le leur interdisait, Elle ne leur demanda que cela, dans son indulgence, et le reste fut oublié, Ainsi l’amirante, qui donnait à la Berlips des sommes folles, obtint par elle son retour. Elle ne laissa à la reine ni paix ni trêve qu’elle ne l’eût obtenu, et encore, paur cela, lui envoya-t-ilun nouveau présent, plus magnifique que les autres.

Le prince de Darmstadt continuait ses visites à la

cour ; il avançait promptement, et recevait chaque jour.

de nouvelles faveurs. Le comte de Mansfeld s’occupait de lui de plus en plus; il le voyait presque chaque jour,

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lu$ offrant sans cesse de nouveaux trésors et. ne lui demandant que d’être en même temps l’homme le plus élégant, le plus distingué, le plus recherché de Madrid. |

Après la défense de la reine, il changea tout à coup de manières. Sa maison, sa magnjficence furent les mêmes. Seulement, plus de fêtes, plus de comédiennes surtout, des vêtements superbes, mais sévères. L'air grave, la tetraite et la mélancolie lui furent demandés en complément de son obéissance. Il n'eut pas de peine à leé afficher, il était réellement atteint.

Lareine remarqua ce changement que la Berlips Jui signala, et, un jour, elle dit d’un air de compassion :

— Mon pauvre cousin s'ennuie ; je voudrais pour beaucoup lui voir une autre humeur, et jy tâcherai.

Le propos fut répété une heure après à l’ambassadeur. Le soir même, en soupant avec M. de Darmstadt, il lui dit sans préambule:

— Monsieur, vous ne me demandes plus ce que vous pouvez faire pour m'obliger.

— J'attends qu’il vous plaise de me lapprendre, monsieur.

— Eh bien, je m’en vais vous le dire.

— Enfin! sécria le prince, les yeux brillants de curiosité. |

— Je ne vous demande que defaire la cour àune dame. — C'est beaucoup.

"— De vous faire aimer d’elle.

— C'est plus difficile.

— D'en obtenir des preuves positives.

— Ah! monsieur, c’est la pomme d’or des Hespérides que vous exigez là. Ne savez-vous pas bien que je suis amoureux, amoureux sans espoir : que je ne changerai

‘jamais, et que, par conséquent, je ne saurais persuader personne.

— Nous sommes justement dans le pays de cette pomme ‘d'or, monsieur ; vous la cueillerez, si vous voulez, vous n’avez qu’à le vouloir. |

— Non, monsieur, je ne saurais. Et cette dame estclle jeune ?

— Oui.

— Belle?

— De la plus grande beauté.

- Est-elle honnète°?

— On ne peut davantage.

… ]| vous importe que j'en sois aimé?

— C’est pour moi une nécessité absolue. Vous n'êtes ici que pour cela. |

— Renôncez-y, monsieur, je suis incapable de le

tenter.

— C'est ce que je ne croirai qu'après vous l'avoir nommée, si vous refusez encore.

— Nommez-la donc bien vite, alors, que nous n’en parlions plus.

— C’est... c'est justement celle que vous aimez, celle pour qui vous donneriez votre vie bien sûr, votre honneur peut-être... Direz-vous encore non, maintenant?

— Mon Dieu! c’est la... ?

— Justement ! interrompit vivement le comte, sans lui laisser le temps d'achever.

— Mais, monsieur, vous n'y pensez pas! c’est peine perdue, je ne réussirai jamais, je le sais.

— Pardonnez-moi, monsieur, vous réussirez, et, si je vous dis d'essayer, c’est que je vous parle à coup sûr. Sans cela, je vous aurais fait commencer plus tôt.

— ]l me semble que je rêve. Quoi! il me resterait de l'espérance? ce n’est pas une fable? ce n’est pas un jeu?

— (C'est la vérité.

— Monsieur, je n’oserai jamais.

— Osez!

— Monsieur, vous ne voulez pas la perdre au moins, en m'’engageant dans cette route?

— Je veux la sauver au contraire, je veux lui éviter le sort de Louise d'Orléans, je veux qu’elle règne en Espagne et que vous y régniez sous elle, et moi aussi.

— Comment la voir? cormament lui parler? N’est-elle pas surveillée au point de ne pas laisser même la possibilité de lui adresser un mot?

— Mettez-vous à ce bureau et écrivez ; ce soir, elle aura votre lettre; demain , peut-être, elle y aura répondu.

Le prince finit par se laisser persuader. On croit ai vite ce que l’on désire! I écrivit une lettre, pleine de respect et de passion en même temps, pleine de naïveté aussi, comme un véritable amoureux qu'il était. Cette lettre était un chef-d'œuvre; un grand esprit, une adresse consommée n’en auraient pas dicté une sem blable. Le comte en fut enchanté. Il quitta ke prince en lui recommandant le secret et la prudence, deux moteurs sans lesquels ils ne réussiraient jamais.

Le pauvre Darmstadt passa toute la nuit dans des rêves insengés. Il lui semblait assister à an conte de fées. Lui aimé de la reine! lui admis près d'elle! lle répondre à sa lettre d'amour! La raison lui disait : « Jamais! jamais! » Son cœur et son amour le berçaient d’espérances ; il accueillait tour à tour la raison et le cœur, sa tête ressemblait à un chaos où mille idées se croisaient; si ces heures de solitude se fussent prolongées longtemps, il serait devenu fon.

Dès l’aube, il s’en alla chez l'ambassadeer, pour par- ler de la reine. Mansfeld sourit en l'epercevant.

— Àh ! monsieur, vous me rappelez ma jeunesse : j'ai été ainsi. J'aime à vous voir dans ces dispositions, cesont les bonnes. Ne craïignez rien, votre lettre à ét6 remise.

— Est-il vrai? |

— On l'a lue, et on l’a même relue deux fois.

— Et...? |

— Et l’on n’a pas répondu, vous pouves le comprendre; on l’a gardée néanmoins, sans la brûler ni la déchirer; elle est si bien cachée, que nal ne la trouvera. Que vous en semble? |

— Monsieur, il me semble que je réve.

— Ce n'est pas tout. Elle a parlé de vous plusieurs fois, elle a répété : Mon cousin écrit fort bien. Mon cousin doit faire une belle fortune. Mon cousin se fie en Espagne et ne veut pas se marier.

— 0 mon Dieu! s’écria le pauvre jeune homme, faites que je ne me réveille pas!

