‹ Les deux reines:Chapitre 8 sur 12 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

ja mort par un prêtre français, à une princesse francaise, tous les deux éloignés de la patrie, tous les deux réduits à se cacher pour prier Dieu suivant leur Conscience, entourés cependant des plus fervents catholiques du monde, ce viatique avait quelque chose de touchant et d'auguste.

Le prétre exhorta la mourante à se détacher de Îa terre, à penser au ciel, à mettre en Dieu toute sa conflance. Il devait lui pardonner ses fautes, car elle avait beaucoup souffert, car elle les avait expiées dès ce monte.

— Et cependant, mon père, poursuivit-elle, Dieu m'a fait une grande grâce, j'ai été bien aimée !

Get amour était donc sa pensée la plus intime, même en ce moment terrible où les affections humaines devaient s’effacer devant la pensée de l’autre vie, En effet, heureuses les’ femmes qui sont bien aimées ! Hélas! combien y en a-t-il? |

Le reste de la nuit se passa d’une façon assez calme. Malgré les soins et les élixirs de Yousouf, le mal faisait des progrès effrayants. La paralysie, la torpeur, avaient envahi les extrémités, la reine ne les sentait pour ainsi dire plus.

Lorsque le roi arriva le matin, Marie-Louise le pria - de trouver bon qu’elle vit l'ambassadeur de France et

qu’elle le vit seule, ou du moins sans que le roi füt présent.

— J'ai à le charger de mes adieux, sire; il doit rapporter à ma famille ce qui se passera dans mes derniers moments, ef, par-dessus tout, je ne veux pas laisser croire à la vérité. Mon témoignage sera cru, je l'espère ; Dieu me pardonnera ce mensonge, qui sauvera tant de malheureux et qui préservera deux pays de la guerre, je n’en doute pas.

— Dieu vous pardonnera, madame, il vous pardonne par ma voix, dit le père Sulpicio.

— Ah! Maria-Louisa, si tu m'avais cru! s’écriait le pauvre roi désolé.

— Oui, sire, il fallait vous croire, c’était mon intérét et mon devoir. Apparemment, Dieu ne l’a pas voulu et ‘je devais finir ainsi. Qu’on fasse venir M. de Ribenac, ‘je vous en prie. |

M. de Ribenac ne quittait pas le palais, on n’eût pas loin à aller le chercher. Il parut chez la reine avec un visage décomposé-et tout à fait conforme aux sentiments qu'il affichait pour elle. Marie-Louise l’accueillit avec beaucoup de dignité et avec une bonté marquée, en dépit de sa souffrance.

— Monsieur, lui dit-elle, chargez-vous de mes adieux pour mes chers parents et de quelques mots que j'ai

tracés hier pour eux. On vous remettra les petits pré-

sents destinés à Monsieur, à Madame, à mes sœurs, à

mon frère et à mes amis de France. Vous veillerez à

ce que tout soit exécuté comme je le désire. Je vous

recommande instamment mes femmes françaises, celle-

ci en particulier. J’ai réglé leur sort par mon testament;

faites en sorte qu’on ne leur enlève rien de ce que je

leur donne, que leur voyage soit payé et qu’elles puis-sent retourner dans notre chère France avec honneur

et sûreté. Vous me le promettez, n'est-ce pas?

--Oui, madame. \

— J'envoie à ma sœur, la duchesse de Savoie, un des petits chiens d'Amérique que j'aimais, Louison le lui portera. L'autre doit être donné au duc d’Astorga, mon majordome-mavor, dont les services m'ont été agréables depuis que je suis en Espagne. Remerciez-le, en mon nom et en celui de ma famille, de l’attachement qu’il m'a montré. Remerciez aussi la duchesse d’Albuquerque, ma camarera-mayor ; elle a un beau lot de pierreries. Priez surtout le roi et Monsieur de lui écrire particulièrement ; je lui dois grande obligation pour la manière dont elle a exercé sa charge difficile.

