T. LL
La conversation s'établit, elle devint intéressante, presque intime. La beauté de la princesse frappa le jeune homme ; il ne s'attendait pas à trouver cette déesse. sur les routes, elle lui semblait illuminer tout le pays. La perspective de vivre auprès d’une aussi charmante cousine, lui. donnait plus de désir encore de s’emparer de la position, et de passer le reste de ses jours dans cette bienheureuse Espagne.
La reine le trouva bien fait, agréable ; elle reçut de lui une excellente impression ; mais, malgré le romanesque de la rencontre, elle n’en eut ni le cœur ni l'imagination atteints, et n’eut d’autre idée que d’en faire un ami dans son éloignement de sa famille.
La reine engagea le prince à la suivre avec élle à son logis, pour y souper ; ce qui fit assez crier la Berlips. Elle tenait déjà à l'étiquette royale, et la reine d’Espagne ne mange avec personne. Mais la princesse, dans sa joie, ne voulut point entendre ce discours, et fit asscoir le cousin à ses côtés.
Le lendemain, il mit dans un coin le costume montagnard et revêtit un habit plus splendide, pour accompagner la reine jusqu’à la couchée. Il resta à cheval à sa portière, elle lui parla souvent; le soir, ils soupèrent encore ensemble; la reine se montra tout à fait à son aise, elle eut beaucoup d’esprit...aHemand ; ce qui n’est
pas la même chose que le nôtre, mais elle s’adressait à un Allemand. J'ai souvent vu ce prince de Darmstadt m'écoutant et ne me comprenant qu’une demi-heure après, et alors s’écriant tout à coup:
— Oh! charmant ! charmant! Ces Français! il n’y a qu'eux pour avoir de ces idées-là.
Le prince quitta la reine le lendemain, passionnément amoureux d'elle, non pas à la française, c’està-dire légèrement, mais à l’allemande, c’est-à-dire pour" la vie. 11 s’en alla droit à Gênes pour s’embarquer tout de suite et la précéder à Madrid, où il se faisait en même temps un devoir et un bonheur de la recevoir. Sa première visite fut pour le comte de Mansfeld et la conversation qu’ils eurent ensemble mérite d’être rapportée ; c’est un curieux échantillon de la politique.
On l’annonça chez l'ambassadeur.
— Ah! s’écria celui-ci, qu'il vienne! faites entrer Son Excellence.
Il alla au-devant de lui jusqu’à ce qu'il l’eût trouvé, et se livra aux démonstrations les plus tendres et les plus joyeuses.
Le prince ne s'attendait pas à un pareil accueil, il en fut charmé et n’en eut que plus de désir de connaître la position qu'il devait occuper. Après les
premiers compliments, il interrogea le comte, et le sourire de celui-ci, piquant et mystérieux, lui laissa tout à deviner.
— Ah! mon prince, vous demandez pourquoi je vous ai appelé; il n'est peut-être pas temps de vous l’apprendre, et vous allez d’abord répondre à mes questions, lors même que vous les trouveriez impertinentes; ce qui pourrait bien arriver.
— De tout mon cœur.
— Voyons, mon cher prince, quels désirs formezvous ? | |
— Ma foi, monsieur, vous me prenez sans vert, je n’y ai pas pensé, et il me faudrait bien longtemps pour vous raconter cela.
— Vous n'êtes donc pas ambitieux ?
— Je crois que si.
— Vous n’en êtes pas très-sûr ?
— Mais si, décidément, je suis ambitieux, je voudrais parvenir. |
— À quoi ?
— Ma naissance, sinon mon mérite, dont je doute fort, me donne le droit d'arriver assez haut.
— Dans quelle partie ?
— La guerre, la guerre, mon cher comte: je ne suis pas de taille à aller loin dans la politique.
— Trés-bien, le beau régiment des dragons de la reine vous convient-il ?
— S'il me convient! mais l’avez-vous donc dans votre poche pour me l’offrir? ajouta-t-il en riant.
— Justement, en voici la patente toute prête, pour vous être remise si vous l’acceptez. Les régiments ici sont comme les évéchés en France, ils n’exigent pas une résidence assidue, vous pouvez rester à la cour. :
— Ah! tant mieux! |
— Cette cour-ci est loin d’être gaie, je vous en préviens.
— Elle le deviendra, peut-être.
— C'est impossible. Le roi ne sera jamais qu’un cacochyme, un insensé, qui pleure sa première femme et qui passe sa vie dans les tombeaux à regarder la place qu’il occupera auprès d'elle. 11 se meurt en détail, ou plutôt il n’a jamais vécu, et vous ne trouverez dans cette grande ville de Madrid, dans cette cour bigote et ennuyeuse, que l’occasion de faire votre salut, en la prenant, en pieux chrétien, pour ce qu’elle se donne ; ou celle de vous damner tristement en vous moquant d’elle, en enrageant, et en bâillant du matin au soir.
— Pourquoi m’avoir appelé, alors?
— C'est que le sort commun à tous ne sera pas le vôtre, si vous voulez.
— Comment cela ?
— Je vous ai demandé tout à l'heure si vous étiez ambitieux ; maintenant, je vous demanderai si vous êtes amoureux. Cette question est du nombre des questions impertinentes que je vous ai annoncées, n'est-ce pas?
— Si je suis amoureux ! répéta le prince, enrougissant comme une jeune fille. Voulez-vous donc me marier?
— Non, je vous en donne ma parole.
— Je respire, car je n'en ai aucune envie.
— Vous n'êtes pas amoureux alors ?
— Qui sait?
__.— C’est un secret, sans doute ? Il faut me le confier, cependant; sans cela, nous ne pouvons aller plus loin. — Ïl y a donc une condition au bien que vous vou-
lez me faire ?
— Îl y a toujours une condition au bien que l’on fait; trop heureux quand il n’y en a pas plusieurs qui se contredisent.
— Enfin, parlez donc!
— Vous êtes amoureux, prince ?
— Peut-étre.. Une folie, une chimère.
— La femme que vous aimez est loin d'ici?
— Je ne sais.
— Comment, vous ne savez?
— Non, ear je ne sais pas au juste où elle est maintenant ; mais qu'importe | cet amour ne peut jamais avoir de résultat; elle ne sait pas, elle ne saura jamais que je l’aime ; ainsi.
— Ainsi, elle ne vous empêécherait pas de présenter vos hommages à quelque belle dame, si cela était né- .cessaire à votre situation ?
— Sans doute! sans doute!
— C'est tout ce qu’il faut, je ne vous en demande pas davantage. Le nom de votre infante ne m'importe pas, du moment que vous n'avez pas une fidélité enragée. Vous êtes parent de la reine, n'est-ce pas?
— Oui ; ne le savez-vous pas?
— Parfaitement! je suis seulement charmé de vous l'entendre dire. La connaissez-vous? vous ayez été à Neubourg? |
— Jamais : cependant je connais la reine.
Et le prince raconta la rencontre qu'il avait faite et parla de la reine, de sa beauté, avec un feu, un enthousiasme que le comte de Mansfeld observa d’un œil satisfait. Il ne lui fallut pas cinq minutes pour deviner le nom de la dame mystérieuse, mais il se garda bien de le faire remarquer. |
— Ah! la reine est aussi belle que cela? reprit-il. — Aussi belle qu'une femme peut l'être, monsieur. — Quel dommage! elle aura pour mari un homme. un mannequin, un fantôme, une machine à testament, s’il ne peut avoir un héritier.
— Pauvre princesse! Vous lui avez fait un triste cadeau en lui donnant cette couronne. Elle était bien heureuse dans son petit duché de Neubourg: elle eût épousé quelque prince allemand ; elle eût vécu aimée et heureuse dans quelque petite cour de notre pays, au lieu que, dans cette sombre Espagne...
— Eh bien? |
— On y empoisonne les reines, monsieur. La pauvre Louise d'Orléans était jeune, belle et charmante, hélas! et cependant …
— Monsieur, la reine d'Espagne est morte de sa mort naturelle. Elle l’a assuré à son dernier moment, et personne n’a le droit d’en douter.
Le comte de Mansfeld prononça ces paroles avec un sérieux qui aurait donné des soupçons à un homme prévenu. Le prince de Darmstadt était jeune, amoureux, occupé de lui-même et de ses espérances. IL n’en remarqua rien, et reprit l'ambassadeur en sous-œuvre pour lui faire dire ce qu’il voulait savoir, mais sans en obtenir davantage. | |
— Attendez, mon prince, et prenez patience en commandant votre régiment. Il vous suffit de savoir que vous serez appelé à de hautes destinées, que vous serez avant peu l’homme le plus éminent de ce royaume, et cela sans prendre d’autre peine que celle de vous laisser guider par mes conseils. J’aurai l’honneur de vous présenter demain au roi.
Le prince, enchanté de son début, se mit,en quittant l'ambassadeur, à parcourir la ville, et à faire quelquesunes des visites qu’il lui avait indiquées. Il fut reçu partout comme on reçoit en Espagne, avec une gravité gracieuse, montrant la volonté d’être aimable, autant que cela est compatible avec le caractère sérieux de ce peuple si différent des autres peuples du Midi, ordinairement gais, agréables et légers. Je trouve que les Espagnols ressemblent à leur langue, ils sont solennelscomme elle. 7 C'est, du reste une nation bien déchue et qui a beaucoup à déchoir encore, à ce que disent les philosophes
etles politiques. .
Le prince de Darmstadt fut conduit le matin suivant à la cour. Il vit le roi et revint le cœur saisi.
Ge cadavre devait donc posséder la plus belle princesse de l’univers !
Charles II le reçut comme il faisait tout, avec indifférence.
— Sire, dit Mansfeld , le prince est parent ‘de Sa Majesté la reine.
— Oui, un prince allemand... Tous les princes allemands sont parents entre eux. Il est vrai que tous les princes du monde sont cousins. Moi, je suis neveu du roi de France, en même temps que je suis son beaufrère ; ma pauvre Louise était aussi la belle-sœur de son oncle. Chère Louise !
IL parlait sans cesse de cette femme aimée et à tout propos.
— L'avez-vous connue ? demanda-t-il au prince,
— Non, sire, je n’ai pas eu cet honneur. :
— Ah! qu'elle était belle!
— Sire, la princesse Anne est bien belle aussi.
— Je le sais.
Ces mots furent prononcés avec une froideur dont le prince de Darmstadt fut tout prêt à s’offenser. Le cœur a de singuliers replis.
L’audience ne fut pas longue. Le roi était avec son confesseur, il se faisait lire des chapitres de l'Évangile et des lamentations de Jérémie. C'était sa grande occupation. Il restait des journées entières sans entendre parler des affaires d’État, occupé seulement de ses regrets et de ses prières. Il avait des réveries sans terme, et plus le moment approchaïit de contracter ce
second hymen, plus il sy montrait contraire. La reine mère en était à craindre quelque affront à l’arrivée de la princesse.On méditait un nouveau prodige, quelque intervention de la reine Louise pour le décider, et l’on arrangea dans ce but un voyage à l’Escurial. Yousouf fut plusieurs fois au moment d'abandonner sa tâche. Il fallait les ordres précis de son maître pour le déci-. der. à rester. On l’abreuvait de dégoûts, on lui faisait subir des humiliations et presque de mauvais traitements. La dernière volonté de la reine devait cependant étre exécutée et le due d’Astorga n'avait point permis qu'on y portât la moindre atteinte.
L'arrivée de la nouvelle reine fut pour lui un coup terrible.
— Elle est bien vite oubliée! pensait-il ; mais du moins, chez moi et dans mon cœur, le culte sera éternel.
Les momeries eurent lieu ainsi qu’on les avait préparées ; le roi crut à l'intervention de la pauvre morte, et il promit qu’il recevrait Anne de Neubourg comme elle avait le droit d’être reçue. Elle arrivait le lendemain.
Cette fois, le roi n’alla point au-devant de sa fiancée. Il l’attendit à Buen-Retiro, et ne descendit même
pas l’escalier. Il fit dire à la reine, par son majordomemayor, qu'il lui faisait ses excuses, mais qu’il ne pouvait marcher ce jour-là, en la priant de vouloir bien trouver bon qu'il la recût en haut des degrés. Leur mariage devait avoir lieu le soir même et tout était préparé dans la chapelle du château.
De magnifiques parures étaient étalées dans la chambre destinée à la reine. La camarera-mayor l'avait été recevoir à la frontière, ainsi qu’une partie de ses femmes et de ses senoras de honvr. Toutes lui faisaient cortége lorsqu'elle arriva près du roi, magnifiquement vétu et quittant ie deuil pour la première fois. II s’appuyait sur son grand écuyer et son confesseur ne le quittait pas. Il reçut la princesse avec une grande politesse, lui fit un de ces compliments auxquels les princes sont accoutumés en sortant de nourrice et lui proposa tout de suite de la conduire chez elle.