— Vous pourrez aller au palais dans la journée.

— flle l'a dit? :

— Oui. Elle vous recevra dans son cabinet indien; il n’y aura que le roi, madame de Berlips et Romulus, dont je vous engage à vous défier : c’est une espèce qui fait lemal par instinct.

— J'irai, monsieur.

— Le roi est tranquille, en ce moment; il a une nouvelle folie, celle des coquilles. IL passe sa vie à arranger-les siennes sur des tablettes, justement dans ce salon où vous devez aller, et, quand il est là, il ne s’occupe de rien au monde que de ses coquilles. Madame de Berlips nous est tout acquise ; ainsi, vous n'avez rien à craindre, que ce méchant Romulus. Cette. mauvaise bête ne mourra donc pas!

Les renseignements étaient précis, on le voit. Madame de Berlips n’en laissait pas chômer, elle les arrangeait à sa fantaisie et il fallait la oroire ; le moyen de s'en défier, alors que tous les raisonnements étaient pour elle! D'ailleurs, le comte de Mansfeld, ainsi que tous ces fins matois de profession, se laissait prendre aux piéces les plus grossiers. J’ai remarqué souvent que l’on ne persuade à ces gens-là que les mensonges. Ils mentent eux-mêmes avec une rare audace et n’acceptent la vérité que sous bénéfice d'inventaire.

Le prince se rendit au palais, où réellement la reine l'attendait, madame de Berlips lui ayant demandé de sa part si elle daignerait le recevoir.

ll fut admis dans son cabinet des Indes, ainsi qu’on le lui avait annoncé, le roi, la reine, la gouvernante, Romulus étaient là. El était ému, tremblant, à faire

pitié. La reine s’en aperçut et lui montra une bonté pleine d’indulgence et de grâce. Elle voulait le rassurer, mais elle n’avait jamais cru à une passion réelle de la part du prince ; c'était, selon elle, une folie de jeune homme, une imagination exaltée par les romans, ou peut-être cette histoire du duc d’Astorga et de la reine - Louise, qui, comme à l'amirante, lui montait la cervelle.

Elle avait témoigné son mécontentement; il craignait maintenant de perdre son amitié, et ne s'approchait d'elle qu'avec inquiétude. Son cœur, tout plein d’un sentiment unique, avait cependant de la reconnaïsesance pour ceux qui l’aimaient; elle ne voulait pas le voir malheureux et malheureux par elle.

— Mon cousin, lui dit-elle ce jour-là, aussitôt qu’elle l'aperçui, vous ne venez pas assez souvent au palais ; ; le roi s’en plaint, et moi davantage encore.

— Madame, c’est trop de bonté ! répliqua-t-il en bal - butiant.

Le roi, que ses coquilles n’occupaient pas assez pour l'empêcher d'entendre, se retourna vers le prince et lui dit en souriant :

— Monsieur de Darmstadt, si vous voulez rester en Espagne et y faire votre chemin, tâchez de plaire à . votre cousine ; c’est la personne la plus puissante du royaume, elle vient de faire un vice-roi du Milanais,

+ | LES DEUX ABINES,

— Oui, mon cousin, le roi m’a bien voulu donner cette charge pour le prince de Vaudemont, l'ami du pauvre amirante, à qui je dois beaucoup.

—0h1 certes! sans le prince de Vaudemont, vous vaus faisiez couper la gorge, reprit madame de Berlips ; c'est lui qui m'a prévenue, et j'ai prévenu Sa Majosté. Jugez quel malheur si vous n’existiez pas aujourd’hui ! -

— Oh! oui, un grand malheur en effet, madame... Votre Majesté aurait-elle daigné accorder un regret à

” son fidèle serviteur ?

— En doutesz-vous, mon cousin?

Le roi s’avança, tenant à la main une coquille de nacre, de toute beauté,

“ Mon cher prince, interrompit-il, regardes donc mes coquilles; cela vaudra mieux que de sots disoours sur ce duel, qui a tant tourmenté la reine,

Ge mat fit un bien à ce pauvre amoureux! Il aurait classé toutes les coquilles de la mer pour l'entendre.

l resta plus d’une heure avant que Leurs Majestés le congédiassent, et sortit du palais plus heureux qu'il ne l'avait été de sa vie, plus amoureux qu'il ne l'était en y entrant, si c’est possible.

11 va sans dire que la Berlips n’avait point remis la lettre, qu'elle garda ainsi toutes les autres et que la reine : n6 80 douta jamais que le prince avait eu l'audace de lui

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écrire. Elle arrangea cependant les choses avec tant de vraisemblance, que l'ambassadeur et M. de Darmstadt y furent trompés.

Un autre fait bien étrange, — et que l'événement a prouvé néanmoins, — c’est que madame de Berlips, . loin de croire au sentiment si pur et si noble de la reine pour son mari, se persuada, au contraire, que ce sentiment était un voile pour en cacher un autre, et qu'au fond de son cœur elle aimait réellement le prince ds Darmstadt; sans cela, elle n’eût certainement pas été si loin dans son intrigue, qui devait se découvrir et la perdre, ei la reine n'en était pas complice,

__ Ce commerce de lettres et de visites où le roi était en tiers dura plusieurs mois. Il fallait un amour aussi réel, aussi désintéressé que celui du prince pour en rester là.et pour 8e contenter de ces marques qui n'en étaient point, Il aimait comme les chevaliers du vieut temps, et la soumission était le premier symptôme de cet amour. M. de Mansfeld, qui n’aimait pas, et qui avait ses vues, s’impatientait quelquefois, il voulait brusquer l'aventure, la Berlips avait infiniment de peine à arrêter ges incertitudes et ses projets.

. Justement, à cette époque, il arriva à la cour une de ces choses dont tout le monde s'occupe, qui ne sont pas un grand événement dans l'histoire, mais qui ams-

nent de grands événements, auxquels elles se ratta chent. Peut-être la maison de Bourbon a-t-elle dû à cette petite cause la couronne d'Espagne. Dieu se sert de tout. |

Le cardinal Porto-Carrero avait plusieurs nièces, une entre autres que l’on citait comme une des beautés les : plus merveilleuses de l'Espagne, et qui s'appelait mademoiselle d’Aguilar. Elle se maria à un prince romain, nommé Saltarello, ce qui est un singulier nom pour un prince. Aussi ne l’était-il que d'occasion, et à cause d’une immense fortune, acquise par son père, on ne sait trop comment et dans des commerces inconnus. Il préta de l'argent au pape, sans demander d’autres intérêts que ce titre qu’il ambitionnait. Le pape, heureux de s’en tirer à si bon marché, le noblifia et le principia.