— Cela sera fait suivant vos ordres, madame,

— Maintenant, monsieur, dites au roi mon oncle, à

Monsieur, et à tous les miens que je meurs de ma mort naturelle: que le roi Charles IT, son conseil, ma bellemère et toute l'Espagne, m'ont aimée et honorée comme pouvait espérer de l'être une fille de France; dites que je défends, entendez-vous, je défends qu’on ait une pensée au delà de mes paroles. Il plaît à Dieu de m'ôter de ce monde, que sa volonté soit faite ! les hommes ne sont point coupables en ceci.

— Cependant, madame...

— Cependant, monsieur, quand je parle, je dois être crue; ma mort est naturelle, j'en donne l'assurance. Nul n’a le droit de me démentir. Allez, maintenant, monsieur, et priez pour moi; tâchez que l’on prie pour moi dans ma patrie; moi, je prierai là-haut pour elle et pour le roi.

L'’ambassadeur sortit en pleurant comme les autres; car tout le monde pleurait auprès du lit de cette reine, qui s’éteignait À vingt-sept ans, victime d'un forfait odieux, tout le monde, même ceux qui avaient médité ce crime et qui en croyaient profiter. La reine demanda le comte de Mansfeld, on l’introduisit à sa prière. Elle le reçut comme si elle eût été sur son trône, le chargea de ses commissions pour l’empereur et de ses adieux à madame de Soissons.

— Elle est partie, juste au bon moment, monsieur.

Dites-lui que je n’emporte contre elle aucune mauvaise pensée et que je lui souhaite un heureux avenir.

Elle demanda aussi plusieurs dames de la cour, entre autres la duchesse de Terra-Nova, à qui elle voulut pardonner les ennuis qu'elle lui avait donnés lors de son arrivée.

— Tu ne croyais pas me voir là, si jeune, duchesse, Si j'ai ri dans mes beaux jours, j'expie bien ma gaieté.

La duchesse lui baisa la main; elle la laissa faire et lui donna même un petit reliquaire en lui recommandant de prier Dieu pour elle.

Ces adieux terminés, la reine demanda qu'on n’introduisit plus personne chez elle que les indispensables ; elle voulait mourir tranquille. Le roi déclara qu'il ne la quitterait pas, et qu’il dormirait dans sa chambre. La douleur lui rendait {a raison; on ne le reconnaissait plus. La reine fut pour lui, jusqu’au dernier moment, bonne, tendre, affectueuse. Elle . lappelait sang cesse et lui répétait en tâchant de sourire :

— J'ai une mort bien douce; je ne souffre pas, je m'en vais sans m'en apercevoir.

Ainsi que l'avait annoncé Yousouf, cet état dura auit jours. La comtesse de Penitz, les deux caméristes,

le pauvre Nada la précédèrent. La reine ne parlait pas d'eux. Un matin, cependant, elle dit au roi :

— Je ne vous demande pas de leurs nouvelles, vous ne tromperiez, je ne vous croirais pas, et j'en serais affligée. Je les reverrai bientôt,

Le huitième jour, elle avait dormi la nuit entière, elle était fort assoupie, et les médecins déclarèrent qu'elle ne se réveillerait probablement pas complétement, Le roi, abîmé de douleur, s'était couché sur son lit, à côté d'elle; il la tenait embrassée, elle ne le sentait pas. Depuis l'événement, elle n'avait pris aucune nourriture, elle était pâle et maigre à faire pitié, on l'eût prise pour une statue de cire. Son cœur battait à peine, elle ne faisait aucun mouvement.

Charles II lui parlait, l’appelait des noms les plus tendres, en français et en espagnol, espérant la rappeler à la vie, elle restait muette.

— Oh! disait le pauvre monarque, je vous en supplie, rendes-la-moi et demandez-moi ensuite la moitié de ce que Dieu m'a donné, mes plus belles couronnes, elles sont à vous.

— Hélas ! sire, Dieu seul peut faire un miracle!

