‹ Les deux soeurs de charité (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · LM DEUX SOEURS · texte numérisé non relu

LM DEUX SOEURS

milord veut bien me le permettre, dit Boniface, l'écuyer du duc de Marlborough.

— Ed effet, répondit le duc, car la décoration de mon château est du ressort de mon majordome, et Boniface, ici présent, est à la fois mon écuyer et mon majordome ; si ce n'est toutefois que son trop large ventre l'empêche d'être écuyer, et que son trop étroit cerveau ne lui permet pas d'être majordome.

— A moins que ces titres ne soient acquis par le zèle et la bonne volonté répondit Boniface ; je les mériterais en ce cas: car pour le service de milord j'irais à pied au fond de la mer que

DK CHARITÉ <85

voici, sans craindre les mauvais chemins ni les voleurs.

— Parle donc, mon gros garçon, si tu le veux.

— Voici le fait. Aussitôt le mariage de milord décidé, sa seigneurie m'envoya à Londres pour y faire restaurer l'antique château de Churchill, de manière a ce qu'il fût digne de recevoir la belle maîtresse qui allait venir en prendre possession. Ce grand papa de caslel avait le front ridé par les années et la face rembrunie par le souvenir des guerres qu'il avait soutenues ; il fallait qu'il rajeunît et eût l'air de sourire à sa jeune maîlresse en la voyant venir. J'arrive;

186 LES DHUX <^OlfURS

bon ! foiis lés oiiviiprs dé Lon^fV'S' sHW en campagne ; Ipp glaces los bronzes, les tentures débarquerit ëhoz ndu^à foison : je fnis de chaque chamt/re, dé chaque salon un vrai bijou, et l'hôtel entiet* n'est plus tju^UYi ' grand bijou, Vél^leÏÏiiV^^lrif de'-fVWaif ëi'd'e Mais c* est snrfoui a îâ clianibré de hiiîafty, à celte éhambre dans laquelle elle' doit recevôir son illustre époux, que ] apporte l(5ii^ mêk' soins. Ell^'i^t'^d deuxième efagS dfe là tour du Sud, dans lat|i»e\ie'îe soleil ehïte feo'm'rriè chez lui ; les lambris sb'nt tendus d'un foiid bïeii diï'cièl, s'iftr

lequel volti^nnl des amoursJ^})0?taWf' 'îin alliance ian doigt eii signe de lëgitiuiilé;

1)K CUAniTE

le tapis de pied représente un chemin de fleurs tout ouvert sous les pas de coux qui vont le fouler, et cette pièce s'appelle la chambre bleue.

— Je coinprends maintenant, dit le général au duc de Marlborough; la phrase de votre mariage, coiumencée à Middlebourg, et dans laquelle vous mettez eh ce moment trois points d'interrUjplion, doit s'achever dans la chambre bleue.

11 ■ ^ Que mon vieux Boniface a si bien fait décorer.

oiHiL Après quoi, dit l'écuyerjj^? suis revenu sur le premier vaisseau qui mettait a la voile dire à sa -seigneurie que ses ordres étaient remplis.

i8S LliS Ptl.'X SOHlîRS

— Et de là, tu es allé à l'office vider un tonneau de vin de Madère.

— J'avais eu si cbaud de courir à toutes jambes sur ce navire, que la soif me prend encore quand j'y pense.

— Eh bien, va te désaltérer de nouveau, mon gros garçon ; mais tâche de te tenir un peux mieux en équilibre sur le pont; tu trébuches a chaque pas ; et si par malheur lu roulais dans la mer, l'eau qui en rejaillirait suffirait pour submerger le bâtiment.

Pendant cette conversation, la belle Régina regardait sou noble époux d'un air respectueux et tendre ; mais parfois elle détournait la tète en tâchant de dé-

rober son visage sous son voile. Alors ses larges sourcils noirs se contractaient, ses yeux lançaient des regards de souffrance et de terreur ; ils s'arrêtaient avec angoisse du côté où la tente s'élevait à rextrémité du bâtiment, et, en ces moments-là, elle passait furtivement son mouchoir sur ses joues.

Dans un de ces instants, elle vit que son époux la regardait...