Le bonhomme n’en fut pas plus fier pour lui, mais . il le devint pour son fils, dont il voulut faire bon gré, mal gré, un grand seigneur. Il lui donna un gouverneur très-instruit, tous les maîtres de M. Jourdain, et il le lança de bonne heure dans la société.

‘ L'enfant appartenait par sa mère, fille de condition pauvre, à beaucoup de bonnes maisons d'Italie, Il en profita pour s'établir dans le monde sur un bon pied, et pour se faire des amis, avec l’argent que son père ne lui refusait pas, Il était, du reste, très-bien fait, d’un

esprit suffisant, d’un bon caractère, très-instruit, et toujours disposé à obliger les autres ; ce qui mène loin quand on à une large bourse.

Il aspirait à un grand mariage, non pour les écus, dont il n’avait pas besoïn, mais pour le nom. Les parents de sa mère lui dénichèrent cette Boccanegra, nièce ou à peu prés, du cardinal Porto-Carrero; elle n’avait pas | un maravédis, mais elle était noble comme le roi et belle à miracle. Le cardinal l’avait fait venir toute petite d'Italie, sur ce qu’il apprit que cette branche de sa maison était dans la misère. Il la voulut doter ; les Saltarello refusèrent avec indignation. Le sans dot était pour eux une raison convaincante. Le mariage se fit.

Le prince Saltarello fils était d’une faible santé. Il vécut deux ou trois ans après son mariage, laissant à sa veuve, sans enfants et parfaitement consolée, un superbe douaire. Les Saltarello devaient finir là, le bonhomme était trop vieux pour faire souche. :

Cette douairière de vingt ans s’empressa de quitter Rome et revint en Espagne, avec sa beauté et ses trésors, comptant profiter de l’une et des autres. Elle s’établit chez son oncle, qui fut enchanté de la revoir et ne la géna point. Cette belle était blonde, comme la reine, dont elle avait la taille, fait assez rare chez lcs

filles du Midi (non pas la taille, mais les cheveux). Elle cournt les bals, les courses de taureaux, les fêtes petites et grandes, et s’en donna enfin à éœur joie, d’avoir jeté sa peau de Saltarello, dont elle n’avait retenu que la dorure. Elle faisait bon marché du nom et de la principauté ; on l’appelait presque toujours la Boccanegra.

Le cardinal donna pour elle quelques soupers; la faction autrichienne y régnait en masse, car il en état. La Boccanegra s'en mit bien vite, et ne rendit ses de voirs au palais que comttie forcée. C'était tout simple, on s’y ennuyait !

Parmi ceux qui fréquentaient le plus là mal:on du

‘cardinal et qui, de près ou de loin, convoitaient sa

nièce, il se trouvait un homme de beaucoup d'esprit et d’intrigue, gentilhomme autrichien, nommé Freudstein venu en Espagne pour y chercher fortune et bien décidé à ne pas s’en retourner sans l'avoir trouvée. Il était jeune et assez bien fait; ses aïeux avaient planté les rochers du Danube, assurait-il, rt avec raison. Des

malheurs, des fautes et une quantité d'enfants avaient

LES DEUX REINES au

ruiné sa maison, dont le vieux châtvau existait encore, perché comme un nid de vautour, au-desqus du fleuve. Il n’en restait plus que les murs, et Feudstein y logeait quatre bohémiens et leur famille, pour empêcher les invasions étrangères, ayant la ferme intention de lui rendre sa splendeur, aussitôt que la déesse ingaisissable aurait daigné lui sourire.

Cet homme ne ressemblait pas du tout à un Allemand, c'était plutôt un Gascon; il en avait les qualités et les manières, sans la bravacherie et les mensonges. Îl amusait fort la compagnie où il se tenait; on le recherchait beaucoup, chez le cardinal en particulier.

Il avise la belle veuve et se dit que c'était là un friand morceau, On rebâtirait bien les murs du vieux manoir, on le meublerait magnifiquement avec les écus des Saltarello , et, une fois soutenu par une telle alliance, Freudstein se. chargeait de monter très-hant, il ne lui fallait que le piédestal.

D se mit donc à courtiser la princesse , qui s’ämusa beaucoup de ses plaisanteries et qui l’admit au nombre de ses chevaliers. Elle lui permit de la suivre lors qu’elle allait en masque, en partie, ou bien lorsqu'elle courait à cheval dans les grands chemins et les bosquets des environs de Madrid, si bosquets il y 4, toutefois, ,

Il était trop habile pour découvrir ses batteries. Il commença par amuser, par se faufiler sang consé quence et par se déclarer l'esclave dévoué, le chien de la princesse; il prit lui-même ce nom ; elle s'accoutuma à lui, et bientôt il lui devint indispensable. Les autres prétendants ne s’en effrayèrent pas, ils le regardaient du baut de leur grandeur et de leurs espérances. Il les laissa faire, jusqu’au jour où l’un d'eux lui lança quelques paroles aventurées sur sa noblesse et sur son peu de ducats.

Il ne s'emporta point, répondit par une plaisanterie; mais, le lendemain, avec une politesse exquise et les façons d’un grand seigneur, il donna à son rival un joli coup d'épée qui le cloua dans son lit pour six mois.

— Peste! quel chien! dit la princesseà cette nouvelle.

— Madame, les chiens ont des dents et des ongles, répondit Freudstein ; ils s’en servent pour défendre leurs maîtres.

Ceci était une allusion; car, avant d’attaquer le gentilhomme, l'adversaire avait tenu sur la princesse des propos peu séants, et c'était surtout elle qu'il avait vengée. Il ne voulait pas le lui dire, mais il n’était pas fàché qu’elle le sût. Elle le regarda dès lors d’un autre œil. Les gens qui donnent des coups d'épée ont tou-

jours un autre aspect que les autres : on les craint, on les respecte, et on les flatte.

La princesse admit le Freudstein à des particuliers dont il n'était pas, elle lui parla plus souvent, elle rit plus haut de ses bons mots et de ses pointes. Elle remarqua qu'il avait une belle taille, une haute mine, qu'il maniait son cheval mieux que personne et que sa hardiesse passait celle de tous les autres. Il ne calculait pas le danger et se jetait à travers, les yeux fermés. Elle en eut plusieurs fois la preuve, qu'elle ne se fit faute de renouveler, ni lui non plus.