— Que les églises soient ouvertes nuit et jour, que mes peuples prient Dieu, que les prétres chantent et sortent les châsses des reliques. Je promets tout ce “

qu'ils voudront promettre et je le tiendrai. Oh} mon Dieu, mon Dieu, prenez ma vie pour la sienne!

Yousouf, vaincu par les supplications du malheureux prince, essaya un dernier remède, dont il ne: garantit pas l'effet, mais qui pouvait peut-être rendre à la malade quelques instants de connaïssance et de lucidité ; c'était tout ce qu’on pouvait attendre de la science, et c'était même beaucoup lui demander.

Un peu après sept heures, les rayons de ce soleil d’Espagne étaient amortis; on avait ouvert les fenêtres, la chambre était remplie de fleurs suivant le goût de la reine, des oiseaux des Indes chantaient dansunevolière, un vent parfumé venait des jardins mourirsurla couche où cette belle princesse était étendue, à moitié ensevelie dans ses dentelles et ses batistes. Le silence régnait dans le palais, on entendait seulement la cloche lointaine sonnant l’Angélus et la prière pour son salut.

Le roi, qui ne la quittait pas du regard, crut lui voir faire un mouvement; elle soupira, ouvrit les yeux, il poussa un cri de joie,

— Ah! mon Dieu!

Elle le reconnut, elle lui sourit, plaça sa main dans la sienne et prononça son nom. Il l'embrassa dans un transport d'ivresse et crut qu’elle le lui rendait. Ellene put retenir une plainte, il l'avait blessée.

— Ménage moi, murmura-t-elle.

— Je suis si heureux!

— Dieu est bon. Il me permet de revoir encore une fois ce beau ciel, ces arbres, ces fleurs, toi !... Je puis vous dire adieu et c’est un grand bienfait.… Je ne souffre pas. Je sens que ma vie est épuisée et que dans bien peu d’instants je dormirai pour ne me réveiller jamais. Merci, Yousouf; c’est à toi que je dois ce moment si doux ; je connais ta science, elle me donne toute confiance dans l'avenir pour mon cher roi. Sire, permets que l’on fasse entrer ici le duc d'Astorga. |

Le roi fit un signe. Le marjordome-mayor parut.

— Mon cher duc, dit la reine, je veux vous demander un présent, non pas pour moi qui n’ai plus besoin de rien sur la terre, mais pour notre maître à tous, pour le roi. Vous avez un savant médecin qui m'a soignée et qui m'aurait sauvée si j'avais pu l'être : donnez-le-moi. D

— Ah! madame, pourquoi me le demander? Tout ce que je possède n’appartient-il pas à Votre Majesté?

— Vous me le donnez, et, moi, je le donne à mon époux; c’est mon dernier présent, c’est le dernier gage de ma tendresse. Qu'il ne le quitte pas d'un instant.

Qu'il conserve sa vie comme il a conservé la mienne. | 1

Seulement, qu'il soit plus heureux avec Ini qu'avec moi. . ‘

Yousouf, sur un geste du duc, alla baiser la main du roi et celle de la reine. |

— Yousouf, dit celle-ci, veille bien sur lui et préserve-le ! Ma vue se trouble, je m'en vais à Dieu. Sire, qu’on assomble ma maison et qu'on vienne faire la prière autour de moi; je veux mourir entourée de vous tous.

Le père Sulpicio ouvrit la porte et appela les dames et toutes les personnes de la maison de la reine, qui restaient dans son appartement comme si elles eussent été de service; le majordome-mayor y tenait naturellement la première place avec la duchesse d’Albuquerque. Tous les deux s’agenouillèrent derrière le roi au plus près du lit. On laissa les rideaux ouverts, et la cour entière, qui garnissait Les antichambres, participa aux prières que le premier aumônier récita tout haut.

