SCÈNE IV
Les MÊMES, GEORGE, le bras en écharpe.
PAUL
George !
SAMUEL
George , mon cher fils !
GEORGE
Mon frère!., mon père... plus malade encore!.. Mon Dieu! que j'ai donc bien fait de ne pas rester plus long-temps à l'hôpital, de venir vite à votre aide ! Aussi , quelque chose me disait , là , que vous aviez besoin de moi.
SAMUEL
Mais tu n'es pas encore guéri toi-même, mon pauvre George; tu e& sorti trop tôt.
GlilORGE.
Trop tard! Quand ie père est malade, il faut que les eiifans se portent bien... Que j'embrasse ta fille , Paul !
(Il va vers le berceau et embrasse l'enfant.) 4" PAUL.
Frère, comme tu entrais, je disais: S'il était là seulement!..
GEORGE
Eh bien , me voilà ! Que faut-il ?
PAUL
Mais je vois , à présent , que tu ne peux rien. Je comptais sur ton travail , et tu es trop faible encore pour te remettre à l'ouvrage. Mon Dieu!., à qui donc emprunter quelque argent?.. George, si tu allais demander un secours à la riche jeune fille que tu as sauvée.
GEORGE , à voix basse.
A elle, à elle !.. grand Dieu! Que me demandes-tu là, Paul?.. Mais je ne sais ni le nom ni la demeure de celte jeune fille... Et quand je les saurais, te le dirai-je, frère, je n'irais pas.
Et pourquoi?
Parce que je l'aime.
PAUL
GEORGE
PAUL
Je comprends.
GEORGE , relevant peu à peu la voix.
Parce que cette jeune fille que j'ai sauvée est la même que j'ai connue jadis dans son pensionnat, à Oxford, tu sais bien... lorsque nous étions à l'université. Tu comprends maintenant mon refus; tu sens bien que je mourrais plutôt de faim que d'aller mendier près d'elle.
SAMUEL, réveillé, comme en sursaut, par le refus de mendier qu'il a entendu.
Bien! bien! George... oui, mourir plutôt que mendier! Mendier! Jamais, jamais! le mendiant est frère du voleur, mes amis. J'approuve tes scrupules, George... Oh! je reconnais mon sang, je me retrouve dans mon fils aîné... Oui, c'est bien là le même sentiment d'honneur qui m'a fait changer de nom , quand je suis devenu pauvre ; car je n'ai pas toujours été misérable , mes enfans, et à la veille de mourir...
GEORGE et PAUL.
Mon pcre...
SAMUEL , se reprenant.
Oui , avant de mourir, je dois vous dire que Davis n'est pas notre véritable nom , que notre famille n'était pas faite pour l'indigence. Écoutez -moi! Je m'appelais Samuel Hospur, alors que j'étais le troisième fils d'un père riche , assez riche , du moins , pour partager entre ses quatre enfans; mais ce père, partisan du droit de primogénlture, nous ayant déshérités trois au profit d'un fils aîné, je voulus quitter le nom de mes aïeux avec leur fortune f pour ne pas le traîner dans les hontes de la pauvreté. Mon frère cadet, John Hospur, en fit autant, et, plus âgé que moi, se chargea de notre jeune sœur, déshéritée comme nous. Nous nous séparâmes tous alors, pour ne plus nous revoir, cherchant notre pain, comme il était possible, chacun de son côté... Après mille tentatives infructueuses , je fus forcé, pour vivre , de me faire ouvrier, sous le nom obscur de Samuel Davis. Grâce, alors, à ma bonne éducation et à ma bonne conduite , au bout de longues années , je réussis. .. Oui , j'étais parvenu , à force de soins et d'épargnes, à établir une petite fabrique qui me rapportait au-delà du nécessaire. Ce fut le temps des veilles et des sueurs, mes enfans; j'ai mené, alors, une existence bien laborieuse et bien âpre; et cependant ce fut le temps le plus heureux de ma vie, le temps où je ne devais qu'à moi seul l'aisance dont je jouissais ; le temps , enfin, où je vous donnai, s'il vous en souvient, ce commencement d'éducation précieuse que j'avais reçue moi-même à l'université d'Oxford. Mais tant de bonheur ne pouvait durer. Vous rappelezvous le jour où je vins à Oxford, vous dire: « Mes enfans, mes amis, vous ne pouvez plus être étudians, mais ouvriers... Adieu les livres , des outils ! il faut travailler comme votre père ! » Ce jour-là, il ne me restait plus rien que l'honneur... et nous revînmes à pied ici, n'est-ce pas, tant j'avais attendu de n'avoir plus un shelling pour vous retirer du collège. Ma prospérité avait fui... depuis long-temps j'étais ruiné... Le banquier Murray. Dieu lui pardonne ! avait dévoré ma petite fabrique, mes économies, toutes mes ressources... Porteur de billets que j'avais endossés, pour rendre service à un ami , et qui ne furent pas pas payés du souscripteur, il m'avait poursuivi à outrance , refusant de me recevoir, de m'entendre ; me faisant répondre , à moi , qui demandais un délai pour acquitter la somme due par un autre , qu'il fallait se mettre en règle; que si on n'était pas payé, on ne pourrait payer à son tom* ;bref, m'envoyant au plus vite un agent impitoyable comme lui-même, qui s'abatiit un matin sur moi, m'appréhenda au corps et m'entraîna en prison. Il fallut donc , pour me tirer de leurs serres, abandonner le fruit de dix années de travail, tout mon avoir, tout votre avenir... Le Ciel vous préserve, mes enfans , de ces hommes de proie qui vous mangent, corps et biens.
au nom de la loi! Ma pauvre femme en est morte de chagrin... Moi-même j'en suis tombé malade sans jamais plus me rétablir... Je vous fis apprendre , à toi , George , l'état de serrurier; à toi , Paul, celui d'ébéniste ; et nous avons vécu ainsi jusqu'alors au jour le jour, sans lendemain , sans bonheur, mais sans reproche et sans remords, mais avec toute noire vieille et noble probité... Maintenant , donc , que ma vie s'achève , il faut un dernier effort pour finir comme nous avons commencé. Je ne veux pas plus déshonorer le , nom de Davis que le nom d'Hospur... je neveux pas mourir, enfin, sans avoir payé notre dernière dette... (A part.) Et je saurai la payer. (Haut.) Paul, va chercher un médecin.
GEORGE
Quelle dette , mon père ?
PAUL
La dette du loyer.
SAMUEL
Paul , le médecin le plus voisin... va vite !
PAUL
J'y vais, mon père.
(Il sort.)