- Il lui parla allemand, il le savait assez bien, et on s'était efforcé de le lui rappeler les derniers jours. La pauvre princesse fut plus douloureusement frappée qu'elle ne s'y attendait.
— Ah! dit-elle à madame de Berlips, je ne m'y accoutumerai point, j'en suis sûre. Pourquoi m'a-t-on fait venir ici!
— Du courage, madame, au contraire! c’est le mo-
ment d’en montrer. Vous serez ici ce que vous voudrez, vous y tiendrez la place qui vous conviendra, le roi ne gardera pas ses regrets en face de votre beauté, si vous voulez prendre la peine de lui révéler votre esprit. Voyez les belles choses ! Quels joyaux ! quelle magnificence!|
— La pauvre Louise d'Orléans a peut-être porté cette couronne, dit Anne en montrant un superbe diadème de diamants; une autre la portera après moi. je n’aurar pas d'enfants, et, lorsqu'on verra que je ne remplis pas l'office qu’on destine à la souveraine de ce royaume, on fera de moi comme de cette malheureuse femme, on me tuera. En attendant, je souffre; il me semble que ce sombre palais va tomber sur ma tête. J'étouffe ! |
Elle se jeta sur un siége et resta les yeux baissés, les bras pendants, la tête tombante; elle avait peine à retenir ses larmes. La camarera-mayor étonnée s’approcha respectueusement d'elle, la salua et lui dit :
— Madame, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais c’est l'heure de sa toilette, on attend qu’elle soit prête pour se rendre à la chapelle.
— Ah! c'est vrai; habillez-moi donc.
A peine entrée dans ce palais, la tristesse et l'ennui s'emparaient déjà de la pauvre jeune femme. Elle
Te ll 9
croyait prévoir le sort qui l’attendait; elle était encore bien loin de s’en douter.
La toilette fut longue; presque toutes les dames de la cour passèrent dans sa chambre, il fallut les recevoir et les saluer, entendre leurs noms, et leur sourire lorsqu'elle avait tant d'envie de pleurer. Elle revétit un magnifique manteau, une jupe toute brodée de pierreries, la fatale couronne; bien qu’elle fût pâle comme un fantôme, elle ne voulut absolument pas mettre de rouge. On eut beau lui représenter que o’était d'étiquette, elle n'y consentit pas.
— Je ne me résoudrai jamais à cette profanation, dit-elle; je ne veux pas cacher ce que je ressens, je ne veux pas que ce peuple, que cette cour me croient heureuse de devenir leur reine. Oh! que ne suis-je morte, plutôt!
Ce commencement parut des plus étranges aux Espagnols. Il l'était en effet d'autant plus, qu'elle n'avait laissé derrière elle aucun sentiment de cœur, et qu’après tout, une petite princesse du Neubourg devait payer dé quelques sacrifices la couronne d’Espagne et des Indes.
La reine avait déjà reçu toute sa maison à la frontière. Elle connaissait sa geôlière, la duchesse de Villafranca, “amarera-mayor, et son majordome-mayor,
qui n'était plus le beau et poétique d’Astorga. Il n’eût pour rien au monde accepté cette charge, que l’on ne pensa pas, du reste, à lui offrir. Ceux qu'on ne voit pas sont vite oubliés.
Au moment où elle quittait son appartement pour 8e rendre à la salle du trône et, de là, à la chapelle, elle aperçut, au premier rang des seigneurs, un homme de grande taille, admirablement bien fait, laid de visage, mais de ces laideurs qui plaisent et auxquelles on s’accoutume tout de suite. 1l pouvait avoir la quarantaine, à peu près, et n'accusait pas plus de trente ans. Rien de haut, de grand comme son airet sa tournure, rien de gracieux comme ses façons. Il la salua avec une affectation de respect et de chevalerie (je ne trouve pas d'autre mot pour rendre à peu près ma pensée) qu’elle ne put s'empêcher de remarquer. Elle le regarda; bien qu'elle l'eût certainement vu à son arrivée, elle ne se rappela pas son nom : au milieu de son trouble, elle avait mal entendu. Elle lui rendit le salut avec bienveillance, et passa.
Ce salut était ude déclaration positive de se mettre à son service, de se dévouer, de lui appartenir corps et âme; elle se réserva de demander plus tard des ren- seignements sur ce serviteur zélé, ne voulant pain! interrompre la marche solennelle.
Un peu plus loin, la reine reconnut un beau visage, des yeux brillants, un sourire plein de promesses : elle sourit aussi malgré elle, et se rappela les deux jours dans la montagne du Tyrol, les beaux projets échangés, les ardentes aspirations de ce pauvre prince de Darmstadt vers la fortune ét le bonheur. Il lui fit une révérence embarrassée qu'elle accueillit de façon à lui rendre le courage.
— Allons, pensa-t-elle, voilà certainement deux amis dévoués dans ceux qui me regardent.
Un peu plus loin, le comte de Marsfeld se pavanait devant les autres ambassadeurs, qui lui cédaient le pas avec d'autant plus de facilité que celui de France n’y était point. Un remplaçant marquait et tenait sa place: il ne bougeait de celle qui lui était due, sans se mettre plus en avant que ne le permettait sa position secondaire. Les deux cours étaient déjà presque brouillées, et, dans ce cas-là, un ambassadeur a toujours quelque maladie de commande pour rester sur la brèche etne se montrer qu'en temps opportun.
Le mariage se fit; le roi fut convenable et la reine tellement émue, qu’elle pouvait à peine parler. Un voile de tristesse plus épais qu’à l'ordinaire était jeté sur cette demeure, déjà si triste et si désolée,
Après la bénédiction, le roi et la reine firent une col-
lation en public; ils n’y touchèrent point ; la princesse Anne 6e sentait près de pleurer, sous tous ces regards braqués contre elle comme des escopettes.
Le roi se leva le premier, après lui avoir fait la politesse d’un demi-salut pour la consulter ; c'était le moment cruel, on allait les laisser seuls, et que dirait-elle à cet homme qu’elle ne connaissait pas, qu'elle craignait et qui lui déplaisait tant ?
— Il est fou, Berlips! disait-elle à sa gouvernante, qui lui ôtait ses pierreries, afin de les renfermer suivant l'usage: il me tuera peut-être. Enfin, prie Dieu pour moi. .
La Berlips s’épuisait en discours et en encouragements; elle dut laisser la reine entre les mains de ses femmes espagnoles, de la camarera-mayor, et se retirer; elle n'avait aucune place marquée dans le cortége ni ‘ dans la chambre nuptiale. Les cérémonies ne se font point en Espagne comme chez nous, je : crois l'avoir déjà dit. Une fois la reine introduite et couchée, tout le monde se retire; le roi vient seul, à son tour, en robe de nuit; il passe par ses appartements intérieurs.
Ïl en fut cette fois comme à l'ordinaire. Charles II arriva le visage plus pâle encore qu'à la cérémonie. 11 fit deux ou trois tours sans parler, cherchant ce qu’il allait dire, ne voulant pas blesser cette jenne femme
qui lPavait accepté par la raison d'État, et qui n'était pas même la cause innocente de sa douleur ; d’un autre côté, il se sentait incapable de se montrer avec elle autrement qu'il ne sentait, L'image de Louise d'Orléans ne le quittait pas, il la voyait sans cesse, tantôt suppliante, tantôt irritée, tantôt les bras étendus, le poussant vers la princess6, tantôt le retenant au contraire, suivant que sa propre imagination agissait sur lui.
Charles II était bon, il avait un excellent cœur, on ne pouvait le rendre responsable du malheur de sa conformation. À l’âge qu'avait la reine, on est très-pitoyable, on s’émeut facilement des souffrances des autres. Depuis le matin, Anne de Neubourg priait Dieu de lui envoyer la force, de lui inspirer la conduite qu'elle devait tenir avec cet homme, désormais son mari, qu'on lui avait imposé. À l'aspect de ces traits boule: : versés, de ces yeux pleins de larmes, elle éprouva un mouvement de pitié si grand, qu’il ressemblait à de l'affection et que de ce moment naquit la vive tendresse qu’elle lui porta toute sa vie.
Gomme il passait près d'elle, elle l'appel. Il 8e retourna tout surpris.
— Bire..., dit-elle encore bien timidement.
— Madame ?..
— Pardonnez-moi, sire, mais il me semble qu'entre nous les choses ne sont point ce qu’elles doivent étra, ilme semble que vous souffrez, que vous craignez de me le dire et que vous vous imposez une contrainte dangereuse. pour l'avenir. Parlez-moi comme si vous me connaissiez depuis longtemps, dites-moi le sujet de vos peines; je suis destinée à étre votre meilleure amie, personne n’a le droit de les connaître avant moi. :
Gharles IL l'écouta avec un étonnement profond, nulle ne lui avait tenu un pareil langage. Il ne savait
s'il dormait ou s’il veillait. Il s’approcha du lit et at.
tendit qu’elle lui parlât'encore pour répondre.
… De cet instant peut dépendre le reste de notre vie; je suis bien jeune, je viens de bien loin, j'ignore le monde, la cour et la politique. Élevée dans un château patriarcal, je n’ai vu autour de moi que des amis. Une première fois, notre paisible retraite a été troublée lorgqu’on y est venu chercher une impératrice. Ma sœur pleure sur le trône l'asile de nos jeunes années, je veux suivre une autre route. Vous souffrez, sire, vous êtes malheureux, on vous a forcé de faire trêve à vos regrets ec de prendre une femme que vous n’ai-
mes pas. Qui sait? Dieu vous envoie peut-être une
amie, une consolatrice. Vous pleurerez près de moi, et
. je pleurerai avec vous, car je ne veux pas vous voir souffrir, et je sais que la pitié, l’affection font oublier les souffrances.
— Vous êtes bonne, répondit enfin le roi, que ses larmes étouffaient et qui se laissa tomber sur le lit en sanglotant.
— Oui, pleurez, pleurez, et ne craignez pas de me Jasser ; une seule chose pourrait m'offenser, ce serait que votre cœur eût un secret pour le mien. Faites vos confidences politiques à vos ministres Ou à ceux qui aspirent à gouverner l’État; moi, je ne veux qu'une chose, votre amitié. Je n’ai qu’une ambition, celle de vous rendre heureux.
Le pauvre roi pleurait toujours et sas larmes paraissaient le soulager beaucoup. Il tendit la main à Anne de Neubourg, qui la prit et la baïisa. Elle sentit son cœur se fondre et comme un lien profond se former entre elle et son mari. À dater de cette nuit, son rôle dans la vie fut tracé, et c’est une singulière destinée que celle de ce roi et de ses deux épouses. Marie-Louise d'Orléans fut une femme vertueuse et dévouée, Anne de Neubourg fut un ange.
Charles Il, une fois la glace rompue, éprouva un bien-être inconnu près de cette jeune créature, dont il redoutait la présence. Il la pria de lui parler encore:
sa voix lui faisait du bien. Entouré depuis son enfance de courtisans et de serviteurs intéressés, il n'avait été aimé que deux fois et jamais comme il aurait eu besoin de l'être. Sa mère, qui l’aimait certainement, songeait avant tout à le dominer, pour régner sous son nom; en elle, l’ambition tuait la tendresse maternelle, et la neutralisait.
Marie-Louise l’aimait par devoir; entre elle et lui, une véritable passion s'était placée : la reine adorait le duc d’Astorga, elle ne s’occupait du roi que pour obéir à sa conscience, pour rester irréprochable. Elle le consolait, elle le soutenait, lorsqu'il laissait deviner ses douleurs, mais elle ne-les cherchait pas, elle n’allait pas au-devant; c'était un devoir rempli, je le ré pète, et, quelque forte que soit la voix du devoir, elle ne ressemble jamais à celle du cœur.
Pour cette fois, c'était un devoir, peut-être; mais évidemment la reine n’y songeait pas, mais évidemment son âme se portait tout entière au-devant de celle de Charles IT. Elle se dévouait à lui entièrement, sincèrement , sans arrière-pensée ; elle trouvait son bon- heur dans ce dévouement, et, si Dieu ne lui retirait pas son aide, il était probable qu’elle n’en chercherait pas d’autre.
Le roi comprit tout cela avec l'instinct des enfants
154 LES DAUX RAINES,
et des fous, qui distinguent si bien ceux qui les soighehi; il se mit dôhc à causer avec Anne, à lui confier ses pensées. Cette nuit 8e passa tout entière dans cet entretien, où la confiance s'établit entre eux et où l’empire de la reine sur l'esprit de son époux s'établit d’une manière indestructible.
