L’UN A FAIT, L'AUTRE FERA
Ce présent magnifique , d’une si grande richesse et d’un si bon goût, fût reçu avec reconnaissance.
— Ah! madame, puissiez-vous dire vrai, ce serait le plus beau jour de ma vie! Mais ,hélas! je ne l'espère pas. Le roi a été trop ingrat pour celui qui a fait, trop . cruel pour celui qui voulait faire.
La reine écarta ce chapitre, et la collation commença. Les pages de la comtesse apportèrent au des-
sert un magnifique gâteau de fleurs d'oranger monté dans une corbeille de vermeil. Chacun admira cette merveille.
— Je l'ai fait moi-même, madame, et je demande la permission de le distribuer. Vous le voyez, il a différents parfums représentés par ces couleurs différentes. Sa Majesté la reine aura ce beau lis blanc au bois des îles; c'est le goût qu’elle préfère. C’est celui que je lui ai destiné. Chacun a sa fleur, de prédilection.
Le gâteau représentait un bouquet; c'était un véritable objet d'art. On en était aux fruits et chacun se trouvait un peu animé par les meilleurs crus d’Espagne et de France; la gaieté petillait dans cette petite réu- | nion, et l’on riait enfin de bon cœur sous ces lambris splendides où le rire semblait étranger.
Le gâteau fut coupé, distribué, mis en pièces; la reine mangea son lis avec un plaisir visible, elle le trouva excellent. Nada réclama le bouton, et la comtesse de Penitz, Zapata et Nina, assis par terre près de la reine, reçurent de sa main un morceau de cette belle fleur qu'elles disputèrent aux petits chiens d’Amérique. La reine s’amusa de ce jeu, dans lequel ses chiens furent battus : ils n’en attrapèrent pas une miette.
ll était plus de dix heures quand on se sépara. Le
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roi avait reparu quelques instants auparavant; on lui avait gardé sa part du gâteau, qu’il mangea après en avoir offert à la reine, si gourmande de cette friandise, qu’elle ne la refusa point. La comtesse se montra fort touchée ; elle baïsa la main de la reine en pleurant: la reine qui pleurait, comme elle, l'embrassa sur les deux joues, en répétant : |
— Je ne vous dis pas adieu, comtesse, vous reviendrez bientôt. .
Puis elle la conduisit jusqu’à la porte de son cabinet, la suivit du regard tant qu'elle put la voir, et, comme il était heure indue et qu'elle se sentait Rtgnée; elle ge fit mettre au lit.
Sa nuit fut agitée, elle dormit pau : le roi, dont le sommeil était léger, s’en aperçat ot lui demanda si elle souffrait.
— Non pas, sire ; c'est ce vin qu’on m'a fait boire: je n*y suis pas accoutumée, il me trouble un peu le . Cerveau. |
Il lui fallut se lever, néanmoins, à l'heure ordinaire, pour aller à ka messe. D'Astorga, absent depuis buit jours, devait revenir ce jour-là même, et, en se levant de bonne heure, elle espérait le voir plus tôt: c'était son bonheur et ga vie.
En ouvrant ses rideaux, Louison lui dit que Nada
se plaignaît de grandes douleurs de tête et demandait à ne point venir à la messe pour se reposer.
— Ïl aura trop bu aussi, répliqua la reine en riant.
— $i Votre Majesté le voyait! il est tout changé, ce petit homme.
— Qu'il se repose, ilne nous est pas indispensable : pourvu que nous l'ayons au diner, je lui donne congé jusque-là.
Marie-Louise se leva, la tête embarrassée, mais non pas au point de s’en plaindre. Le roi, au contraire, se sentait fort dispos et lui fit une de ces plaisanteries espagnoles, lourdes comme le pavé de l’ours. Une chose digne de remarque, c’est que, parmi tous les peuples de la terre, deux seulement ont de l'esprit naturel, les Francais et les Italiens. Hors cela, il y a du poli, du gavoir-vivre, de la science ; de l'esprit, non. J'ai dit cela hier à M. de Voltaire, il m’a répondu que j'avais parfaitement raison et qu'il me demandait seulement grâce pour milord Bolingbroke.