Un jour, elle lui demanda pourquoi il n'avait pas des pourpoints de velours comme les autres ; il répondit hardiment : | | , —Madame, un pourpoint de velours coûte plus gros que mon revenu. | — Eh bien, si je vous en donnais un, le prendriezvous ? |

— Si vous me donniez une fleur de votre bouquet, je la recevrais à genoux en vous baisant la main; si vous me donniez un pourpoint de velours, j'en ferais présent à votre laquais ; cela lui irait très-bien, velours ou drap, c’est une livrée.

Cette fierté plut beaucoup à la princesse, on y sentait .le gentilhomme de race,

Elle voulut pousser plus loin.

— Et si je vous offrais davantage ?

—“ Madame, un homme d’honneur peut accepter sa fortune de la main d'une fernme aimée, à la condition de la rendre en la doublant: mais celui qui recoit des cadeaux des dames, porté en allemand un nom que ne portera jamais le fils de mon père.

…— Cependant beaucoup d'honnétes gens ne se font pas faute de si peu.

— En France, madamé, en ltalie, on Espagne, je ne dis pas non; mais chez hous, jamais.

= Oh} si une héritière, belle ou laide, vous offrait sds biens et son cœur, vous ne ferier pas le difficile, monsieur le délicat !

Vous vuus trompes encore, madame : si l'héritière voulait être aïmée pour son argent et qu'elle na ma plût pas, je lui dirais tout bonnement que je ne puis accepter ce marché-là.

La princesse éclata de tire. Freudstein ne s’en fâeha pas,.et rit avec elle; puis elle ne rit plus et parla de choses sérieuses. |

Un peu plus tard, elle reprit, au miliou d'une conversation : |

— Vous êtes bon gentilhomme, monsiour de Froudstein.

LES DEUX RRINES, : as

+“ Ma foi, madame, mes ancêtres étaient comtes pälatins du Rhin, il y 4 bien longternps, je n'en sais plus là date. Pendant qu'une autre branche s'en alla foûder un autre Freudstein sur le Danube, ceux du Rhin perdirent leur rang et leurs biens pout s'être révoltés contre Barberousse, à l’époque des fameux burgräves; il n’en resta qu'un petit, sauvé par un vassal, qui s’en revint sur le Danube tetroüver ses parents et épouser l'héritière de cette branche, d’où sont venus mes pères, et moi aussi,

— De sorte que vous êtes le comte dé Freudstéin ?

— Aussi bien que Charles 1° est roi d'Espagne.

— Pourquoi ne portez-vous pas de titre ?

— Parce que je n'ai pas envie qu’on m'appelle M. 16 coMmts, sans avoir un carrosse et des laquais derrière. Un comte gagnant sa vie me paraîtra toujours ti contre-sens auquel je ne m’exposerai pas.

— Cet homme est plein d'honneur et de bon sens, dit le soir la princesse à sa femme de chambre : il mérite mieux que ce qu’il a.

A dater de ce jour, la Saltarello, on la Boccanegre, comme vous voudrez, s'Occupa beaucoup de Freudstein, sans en pàrler à personne, pas méme à cette fille de chambre, confidente jusque-là de tous ses captices. Elle l’observait en silence; ceux qui connaissent les femmes

connaissent aussi la gravité de ce symptôme. Elle n’en courut pas moins à ses plaisirs, et n’en fut pas moins la plus brillante et la plus élégante des dames espagnoles, et ses cheveux blonds n’en tournérent pas moins les têtes de tous les papillons de cour.

Sur ces entrefaites, une dame qui n'était plus jeune, dont on avait fort parlé autrefois, s’imagina de s’amuser chez elle et de faire amuser les autres, comme si elle avait toujours vingt ans. Elle institua des êtes mosquées et avec des costumes de caractère, où tout le monde courut. Ce fut une mode, une rage. Son palais était magnifique, ses jardins splendides ; elle les ouvrait et les illuminait à la vénitienne, comme l'avait fait le premier le duc d’Astorga dans sa fameuse fête; on se perdait dans les quinconces et derrière les charmilles, on causait d'amour au clair de la lune, et au bruit des sérénades données par des musiciens invisibles. Les galants étaient enchantés, jamais ils n'avaient trouvé d'occasion si belle.

Au beau milieu de tout cela, tomba un soir un prince de la maison d'Autriche par les. femmes, allié par . les hommes aux Vasa et je ne sais plus à quelles maisons royales. Il venait en mission cachée à la cour d'Espagne, pour contrôler Mansfeld, qui n’avançait pas, et tâcher de faire marcher plus vite la grande affaire

de la succession, dont le cabinet de Vienne ne dormait pas. Le prince, qui s'appelait le duc d'Oldenbourg, était beau à miracle, fin comme l’ambre, mais avantageux et insolent..… de quoi défrayer trois parvenus. Il se croyait la merveille du genre humain, ne supposait pas qu'on pôût lui résister, et regardait une femme comme perdue dès qu’elle lui permettait de lui baiser la main.

I fut reçu par le roi et la reine, trouva la reine belle et s’imagina qu’elle le regardait avec plaisir. Il rencontra la Boccanegra chez le cardinal, la traita du haut en bas, non pas en face, bien entendu, mais dans ses propos, dont la princesse eut connaissance sur-lechamp, car on trouve toujours des gens disposés à répéter ce qui est désagréable.

La Boccanegra aimait à rire, elle était de sang italien, elle se promit une vengeance, il ne s'agissait plus que de la trouver. La plus vulgaire eût été de rendre le duc d’Oldenbourg amoureux d'elle et de s’en moquer ensuite. Mais, d’abord ce n'était pas facile : ces sortes de gens ne sont guère amoureux que d’euxmêmes; ensuite, cela ressemblait à ce qui se voit par tout, elle voulait mieux.

Elle cherchait toujours, et le hasard la conduisit où elle voulait aller, plus vite qu’elle n’aurait pu le croire.