Le père Sulpicio était debout près de la reine, l’exhortant et la bénissant, lui répétant les paroles sacrées et l'encourageant à bien mourir. Elle l’écouta assez longtemps, montrant par quelques gestes qu’elle comprenait et qu'elle s’unissait à eux. Elle sourit au roi,'à d’Astorga en les regardant l’un après l’autre. Puis ses . yeux se fernièrent, une pâleur de marbre se répandit

sur ses traits, et son ânte s’envola dans un | dernier souffle imperceptible. À dix-neuf ans de distence, elle mourut comme sa mère, au méme âge, et de la.même façon. On eût pu crier comme à Saint-Cloud :

« La reine se meurt! la reine est morte! »

La voix éloquente de Bossuet n’eût point prononcé l’oraison funèbre ; mais, de plus que sa mère, elle laissait un époux au désespoir et un noble cœur dévoué, blessé pour toute la vie; elle laissait une réputation sans tache, fruit d’une vie pure et presque toute de souffrance,

Aussitôt qu’elle fut expirée, Yousouf s’approcha du roi et lui demanda de le suivre dans son appartement.

— Tout est-il donc fini ?s’écria le malheureux prince.

Un geste de douleur fut toute la réponse du médecin.

Le roi tomba roide par terre. On l’emporta, et beaui coup de courtisans le suivirent; mais la maison de la reine demeure en prières äutour de son corps. La duchesse d’Albuquerque lui jeta son: voile sur le visage, arrangea le corps avant que les membres se refroidissent ; puis elle se retourna vers l'assistance et l'invita à dire un De profundis pour l'âme de sa maîtresse, qudans ce moment-là même, paraissait devant son juge.

Tous le répétèrent, excepté le duc d’Astorga, toujours prosterné à la même place, sans prouoncer un

mot, ni faire un mouvement. On le toucha lorsque tout fut fini et qu’il fallut quitter la chambre. Il se releva comme par un ressort, jeta un dernier regard sur la reine à moitié cachée, et sortit avec une physionomie aussi froide, aussi impassible, en apparence, que s’il n’eût pas perdu tout le bonheur de sa vie.

La cour d’Espagne fut frappée, par cette mort, d’un coup épouvantable. Le roi resta plusieurs jours entre la vie et la mort. Sa santé et sa raison étaient atteintes trop au-dessus de ses forces. Sa tendresse pour la reine était extrême, il n’avait jamais aimé d’autre femme ; il n’en avait même pas regardé une autre, depuis l’âge de dix-neuf ans qu'il l'avait épousée. La beauté, la jeunesse.de Marie-Louise d'Orléans, sa forte et vigou reuse santé laissaient espérer de longues années. Si quelquefois elle avait souffert, si les belles couleurs de ses joues avaient pali, c’est que cette plante joyeuse de France ne pouvait s’acclimater dans le royaume de l'ennui, c'est qu'elle avait souffert par le cœur et qu’elle avait combattu vaillamment pour sa vertu, comme une noble femme qu’elle était.

Yousouf, suivant les ordres de son maître, suivant le désir de la reine, ne quitta pas le malade: après Dieu, ce fut à lui qu’il dut son retour à la santé, à la raison; ce grand médecin s’attacha à son œuvre, en même temps que ce grand cœur s’attacha à un malheureux. | | |

Le duc d’Astorga remplit ses fonctions aux obsèques de la reine; il accomplit jusqu'au bout le devoir de sa charge, grave, sérieux, mais non désolé, du moins en apparence. La douleur avait marqué de sa griffe ce jeune front, et, jusqu’à la fin de sa vie, cette marque y devait rester indélébile.

Quand le cayeau funèbre fut refermé, quand un ordre du roi lui eut enjoint de rapporter les insignes de sa charge, qui sont comme ici un bâton, à ce que je crois, dans le genre des capitaines des gardes, il quitta le palais, et s’en alla chez lui, à Madrid, dans ce même lieu où il avait reçu la reine et où il avait fait bâtir, mais non pas à la même place, une magnifique maison. Le carré où l’ancienne avait brûlé était resté vide, entouré de bosquets d’orangers; il y. fit construire une chapelle sous le vocable de la sainte Vierge et de saint Louis de France ; il la dédia au souvenir de la reine et à son deuil éternel. Un sarcophage, sur lequel elle était représentée couchée, en tenait tout le fond.

aa LES DEUX REINES.