Il lui raconta ses longues épreuves, ses tourments, les déchirements de sa vie, Son amour pour Louise, ses regrets, 8es frayeuté lorsque ce qu'il appelait son démon s'emparait de lui. La jeuné fille l’écouta avec un intérêt et üne coiipassion dont tout son cœur fut etivahi. |
— On dit que je Suis fou, On me traite comme tel, ma pauvte Amie, et on vous à donné un triste mari ; vous payeres bien cher 18 coùronne. Gependant, je ne suis pas "fou, ne le croyez pas, Ante» je ne le suis pas assez, du moins, pout ne pas m’apercevoir que je ne ressemble pas à tout le monde. Enfant, je n’ai pas eu les mêmes jeux, lës mèmes caprices; je ne me suis plu que dans les idées sombres, dans les images finèbres: je cherchaisles trige tesses, je m'établissais de préférence dans les cimetières et près des tombes. J'avais et j’ai encore une aversion profonde pour mon métier de roi. Ma santé si faible me rend tout travail impossible, je n'ai jamais été une minute sans souffrances ! Quelquefois ces souffrances
deviennent insupportables, et alors ma tête éclate, alors je vois venir ce terrible démon qui me passe sa griffe sur le crâne êt qui m'ôte la faculté de penser, je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais quand il me possède. .
— Nous l'éloignerons, sire.
— Vous ne le pourrez ‘pas, Anne. Mon amour pour Louise aurait dû le tuer, il l’a rendu plus fort encore, au contraire. Oh! que j'ai souffert de cet amour! Je voulais lui plaire, je voulais être le plus beau, le plus galant cavalier de ma cour, et, lorsque jè me comparais aux autres, je sentais mon insuffisance; lorsque je me comparais à elle, surtout, je me décourageais et j'avais peur de ma passion même, fatapable d’exprimer mon sentiment, mon cœur se brisait de rage et de douleur devant cette impuissance, Je ne savais rien offrir à cette femme si belle, que des joyaux et des présents. J'avais la richesse d’un roi, je n’avais pas le pouvüir du dernier de mes Bujets, près dé la femme qu’il aime; j'étais muet, j'étais anéanti sous son regard.
Pauvre Charles!
Oh! oui, pauvre Charles! et ils me l'ont tuée, et le roi, l'amant, n’ont pas su la défendre, la soustraire à cette mort affreuse. Je l'ai vue succomber dans mes bras, Elle ne m'a point aimé d'amour, elle ne me l’a jamais
dit non plus; elle fut digne et vertueuse, je suis sûr qu’elle est restée irréprochable, mais je suis sûr que tout son cœur appartenait à un autre. Eh bien, jugez de ma misère, je n'ai pu trouver en moi l'énergie d’en être jaloux, excepté lorsque le démon était là. Alors, j'aurais fait périr cet homme dans d’horribles supplices: mais, livré à moi-même, rien ! Je me lamentais, je pleurais comme à présent, et pas la force de me plaindre ni celle de me venger. Hélas! ma pauvre Anne, je ne suis qu’un enfant, ou un furieux.
La reine prit la tête de son mari et baïsa chastement son front, avec la tendresse d'une mère; ellefit serment, en elle-même, de consacrer sa vie à cette grande douleur, de la soulager, de la consoler et d’être pour elle une providence sur la terre.
— Ah! je vous remercie, dit-il; Louise ne m’a jamais -embrassé comme cela.
Après cette longue conversation si pleine de larmes, la fatigue le dompta, il s’'endormit la tête sur le bras ‘de la reine, et elle le regarda dormir, écartant de son front les mouches qui bourdonnaïent autour d’eux, trouvant une douceur ineffable à contempler ce jeune visage flétri par la souffrance, et sentant à chaque minute son cœur envahi davantage par le sentiment étrange qui naïissait en elle,
— Ïl sera tout pour moi, mon enfant d’abord, mon ami, mon frère, mon mari. Je l’aimerai de toutes les affections en même temps, je ne lui demanderai pas ce qu'il ne peut me donner, je me contenterai du lot que Dieu m'a accordé ici-bas, il est encore assez beau. Ma vie tout entière appartiendra à cet homme, qui n’a que moi, comme je n'ai que lui. Mon Dieu, vous m'avez inspirée, soyez béni!
Elle ne ferma pas les yeux, mais le roi dormit jusqu’au moment où Yousouf d’un côté, et Berlips de l’autre, entrèrent dans la chambre. Elle leur fit signe T de ne point faire de bruit, afin de ne pas l’éveiller. Le médecin s’approcha, tâta doucement le pouls de son malade, le regarda attentivement, et, faisant une profonde révérence à la reine :
— Vous êtes une fée, madame, lui dit-il; depuis que j'ai le soin de la santé du roi, Sa Majesté n’a pas dormi d'un pareil sommeil.
— Dieu soit loué! répondit-elle, ne le troublez donc pas, alors. |
On lui dit que l’heure était venue de se lever et qu’il fallait, au contraire, que le roi parût, qu’il parussent ‘ tous les deux. La cour les attendait déjà dans les antichambres.
— Je l’éveillerai donc, reprit-elle ; laissez-moi.
\ 158 LRS DEUX REINES.
Elle le baisa sur le front comme la veille, en lui disant d’une voix pleine de tendresse et de douceur :
— Mon cher sire, mon cher seigneur, ouvrez vos yeux, voici l’heure de la messe, et nous devons des remerciments à Dieu, | Cette parole de la reine fut entendue par ceux qui épiaient derrière la porte entr’ouverte ; elle 8e répéta
et se commenta de mille façons.
Le roi entr'ouvrit les yeux, et il aperçut le beau | visage d'Anne de Neuboutg penché sur le sien et sourit,
Ah ! c'est vous! J'ai bien dormi, Anne. Vous savez qu'ici, le roi et la reine se tutoient, c’est un usage, il faut nous y soumettre; vous ne m'en voudrez pas. Lorsque nous serons seuls, nous nous en dispenserons. : Pauvre amie! je vous aimerai bien, je vous aime déjà et je vous plains encore davantage.
Yousouf et la comtesse ne comprenaient rien à ces paroles. La reine avait mis sa belle main sur les lèvres du roi pour le faire taire ; elle lui sourit aussi de ce beau sourire qui reflète une âme pure et qui ressemble à celui des anges, dans les grandes pointures des. maîtres italiens.
Yousouf appela le sommelier du corps ; le roi se leva et fut emmené dans son appartement. La reine, avant de laisser entrer ses femmes, dit à madame de Berlips :
LES DEUX RHRINE& : 150
— Je suis contente, Berlips, très-contente. Dieu m'a fait une grande grâce; je te conterai cela quand nous seront seules, |
— Le ciel soit loué! il oubliera la Française, et vous en ferez ce que vous youdres.
La toilette de la reine fut très-brillante et très-nombreuse. Ses paroles, répétées et interprétées par cent personnes, firent croire à des choses inouïes et le bruit ee répandit qu’elle allait obtenir une faveur plus solide et plus réelle que la feue reine Louise.
…— C'est une autre tête, disaient les politiques.
… Gette beauté blonde et langoureuse platt bien plus encore que les cheveux noits de Mariée d'Orléans, reprenaient les femmos et les jeunes gens; le roi en aura été frappé.
Ce fut un concert de louanges, une hymne d’espérancs pour l'avenir, dont la reine eût été bien singulièrement frappée si elle avait pu l'entendre,
Elle 8e rendit à la messe avec le roi, Rien ne se passa comme pour la reine Louise; on n’attendit pas pour son entrée ; elle se fit dès ce jour-là, moins magnifique peut-être que celle de la première épouse, mais aussi n’eût-elle pas le désagrément de l’attendre. 11 semblait que l’on mit les morceaux doubles et que l’on se pressâé corminesi l'on n'avait pas de temps devant soi.
La reine rencontra encore le même seigneur, le premier sur son passage ; plus sûre d'elle-même en ce moment, elle demanda son nom à la duchesse de Villafranca.
— Votre Majesté l’a accueilli hier en arrivant d’une manière toute distinguée, lorsque j'ai eu l’honneur de lui présenter dom Thomas Henriquez de Cabrera, duc de Riosecco et comte de Melgar, amirante de Castille.
— Ah! oui,je me souviens, c’est un des plus grands seigneurs d'Espagne, n'est-il pas vrai, madame ?
— Il a l'honneur d’appartenir à la maison royale, madame, non par une branche légitime, mais par une branche légitimée et devenue la principale.
— je ne comprends pas, répliqua la reine.
On était alors occupé à bâtir sur la tête d’Anne de Neubourg l'édifice de sa coiffure pour son entrée, cela devait durer une heure au moins ; pendant ce temps, personne n’entrait chez elle que les femmes attachées à son service; elle causait donc avec sa camarcramayor pour se distraire, et, lorsque celle-ci lui eût répondu :
— C'est une longue histoire, madame.
" Elle la pria de la lui raconter.
La duchesse de Villafranca, heureusement, n'était
point de l’humeur de la duchesse de Terra-Nova, et
puis une chose digne de remarque, c’est. que ces grands d’Espagne savent tous sur le bout de leur doigt l’histoire de chacun d'eux, jusqu'aux générations les plus reculées. Ignorants comme des carpes pour tout le reste, ils ont à cet égard une érudition de bénédictins. | |
— Voici ce que Votre Majesté désire savoir, madame. Le roi Alphonse Il de Castille, père de Pierre le Cruel, eut, de sa maîtresse Éléonore de Guzman, deux fils jumeaux. L'un fut Henti de Transtamare, qui détrôna son frère Pierre le Cruel ou le Justicier, et qui est l’aïeul direct de Sa très-sacrée Majesté Charles IT, toyt comme de Sa Majesté l’empereur, le roi Ferdinand et la reine Isabelle la Catholique, arrière-petits-enfants du comte de Transtamare, devenu Henri Ier, roi de Castille, n'ayant eu qu’une fille, mère de Charles-Quint et de l’empereur Ferdinand 1°, d’où sont venues les deux branches de l’auguste maison d’Autrithe, en Espagne et en Allemagne. |
— Et l’amirante? demanda la reine, qui s'arrétait peu à ces détails de généalogie.
— L'amirante descend directement et masculinement de Frédéric, comte de Transtamare, frère jumeau du roi Henri Ie". C’est donc à proprement parler, une branche cadette de la maison royale, Votre Ma-
jesté le comprend, Dix amirantes de Castille se sont succédé de père en fils dans cette maison jusqu'à celui d’à présent. C’est une grande dignité et une grande race.
La conversation tourna d’un autre côté, après cette
explication, qui n’est pas inutile à connaître. On s’occupa du prince de Darmstadt, Il avait fait demander la permission de se joindre au cortége de la reine, comme ayant l’honneur d’être son parent, et celui de commander son régiment de-dragons. La reine l’accorda de fort bonne grâce ; à son tour, la camareramayor,très-friande de généalogies, demanda des détails sur la maison de Hesse, sur ses relations avec celle de Bavière, et ensuite sur l’impératrice, sœur de la reine d'Espagne.
* En répondant à ses questions, la reine laissa percer le désir de voir quelquefois dans son particulier son parent M. de Darmstadt; à son grand étonnement, on lui répondit que rien n’était plus facile.
= On m'a prévenue cependant que les reines d’Espagne étaient tenues à une étrange sévérité, je sais que la reine Louise ne pouvait recevoir que difficilement l'ambassadeur de France, lorsque celui-ci demandait à la voir.
= La reine Louise était une Française, madame; d’ail-
LES DEUX REHINES. 163
leurs, cela n'était pas si difficile que vous lé supposez, même pour elle. Tout cela est bien plus en paroles qu’en action ; il n'est pas une de nos reines'qui ne fournisse le sujet d’un romen, plus que chez les autres peuples. Je vous en citerais plus de dix, sans compte lu feue reine ellesmème et te duc d'Astorgas il est pas que Votre Majesté n’en uit éhtendu parler.
Ge fut un autre récit qu'il fallut faire. Anne voulut gavoir l’histoire à fond. Élle ne pouvait en éroire ges oreilles ; un pareil amour ne lui semblait pas de ce monde. Ses questions sur le duc d’Astorga durèrent le reste de la toilette ; on lui promit qu'elle le verrait.
— Il vient à la cour chaque semaine, madame, et, à moins que la présence de Votre Majesté ne l’en écarte...
æ Cela serait possible: mais veillez-y, duchesse : ; qu’on lui fassé dire de ma purt qué je tiens à ce qu'il me galue, Un si fidèle serviteur! Puiasé-je en trouver an semblable !
…— Ou je suis bien trompée, madame, ou l'amfrante aspire à jouer 18 méme rôle auprès de Votre Majesté. Je ne sais pas s’il est homme à brûler 86s palais ot à les convertir en chapelle pour prouver son dévouement. Il me semble avoir plutôt un parti pris d'avance, et ce n'est pas là ce que j'appelle l'amour à la d’Astorga.
La reine sourit : ce parti pris d’avance d'amour envers et contre tous lui semblait bizarre.