Un soir, elle alla, c:compagnée de sa suite habituelle, au bal de la senora Octavia Benarès. Elle portait un habit français, qu’elle aimait beaucoup et qui faisait ressortir sa taille. On ne voyait que ses cheveux blonds, encore les dissimulait-elle sous le coqueluchon d'une manté, comme une dévote qui va à la messe,

Le duc d'Oldenbourg avait laissé percer la perguasion d’avoir attiré les regards de la reine. On en avait ri, car cette fatuilé ne méritait que cela; la relne était trop généralement respectée pour que ces extrdvagancés pussent lui nuire,

CG soir-là, il arriva se pavanant, du palais, où il avait passé l’après-dînée tout entière, causant, avec Anne, de ses parents, qu’il connüissait, et de bien d’attres choses de son pays, auxquelles elle s’intérosgait toujours. Il la quitta convaincu qu'il l'avait séduite, que Mansfeld et Darmétadt n'étaient que des ignorants et des sots, et qu’en quelques jours, il aurait énlevé la position, .

Il se promenait dans une allée, lorsqu'une femme vêtue à la française passa près de lui. Un de ses courtisans dit comme un étourdi qu'il était:

— Regardez cette dame en habit et en corps de jupe mordoré ; voyez ses cheveux blonds, qu'elle B’efforce de cacher, cette taille... C’est La reine !

…— Ah ! s'écria Oldenbourg, j'aurais dû là reconnaître au regard qu'elle m'a lancé en passant.

Et tout de suite il se mit à courir après la fugitive, criant à ses affidés de ne pas la suivre, parce que, cer» tainement, ellé était au bal pour l’y rencontrer.

L'idée d’une reine d’Espagne, de celle-là, surtout, à un bal de Ce genre, était si bouffonne, que plusieurs étlatèrent de riré,

—+ Laissons-le aller, dirent-ils tout bas: il aura sa leçon ; c’est la Boccanegra.

Il eut bientôt rejoint le masque qu'il poursuivait; bien qu’il fût masqué aussi, il était facile de le reconaaître ; il n’aimait pas à cacher son visage, partit. culièrement sa bouche et ses dents, remarquablement charmantes; il ne portait dohc qu’un loup de velours,

Lorsqu’il approcha de la princess (car c'était bien elle), il prit un air de galanterie et de respect eñ même temps, dont celle-ci fut très-surprise, après cé qu'elle avait entendu dire de son opinion sur elle, Un mot qu'il lui glissa tout bas La mit au fait.

…— Ah! madame, que de bontés! j'en suis confus. Vous voulez donc reprendre la conversation de tout à l’heure? Je suis trop heureux et le hasard m'a bien servi.

La Boccanegra ne résista pas au plaisir de berner ce

grand vainqueur. Elle n’aimait pas la reine et tenait peu à la compromettre ; d’ailleurs, elle comptait bien se faire connaître au duc avant la fin du bal, et Iui donner sa leçon, ainsi que l'avaient annoncé les seigneurs.

Elle lui répondit d’une façon évasive, et le tout en allemand, que tout le monde parlait à la cour d'Espagne, à cause des relations continuelles avec l’Autriche. Elle congédia Freudstein, qui l’accompagnait, en lui recommandant de ne pas les perdre de vue et se lança tête baissée dans cette aventure, dont elle se promettait une satisfaction infinie.

Oldenbourg commença par des lieux communs, par les souvenirs de Neubourg et autres ; la dame, et pour cause, ne répondait qu'imparfaitement ; il la vit embarrassée, il crut à de l'émotion et entra bien vite dans des discours plus intimes. Pour cette fois, il trouva à qui parler, elle n’épargna aucuns des encouragements vraisemblables, et lui donna à respirer autant d'encess qu'il en voulait. |

ll piaffait de joie, la pressait de plus en plus, racontant sa flamme, qui. l’avait attiré en Espagne, sollicitant de nouvelles entrevues, s’extasiant qu’elle eût pu s'échapper pour celle-là ; elle le. poussait habilement et lui répondait juste assez pour le faire aller en avant et s’en moquer mieux ensuite.

Gela dura toute la nuit. Ils s’assirent dans des cabinets de retraite préparés pour le repas et allèrent boire et manger à de petites tables établies exprès pour la commodité des convives, qu’un grand souper servi eût dérangés dans leurs intrigues. Enfin, ils ne se quittèrent pas d'une minute, à la grande joie des invités, et à la grande inquiétude de Freudstein, qui les suivait sans les perdre de vue.

Vers le matin, lorsqu'elle s’en fut bien amusée, la princesse songea au dénoûment. Il la pressait de consentir à le recevoir au palais par quelque entrée secrète, se faisant fort de la trouver, dût-il la paver d’or et de diamants. Elle se faisait prier, et cédait ingensiblement, en même temps qu’elle le conduisait vers un lieu fort éclairé, où se trouvaient des groupes nombreux.

Ds arrivèrent, très-occupés d'eux-mêmes, croyait-on, et la princesse se disposait à terminer la comédie, ne se | doutant point du dénoûment qu’elle aurait. Une dame qui était venue avec elle et qui la cherchait, l’aperçut et se vint mettre à la traverse de l’aventure en riant de tout de son cœur.

— Ah çà! est-il bientôt l'heure de rentrer, ma reine? croyez-vous que nous devions rester ici jusqu'à demain? |

C'était un de ces hannetons qui vont devant eux sans rien calculer. Le duc l’écarte d’un geste superbe, en æjoutant :

— Tu te trompes, beau masque!

* Je ne me trompe point, monsieur: c'est bien plutôt vous qui voustrompez. As-tu fini de te moquer de Int? ne veux-tu pas le congédier avec ce qu’il mérite, ma belle Inès? |

Le duc ouvrit les oreilles.

— Quoi? qu'y-a-t-il? que dites-vous?

Le folle redoubla ses rires insultants.

— Ce qu'il ya? Il y a que tu es joué, bel oiseau, qui montres ton plumage, et qui fais la roue pour que l'on t'admire.

— Je suis joué? Je ne comprends pas. Allons, madame, allons plus loin; cette créature se trompe et nous prend pour d'autres.

La Boccanegra avait réfléchi. Le hasard la servait à merveille dans cette soirée. Grêce à l’indiscrétion de son amie, tout allait se dénouer bien plus vite qu’elle ne l'avait imaginé d’abord, et son triomphe serait plus

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complet, Elle feignit de n'avoir pas entendu ces dernières paroles et ne bougea pas,

— Ah! ah! ah! continua la fâchouse, je me trompe ! Ton nom est écrit sur toute ta personne, beau duc d'Oldenbourg, et, quant à ta compagne, elle est encore plus connue, c’est... °

— No la nomme pas, misérable ! ou je te tue.

