‹ Les deux reines:Chapitre 5 sur 12 · D’ASTORGA · texte numérisé non relu

D’ASTORGA

Cette lettre est écrite en français, sans aucune faute, telle que je viens de la copier. Le duc avait passé ses jours e ses nuits à l’apprendre. Il s’étudiait à penser en cette.langue pour avoir cette communauté morale avec la reine.

Ces Espagnols ont des raffinements et des délicatesses qui donneut envie d’être aimés par eux.

La reine lut précipitamment cette lettre. Elle pâlit beaucoup pendant cette lecture. Pour cette fois, elle avait peur : d’Astorga n'était pas homme à l’effrayer sans motif. Elle interrogea le nain, qui ne se fit pas prier pour lui dire ce qu’il savait à l'appui.

Le duc ne pouvait nommer. le donneur d'avis. Il s'était engagé sur son honneur à garder le secret de son nom ; mais C'était un homme placé de façon à tout

savoir, auquel la reine avait rendu un service et qui | 4

était reconnaïssant. Il trahissait ce secret au péril de ga vie; mais il savait très-positivement que la mort de la reine était décidée; un agent avait ôté choisi pour l'exécution ; seulement, il ignorait le nom de cet agent et le procédé employé par lui.

— Madame, ajouta Nada, veillez sur vous; permettez nous d'y veiller plus encore, ét ne dites pas un mot, même au roi, de tout ceci.

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La reine, à dater de ce jour, n’eut plas un moment de repos ; elle écrivait à tout le monde qu’elle s'attendait à mourir à chaque instant, qu’elle se défait de tout, qu'après chaque repas, elle faisait la recommandation de son âme et que, certainement, elle périrait comme sa mère.

Le roi son oncle lui écrivit de sa propre main pour lui dire qu’il envoyait l’ordre à son ambassadeur de . veiller sur elle, de déclarer au conseil que, si elle avait seulement une maladie de trois jours ressemblant | à un empoisonnement, il en demanderait justice au l'Europe.

Elle lut cette lettre, la cacha à Charles IT, qu’elle ne

voulait pofnt tourmienter, et fit dire à M. de Ribenac qu'elle le priait d'imposer le même silence au conseil d'Espagrie. Ensuite elle fit demander en grand secret un jeune moine augustin dont on lui avait parlé, pour se confesser à lui, n'ayant aucune confiance dans | Sulpicio, qu’elle regardait comme un espion du saintofficé et le plus dangereux de ses ennemis. Ce n’était pas chose facilé et jamais trame plus hardie ne fut tissue dans le palais d’un roi d'Espagne, où le nom seut du confesseur fait trembler depuis le monarque jusqu ’au detniér servitevr.

‘ Elle dut encore à d’Astorga ce bonheur de sa conscience. Il s’en alla trouver son oncle l'archevêque de Tolède, le prélat le plus éclairé, peut-être le seul éclairé, de ce pays de ténèbres. Sa bonté, sa charité étaient connues; il dépensait ses revenus en tumônes, ne sé réservait que le strict nécessaire et s'en allait quelquefois en soutane trouée, afin de donner davantage.

Le duc vint à Tolède, il lui raconta la position de la reine, l'mtéressa à ses craintes, à ss scrupules, et lui demanda ses conseils à cet égard.

— La reine n’a pas, ne peut avoir confiance dans le moine qu’on lui a imposé, monseigneur, et vous le comprenez comme moi. Penser à en introduire ostensible-

ment un autre, c'est impossible. J'ai trouvé, je crois, un moyen, je ne sais s’il est praticable ; dans tous les cas, j'ai besoin de votre aide et de votre protection.

— Je vous suis tout acquis.

— N'avez-vous pas, dans votre diocèse, un prêtre hardi, zélé, intelligent, éclairé, qui consente à se dévouer pour sa souveraine? C’est jouer sa vie, je vous en avertis. ‘

— Ne jouez-vous pas la vôtre?

— 11 ne s'agit pas de moi, mais de votre moine : le trouverez-vous ?

— Je le crois.

— C'est bien. Et vous en êtes sûr?

— Parfaitement ; c’est un Français.

— De mieux en mieux.

— Mais un Français dont la mère est de Tolède, qui parle espagnol comme vous et moi et qu’on ne reconnaîtra jamais pour un étranger. Comment le ferezvous entrer ?

— Avec votre permission, mon oncle, nous le défroquerons, et il passera pour un officier ordinaire. J'en ferai un huissier de la chambre, ou quelque chose de semblable, et les femmes de la reine trouveront alors le moyen de le faire entrer chez elle,

— Gette permission, je la donnerai : Dieu voit les cœurs et sait les motifs, il les apprécie. Demain, vous verrez notre jeune martyr et vous causerez avec lui ; je serai bien surpris s’il refuse.