La matinée se passa selon l'ordonnance, cette ordonnance éternelle, qui ne saurait être dérangée, et qui, à mon sentiment, fait de la vie des rois une torture. Tous les jours faire la même chose, à la même heure et de la même manière ! Je ne voudrais pas étre reine, lors même que je partagerais mon trône aves l’homme
le plus chéri ; ce serait le supplice de Tantale, je n’aurais pas le temps de l'aimer.
L'heure du dîner arriva. Le duc d’Astorga n'avait pas paru le matin. Il vint. à ce moment remplir sa charge. En saluant la reine, avant de la conduire à la * salle du repas, il lui trouva le visage très-altéré et ne put retenir un mouvement de surprise.
— Votre Majesté est malade ? demanda-t-il.
— Non, je suis fatiguée. Nous avons beaucoup bu, beaucoup ri, beaucoup mangé, hier, pour dire adieu à la comtesse, et vous n’y étiez pas, monsieur.
— Je regrette, en effet, de n’y avoir pas été, madame; et, si j'avais pu prévoir.
— J'y étais, moi, reprit le roi; la comtesse est partie, Je n’en suis pas fàché, car je ne puis revenir de mes préventions. Elle ne me plaît pas
— Ni à moi non plus, sire.
Et, malgré cette répulsion, malgré les avis reçus, ni le roi ni le duc ne surent préserver la reine de cette sibylle qu'ils redoutaient. Cela prouve une fois de plus que la volonté de Dieu décide de tout sur la terre et qu'il sait tout arranger pour qu’elle soit exécutée.
Nada ne vint point réjouir ses maîtres par ses propos. Romulus fit ressortir son absence et l'accusa de paresse et d’ivrognerie. Marie-Louise lui imposa si-
lence, disant qu’en accusant le nain. il fallait l’accuser elle-même, ainsi que tous ceux qui étaient présents.
— J'y étais bien, madame, poursuivit Romulus incorrigible, et cependant je me porte à merveille.
Le reste du jour, Marie-Louise se sentit fatiguée et assoupie, et le singulier fut que plusieurs de ses caméristes furent de même. Parmi les senoras de honor, la comtesse de Penitz fut la seule atteinte de ce malaise. La duchesse d’Albuquerque et les autres dames se sentaient toutes disposées à recommencer.
Vers le soir, comme on était chez la reine, à jouer aux jonchets, avant le souper, Marie-Louise dit à la camarera-Mayor :
— J'ai une envie de dormir que je ne puis vaincre, et je crois bien que je m’endormirai à table.
En ce même moment, un page, ami de Nada, et qui le servait par amitié, s’en vint demander de ga part au duc d’Astorga s’il daignerait venir dans sa chambre, car il avait absolument besoin de lui parler, et il ne pouvait se lever sous aucun prétexte. Le majordome-mayor aimait ce petit être, à cause de son dévouement à la reine. Ii répondit qu'il allait s’y rendre sur-le-champ.
La reine entendit ces paroles et s’informa de son nain, qui lui manquait beaucoup, ajouta-t-elle. Elle : avait besoin d’être égayée.
18 LES DEUX RBINES.
— Madanië, {il ée trottvé plus incommodé ce soir, repoïdit Île page, et il ébt ati désespoir de rie point remplir sôh office, hais 11 vous feräit pitié si ütis le voyiez; sa petite tête ést Comine uné pommine; il tie semble qu'ellé se réttécit à chaïuë instant.
Le duc réçut l'ôrdré de là reine d'aller bromptemett près de Nada ët dé revénir lui rendre cotnpte de l’état où il se trouvait, sürtout dé he lai épargnet fi s0ins, ni Médecins, ui secours.