“ Voyez ka belle colère! Ah ah} ah! j'en rirai toute ma vie. Elle se nommera bien elle-mêms et n'a pas envie de se cacher de vous, maintenant qu'elle s'est vesgéel c’est le plus joli morcæau de sa vengeanes qué sa signature, et vous allez l'avoir.

On commençait à faire cercle, les assistants riaient comme le jeune femme, et bientôt la princesse ellemême ne fut plus maîtresse de sa gaieté, en voyant la mine ténébreuse du patient. Il flairait un ridicule en face de tous ces gens qui riaient de lui, et la colère lui montait au visage. Il se retourna brusquement vers Ba compagnie.

— Madame, lui dit-il, si vous êtes celle que je sup- Dose, vous deves fuir d'ici; car vous n'y êtes pas à votre place, ou, si vous y restez malgré mon avertissement, lea conséquences en retomberont sur vous.

La princesse continue de rire en se cachant derrière son éventail.

— Vous étes prévenue, madame ; que décidez-vous ? répéta-t-il de plus en plus furieux.

— Eh bien, restons, monsieur, dit-elle.

— Vous le voulez. Alors, madame, je saurai qui vous êtes.

Et, avec une audace inouie, il lui arracha son masque, en même temps que le sien volait à vingt pas de là. Ce fut un seul cri dans la foule, un cri de fureur, que les échos du jardin répétèrent. Cinquante épées sortirent du fourreau, et, parmi elles, celle du prince de Darmstadt, qui venait d'arriver et que le nom de la reine frappait au milieu du bruit.

Mais, avant tous les autres, un homme s'était élancé, l'arme levée et le bras en avant; d’un seul mouvement, il enleva la princesse à Oldenbourg et se plaça en face de celui-ci, le frappant à l'épaule du plat de son épée.

— Vous m’appartenez, monsieur, et, je le jure, vous ou moi, nous mourrons de cette injure-là. Qui veut m'assister, messieurs? À l'instant, à la minute, là-bas, dans cette place vide, avec des lanternes, nous y verrons très-bien ; une pareille insolence ne peut pas rester une heure i impunie.

Freudstein marcha. très-sûr d’être suivi, et le comte ne se fit pas répéter la provocation; ils étaient aussi animés l’un que l’autre. On emportait la princesse

évanouie, et les deux champions se mirent en garde, éclairés par cent lanternes, que cent témoins avaient arrachées partout, sans que personne songeût à les séparer. C'était un combat de justice.

Il ne dura pas longtemps ; à la troisième ou qua- | trième passe, Freudstein, plus habile que son adversaire, le traversa de part en part; le duc tomba sans pousser même un cri. On s’empressa autour de lui, il était bien mort. Jamais réparation ne fut plus vite accomplie.

Freudstein, un peu revenu de éa fureur, comprit qu'il avait été peut-être un peu loin, et que ce n'était pas le moyen de se faire des protections que de tuer le cousin de l’empereur. Il songea à gagner du pays ; mais, auparavant, poussant la chevalerie jusqu'au bout, il s’en alla au palais du cardinal s’informer de la Boccanegra et de sa syncope.

Elle était mieux, bien que fort inquiète.

— Dites-lui, ajouta-t-il en s'adressant aux laquais, que l’insolent est mort.

Et puis il se sauva chez un de ses amis, qu’il chargea de s'informer de son affaire et de le tenir au courant.

La mort du comte d’Oldenbourg fit tout le bruit auquel on s'attendait. Mansfeld en prévint aussitôt la cour de Vienne, et, par le retour du courrier, il reçut

l'ordre de chercher le coupable, d'exiger impérieusement son bannissement du royaume, afin qu'it fût renvoyé en Autriche et jugé suivant les lois très-sévères de ce pays contre le duel. |

Le cardinal, que sa nièce excitait, écrivit de son côté et supplia qu'on lui donnât la grâce du coupable, défenseur de la princesse Saltarello, gravement îinsultée par le défunt. Il demandait cette faveur comme un homme qui avait fait ses preuves de dévouement, et avait droit à une récompense. |

On ne lui répondit même pas, et un nouvel ordre, plus impérieux que le premier, arriva au comte de Mansfeld. Le cardinal ressentit vivement cette injure, il ne put s'empêcher de le témoigner à sa nièce et à plusieurs amis. La princesse l’écoutait avec attention.

— Monseigneur, dit-elle, qu'arrivera-t-il, de ceci, à M. de Freudstein?

— Il arrivera, madame, qu’on le cherchera et que, si on le trouve, on l'expédiera sur Vienne, où il ne restera pas longtemps en vie.

— Souffrirons-nous cela, mon oncle? C’est pour moi que ce gentilhomme en est à cette extrémité.

— Le seul moyen de le sauver serait de connaître sa retraite et de le faire partir sous main, pour la France, ou pour quelque pays ennemi de l’Autriche.

— Je la connattrai, monseigneur.

— Alors, je vous promets de vous appuyer, et il ne dépendra pas de moi qu'il ne se tire heureusement delà.

— C'est bien, mon oncle, dit-elle froidement.

Elle savait bien où le prendre : l'ami confident ne le lui avait pas laissé ignorer, en venant chercher ses ordres pour son défenseur. La Boccanegra était bonne et loyale, elle avait beaucoup réfléchi depuis son aventure, elle sentit qu’elle devait un dédommagement à celui qui risquait si bravement sa vie pour alle, Après sa conversation avec son oncle, elle écrivit à Freudstein : |

« Vous consentez à tenir votre fortune d’une femme aimée, m’avez-vous dit; si vous rofuses la mienne, C8 sera m’assurer que Vous ne m’aimez pas, »

U répondit une heure après: |

« Tout, si vous m’aimez, madame; rien, si vous uvez seulement pitié de celui qui souffre. »

La riposte da la Boccanegra ne se fit pas attendre ; elle était plus laconique et plus expressive encore :

« Quel jour partons-nous ensemble? Une honnète femme doit partager l'exil de son mari, »

Freudstein fut au comble de la joie; il faillit se perdre : il voulait venir, en plein jour, se jeter aux pieds de la princesse. Il fallut un ordre d'elle pour l’en em-

pécher. Il sortit la nuit, vint chez le cardinal et n’en bougea plus qu'après avoir été marié àsa chapelle, à . minuit, et par lui-même, avec la belle Saltarello. Porto-Carrero y consentit, après s’être assuré qu'il était bien un Freudstein et qu'il ne lui manquait que les biens de sa famille.