Elle acheva sa toilette et parut aux yeux éblouis du roi comme un astre de beauté. Le roi lui dit qu'il ’allait placer d'avance pour la bien voir et la saluer ; les courtisans se séparèrent en deux troupes : les plus jeunes et les plus brillants se joignirent à cheval au cortége de la reine, à cheval elle-même ; les autres suivirent le roi au palais, afin d'y recevoir Sa Majesté, lorsqu'elle y arriverait après sa fatigante journée.
LS
La reine prit en quelques jours un empire immense sur l'esprit du roi, par conséquent sur la cour entière. Le conseil et les ambassadeurs.voulurent compter avec elle; elle s’en défendit avec modestie, disant qu’eïle était beaucoup trop jeune pour étre traitée ainsi, qu’elle n'avait aucune instruction aucune expérience, et qu'elle ne voulait entrer en rien dans les affaires de l’État.
— Mon rôle est de soigner le roi, de le consoler, de l’égayer si je puis, répondit-elle au comte de Mansfeld, qui la pressait fort de s'emparer du pouvoir dans l'intérêt de son maître ; je n’en veux pas remplir d’autre.
— Cependant, madame, tel n’est pas votre seul devoir. HN vous faut régner, puisque le roi en est incapable ; il vous faut diriger la politique de l'Espagne du côté de l'Empire. La reine Louise était toute Française ; à son exemple, et pour réparer ce qu'elle a fait, vous devez être tout Allemande. ;
— Je serai tout Espagnole, monsieur, ou plutôt je serai la femme du roi d’Espagne, et je suivrai le chemin qu'il me tracera.
— Vous étes heureuse, madame? Que Votre Majesté me pardonne cette question indiscrète, peut-être; mais j’ai l’ordre de mon souverain, de votre auguste beaufrère, de m’en enquérir auprès de vous. Vous êtes con- . tente de Sa Majesté?
— Aussi contente qu’on peut l’être d’un homme que l'on connaît depuis huit jours. Remerciez mon frère et ma sœur, ils n’ont point d'inquiétude à concevoir : mon sort est mieux fixé qu'on ne devait le croire.
— Les médecins du roi assurent que l'arrivée de Votre Majesté lui a été très-favorable, et que, depuis longtemps, il ne s’est pas trouvé aussi bien portant qu’il l’est aujourd’hui.
— Cela est vrai, monsieur, et j'en suis heureuse. J'accepte de grand cœur la mission qui m’est confiée, je la remplirai.
Le comte de Mansfeld ge retira. Ce n’était pas précisément ce qu'il eût désiré entendre; mais le roi était jeune, une révolution pouvait s'être opérée en lui at l'espérance de la maison d’Autriche se réaliser enfin. On parlait d’un pèlerinage à Notre-Dame d’Atocha; mais il croyait peu aux miracles ; les vieux politiques ne croient qu'en eux-mêmes et en leurs ruses. $i on veut les tromper, on ny arrive que par la franchise, ils cherchent des dessous de cartes, même où il n’yen a pas.
Le roi ne quittait pour ainsi dire pas Anne de Noubourg, c'est assez la mode en Espagne. Le roi Phihippe V et sa chère femme ne s6 quittaient pas d’une seconde; j'ai entendu des Français parler de cette présence continuelle de façon à donner des nausées en songeant à ce que ce prince était devenu. ’
Charles IT était d'un autre genre: sa monoïmanie et ses idées funèbres ne pouvaient pas l’abandonner ainsi. Après une trêve causée par la nouveauté de la situation, elles reparurent. Il les sentit d'avance et se jeta tout éperdu dans les bras de la reine en lui disant :
— Voici le démon, il vient, aidez-moi à le combattre!
Elle fit tous ses efforts, mais elle n’y parvint pas. La crise eut lieu. Yousouf et elle passèrent les jours . st les nuits près du malade. Le médecin ne put méconnaître cetté âme angélique et cette bonté. Il s'at-
tacha à elle aussi véritablement qu'il l'était à son maître, et bientôt, dans leurs longues heures de veille, le duc d’Astorga devint le sujet de leurs conversations.
Anne se fit raconter par le fidèle serviteur la vie de ce martyr de l'amour. Elle écouta , avec une surprise : toujours croissante, le récit de cette douleur que rien ne guérissait. Et cet homme était beau, jeune; il avait deg trésors, il portait un des plus beaux noms de l'Espagne: toutes les femmes seraient heureuses d’être choisies par lui, il se dévouait à une ombre, à un fantôme.
— Ne le verrai-je point? On me l'avait annoncé.
— Je ne sais, madame, s'il se décidera à venir au palais. Ces mots : La reine, qui ne s’appliquent plus à Louise d'Orléans lui semblent un blasphème: il ne peut les entendre prononcer. Il ne vient plus présenter ses hommages au roi, parce que, dit-il, Sa Majesté n’a plus besoin de lui, qu’il est délié de son serment et que Votre Majesté est maintenant en toutes choses à la place de celle qu’il regrette:
— Lui as-tu parlé de moi ?
— Oui, madame; il sait que Votre Majesté est l’ange gardien de son maître.
— Eh bien, il devrait me pardonner alors ; d’ailleurs, est-ce ma faute ? |
— Le duc d’Astorga est sous le poids d’un de ces .
chagrins qui altèrent presque la raison, madame ; il ne faut pas que Votre Majesté l’accuse. S'il la voyait, je suis sûr qu'il perdrait ses préventions; le difficile est de le conduire ici.
De toutes parts, la reine entendait parler de cette merveille d'amour rien n'était donc plus naturel que son désir de voir le duc ; elle ne le témoignait qu’à Yousouf,
a camarera-mayor n'étant point de ces gens à qui elle pouvait tout dire, malgré sa bonté relative. Vousouf entretenait involontairement cette disposition ; le duc d’Astorga devint une occupation pour elle, une manière d'idée fixe; son désir de le voir, de le connaître, fut bientôt impérieux ; elle mit tout en œuvre pour lasatisfaire.
L'accès du roi un peu calmé, elle amena un jour la conversation sur d’Astorga et demanda s’il était revenn à la cour depuis la mort de Louise d'Orléans. |
— ]l yest venu une fois chaque semaine, jusqu'à votre arrivée.
— C'est donc moi qui le chasse?,
— Qui sait? il a son démon aussi, comme moi, le pauvre homme! Louise a laissé deux malheureux. Seulement, lui, il n’est pas obligé de gouverner l'Espagne ; il reste seul dans sa chapelle ardente, avec la froide image qu’il adore, et nul ne lui impose des lois qu'il n’accepterait pas.
— Si vous le faisiez appeler, sire ?
— ]l viendrait peut-être, je n’en suis pas sûr.
— Essayez. os
— Vous êtes curieuse de le voir?
— Eh bien, oui, je vous l’avoue. Il n’y a pasun autre homme comme celui-là dans l'univers.
— N'allez pas l'aimer, Anne! ajouta le roi d’un ton mélancolique.
— Oh! non, sire, non, je ne l’aimerai pas, car je vous aime bien, |
— Si vous l’aimiez, vous m'aimeriez encore, on peut nous aimer tous les deux en même temps ; seulement, lui, on l’aime par amour; moi, on m'aime par pitié.
Deux larmes coùlèrent sur les joues pâles de ce pauvre roi enfant, qui voulait tant être aimé et qui avait si peu de force pour le rendre.
L'ordre du roi, les prières d'Yousouf, peut-être aussi la curiosité, on ne peut répondre de rien, décidèrent le duc d’Astorga à paraître, non pas un jour de baiseain, mais dans le cabinet du roi, un matin que celui-ci était seul avec Anne. °
Le désespoir avait donné un autre caractère à sa. beauté, sans l'éteindre. Ses cheveux noirs retombaient sur ses épaules, en boucles frisées naturellement ; il ne portait plus de perruque. Son visage, d’une päleur
mate et unie, faisait ressortir l'éclat de ses yeux, que ses larmes n'avaient pu altérer.
Vêtu de noir des pieds à la tête, il ne portait d'autre joyau que l’ordre de la Toison d’or, avec un collier en diamants, rubis et émeraudes, un collier digne d’un roi, qu’il tenait de son aïeul, lequel l'avait reçu en présent de l’empereur Charles-Quint.
Lorqu’il entra, lorsque Anne de Neubourg vit approcher cet homme dont son imagination avait tant . rêvé, elle le trouva mille fois au-dessus de ses rêves; elle en fut éblouie, et se demanda si elle aurait le courage d’être aimée par un pareil homme et de refuser son amour.
Quelque chose, dans son cœur, répondit que oui, car elle était vouée à un devoir bien doux, noble, un devoir qui remplissait toute son âme et qui suffi sait à son bonheur. Elle pensa qu'il eùt été bien beau, sans doute, de trouver dans son époux les grandes qualités, le rare mérite qui distinguaient le duc d’Astorga; mais il était plus beau encore de dévouer sa vie à un être souffrant, bon, malheureux, dont elle était la providence et la vie.
Ces réflexions faites, elle leva hardiment la tête et regarda le héros de roman, qu’elle ne craignait plus.
fl fut digne, froid, distingué, tout ce qu’il pouvait
LRS DEUX REINES. | qu
être. Le roi lui demanda pourquoi il ne l'avait pas vu depuis longtemps, pourquoi il n'était pas venu présenter ses hommages à la reine Anne. Le duc s’inclina profondément et répondit que Sa Majesté le savait bien. — Ah! oui, répondit Charles II en pâlissant.
L’audience fut courte, le duc se retira. La reine ne demanda plus à le voir. Quand Yousouf lui en parla ensuite, elle détourna la conversation, et, comme il ansistait, elle le pria de ne plus lui rien dire à ce sujet. — Le duc est le seigneur le plus accompli qu’il | ait en Espagne, en Europe peut-être: je conçois ton atfachement pour lui, et, s’il y avait jamais une duchesse d’Astorga, elle serait heureuse entre les heureuses. Telle est mon opinion, Yousouf; maintenant que tula gais, restons-en là, | L — Il n’y aura jamais de duchesse d’Astorga, madame.
Ainsi que l’avait deviné la dchesse de Villafranca, l'amirante aspirait à jouer auprès de la reine Anne le rôle de d’Astorga près de la reine Louise. En conséquence, il se plaça sur son passage, dans tous les coins,
n’épdrgna ni dépenses ni galanterie, lui fit offrir ses
‘47% LES DEUX RRINES.
Services par dix voix différentes et parvint à lui faire
savoir qu’elle pouvait compter sur lui. | = Le reste se fit dans son imagination. Il se persuada qu’il était aussi amoureux que d’Astorga, qu'il avait la mémé passion et qu’elle produirait les mêmes effets. Une conversation entre M. de Mansfeld et M. de Darmstadt vous apprendra où les choses en étaient en Espagne, un an après le mariage de la reine. Ils avaient diné tête à tête dans un des cabinets de l'ambassadeur. Celui-ci aimait à se soustraire au monde qui l’entoureit ef à manger avec quelque Allemand les affreux mets de son pays en fumant. C’étaient les courts instants où il était un peu lui-même : mais c'était aussi l’occasion de faire parler ceux dont il avait besoin. 11 semblait si bonhomme, qu’on ne se défiait pas de lui, et la ‘confiance venait dans ce téête-à-tête.
Ce jour-là, il faisait chaud, ils s'étaient établis sur une terrasse toute garnie de fleurs. Le beau ciel du Midi leur servait de tente ; les étoiles et la lune étaient au-dessus de leur tête comme des girandoles de diamants. Le comte avait beaucoup flatté le prince et lui avait fait une querelle sur ce qu'il ne menait pas assez grand train et ne lui demandait pas assez d'argent. ‘
— J'ai l’ordre de vous en donner beaucoup, mon
prince, pour soutenir à Madrid l'honneur de votre maison et celui que vous avez d’être parent de la reine.
— À quoi dépenserais-je tant d'argent, monsieur ? Je n'ai pas les goûts des seigneurs de mon âge, je fuis lés plaisirs qu'ils recherchent, je me contente de faire ma cour au roi et.
— À la reine, interrompit le comte en souriant.
— À la reine, sans doute; n'est-ce pas mon devoir ?
— Vous ne cherchez pas à vous faire remarquer ? Vous n'avez envie de plaire à personne, pas même à cette mystérieuse dame qui vous occupait à votre arrivée ici? Vous ne l’aimez plus ?
Le prince leva les yeux au ciel ; il était tout en sentiment ; on n’a pas nos idées dans ces pays-là.
— Vous l’aimez, et elle ne vous aime point?
— Hélas! non.
— Ne vous découragez pas, cela viendra. Vous êtes fait de façon à triompher de toutes jes vertus, avec un peu de patience.
— Je ne crois pas.
— Eh! mon Dieu, ne voyons-nous pas sous nos yeux les choses les plus étranges. Lorsque la reine est arrivée, il y a un an, aurions-nous supposé qu'elle aimerait, qu'elle aimerait d'amour ce fou, cet idiot de roi ? À son âge, avec sa beauté! x
174 LAS DEUX ABINES
Le prince garda le silence.