La statue ressemblait d’une manière frappante, il avait fait venir d'Italie un artiste pour l’exécuter.

A ses pieds était à genoux le fidèle nain, fort ressemblant aussi, et, dans le sépulcre, il fit mettre tout ce qu'il put rassembler d'objets ayant appartenu à Marie- Louise. La chapelle funéraire et le tombeau étaient du plus magnifique marbre blanc, pris à grands frais dans les carrières de Carrare. C'était un monument superbe. Le duc n’en sortait pour ainsi dire plus, passant plusieurs heures chaque jour près de cette statue.Personne n'entrait dans la chapelle, qu'un domestique de confiance pour en avoir soin; ce même domestique servait une messe, dite par le chapelain du duc,età laquelle celui-ci assistait seul. |

H allait à la cour une fois par semaine, saluait le roi en silence, et, avant de se retirer, lui demandait si Sa Majesté n’avait pas besoin de lui, si elle n’avait point … d'ordres à ldi donner. Sur la réponse négative, il rentrait chez lui et n’en sortait plus, n’y recevait âme vivante et n'écrivait pas même à ses parents les plus proches. Telle fut sa vie jusqu'au moment où nous le retrouverons plus tard.

On apprit l'arrivée de la comtesse de Soissons en Italie, qu'on la cherchait encore en Espagne. Le comte de Mansfeld, interrogé plusieurs fois par le ministre du

roi d'Espagne et par l’ambassadeur de France, répondit toujours que la comtesse était sous la protection de son maître, qu’il reconnaissait très-volontiers l'avoir fait disparaître par les ordres de l'empereur, alors que, contre toute raison, on l’accusait d’un crime qu'elle n'avait pas commis. Il invoquait le témoignage de la reine elle-même, qui l'avait hautement chargé de ses compliments pour madame de Soissons, en répétant à satiété qu’elle mourait de sa mort naturelle. On ne put jamais en tirer davantage, et madame de Soissons revint peu de temps après à Bruxelles, où elle pe fut jamais inquiétée,

La douleur du roi était de celles qui ne se calment pas et que le temps augmente. Son”égarement d'esprit se portait de ce côté; il ne parlait que de la reine, et cependant, déjà, ses ministres s’agitaient pour lui imposer, sous forme de conseil, un second hyménée.

On cherchait parmi toutes les princesses de l’Europe celle que l'on choisirait pour lui offrir cette couronne d’épines ; car, si la pauvre Marie-Louise l'avait péniblement portée, quelle tâche attendait celle qui la remplacerait, alors que Charles H ne vivait que de regrets, et répandait sur la cour un voile de tristesse plus épais encore | |

Le duc de Medina-Celi, bien qu'il ne fût plus pre-

mier ministre, avait conservé un grand empire sur l’esprit du roi. Il se chargea de la première ouverture, lorsque, après bien des négociations, on eut enfin décou. vert la malheureuse qui devait partager ce trône glacé. La reine mère, pour cette occasion, sortit de sa retraite, comme elle en était sortie à la mort de Marie-Louise. Je n'ai point parlé d'elle, parce qu’elle ne marqua point en cette circonstance, au lieu que, pour le nouveau mariage, elle fut de tout depuis le commencement.

— Mon fils, dit-elle au roi, qu’elle trouva assis près d’une fenêtre, seul dans la chambre où la reine était morte, mon fils, vous ne vous souvenez plus que vous êtes roi. | | |

— À quoi me sert cette puissance dérisoire, qui n’a pas pu me servir à conserver la seule personne que j'aimasse, madame ?.. Pourquoi étre roi, si c’est pour souffrir comme les autres hommes, plus que les autres hommes, même ?

— Vous avez reçu de Dieu et de votre père une couronne que vous devez transmettre à vos enfants, c’est votre devoir.

— Mou devoir! reprit-il avec un sourire amer; et comment le remplirai-je, maintenant, ce devoir? Comment avoir des enfants, puisque je n’ai plus d’épouse°?