Le père Gabriel, moine augustin, vint en effet, selon les ordres de son archevêque, et, à la première proposition qui lui fut faite, son cœur bondit de joie.

— Mon père, songez-y bien, s'ils vous découvrent, ils vous tueront.

— Je songe à tout, monsieur le duc: je songe même que je ne dois pas connaître Votre Excellence et que je ne la connaîtrai pas. Je fais volontiers le sacrifice de ma vie pour une si belle œuvre. Je ne demande à Dieu que le salut et le bonheur de la reine; après, qu’il reçoive mon âme.

— C'est dommage que ce moine soit si jeune, dit le duc à l’archevèque, lorsqu'il fut parti.

— Mon neveu, nous n’en eussions poirt trouvé un vieux pour cette mission : le dévouement est un fruit de la jeunesse.

Le prêtre précéda le majordome-mayor à Madrid, il s’y rendit déguisé, muni des pleins pouvoirs et de la . bénédiction de l'archevêque, et très-décidé, en cas de découverte, à tout prendre sur lui, à ne compromettre ni le prélat ni son neveu; c'était une grande âme et

nn homme de hsut mérite. Je l’ai conne ea Piémont, où il est venu pour achever son œuvre.

Tout s'exécuta comme on l'avait désiré. L’huissier fut nommé, introduit à laide d’une perruque cachant sa tonsure, et nul ne l’eût reconnu. II confessa la reine plusieurs fois et la comnramia. Le père Sulpicio n'eut que des conversations, non pas des confidences. Les terreurs de Marie-Louise se calmaient de jour en jour, elle recevait de nouvelles lettres dont quelques-unes portaient le cachet dela vérité, et œpendant on n'exécutait rien; elle commença à s’y accoutuater et à n'y plus ajouter autant de foi.

Madame de Soissons parlait chaque jour de son départ et le reculait sans cesse; enfin elle se décida et vint dire qu’elle s’en allait décidément le lendemain de la Fète-Dieu. La reine ne put obtenir de remise pour cette fois et le voyage fut décidé.

— Madame, pour nous dire adieu, nous ferons une derniére: coHation, où chacun mettra ses talents, même Votre Majesté. Je promets, quant à moi, des gâteaux” à là fleur d'oranger, comme vous n’en avez guère mangé depuis que vous êtes au monde; je tiens la recette de mon oncle le-cardinal.

— Ce n'est point un adieu, comtee; vous nous reviehdrez ? | |

— Sans doute, madame, surtout quand vous aurez suivi mes conseils ; je serai bien heureuse alors de me fixer ici; la France m'est fermée.

— J'obtiendrai pour vous la permission d’y rentrer de temps ed temps, à condition que veus nous reviendrez. Quelle route prenez-vous pour quitter l'Espagne?

— Madame, mes relais sont préparés sur 1a route de Barcelonne ; je m'y embarquerai pour l'Italie, et, de là, je m'en irai à Vienne, où je dois retrouver mon fils. |

— Nous nous verrons donc jeudi, pour la dernière fois d'ici à des années peut-être; mais vous m'écrirez, ma chère comtesse, et vous ne m'oublierer point.

De touchantes protestations s’échangèrent ainsi, entre les deux princesses, et elles restérent plus longtemps ensemble chaque soir, puisqu'elles devaient se séparer. La collation fut annoncée. C’élait un événement dans le particulier de la reine; car, depuis les craintes et les lettres anonymes, ces gais repas avaient été interrompus. Le roi venäit moins chez la reine; il devait y être ce jour-là, cependant, pour faire ses adieux à la comtesse. Un courrier de la cour de Vienne, réclamant une réponse immédiate, arriva justement au moment précis, et il failut assembler le conseil au lieu de se réjouir avec la reine et ses convives.

— On attendra, dit madame de Soissons ; pas de bonne fête sans Sa Majesté.

— Hélas! répondit Charles IE, je ne serai pas libre de longtemps ; ils en ont au moins pour cinq ou six heures, ne m’attendez pas. Je vous dis adieu, comtesse, puisque vous partez demain, et j'espère vous revoir à Madrid. Portez ceci en mémoire de moi.

Il lui donna une fort belle montre avec son portrait enrichi de diamants. La reine profita de l’occasion | pour faire aussi son présent. C'était un bracelet unique et allégorique, sur lequel se trouvaient des émaux rares et d’une peinture merveilleuse. L'un représentait Louis XIV, le second le cardinal Mazarin, le troisième le prince Eugène; tous les trois d’une ressemblance frappante. Une légende courait autour des médaillons, avec ces mots :

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