‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 13 sur 89 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

SAMUEL, LE MÉDECIN, puis PAUL.

SAMUEL

Le noble cœur... il s'expose en vain, car ma fin avancée. Dieu m'a donné de braves enfans. Monsieur ! et c'est bien le moins que je ne leur laisse pas en mourant un héritage de dettes... Approchez-vous donc, de grâce !.. et écoutez !..

LE MÉDECIN

Vous vous fatiguez trop... attendez un peu pour parler.

SAMUEL , avec un sourire triste.

Je n'ai pas le temps, Monsieur...

PAUL, rentrant, à part, au fond du théâtre. Ah! ne pourrais-je donc rien de plus que veiller mon père? (Il va auprès du berceau, sans être vu de personne.) SAMUEL.

Comme je vous le disais à votre arrivée, je ne vous ai pas fait venir pour contracter de nouvelles dettes , mais pour payer les vieilles.

LE MÉDECIN

Je ne vous comprends pas encore.

Personne ne nous entend ?

PALL , à pari.

Que va-t-il dire ? écoulons !

SAMUEL , confldenlielleinent au Docteur.

Monsieur, tous les efforts de votre science ne me guériraient pas... il n'y a pas de remède à quarante ans de misère... c'est le cancer incurable dont je meurs... Mais si vous ne pouvez me sauver la vie , vous pouvez me sauver l'honneur.

LE MÉDECIN

Moi...

SAMUEL

Vous le pouvez...

LE MÉDECIN

Comment ?

SAMUEL

En achetant ce que je veux vous vendre.

LE MÉDECIN

Qu'est-ce donc?

SAMUEL , solennellement.

Je parle à un homme de science et de conscience, n'est-ce pas? à un homme qui concevra le besoin que j'ai de faire cette offre comme je conçois le besoin qu'il a de l'accepter, à un homme voué par son sublime métier aux spéculations comme aux pratiques les plus rebutantes ; à un homme enfin qui voit sans pâlir l'agonie et le cadavre, qui entend sans faiblesse et râler et mourir! Monsieur, je vous ai fait venir pour vous vendre up sujet d'étude... il vous en faut, n'est-ce pas, pour apprendre a guérir les riches? achetez le corps du pauvre, le prix du mort paiera les dettes des vivans.

PAUL , intervenant vivement.

Ah! mon père, n'achevez pas! Monsieur, ne le croyez pas!., respectez mon père, soignez-le , sauvez-le ; il vivra, n'est-ce pas? vous en répondez. (A Samuel.) Quel horrible marché venez-vous de proposer!., et vos deux enfans, mon père?.. L'un déjà est à l'ouvrage, à mon tour de me dévouer !.. Si George paie la dette du médecin , je me charge du reste... (Il sort.)

SAMUEL

Que va-t-il faire aussi, celui-là?., mon Dieu! qu'ils sont généreux ! qu'ils soient bénis !

LE MÉDECIxX.

Calmez-vous, calmez-vous!., ces émotions vous tuent... Encore une page sombre que le livre de la vie humaine, ouvre devant moi, page pleine de souffrances irrémédiables, de sacriflces inutiles et de probité ignorée, livre monotonequi contient partout les mêmes maux et les mêmes injustices, depuis le commencement jusqu'à la fin. (Il tire son portefeuille et écrit une ordonnance. Après avoir écrit, s'adressant à Samuel.) Tenez , quand l'un de vos fils sera rentré, vous l'enverrez avec cette ordonnance chez mon pharmacien qui lui donnera ce qu'il vous faut. Ne vous inquiétez pas du prix... c'est mon affaire... pour vous, du calme , du calme, surtout, si vous voulez guérir... Je reviendrai demain. (il sort.)

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