On le tint caché dans le palais pendant qu'on remuait toute l'Espagne pour le trouver. On n’avait garde de le chercher là. La princesse fit lentement ses préparatifs de départ. Elle s’en allait à Lisbonne, où elle avait des intérêts, et ‘elle voulait aussi s'éloigner de Madrid, pour laisser oublier ses dernières aventures. Ses amis et ses ennemis la comprirent ; elle y mettait d’ailleurs, une nonchalance complète, et semblait plutôt fâchée de quitter son pays, pour un autre qu’elle ne connaissait point.

Parmi ses laquais les plus infimes, ilse trouvait plusieurs nègres, des Nubiens ou des Cafres; elle les aimait beaucoup. Vêtus de couleurs bizarres, ils étaient relégués, avec les valets de bât des mules, à la queue dn cortége. Elle traversa lentement l'Espagne, arriva à Lisbonne, et, peu de temps après, la Gazette de Hollande annonça la réception du: comte et de la comtesse de Freudstein par Leurs Majestés Portugaises.

Le tour fut bien joué, on le voit. Cependant le car-

dinal ne s’en contenta pas. Il garda rancune du traitement qu'il avait reçu et jura que la maison d’Autriche n’hériterait pas du trône, lui vivant, dût-il aller chercher un héritier à l’autre bout du monde.

Le prince de Darmstadt était parfaitement convaincu que cette petite cause avait amené le grand effet du testament: Porto-Carrero ne s'en vanta pas, il était trop bon politique pour ne pas se targuer du bien de la patrie avant tout. Ges fameux politiques, si pressés de faire le bien des autres, pensent uniquement au leur et à ce qui les touche. Je les ai vus de près et je sais ce qu'il en est; on peut m'en croire.

Mansfeld avait aussi reçu quelque atteinte de cette affaire et peut-être ne mit-il pas beaucoup de zèle à chercher le coupable. Il lui échappa de dire un jour :

— ]ls sauront à présent qu'en Espagne on ne fait pas ce que l’on veut, ni quand on le veut.

Ce demi-échec le remit avec plus d’ardeur à son entreprise. Il pressait la Berlips d’agir sur la reine et pressait davantage encore Darmstadt, qu’il traitait de timide et d'enfant qui s’effraye d’une ombre. Celui-ci voyait la reine presque tous les jours ; mais, malgré sa bonne volonté , il la trouvait si calme, si placide, qu’il ne pouvait regarder comme une passion le sentiment qu'il lui inspirait.

Elle était en méme temps trop gracieuse, trop empressée même, pour qu’il se décourageät tout à fait. La Berlips le soutenait, elle soutenait Mansfeld, étonné quelquefois de ces pourparlers sans fin.

— Vous né connaissez pas la reine, disait-elle; vous ne connaissez pas l’intérieut de ce palais, où personne ne bouge, où chacun à sa place fixée sans en pouvoir prendre une autre. Le roi ne la quitte pas, la camareramayor non plus. Elle 7 peut écrire, car on ne lui laisse ni plumes ni encre ; lorsqu'elle donne de ses nouvelles à ses proches, il faut appeler le secrétaire, qui conserve tout cela sous clef, non par jalousie du roi, mais parce que c’est l’ordre institué par la duchesse de Villafranca, qui est assez coulanté sur le reste, mais inflexible sur ce chapitre-là. On craïnt, je crois, et vous tout le premier, peut-être, que l'état du roi, ne soit tout à fait connu, à cause de cette succession. Si je vous apprends là ce que vous savez, monsieur le comte , c’est pour vous expliquer ce que vous ne comprenez pas.

Ces raisons étaient assez spécieuses, il fallut s’en contenter ; aussi Mansfeld prit-il patience pendant quelque temps. M. de Darmstadt n’y tenait plus. La Berlips ne doutait pas qu'il ne fût aimé; elle était de bonne foi, je l'ai dit. Une âme telle que la sienne ne

pouvait comprendre et apprécier le sentiment de la reine pour le roi. Elle imagina donc lui être agréable et la forcer à sortir de cette incertitude en la rapprochant à son insu de cet homme, qui la consolerait de ses douleurs et de sa solitude. Le roi devait aller seul à l’Escutial pour prier près du tombeau de la feue reine, HI n’aimait pas qu’Anne le suivit , lorsqu'il était dans son bon sens : il comprenait que c'était pour elle un supplice, et il dékirait le lui épargner, bien qu'elle le suppliât toujours de ne pas la laisser en arrière.

Madame de Berlips aimait la reine, à sa façon. Elle n'avait aucun principe, ni aucune vergogne; peu lui importait que son élève restât vertueuse, pourvu qu’elle fût hetreuse, n'importe comment, et qu’elle rendit ga gouvernante riche. L'argent était son dieu , la reine venait après.

Un matin, donc, que le prince amoureux se promenait tristement dans ses jardins, où il ne donnait plus de fêtes, et ne recevait plus que des amis sérieux, il vit arriver, du bout de l'allée, M. de Mansfeld, la mine riante, et qui l’accueillit de loin par une plaisanterie.

…— Réjouissez-vous et tenez-vous prêt, lui dit-il; met tez vos plus beaux habits, et aller-vous-en ce soir at bas du petit degré des senoras de honor; vous y trou-

verez, à dix heures, une personne discrète qui vous

. conduira où vous êtes attendu.

— Mon Dieu! s’écria le prince en pâlissant, faut-il le croire ?

— Croyez-le, puisque je vous le dis, mon cher prince; nous allons enfin parvenir à notre but, et l’on ne me traitera plus à Vienne de maladroit sans esprit et sans habileté. |

— Je vous en supplie, monsieur, ne me parlez pas de Vienne, ni de vos intrigues ; vous m'effrayez, vous me faites craindre de commettre une mauvaise action,

de m’engager dans quelque ligue ténébreuse pour per-

dre la reine et l’entraîner dans un piége. Je ne voudrais pas de mon bonheur à ce prix; si je deviens un instrument aveugle de ce crime, je vous en avertis, monsieur, ne comptez pas sur moi pour vous aider ensuite lorsque je l’aurai découvert. |

— Vous êtes un insensé, mon prince; l'amour vous tourne la tête. Allez à votre entretien et ne vous occupez pas du reste ; les choses sérieuses regardent les gens sérieux, les folies de l’amour regardent les jéunes gens, les beaux seigneurs et les belles dames; allez à votre rendez-vous et ne songez pas à ce qui doit le suivre, si ce n’est à le recommencer.