+ Vous la voyez souvent, la reine?
… Très-souvent, |
— Ét que pensez-vous d'elle?
— C’est un ange,
— Que pensez- vous des prétentions de l’amirants et de son imitation du duc d’Astorga?
—… Ge que je pense, monsieur, ce que vous pensez vous-même, probablement; le parallèle n’est pas diffi- Gile à établir, Le duc d’Astorga est jeune et beau; l’amirante est laid, et sa jeunesse est finie. Le duc estgrand,
intelligent, illustre; l’amirante n’a que de petites inclinations, de petites vues, de petites idées ; il ne brülerait pas un fagot d’épines inutilement et ne jetterait pas des millions dans une fournaise, lors même que toutes les reines de la terre auraient soupé chez lui; le duc est brave comme un héros, l’amirante est lâche; le duc est loyal, l’amirante est improbe; enfin, puisque la reine Louise a résisté en l’aimant à cette réunion de perfections, comment la reine Anne ne résisterait-elle point à cet homme si incomplet, lorsqu'elle ne l’aime point, surtout ?
— C'est ce que je pensais. Il est cependant en grande faveur auprès d'elle; elle le reçoit dans ses particuliers, elle accepte de lui des présents, elle lui énvbie
des douceurs de 8a table; ce qui, ici, marque beaucoup. | |
— La reine croit avoir en lui un ami fidèle, elle lui accorde sa confiance, parce qu’elle se méfie de tout le monde et qu’elle a besoin d’être aimée, pour étre bien servie, Gé n’est pas autre chose,
— Ah! la reine se défiel 11 me semble qu'elle ne se défie pas de moi.
… Pourquoi s’en défierait-elle? Vous l'avez mariée, Vous affichez hautement l'intérêt que vous lui portez; elle est sous la protection spéciale de l’empereur, son beau-frèré et votre maître. Elle ne peut que vous comp- . tér au nombre de ses meilleurs amis. ,
Le comte ne répondit point, il envoya plusieurs boufe fées de fumée aux nuages et sembla hégiter pour faire une question qui lui échappa ensuite.
— La reine espère-t-elle avoir des enfants?
… Elle n’ed parle jamais.
— Comment! elle ne le désire point?
— Peut-être le désire-t-elle, du moins elle : n’en dit rien.
— Est-il vrai que le roi et elle soient dans une intimité de tous les instants, une de ces intimités qui laissent toute espérance aux amis de l’illustre maison d'Autriche? Vous devez savoir cela, moa prince, et l'on
fait là-dessus beaucoup de'contes auxquels j'ai peine à croire.
— Je ne sais rien de plus que les autres, monsieur, répliqua sèchement M. de Darmstadt, incapable de com- : prendre les vues tortueuses d’un homme aussi perfide que le comte de Mansfeld, et s'offensant sérieusement de cette atteinte à l’inviolable pureté de son idole.
Le comte vit qu'il avait été trop loin et retira ses troupes. Cependant l'intrigue qu’il avait ourdie n’avançait pas; tout restait dans le même état que sousla reine Louise. La maison d'Autriche n’avait pas obtenu une garantie de plus. Il fallait bien sortir de cette indécision : les instruments qu’il avait choisis avec tant de difficultés et de précautions ne marchaïent point à sa guise; il se décida à risquer encore, sauf à se retirer de nouveau, s’il rencontrait de la résistance.
— Vous ne me demandez plus ce que. j'attends de vous en échange de votre régiment et de ce qui doit le suivre, mon prince.
— Que voulez-vous! je ne sais bas deviner les énigmes, et vous ne m'avez rien dit qui pôt me mettresur le chemin ; je me laisse faire et j'attends.
— Depuis un an, vous attendez toujours.
— Qui.
— Et sans impatience ?
— Aucune.
— Eh bien, je vais vous le dire aujourd'hui.
— Vraiment! je vous écoute.
— Mon cher prince, vous allez vous faire faire un équipage magnifique, entièrement neuf, pour vous, vos gens, vos chevaux et votre livrée.
— Cela n’est pas difficile, avec les propositions que vous m'avez faites tout à l’heure ; j’y consens. Après?
— Vous afficherez un luxe étourdissant dans votre logis, et vous y recevrez beaucoup de monde ; vous donnerez des diners, des soupers surtout; vous y prierez les comédiennes les plus renommées et les seigneurs les plus connus pour leurs débauches et leur vie de plaisirs.
— J'y consens encore, bien que cela ne me plaise nullement. Ensuite ?
— Vous tâcherez d’avoir un duel qui fasse beaucoup parler de vous et où vous vous conduirez comme vous savez le faire.
— J'ai justement deux ou trois courtisans à qui je ne serais pas fâché de donner une leçon: de toutes vos prescriptions, c’est celle qui me plaît davantage.
— On parlera donc de vous dans tout Madrid, dans toutes les Espagnes. Une seule chose manquera à votre gloire, et, sans vous l’imposer précisément, je désire que vous vous y prépariez.
— Qu'est-ce donc?
— Vous sentez-vous le courage et l’adresse de combattre un taureau”?
Le prince fit un mouvement de surprise.
— Un taureau ? Mon cher comte, nous autres Allemands, nous ne voyohs ces bétes-là qu'à la boucherie. Je n'ai jamais essayé pareil métier et j'y serais fort maladroit,
— Ah! si vous pouvies cependant! il y a des grands, toréadors plus habiles que les toréadors de profession, qui seraient ravis de faire de vous un élève; adressez-vous à eux. |
— Je tâcherai. Kst-ce tout?
— Avant de vous apprendre le reste, dites-moi si la reinen’a pas un nouvel amoureux; car, en ce pays, c’est une profession comme une autre. On m'a parlé ‘ du comte de Cirfuentès. |
— Je le crois, du moins il en a toutes les apparences-.
— de n’est pas un homme dangereux, assure-t-0n.
— ]l est fort brave et il a déjà parlé d'écarter de son chemin l’amirante de Castille, qui lui déplait.
— L'amirante est homme à s’écarter tout seul si on le menace; cela est assez bien vu, ils se détruiront l’un par lautre.
— Vous tenez donc bien à la vertu de la reine ?
— Peut-être.
— Maintenant, m'acheverez-vous vos instructions?
— Faites d’abord ce que je vous ai demandé, et puis après, je vous dirai le reste.
L'amirante commença à imiter à peu près la magni-
ficence du duc d’Astorga; ce fut la seule chose qu'il imita, avec la passion qu'il afficha pour la reine, maig qu'il ne sut pas exprimer comme le beau et galant duc.
Le prince de Darmstadt pouvait lutter avec lui d’élégance, et, en puisant dans le trésor dont il avait Ja clef, ce lui fut chose très-facile,
Tout à coup, on lui vit monter sa maison, louer des laquais, enrôler des pages. Il commanda des habits superbes, donna des festins, remplit enfin toutes les conditions qu'il avait acceptées, jusques et y compris les comédiennes. Ce fut une rumeur à la cour; on re parla bientôt plus que de lui. La reine entendit son nom dans toutes les bouches; naturellement, elle s’oc-
cupa de lui davantage, et, dans ses entretiens avec le :
roi, elle l’amusa des récits de ses somptuosités fabuleuses. |
La première fois qu’il vint chez elle en pourpoint de satin blanc, brodé d’or, avec des joyaux et des dentelles de toute beauté, elle lui demanda s’il avait hérité de l'empire, et ne put s’empècher d'en plaisanter doucement, |
— Quoi! madame, répliqua-t-il, en rougissant malgré lui, on vous a dit. ?
— Que vous meniez un train digne de votre nom et que vous le portiez très-haut, mon cousin ; je ne saurais que vous en louer.
Le prince tremblait au chapitre des comédiennes; si la reine en était instruite, elle n’en fit pas semblant ; il ne s’aperçut pas qu’elle eût plus de froideur pour lui ; elle le traita à l'ordinaire avec amitié, avec bienveillance, avec un intérêt qu'augmentait le souvenir de la commune patrie, mais ni lui, ni l'amirante, ni les autres soupirants ne purent éveiller chez elle un sentiment plus violent et plus tendre. Elle aimait le roi! Quelque étrange que cela puisse paraître, cela est positif et réel.
Elle s’y attacha d’abord dans cette première nuit de noces, par pitié, par la compassion que lui inspira ce pauvre infirme ; puis, en l'étudiant davantage, elle dé-
couvrit sous cette folie, un grand cœur, une intelligence arrêtée dans son essor, mais vaste ; une bonté réelle et toutes les qualités d’un homme de bien et d’un . grand roi. Gette âme magnanime et généreuse souffrait dans sa frêle enveloppe, comme ces plantes géantes qu’on étouffe sous une cloche. La folie en fut la conséquence inévitable ; cette volonté, abattue faute de moyens d'exécution, tourna en désespoir.
-Ses regards trouvèrent mille charmes en ce visage pâle. Elle reconnut une beauté de lignes très-remarquable, que l'expression de la souffrance continuelle dénaturait. Elle reconstruisit pour ainsi dire cet homme tel qu'il aurait dû être sans la maladie, et elle adora cette image, en y ajoutant ce charme si puissant sur le cœur des femmes en général, d’une grande douleur à consoler. Ge sentiment qu’on appellera comme on voudra, prit chez cette femme tout Ie caractère de l'amour.
en eut les empressements, les angoisses, les agitations, même les jalousies. Elle trembla que le roi n’aimât la reine mère plus qu’elle, et cependant, chose bizarre, elle s’associa au culte que rendait Charles II à la mémoire de sa première femme.
Disait-elle bien franchement sa pensée? Je ne sais; mais elle écoutait avec une quiétude apparente ses longs discours sur la feue reine, ses plaintes, ses regrets. Klle
/ 4 Ts Ile ..2
priait avec lui; elle célébrait avec lui tous les anniversaires institués par sa douleur, comme une station sur la route du Calvaire.
Charles Il s’attacha à elle, non pas passionnément : sa nature faible avait donné à l’amour, dens son premior essai infructueux, tout ce qu'elle était susceptible de donner; cependant la tendresse qu'il porta à Anne de Neubourg fut encore assez vive pour lui laisser l'espérance, à elle, d'effacer le souvenir d'un fantôme. Elle eut même cet aveuglement!
ll est facile de comprendre combien les autres hommes entraient pour peu de chose dans une vie arrangée ainsi. Elle reçut avec bienveillance les respects et les soins de l’amirante, et celui-ci, qui n’aimait que par amour-propre, s'y trompa. Le prince de Darmstadt ne s’y trompa pas, lui | Il était plus difficile à satisfaire, et les apparences n'étaient point le but où il visait.
Le comte de Mansfeld allait à toutes ses fêtes, il le voyait awssi souvent le matin, et lui donnait mille touanges sur la manière dont ilexécutait ses promesses.
— C'est bien, mon prince : on parle de vous partout. On en parle même dans l'appartement du roi, je sais que la reine en est fort ocaupée.
— Quand apprendrai-je le-reste ?
— Bientôt, bientôt! un peu de patience.
De la patience, le prince en avait beaucoup et on la lui rendait facile ; l’or dont on le comblait lui faisait la : vie douce; il avait ses flatteurs et ses courtisans, il avait ses faux amis et ses evieux, tout ce qu’on a quand on. est riche. La reine lui donna, dans une autre visite, une patente de mestre de camp, ou du moins du grade correspondant à ce titre en Espagne; il ne l'avait pas demandée, ce fut paur lui une grande joie et il s’en alla vite la -porter au comte de Mansfeld, plus joyeux encore que lui,
— La reine vous a remis cette patente, et vous ne l’en aviez pas importunée ? .,
— Non. …
— Blle s'occupe fort de vous, à ce qu'il paraît; car c’est elle, je le sais, qui a sollicité, il y a huit jours, cette place pour vous la donner. Elle à parlé au roi de vous, elle lui en parle sans cesse. Vous êtes son parent, et elle soutient sa famille, ajouta-t-il en riant; cependant nous avons ici le vieux comte de Rinfeld, le cousin issu de germain de la duchesse sa mère; il implore un régiment depuis bien des mois, il n’est sans doute pas si protégé que vous, car je re sache pcs qu'il l'ait abtenu.
— Vous me flattez, comte; je ne puis eroire à tant de bienveillance de la part de la reine. |
— Croyez-y, mon prince, je sais parfaitement ce que je vous dis.
Eu effet, le comte de Mansfeld avait auprès de la reine un espion àses gages; ce n’était ni plus ni moins que sa première femme allemande; pleine de cupidité et d’avarice, elle avait espéré trouver dans s0n auguste maîtresse une vache à lait facile à exploiter. L'infirmité du roi lui laissait supposer qu’une aussi jeune princesse chercherait des distractions en dehors deson devoir : elle comptait en être la confidente et en recueillir les fruits des deux parts.