— Vos regrets ne sauraient être éternels, sire. Votre

qualité vous impose une obligation à laquelle il faut vous soumettre.

— Laquelle, madame ?

— Vos peuples demandent un héritier; votre conseil a décidé.que Votre Majesté donnerait une nouvelle reine à l'Espagne.

— Jamais!

— La princesse est déjà choisie, les paroles sont portées, on n’attend que votre consentement pour débattre les articles. |

— Et qui donc s’est permis de m’engager‘sans mon ordre? Qui a eu l'audace de disposer de moi?

— Votre mère, mon fils, celle qui vous a porté dans son sein, qui à veillé sur votre enfance et qui se regarde comme chargée devant Dieu de votre gloire et de votre bonheur.

— Mais pourquoi? pourquoi? répéta le monarque en se frappant le front; pourquoi ne pas me laisser libre de pleurer celle que j'ai perdue? pourquoi m’ôter la seule consolation laissée à celui qui souffre, celle de souffrir ? Le dernier pauvre de mes États regrette sa compagne et conserve ses regrets tant qu'il le. désire et sans que nul s’y oppose.

— Un roi se doit à son peuple, sire, et vous êtes roi.

— je suis roi, et je ne suis pas le maître ! je suis roi,

et mes sujets et ma mère m'imposent leur volonté! je suis roi, et je ne puis porter toute ma vie le deuil . d’une femme chérie! C’est une dérision, vous dis-je, madamel ai je auis le roi, qu'on m'obéisse et qu'on ne me commande point.

— La raison d'État, sire, votre jeunesse, le bonheur du reste de votre vie... |

— La raison d'État! Manque-t-il de princes pour succéder à ma couronne? mes cousins de France, mes cousins d'Autriche, je n'ai que le choix. Ma jeunesse! elle est flétrie. Mon bonheur!il est dans la tombe de ma bien-aimée. Laissez-moi, madame, laisses-moi !

Cette tentative infructueuse fût suivie de beaucoup d’autres; enfin, on en vint à harceler le pauvre roi jusqu’à ne pas lui laisser un moment de repos. Romulus, alors seul auprès de lui en privance, devenu morose etfàcheux, se joignit à ceux qui le tourmentaient’; il se mit à harpigner sa conscience et à lui répéter du matin au soir qu'il serait damné s’il ne faisait tout au monde pour avoir un héritier de son État et qu'il serait séparé pour l'éternité de sa chère Louise. |

Gette idée se chaussa dans sa tête: il s’en alla à l’Escurial et y passa tout son temps en prières, auprès du tombeau de la reine, la consultant et lui demandant ce qu’elle voulait qu’il fit.

—Séparés pour l'éternité! s’écriait-il sous ces voûtes sonores.

On imagina une jonglerie pour Île décider : on fit cacher derrière une tombe un jeune moine qui répondit en imitant la voix de la reine :

— Marie-toi ! ou nous ne nous reverrons jamais.

I tomba évanoui sur le coup. On avait là un médecin tout prêt, non pas Yousouf, qu'on avait pris soin d’écarter, pour ce moment, sous un prétexte quelconque, mais un médecin affidé qui le fit revenir à lui et le transporta dans sa chambre, après qu'il se fut bien mis dans l'imagination ce qu’il avait entendu, . L'accès du roi fut terrible, cette fois. Yousouf se douta bien de quelque momerie lorsqu'il le vit en pareil état, et lorsqu'il lui entendit répéter vingt-quatre heures de suite :

— Louise, je tobéirai, puisque nous ne pouvons ‘NOUS revoir qu'à ce prix.

Le lendemain, en effet, il fit venir le premier ministre et s’informa de la princesse Anne de Neubourg, nièce de l'électeur palatin, | par conséquent nièce de Madame, seconde femme de Monsieur. Tous ces rois "et princes sont alliés les uns des autres.