— Je n'irai pas.

— Miséricorde! Et pourquoi?

— J'ai peur de vous.

— Combien de fois faut-il vous le répéter encore ?

J'aime la reine, je veux son bien et le vôtre, et il ne Jui arrivera rien, non plus qu’à vous; je vous en donne ma parole de gentilhomme.

Darmstadt le crut ; il était amoureux et il avait attendu si longtemps cette heure promise, qu'il était facile à persuader. Il lui sembla que cette journée ne finirait pas, il en pressait les heures, courait dans sa maison, sortait, allait sur la place du palais pour en contempler les murailles, et, lorsque la nuit vint, il s’en alla bien vite s’habiller tout en noir, ainsi que l'aimait la reine, comme d’Astorga; seulement, il n’avait pas la belle toison en diamants; il mit un collier d’or, avec le portrait de la reine en médaillon qu'elle lui avait donné.

A dix heures sonnantes, il était au bas de l’escalier désigné, et il sentit bientôt une main qui s'avançait vers la sienne, tandis qu’on lui disait à voix basse en allemand :

— Venez, Excellence! on vous attend avec impaticnce.

La reine n'avait pas los mêmes habitudes que Louise d'Orléans. Elle restait souvent seule chez elle le soir, après que le roi était couché, et n'allait le rejoindre qu’ensuite. Lorsqu'il était absent, elle veillait fort tard, soit dans sôn oratoire, soit dans ses cabinets; elle gare dait avec elle, ou la Berlips ou une de ses femmes, quelquefois aussi elle les renvoyait toutes et demeurait seule. Ctait le moment de ses rêves et de se8 souvenirs.

Ge soir-là, elle rentra dans le dernier de ses cabinets et s’y établit à travailler. Klle brodaît une tapisserie pour le lit du roi et mettait de l’orgueil à faire ce bel ouvrage. Madame de Berlips 8’assit à ses pieds, cherchant dans son imagination le moyen d'amener la reine à recevoir le prince sans lui montrer précisément qu'elle était devinée, et en lüi laissant son libre arhitre pour conserver son secret.

Anne était triste, il n’est pas besoin de le dire; qui n’est pas triste à la cour d'Espagne! et la reine plus que les autres, surtout celle-là qui se mourait d’un mal que rien ne guérit.

LES DEUX RSINES. 251

Voyant que la Berlips ne lui répondait point ou du moins lui répondait d’une façon distraite, elle se réfugia dans ses pensées et dans sa tristesse et ne parla plus,

— Madame, dit enfin la Berlips, en voudriez-vous à une amie qui devinerait vos désirs et qui vous épar- gnerait la peîne de les exprimer?

— j'en serais trôs-reconnaissante, au contraire ; il me semble que cela ne fait pas question et que l’on ne peut penser autrement. Pourquoi me demandez-vous cela?

— J'ai encore d'autres questions à vous faire; après, je serai tout à fait tranquille { Consentiriez-vous à voir ici, chez vous, un ami qui se meurt, si vous ne le recevez pas et auquel vous pouvez rendre la vie?

— Pour ceci, Berlips, explique-toi plus clairement, je n’y comprends rien.

— Je vais me faire comprendre. Vous aimez le prince de Darmstadt?

— Certes, et beaucoup.

— ]l a besoin de vous parler, à vous, de vous voir seule, un grand chagrin... je ne sais quoi. Il ne s’est pas expliqué avec moi, mais il m'a fait une profonde pitié, et...

— Tu as consenti? demanda vivement la reine en . rougissant. |

25e LES DEUX REINES.

— Oui, madame ; ai-je mal fait ?

— Non; car je désirais aussi le voir, car il fallait que je le visse en secret; je le verrai probablement plus d’une fois encore, et si tu consens à t'y prêter...

— Certainement ! vous refuserais-je quelque chose ? Je vous ai devinée, ma reine; je viens de vous le dire tout à l'heure, et j'ai prévenu vos désirs. Me comprenez-vous maintenant?

— Quoi! Berlips, tu as deviné... ? Mais tu ne sais pas pourquoi, tu ne peux pas savoir pourquoi...

— Non, madame, non, je ne le sais pas.

— Ne va pas supposer, Berlips, que j'ai même une pensée en dehors de mon devoir. Je ne suis pas une femme que l'on puisse soupçonner au moins, et Dieu qui voit mon cœur sait quels desseins je médite. J'ai choisi le prince de Darmstadt parce que je connais son dévouement et sa discrétion ; et puis il appartient à à notre chère Allemagne, il est mon parent, il parle la langue de mon enfance. | .— Je m'explique bien tout cela, madame.

— J'ai entrepris une grande œuvre, une œuvre immense ; aurai-je la force d'aller jusqu’à la fin? auraije le don de persuader? Je l’ignore, mais je l'espère. Cette conversation dura jusqu’au moment où le prince devait étre introduit. Tout dormait dans le pa-

lais, on n’entendait que le pas des sentinelles et le cri des sérénos dans le lointain. Madame de Berlips avait changé ses dispositions : au lieu de laisser le jeune homme au bas du degré, elle le fit entrer dans son appartement, communiquant avec celui de la reine par un couloir où ne paséait personne autre qu'elles deux.

La reine, instruite de ce moyen, y mit une modification plus sage. Elle engagea madame de Berlips à faire entrer le prince chez elle d'assez bonne heure, pour que la présence d’un homme de ce côté du palais ne donnât point d'ombrage aux observateurs; le prince devait revêtir un habit très-simple, pareil à ceux des commerçants ou des docteurs en chirurgie, c'est-à-dire des vêtements noirs et un manteau de la même couleur avec un grand chapeau aux bords relevés, sans plumes. De la sorte, il passerait inaperçu. Il venait des maîtres à chanter, des écrivains, des marchands toute la journée chez les senoras de honor et les asufitas. On le prendrait pour un de ceux-là.

Pour cette fois, on le recevrait tel qu’il était, mais on ne recommencerait plus.

— Amène mon cousin, Berlips, et laisse-nous; je t'appellerai lorsqu'il faudra venir le reprendre pour le garder chez toi jusqu’à demain. On ne peut pas le voir

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