La vertu d'Anne de Neubourg, la stricte rigidité de sa conduite, surtout son amour pour le roi, ne lui lais-. sérent aucune espérance de ce côté, elle se retourna autrement. Le comte de Mansfeld voulut l’acheter, elle se vendit avec des restrictions. Afin d’être payée plus cher, elle ne lui raconta que ce qu’il voulait savoir ; elle lui dépeignit les sentiments de la reine tout différents de ce qu’ils étaient, et l’amusa ainsi par de faux rapports qu’il lui payait, je l’ai dit, au poids du mensonge, bien plus pesant dans la balance des hommes que la vérité. |
En même temps, elle vendit sa protection et prit de toutes mains. Tel était l’aveuglement de la reine sur . cette femme, qu'elle ne s’apercevait de rien, et qu’elle
lui conserva sa confiance. Il est si difficile de. déraciner les vieilles amitiés et Les vieilles erreurs
Ainsi, par cette madame de Riberg, le comte apprit les empressements de la reine pour le prince de Darmstadt. Selon elle, Anne avait pensé d'elle-même à lui faire donner ce grade, tandis que madame de'Riberg l’y avait engagée et lui en avait suggéré la pensée, comme une chose agréable à sa maison. C'était en le lui répétant plusieurs fois, même devant Charles fl, qu’elle avait obtenu cette faveur; on pouvait dire, à proprement parler, qu’elle venait de la Riberg et non pas de la reine. Maïs le comte de Mansfeld et le prince y furent trompés, la reine acceptant volontiers vis-àvis d'eux le bénéfice d’une démarche dont sa famille avait été la cause et le but.
Trois jours après celui où il avait été nommé mestre de camp, le prince donna une superbe fête à tous les Jeunes seigneurs, à tous les débauchés et aux plus jolies comédiennes de Madrid.
L’amirante ne manqua pas d'y paraître en grande parure et avec tous les joyaux de sa maison sur le corps. Il fut entouré aussitôt par ces belles filles, que ses pierreries alléchèrent, et à qui il avait fait jadis une part de ses pistoles. Il les reçut du haut de sa fidélité et de sa passion déclarée pour sa souveraine,
en Jeur demandant pour qui elles le prenaient de s’attaquer ainsi à lui devant tant d’honorables seigneurs, lorsqu'il ne les cherchait point.
Elles n'en firent que rire et continuèrent, la suivant toujours et suivies elles-mêmes par cette folle jeunesse qui riait de tout.
JL en fut ainsi jusqu’à l'heure du souper, où on le -plaçe entre deux des plus célèbres et des plus à la mode, qui l’attaquèrent de propos.
— Tu es donc décidé à conserver ton air grave, seigneur amirante? Ni nos yeux, ni le vin de Rofa, ni lc vin de Chypre, ni toutes ces liqueurs délicieuses que nous. voyons là ne te feront même pas sourire une fois?
— C'est le beau Ténébreux, dit une autre.
— Ne serait-ce pas don Quichotte ? continup unc troisième.
L’amirante était bien fait, mais grand et maigre; aussi cette épigramme fut accueillie avec spplaudissement. : ;
+ Et pourquoi le seigneur amirante est-il si sérieux et si.cruel? recommença une Sévillane, arrivée depuis peu et ignorante des événements de cour,
— Pourquoi? s’écria-t-on de toutes parts. Vous êtes la scule personne qui l'ignore.
— ]l faut le lui conter.
— Qui le lui contera?
— Moi, dit la première chanteuse du théâtre de la cour.
— Ah! voyons, voyons!
— Vous ne sauriez pas lui bien dire les choses, messieurs ; les femmes seules comprennent ce ces sentiments-là.
— Même les chanteuses ?
-# Ést-Ce que ce n'est pas notre métier? reprit l’ac— trice avec un fin sourire.
— Dis alors l’histoire de l’amirante.
+ Ne plaisantez pas, on péut l'intituler : Histoire d'un duc, d'un amirante et de deux reines. Je connais beaucoup de romans moins intéressants que celui-là.
— Nous écoutons.
—" [1 y avait un duc, un duc espagnol, beau, bien fait, brave, noble, généreux entre tous, Ce duc s’éprié d’une passion pour sa reine, d’une passion pleine da folie et d'enthousiasme ; îk alla jusqu’à brûler sés trésors pour ne pas laisser profaner le palais ou il l'avait reçue.
— Pauvre d’Astorga!
— Gette reine mourut,et le beau due se-consacra aux regrets. Qui l’a vu, mesdames ? N’est-il pas mille
fois plus beau depuis son désespoir? Avec ses vêtements sombres, il ressemble à ces superbes portraits que le roi a datis sa galerie.
— C'est vrai, c’est vrai.
— Passons à l’amirante maintenant; nous avons vu le modèle, voyons la copie. |
— Ah! la copie, ce n'est pas tout à fait semblable, il s’en faut nien un peu. Je ne commencerai pas ce portrait comme l’autre ; c'est bien un duc, un noble duc, te plus duc ét le plus noble de toute l’Espagne ; mais.
— Mais...? s'écrièrent tous ces étourdis. Voyons la fin.
— Mais, ce n’est pas le plus beau, le plus brave, le plus généreux des ducs, comme l’autre.
— Insolente! :
— Jetiens mon duel, pensa le prince de Darmstadt. Monsieur l'amirante, dit-il tout haut, mademoiselle est à ma table, sous ma protection; je ne souffrirai pas qu'elle soit injuriée, jé vous en préviens.
— Même lorsqu'elle injurie ceux qu’elle doit respecter ?
— Je n’excepte rien, monsieur le due.
— C'est bien, monsieur le prince.
Et il prit un air de résistance et de dignité offensée, qui promettait ce qu'il ne pouvait tenir,
— Ensuite? la fin de l'histoire? dirent-ils tous en même temps. |
— Elle n’est pas longue, la fin de l’histoire, car ell n'existe pas. Le copiste voulut être amoureux aussi, mais il ne s’y prit pas comme son modèle. I] ne brûla rien du tout, pas même son cœur, il afficha une flamme inutile.
— Inutile?
— Seriéz-vous par hasard aimé de la reine, monsieur l’amirante?
La comédienne lança cette phrase comme une fusée d'indignation. La reine était vénérée de tous, méme de ces sortes de gens. L’amirante ne répondit que par une mine avantageuse, qui souleva une tempête. |
Le comte de Cifuentès, placé tout près de lui, s’écria, dans un langage tout soldatesque, qu'il en avait menti. . ;
Le prince de Darmstadt se leva le premier. Du ton le plus poli et le plus ferme, il imposa silence aux uns comme aux autres, ajoutant, les yeux fixés sur l’'amirante :
— Le nom sacré de Sa Majesté la reine a trop été mêlé à des plaisanteries; qu’on ne le prononce plus, que tout finisse, monsieur le comte, pour ce moment du moins, je vous le demande en grâce ; plus tard, vous
serez libre de reprendre le discours, mais après moi.
Le comte de Cifuentès, auquel il s’adregsait, marmotta dans sa barbe que le prince de Darmstadt devait examiner ses écrins et ses baguiers, avant de laisser sortir les convives, parce que certains grands seignetrs ne se faisaient pas faute de remplir les leurs aux d6pens de leurs amis.
L'amirante l’entendit à merveille, mais il fit semblant de ne l'avoir pas entendu; plusieurs seigneurs relevèrent le mot, en en réclamant l'explication. :
Le comte se défendit de la donner, on le pougsa dans ses derniers retranchements.
— Un peu de patience, messieurs ! Beaucoup d'entre vous se taisent et ne se croient pas offensés, ils savent que pareille accusation ne peut pas les atteindre; quant aux autres, en sortant de ce palais, ldrèque nous scrons dans la rue, que je n’aurai plus d'hôte à ménaper, je leur dirai ce qu’ils désirent savoir. D'ici là, bavôns.
— Buvons! reprit M. de Darmastaüt.
À dater de ce mornent, la fête langtit et la gaîeté né
revint plus.
L’.nirante avait la réputation en effét, et à justp titre, k ce qu'il paraît, de n'être ni un homms probe,
. ni un homme brave. Il avait déjà passé à travers plusieurs duels, comme le singe de la Fontaine dans son cerceau. Î} appelait cela s’en être bien tiré ; mais les rieurs n'étaient pas de cet avis, et on l'avait chansonné sur tous les airs.
Gependant sa grande naissance, ses biens immenses, sa situation à la cour, l'avaient soutenu bon gré, mal gré; beaucoup de gens même ne convenaient point de ses prouesses malhonnètes, pensant qu'avec sen esprit, il arriverait à quelque haut poste, et qu’il fallait se le conserver.
Cependant l’insulte du comte de Gifuentès était si publique, qu'on ne prévoyait pas trop comment il s’en tirerait sans dégaiîner.
Lorsqu'on se leva de table, 18 marquis de. San-Estevan provoqua M. de CGifuentès à sortir dans la rue, ainsi qu'il l'avait dit, pour nommer devant les témoins qui voudraient y assister, celui des convives qu’il avait désigné. Gifuentès y consentit immédiatement à une seule condition, c'est que l’amirante serait de la partie.
— Je tieus expressément à ce qu’il soit prévenu, messieurs ; ainsi, amenezs-le avec vous.
On chercha l’amirante, il avait disparu, il fut im-. possible de le trouver nulle part, et l’on apprit des do mestiques que ses gens étaient partis précipitamment,
sur son ordre, et sans prendre le temps d'allumer leurs torches.
— Il a donc eu bien peur! murmura Cifuentès.
N'importe, messieurs, venez toujours. Vous, monsieur de San-Estevan, vous, monsieur de Friggiliana, vous me donnez votre parole que vous irez répéter demain, à don Henriquez de Transtamare, ce que je vais vous dire à l'instant?
Les deux seigneurs donnèrent la parole demandée.
— Maintenant, allons dans cette rue del Principe ; nous n'y resterons pas longtemps, vous serez satisfaits, et nous reviendrons achever la nuit près de ces nymphes, qui jouent là-bas un lansquenet furieux. N’estce pas votre avis?
L'avis fut unanime, ils sortirent tous, par la porte du jardin, c’est-à-dire une douzaine qu'ils étaient, et se mirent en cercle dans la rue, Cifuentès au miliew. Ce sont des mœurs dont nous n'avons pas idée. Ils ne s'étaient point aperçus que le prince de Darmstadt les avait suivis. 1l resta caché dans l'ombre, maïs de façon à tout entendre. |
— Par ma foi, messieurs! reprit le comte, je suis charmé de m'expliquer avec vous, de vous assurer que je ne pense pas à offenser Vos Excellences ‘ce quine m'empêchera pas d'offrir un petit coup d épée à celui
- où à ceux d’entre vous qui le voudront, vous n’en doutez pas?
— Pas de folies, messieurs, interrompit. le comte d’Aguilar; ceux qui ne sont pas insultés n’ont pas besoin de troubler la paix du roi. Que le comte s'explique, ils n’ont pas besoin d'autre chose.
— Eh bien, messieurs, je voulais dire en face, à dom Thomas-Henriquez de Cabura, duc de Riosecco, comte de Trastamare, comte de Belgar, amirante de Castille, qu'il a toujours été un poltron et un voleur; de plus, qu’il en a menti en voulant laisser comprendre que Sa Majesté la reine l’honorait de son attention. Il n’a pas jugé convenable de rester pour recevoir le compliment en face: c’est pourquoi je prie le marquis de San-Estevan et M. de Friggiliana de ne pas oublier la parole qu’ils m'ont donnée; il se battra peut-être, cette fois. |
Les seigneurs répondirent qu'ils n’y manqueraient pas et qu’on pouvait maintenant rentrer dans le palais.
— Un instant, messieurs ! dit le prince en se montrant. J'ai aussi un mot à ajouter.
Tous le saluèrent.
Je remercie M. de Cifuentès de sa cou rtoisie, il n’a pas voulu me désobliger en continuant chez moi une querelle que j'avais interrompue. Cependant il doit se
rappeler aussi que, cette querelle, je songeais à la reprendre plus tard. Je le prie donc de vouloir bien en tenir note. Il a droit à l’amirante avant moi, ce sera probablement une affaire terminée demain. Ensuite, j'espère que le comte de Gifuentès ne me refusera pas l'honneur d’une rencontre , honneur que je ferai demander aussi à l’amirante ; à vous, monsjeur, je le demande pour avoir défendu la reine chez moi, devant moi, son parent et son serviteur, ce qui semblait supposer que je n'en étais pas capable ; quant à l’amirantg, il a os6 insulter la reine, et c’est un combat à mort qu'il me faut avec lui. .
— Monsieur, pour moi, c’est un grand honneur que de me mesurer avec vous, et je vous le demanderais sur-le-champ, si je n’avais juré de me venger d’abord de ce couard, plein de vanité et de forfanterie.