Cette princesse Anne était belle, elle avait de l'esprit. Dans sa jeunesse, c’est-à-dire à l’époque où nous la

trouvons, elle avait beaucoup de charmes, qui, plus tard, tournèrent à l’aigre ; elle joua un drôle de rôle, mais il n’en est pas question encore.

Elle avait été élevée dans cette petite cour de Neubourg, chez un père peu riche; elle était d'une grande simplicité. Beaucoup de ces princes allemands chez qui l’on prend des reines et des impératrices, n’ont pas même le train de nos grands seigneurs.

La couronne d’Espagne arrivait à souhait ; pourtant le bruit de l’empoisonnement de Marie-Louise leur donna à réfléchir. La princesse avait pour gouvernante une comtesse de Berlips, femme de tête et d’intrigue, prenant de toute main, et qui, ayant déjà bâti sa fortune sur celle de son élève, n'y voulut point renoncer. Elle endoctrina tout le monde, jura que, si on la conduisait en Espagne, elle veillerait sur la reine et saurait bien empêcher qu'on arrivât jusqu’à elle.

On mit dans-les conditions que la comtesse de Ber- Hips accompagnerait la princesse et resterait avec elle. | | |

— Madame d'Orléans n’a été si malheureuse que parce qu’on l’avait abandonnée. Sa famille ne s’est point souciée de s'occuper d'elle ; que son expérience nous serve à sauver notre enfant, disait la duchesse à madame de Berlips.

— Je la sauverai, madame, vous pouvez vous reposer sur moi.

Les conditions furent acceptées, et bientôt Anne de Neubourg apprit qu'il fallait se préparer à partir. La couronne la tentait fort, mais le mari pas du tout, et les conditions de la grandeur encore moins. On lui avait dépeint le roi, qui, malgré son jeune âge, avait presque l’aspect d’un vieillard. On n’osa pas lui envoyer son portrait, elle savait à peu près ses folies, ses idées étranges, elle n’était donc qu'à demi heureuse, l'ambition seule était satisfaite.

Anne avait dix-neuf ans ; c'était une grande et forte femme avec un beau teint, de beaux yeux, de belles dents, toute propre à donner une longue lignée à un prince d’une autre espèce que celui-là. Aussi, l’avaiton choisie en conséquence, et les projets étaient formés, les choses disposées. Il n’y manquait que son consentement. |

Elle eut üne grande peine à quitter sa famille et son pays, et s’en alla en jetant les hauts cris. La Ber- lips lui promettait toute espèce de joie, de triomphe et de béatitude, lorsqu'elle aurait une fois touché cette terre d’Espagne, où l’or poussait tout seul comme les oignons dans les autres endroits. A l’âge de la princesse, on s’occupe peu de ces espérances-là, surtout lorsqu'on

est Allemande, qu'on a rêvé toute sa viesur le bord du Danube quelque beau prince, ou même quelque beau chevalier, bien brave, bien fait et bien amoureux.

Le cortége de la reine alla s’embarquer je ne sais où, je ctüis bien qu’on ne lui fit pas traverser la France, mais ce dont je suis sûre, c’est ce que je vais raconter. Je tiens tout ce qui va suivre d’un homme qui joua un grand rôle dans cette histoire, de mon ami le prince de Darmstadt, de la maison de Hesse. I] a tout vu de bien près et me l’a raconté bien souvent. J'ai cent lettres de lui où se trouvent mille détails, je les ai conservées et je les consulte à rnesure, en me rappelant ses conversations, qui n'étaient pas moins curieuses.

La reine arrivait un soir avec son escorte, ses dames et ses gentilshommes, dans une petite ville du Tyrol où elle devait coucher. Ce Tyrol est un pays sauvage, mais des plus propres aux romans et aux idées romanesques, dont la reine ne se faisait faute. On lui avait préparé un logis chez le principal habitant. Bien qu'elle fût très-fatiguée, elle voulut absolument aller visiter une chapelle fort ancienne située sur un rocher qui lui sembla des plus pittoresques. Élle partit avec madame de Berlips. Ces Allemandes ont des idées qui ne se conçoivent pas.

- Justement au milieu de lamontagne. elles aperçoivent

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LES DEUX REÉINES. 151

un beau jeune homme comme celui qu’elle avait tant révé sur le Danube. Il portait un costume de montagnard ; mais il régnait dans toute sa personne un cCer- ‘tain air qui n’était pas de tout le monde et qui sentait ga noble origine.

La princesse le regarda et rougit.

— Ah! dit-elle à la Berlips sans étre entendne des autres, si le roi d'Espagne était fait ainsi! Mais, hélas! le roi d'Espagne était tout autrement. Ge qui l’étonna, c’est que le beau jeune homme, au lieu de se ranger respectmeusement pour la laisser passer, s'avança droit vers elle, la salua le plus honnétement du monde, et dit à la Berlips, sans le moindre embarras :

—…— Madame la comtesse, veuillez m'’excuser près de Sa Majesté si je prends la liberté de venir à elle aussi brusquement. Il n’y a dans ces montagnes ni chambellan ni camarera-mayor pour me présenter. - - Monsieur, dit la Berlips avec hauteur, la reine désire ne pas être troublée dans sa promenade. __ — J'obéirai, madame; cependant, nous sommes très-

proches parents, nous sommes exilés tous les deux, nous allons nous retrouver dans le même pays: j'avais cru que l’on pouvait oublier ‘un peu, dans ces conditions, les cérémonies ordinaires.

— Quoi? qu'est-ce? un parent? interrompit la princesse ? Qui êtes-vous, monsieur?

— Le prince de Darmstadt, de la maison de Hesse, votre cousin , madame; j'ai l'honneur d’être trèsproche de Votre Majesté, ainsi qu'elle doit le savoir.

— Ah! le prince de Darmstadt! reprit-elle avec joie. Et que faites-vous ici, monsieur ? pourquoi dans ces montagnes? Vous allez en Espagne, dites-vous?

— Oui, madame.

— Pour voyager?

— Non,madame; pour y chercher fortune. Les cadets n’en ont point une toute faite, par le temps qui court.

— Vous saviez mon mariage, sans doute ; c’est ce qui vous a décidé à choisir ce pays.

— Non, madame, jy étais décidé depuis longtemps. J'ai pour ami le comte de Mansfeld , ambassadeur de l'empereur à Madrid; c’est lui qui m'appelle et qui m’a promis la protection de Sa Majesté le roi d’Espagne.

En effet, le prince,qui voyageait pour son plaisir après nous avoir quittés en Italie, avait reçu un jour du comte de Mansfeld la lettre que voici, sans autre explication:

« Monsieur, «

» Vous savez mon amitié pour le prince votre père et pour vous ; il se présente une occasion de la prou

ver, et je la saisis à la hâte. Venez en Espagne, Je vous destine une position qui vous satisfera, je l’espére, de toutes les façons. Vous pourrez arriver à tout, en suivant mes instructions et mes conseils. Vous êtes jeune; mais c'est [a première condition pour l'emploi que vous devez remplir. Ceci ressémble à une énigme, je vous l’expliquerai à votre arrivée. Il faut vous arranger pour demeurer tout à fait ici. L'Espagne sera désormais votre patrie, et c’est là que le bonheur vous attend. » |

On juge si cette jeune tête travailla sur ce mystère! 1l apprit en même temps le mariage de sa cousine, qu'il ne connaissait pas; il se dit que, s’il pouvait la rencontrer, cela serait à souhait; il e’assurait d’avance sa protection, et, près d’un roi comme Charles Il, la puissance de la reine devait être grande. Il arrangea donc sa petite scène en fin courtisan qu'il était et Ja joua comme on vient de la lire.

La reine s’en allait à contre-cœur, elle était déjà bien loin de sa patrie; la rencontre d’un Allemand, d’un parent dans ce pays étranger, lui sembla une bonne fortune. Pour comble de joie, cet Allemand, ce parent, s'en allait se fixer en Espagne. Ils parleraient ensemble de ce qu'ils laissaient derrière eux, ‘et ils en avaient long à dire!

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