— Rentrons, messieurs ; les femmes, le vin et les cartes nous attendent. Restons jusqu’au jour et oublions tout ce qui nous a troublés,
Ils rentrèrent en effet, plus gais, plus fous qu'avant la querelle; ils passèrent le reste de la nuit à rire, à jouer et à boire. Lorsque tout fut levé dans Madrid, ils se séparèrent, les uns pour se reposer, les autres pour s'occuper du combat qu'ils voulaient organiser. En conséquence, ils prirent le chemin dupalais de l'ami-
LES DEUX REINRS. 195
rante, qu’ils trouvèrent encore au lit et qu'ils firent réveiller pour affaire urgente.
Quelle urgence que celle de. se faire passer une épée au travers du corps! :
L’amirante était l’homme le plus adrait, le plus géduisant, le plus dangereux de toutes les Espagnes. Paresseux de corps comme une couleuvre, il avait une activité d'esprit immense, . et ga parbsse devenait une gràce per la façon dont:il la gouvernait et s'en faisait un masque,
Les seconds de Cifuentès entrèrent dans, ga chambre ; il était étendu sur son lit, et leur demanda en bâillant comment ils pouvaient être lavés de si honne heure, après la nuit qu'ils avaient passée.
— Par une raison bien simple : c'est que nous ne nous sommes pas couchés, répondirent-ils.
Il en plaisanta et se mit ensuite à les entortiller sous mille plis de son ssprit, jusqu’au point de ne pas leur laisser la possibilité de dire un.mot de leur mission, à moins de l’entamer brusquement, ce que don Estevan se décida à faire. 11 coupa l’amirante au beau milieu d’une phrase, la plus charmants du monde, et lui dit tout droit :
— Ceci est délicieux, amirante ; mais nous sommes fenus ici pour autre chose,
196 LES DEUX RRINES.
— Serais-Je assez heureux pour pouvoir vous rendre quelque service, messieurs ?
— Par ma foi, oui! reprit San-Estevan ; tu peux nous montrer que tu n’es pas un poltron et que la grandesse d'Espagne ne sera pas déshonorée par toi.
L'amirante se mit à rire. |
— Ah! la bonne plaisanterie ! répliqua-t-il.
— Tu prends cela pour une plaisanterie ?
— Sans doute. Bst-ce que, si c'était sérieux, tu me le jetterais ainsi à la face? Continue, je l'écoute.
San-Estevan, stupéfait de tant d'effronterie, lui raconta sans préambule ce qui s'était passé la veille après son départ, les deux duels auxquels il devait répondre et ce que l'on attendait de lui, en cette occasion. :
Il l’écouta le sourire sur les lèvres, avec le même . Sang-froid, et sans l'interrompre.
— C'est là tout? demanda-t-il.
— Et que veux-tu de plus”?
— Je voudrais que des gens raisonnables ne me répétassent pas les propos des ivrognes, et ne voulussent pas y donner la créance qu’ils ne méritent pas. C’est leur faire trop d'honneur que de les relever.
Les deux seigñeurs se regardèrent stupéfaits.
— Je te jure, dit don Estevan, qu'il n’y a point ici
de propos d’ivrognes et que nous étions tous-de sangfroid lorsque ceci s’est passé.
— Bon! bon! cela te plait à dire.
— Je te jure encore que je ne me serai pas en vain mêlé de ceci, et que tu te battras, ou, si tu ne te bats pas, surtout avec cet étranger, nous sommes quinze seigneurs au moins qui te soufflèteront jusque chez la reine, j'en prends l'engagement pour eux.
— Et moi, je ratifie, dit Friggiliana.
L'amirante comprit que la chose prenait des proportions immenses, et qu'il ne s'agissait pas là de tours de passe-passe. 11 chercha à louvoyer et à gagner du temps, pour préparer son échappatoire.
— Tout beau! tout beau! messieurs, un peu de patience et de sang-froid. Rien ne vous autorise à m'’injurier de pareille facon, et, puisque vous voulez que cela soit sérieux, on sera sérieux.
— Vrai! tu te battras ?
— Si je me battrai? Certainement. Je ne suis point seulerhent un écervelé comme vous et j'aime à faire les choses carrément.
—"Eh bien, alors, aujourd’hui. ?
— Aujourd'hui, sans doute. Laissez-moi le temps de me lever, de chercher des seconds. Vous êtes ceux de Cifuentès?
198 LES DEIX REINES.
— Oui. |
— J'en aurai deux bons à vous opposer. Dans la journée, vous entendrez parler de moi.
— Nous en entendrons parler tout à l’heure. Nous nous en allons au lever du cardinal, et certainement quelqu'un de cette nuit y sera comme nous ; tu peux compter que l’histoire sera connue, racontée et commentée. |
— Oui, comme on raconte, avec des mensonges.
Le roi d'Espagne avait alors pour président de son conseil le cardinal Porto-Carrero. Il était Génois des Boccanegra, depuis longtemps devenus Espagnols par le mariage d’une héritière de Porto-Carrero, qui lui avait imposé son nom et ses armes, ainsi que cela se fait en ces pays. Il était archevêque de Tolède, prince et chancelier des Espagnes; il aimait peu la reine, mais il ne s'était pas déclaré contre elle, comme il le fit plus tard. Il avait une grande puissance sous un roi faible. San-Estevan et surtout Cifuentès étaient fort de ses amis ; il y avait donc à attendre toute protection de sa part, et le marquis ne put s'empêcher de dire à l’amirante que certainement le cardinal ne souffrirait pas qu’on 8e moquât de son pays.
Après la promesse positive du duc de Riosecco, les seigneurs s’en allèrent chez le cardinal, où Cifuentès
LES DEUX REIÏNES. 199
les attendait impatiemment. Il apprit avec bonheur qu’il aurait sa vengeance et qu’il pourrait enfin se dé- barrasser de son rival.
— Ah! dit-il, je le tuerai comme un chienlilya lougtemps que cet homme m'ennuie. |
J1se montra si gai et si gaillard le reste du jour, qu’on ne le reconnaissait pas. San-Estevan resta chez lui, suivant les usages, et n’en sortit pas, attendant les 8econds de l’amirante, et ne doutant pas qu'il ne les eût choisis dans la grandesseoudansles officiers distingués qui servaient en Espagne. Il vit entrer chez lui, vers la fin de la journée, deux hommes parfaitement inconnus, dont l’un avait un fort grand ajr, bien qu’il portât un costume simple; l’autre, au contraire, magnifiquement vêtu, ressemblait à un coupe-jarret. Ils s’annoncèrent comme envayés par l’amirante. Le marquis leur fit demander leur nom,
Le premier se dit le prince da Vaudemont,
Le second, le capitaine Rodillard de Croïzille, attaché à la personne du prince lorrain.
Le prince de Vaudemont était demi-bâtard du duo de Lorraine, qui avait à moitié épousé sa mère, puisqu’il avait une autre femme vivante quand il la prit. Il s'était mis depuis longtemps au service d'Rspagne, par haine contre Louis XIV, qui lui disputait un peu
son rang de prince. Il en avait obtenu (de l'Espagne) beaucoup d’honneurs et de richesses ; en ce moment, il arrivait incognito à Madrid, pour tâcher d’avoir la viceroyauté du Milanais, qui lui était promise depuis bien longtemps. Ami de l’amirante, du prince de Darmstadt, et devenu serviteur de la reine, il ne pouvait tomber mieux, pour arranger les différents,
Il était descendu chez l’amirante, ne voulant pas annoncer trop haut sa présence à Madrid, et n’avait pour toute suite que deux valets et le capitaine Rodillard, son bravo, comme nous disons en Italie. L’amirante lui raconta ce qui se passait, dont il s’ennuyait fort : M. de Vaudemont lui dit de le laisser faire et qu'il le tirerait de là à la satisfaction générale.
San-Estevau reçut le prince avec la déférence due à son rang, tout en sachant garder le sien, tout en sachant surtout se maintenir dans les limites imposées par son rôle de second. Le prince entama le fond de la que- | relle ; le marquis répondit qu’il n’y avait rien à voir là-dessus, que l’insulte était flagrante, publique, que Cifuentès ne se préterait à aucune excuse, et que, quant à lui, il ne se mélerait de rien, si ce n’est de régler les conditions du combat. |
Vaudemont mit en avant la reine, les édits. San-Estevan répliqua que cela ne les regardait point et qu'il
fallait dégainer. Rodillard retourna sa moustache : il s’écria que le seigneur marquis était dans le vrai et que tous les parlementages ne pouvaient conduire à rien. Le prince, alors, prit un air magnanime en ajoutant :
— Puisqu'on ne peut l’éviter, demain matin, derrière le jardin du palais, nous vous attendrons, messieurs. C’est, je crois, l'endroit le plus propice, nous n’y serons pas dérangés.
— Nous pouvons en assurer le comte de Cifuentès”?
— Vous le pouvez, monsieur.
— À demain donc, monsieur. A sept heures, il n’y a personne encore de ce côté ; en un quart d'heure, tout sera dit.
— Je l'espère, monsieur; car je compte aller au lever du cardinal, où j'ai rendez-vous avec plusieurs de mes amis.
— Cela étant, monsieur, nous irons ensemble : d'y dois paraître également.
— À moins, monsieur, qu’un de nous deux...
— Ah! c'est trop juste! il y a des chances.
ils se séparèrent avec toutes les apparences de la courtoisie, et Vaudemont ne perdit pas son temps. Îl arrangea tout, ainsi qu'il l'avait promis à l’amirante, auquel il rendit compte le soir du résultat de ses dé-
20e LES DEUX RBINES.
marches, et qui se. coucha tout joyeux, remerciant sa banne étoile de lui avoir envoyé justement ce jour-là cet ami ai fidèle.
Is étaient faits l'un pour l’autre : même esprit, même intrigue, même finesse, même loyauté élastique; seulement, Vaudemont était brave. En sa qualité d'ambitieux intelligent, il comprenait tout chez les autres, il sa servait de leurs vices comme de leurs qualités pour parvenir, et il aimait, dans son ami l’amirante, cette disposition ennemie de la bataille, parce qu’elle l’écartait de son chemin et lui Otait tout ennui de rivalité. L'amirante l'aurait certainement emporté sur lui en Espagne, à cause de sa naissance et de la position de sa famille, s’il n'avait pas eu ce léger défaut, assez nuisible à un général d'armée.
Vaudemont le servait donc toujours de manière à le contenter, tout en étalant aux yeux des autres ce que l’amirante ne cachait qu'à moitié; il y gagnait de toutes manières.
Le lendemain, à l’heure convenue, ils arrivèrent au rendez-vous, l’amirante faisant la meilleure contenance du monde; le capitaine Rodillard, qui n’était pas dans ‘le secret, se léchait les lèvres, et M. de Vaudemont conservait toute la dignité de sa gituation bien connue. |
En arrivant sur le terrain du combat, les adversaires et Les témoins se saluèrent, et Cifuentès dit vivement : — Commençons tout de suite, messieurs, s’il vous plait.
— Nous avons d’abord les mesures à prendre, dit Vaudemont.
— Elles sont prises, la place est choisie, hâtonsnous. En venant ici, j'ai rencontré certaines figures qui ne me plaisent pas; nous peurrions être interrompus, et c’est ce que je ne veux point. En garde donc, messieurs, et Dieu pour le bon droit!
— Un instant, un instant ! reprit le prince, qui vit l'amirante pâlir ; nous ne pouvons nous hâter ainsi. Nous sommes des gentilshommes et nous devons prendre les précautions voulues. Nous connaissons tous les édits. Votre parole, messieurs, qu’en cas de découverte, nous ne nous trahirons pas ?
— Oui, oui, monsieur, vous y pouvez compter ; dépéchons, je vous prie ! cela ne doit pas rester plus longtemps en suspens, allons vite.
L’amirante, malgré son empire sur lui-même, tourna les yeux autour de lui, comme s’il cherchait quelqu'un.
1 aperçut, dans le coin d’un bouquet d'arbres, deux hommes, il respira; ces deux hommes se montrèrent, il les reconnut ; ce n’était pas là ce qu’il attendait. Mais ces deux hommes avaient été vus de ses adversaires.
— Attention, messieurs! et faisons bien, dit San-Estevan; nous ne sommes point seuls. Voici là-bas le prince de Darmstadt et le comte de Mansfeld, qui viennent juger le courage espagnol... Monsieur l’amirante, défendezvous, s’il vous plait. Cifuentès est tout prêt à l'attaque.
L’amirante avait déjà l'épée à la main, il fit quelques passes toutes tremblantes: évidemment, il avait peur. Quelques instants encore, et il donnait tout à fait un triste spectacle. Un bruit de chevaux et de pas précipités lui fit monter un peu de sang au visage.
Deux exempts de cour, un alguazil et des estafiers du palais se précipitèrent entre les combattants, en s'écriant :
— La paix du roi, messieurs !
— J'en étais sûr, dit Cifuentès.
: — De la part de Sa Majesté la reine.
— Rien n’y manque! ajouta San-Estevan. Et cela dvvant des étrangers ! Mais il nous le payera.
Les épées rentrèrent au fourreau, et l’amirante, ainsi que le prince de Darmstadt, qui s'était approché, et
À qui recut aussi sa communication, furent pries de sut- " vre l’exempt au palais, où, leur dit-on, la reine les : attendait, Le comte de Cifuentès devait les suivre.
— Monsieur le prince de Vaudemont, reprit San- Estevan, c’est affaire à vous : vous savez préparer les choses et les dénouer, je vous en félicite.
— Défense expresse de Sa Majesté de vous rencontrer de nouveau, messieurs, interrompit l’alguazil en. voyant ces dispositions hostiles. Rentrez chez vous, je vous prie, et souvenez-vous que l'on vous surveille.
IL fallut se séparer , pendant que les principaux aiwurs étaient conduits devant la reine, ce qui les affectait d’une manière tout opposée. Le prince de Darmstadt et Cifuentès enrageaient, l'amirante se trouvait au comble de ses vœux. Ii croyait avoir fait preuve de bonne volonté et conserver en même temps la vie et la considération publique. La trame était simple et très-facile à ourdir, en même temps qu’elle était sûre. Le prince de Vaudemont avait été chercher la Berlips, l'éternel pivôt des intrigues de cette cour. JI lui avait raconté l’histoire, sous prétexte de rendre un grand service à la reine, dont le nom se trouvait mélé à cette aventure. La Berlips ne manqua pas de prévenir Anne de Neubourg de cette querelle. Elle avait
uu double but : le comte de Mansfeld lui avait vivement
recommandé de faire ressortir les égarements de l’amirante; c'était le cas ou jamais.
La reine, en apprenant ce duel dont elle était la cause, jura qu'il ne g'accomplirait pas et obtint un ordre
pour séparer les combattants, se promettant d’user dé
ses droits de femme et de reine, pour mettre un terme à une discussion dangereuse, où elle pouvait laisser sa réputation et où ses amis pouvaient laisser leur vie,
On a vu ce qui en résulte. Aussitôt que la reine eut appris l’arrivée des seigneurs au palais, elle donna ordre qu'ils fussent introduits. Par un grand hasard, elle était seule. La reine mère se trouvant fort malade dans une maison des champs qu’elle possédait sur la routé de Tolède, le roi était allé passer deux jours avec elle; elle avait désiré que sa bru ne l’aceompagaât pan Elles s'aimaient peu. Anne était jalouse de sa belle mère et trop franche pour dissimuler qu'elle ne la voyait pas avec plaisir.
L'amirante, Darmstadt et (Cifuentès furent. admis en sa présenice, au moment où elle se rendait à la messe. Anne de Neubourg était très-belle, on le sait. Le caractère de sa beauté avait beaucoup changé de= puis sou arrivée en Espagne. Un voile de tristesse couvrait ses traits, ses yeux n’exprimaient plus le calme et l'insoueiance. L'amour qu’elle portait au cœur, la
LES DEUX RKINES, . 207
certitude de ne le voir jamais satisfait, lui inspiraient une mélancolie incurable.
‘Toujours fraîche et blanche comme un bouquet de muguets et de roses, elle avait beaucoup maigri. Sa taille y avait gagné une souplesse et une grâce qui Jui manquaient peut-être alors qu’elle était une appétissante enfant de l'Allemagne. Ce jour-là, elle portait un grand voile noir ; la mantille lui étant interdite, de par lés lois de l'étiquette, elle s’enveloppait dans cette dentelle qui la relevait à moitié, L'absence du roi, son séjour près de sa mère l’attristaient. Il allait manquer, ce jour-là, des soins qu’elle lui prodiguait avec une gi vive tendresse, ou bien uno autre les lui donnerait,
La seule. pensée consolante qui se préseniât à son esprit, c'était que la reine mère n’aimait pas son fils comme elle l’aimait, qu'il en sentirait la différence, lui à qui l’affection était si douce, et qu'il la regretterait.
Elle entra donc dans la salle où les seigneurs l’at-
tendaient, et les accueillit tout d’abord avec un visage encore plus triste que de coutume. ..— Mon cousin, messieurs.…, dit-elle, je ne m’attendais pas à vous recevoir aujourd’hui comme je vous reçois. J'ai toujours beaucoup de plaisir à vous voir ; mais, en ce moment, ce plaisir est mélé de peine et d’embarras. J'ai tout appris, messieurs...
?08 LES DEUX REINESe.
Les trois hommes baïssèrent la téte devant le regard sévère et assuré de cette jeune femme, dont le droit était bien de se défendre contre des chevaliers maladroits. | — Je suis reine, je suis femme, je suis étrangère en ce pays ; jai droit aux respeets de tout honnête homme, aux vôtres en particulier, mon cousin, vous qui repré- sentez ma famille. Je ne blâme ni vos plaisirs, ni vos compagnies : vous êtes jeune, vous êtes libre, rien ne vous empéche de passer à vous divertir le temps que le service du roi ne réclame pas. Mais mon nom ne peut, ne doit pas être dans tout cela; mais, moi qui vis retirée en ce palais, loin des bruits du monde, dont je ne veux entendre que ce qui est d'obligation pour mon état, pourquoi forcer le public à se rappeler que je suis jeune et que les seigneurs de ma cour oublient le respect qu’ils me doivent jusqu’à me mêler à des propos de table et de débauche ?
— Madame... dit le prince.
— Je vous dis que je sais tout, messieurs, tout, monsieur l’amirante. Le modèle que vous avez choisi n’eût jamais prononcé les mots qu'on vous prête; malgré mon amitié pour vous, malgré celle que je porte au prince de Darmstadt, malgré mon intérêt pour le comte de Cifuentès, je vous dirai à tous la même chose. II
n'est pas plus permis de protéger une reine que de l'accuser. Ge n’est pas à vous qu'appartient ce rôle, et je vous défends à l’avenir, si vous ne voulez être chassés de ma présence, je vous défends de vous occuper de moi autrement que comme votre souveraine, l'épouse de votre maître. Il n’est pas séant d'afficher des sentiments que je repousse et que je renie. Vous pouvez me déshonorer ainsi, plus facilement que la dernière femme de ce royaume, et, si vous êtes mes amis, vous m'en donnerez des preuves particulières.
Les trois seigneurs tombèrent à genoux, humiliés devant elle.
— Relevez-vous, reprit-elle, je vous pardonne: cependant ne comptez pas sur mon indulgence, vous ne la retrouveriez plus une autre fois. Soyez pour moi ce que je vous permets d'être, rien de plus, rien de moins. Montrez-vous mes fidèles et mes dévoués. J'ai besoin d'amis; il se forme autour de moi, contre mo des cabales de toute sorte; j'ai des traîtres jusque dans mon domestique ! Ne me forcez pas à vous bannir, vous en qui ma confiance repose, et c’est ce que je ferais néanmoins, sans rémission, si pareille circonstance se renouvelait.
Le prince de Darmstadt osa prendre sa main et la baiser.
210 LES DEUX REINFS.
— Oui, mon cousin, oui, je vous comprends : vous voulez un mot particulier pour vous; vous vouler être bien sûr que je ne vous retire point mon amitié. Comptez-y, et que je puisse compter sur vous. je vous défends, messieurs, de donner aucuns suite ni proche ni éloignée au combat de ce matin; je vous défends d'en provoquer d'autre, et je vous ordonne de rentrer vis-àvis de moi dans la ligne absolue de votre devoiret de votre dévouement respectueux. Me le promettez-vous ?
— Oui, madame.
— Sur l’honneur?
— Sur l’honneur!
— Allez! c'est bien, nous n’en parlerons plus. Venez à la messe, prenez-y vos places accoutumées. On saura que vous n'avez rien perdu de ma faveur, que vous avez failli la perdre pourtant, et il mc convient qu’on le sache, c'est un exemple. Adieu, messieurs ; adieu, mon cousin.
Elle sortit, enveloppée dans ses voiles, belle, chaste, triste, et digne comme une fille des empereurs qu’elle était. Les trois seigneurs se regardèrent un instant: ils n'osaient se parler, mais un ressentiment profond . existait entre eux. Ïls étaient cependant traités à peu près de la même façon : on leur Ôtait à tous non-seulement l'espérance, mais la permission d’en concevoir.
Le prince, ocbjét de l'envie des deux autres, avait reçu une attention particulière ; il n’en souffrait peut-étra que davantage. Ce titre d’ami, qu'on lui imposait, lui semblait une lourde chaîne rivée à son bras, entravant sa vengeance et sa furie. |
— Ah! s'écria-t-il, si je n’avais pas promis!
— Et moi! reprit Cifuentès.
— Et moil… ajouta l’amirante avec plus de force encore.
— Monsieur, continua le prinoe, il serait bien lâche de vous faire des reproches, puisque je ne puis vous demander satisfaction. Je vous dirai seulement que c’est à vous que nous devons tout ceci et que nous ne l'oublierons pas.
— Qui peut vous faire penser. P
— Bien d'autres le pensent comme nous, pourauivit Cifuentès en riant de rage, et ceux-là n’ont pas juré de ne pas vous lè faire savoir. Allons à la messe. - Pendant ce temps, San-Estevan ne s’endormait pas; ea quittant le champ de bataille, il s'en alla tout droit chez: le cardinal, auquel il raconta cette histoire dans ses plus grands détails. Le dénoûment n’était pas difficile à deviner, la défense do la reine fut prévue ; mais le marquis insista près de son illustre ami, pour qu’une punition fût infligée à l’amirante,
— Sans cela, ces étrangers croiraient que nous approuvons ce couard, et nous passerions en Europe pour lui ressembler.
— Je ne demande pas mieux que de l’exiler ; je ne sais si la reine...
— La reine ne peut pas s'y opposer si Votre Éminence veut présenter les faits tels qu’ils sont. Le roi arrivera ce soir. |
— Demain, l’amirante recevra un ordre de départ, ou je serai sans pouvoir, je vous le promets.
L'amirante avait la passion des jésuites et celle des palais. Il en avait un pareil nombre : quatre jésuites avec lui, chez lui, qui le quittaient très-peu, mangeant à sa table et le suivant dans tout ce qui n’était pas de sa cour. Îl les initiait peu à ses affaires, croyait-il. Ils savaient tout et n'en montraient que le nécessaire à leurs intérêts.
Avec ses quatre jésuites, il avait quatre palais magnifiques, qu’il ne louait point, et qu’il habitait trois mois de l’année par saison, chacun approprié au moment qu’il devait y venir. Ainsi, celui de l’été avait un jardin superbe, des jets d’eau, des fleurs partout, des pavés de mosaïque de marbre et des fontaines jaillis. santes dans toutes les chambres. Celui de l’automne renfermait un parc où on élevait du gibier, et où il
pouvait se donner le plaisir de la chasse; il était garni des plus superbes fruits de toute l'Espagne. Celui du printemps était un nid de rossignols, de jonquiiles et de tubéreuses, et celui de l’hiver était ouaté, chaud, à n’y pas craindre les vents coulis; c'était le seul de cette espèce en Espagne, où l’on gèle partout, même chez la reine, à souffler sur ses doigts.
Il se croyait trop grand seigneur pour que la disgrâce püt l’atteindre ; aussi fut-il d’un étonnement profond, lorsqu'il reçut, un matin, un exempt de la cour, lui ordonnant, de la part du roi, de se rendre à Grenade et d’y rester jusqu’à ce que le bon plaisir de Sa Majesté le rappel.
Il ne laïssa pas abattre son orgueil et ne se plaignit point, bien qu'il souffrit cruellement. S'il avait murmuré, on lui aurait jeté à la face la cause de son exil; c’est ce qu’il ne voulait permettre à aucun prix, on le comprend.
Il prit un train d’empereur, s’en alla sur la route toute garnie de ses gens jusqu’à Tolède, dont le cardinal était archevêque. Pour le braver, il y donna un superbe combat de taureaux. On l’applaudit fort, car ce jeu cruel est le comble du bonheur en Espagne. Il se procura ainsi la satisfaction de narguer la cour.
A Grenade, il fit mieux; il s’en alla descendre droit à
PAlhambra, le palais des rois, et s'y installa sous pré.
texte que ses ancêtres y avaient logé. Il eut comms |
une cour, pendant plusieurs semaines. Enfin, se trou vant mal à son aise dans ces vieilles murailles, il s’en alla dans la ville, où on lui prêta une belle maison.
La reine ne tarda pas à obtenir son rappel. Elle resta, malgré tout, aveuglée sur son compte; néanmoins il dut renoncer à imiter le duc d’Astorga.