— C'est singulier, dit-elle, les gouttes d'eau du sillage viennent jusque dans cet endroit me mouiller le visage... Je vais m'éloigner un peu. Fanny, suis-mof, ajoula-t-elle en s'adressant à une jeune cousine qui était à ses côtés.

IdO Ll'.S bbliX SOEURS

Elles parcouraient toutes deux le pont du n^^iyijre a^pas lents et rêveurs. Un domestique français, appartenant à lady Marlborou^h, s'approcha d'elle d'une manière quelque peu craintive.

Il était de Picardie, et on l'appelait

^n*'^¥,ffi??A/iÇa4"dr du nom de sa pro- Tince natale. Ardemment attaché à sa maîtresse, qu'il servait depuis de longues années, il avait pour elle un véritable amour de serviteur, amour respectueux, idolâtre, dévoué jusqu'au fanatisme.

,11 luYclitd'on air assez gauche et embarrassé :

— MissRéiçinn A^ormettez-moide vous donner encore ce aouO miss Régina, je

UK, CMAIUTÉ 491

j^i'p/id^ jîï liberté iW vous apporter ceci; faites-moi la gr4çe,d'en boire un peu.

Et il lui présentait une grande coupe devin.

i,,-7- Je tç remercie, rppp ami, dit^dj^ en souriant; mais que veux- tu que je fasse çle top jvjxi ?

— Oh ! miss, c'est tout ce qui rest^ç d'un baril de vin rapporté par mon père des Canaries, et conservé comme un trésor dans la famille; un fameux vin , je vous assure, dont la moindre goutte puéril miraculeusement les plus cruelles nialfidies... Ayez donc la bonté d'y goûter seulement, car, miss.... vous êtes e.

^9'2 LUS PlïlX sot-uns

— Tu te trompes. Picard, je suis très heureuse et très bien portante.

— Oh ! dit-il en secouant la tête, ceci est bon à dire au monde, mais votre Picard ne s'y laisse pas prendre : il voit sur votre front le plus petit nuage, comme ce marin que voici aperçoit au haut du ciel le moindre point orageux qui menace son navire et tout son bonheur.

— Mais je t'assure que mon front est très serein.

— Je pense bien, miss, que vous n'avez pas de chagrin, car c'est un beau jour pour vous que celui-ci. Comment pourrait-elle ne pas être heureuse celle

DK CHARITt 195

a épousé le duc de Marlborough ! Un si grand capitaine, que par toutes les armées on ne pourrait trouver un semblable; un si fameux combattant , que réclair seul de son sabre fait fuir des bataillons ; un si beau militaire, que chaque poil de sa moustache ferait un soldat de la garde royale... Mais enfin, je vois bien que vous avez quelque chose, et puisque vous n'êtes pas triste, vous êtes malade. C'est pourquoi je vous supplie d'essayer le pouvoir merveilleux de cette liqueur.

Régina trempa ses lèvres dans la coupe pour ne pas aflliger son bon serviteur et

lui fil signe de s'éloigner, m is

lOi LEÎ5 hi^J'^ SOf^lTHS

~-'(Jiiï a dit vrai de Picard on de vouS^ demanda Fanny à sa boùsine lorsqu'elles furent seules. Êtes-vous en effet soufflante sdiis bètle a^pdrence paisible, bb i)îéri; ôhbliànt le fJassé, êtes-vous réelléttlënt fcaltne et satisfaite ?

— Toi qui connais toute ma vie, Fanny, lu ne sais pas mieux lire dans mon âme ! . .

i ..' . , .!07. duf>ëfiiq is

- Que vôliè dirai-je? .. Je p'è'rtéë rjfd'h appartenait au duc de Mariborough d'obtenir la plus belle, la plus noblCj la plus dpuliphle des filles' de l'Angleterre; iqu'à votre tour il vous convenait de recevoir un nom si grandement illustre ; et qu'après

une telle alliance, vous deviez être Gère ©Ipauviez être heureuse.

.j^^-^(^, Heureuse! dit-elle, oui, heureuse à prendre envie de m'ensevelir au fond de .ces ondes pour en finir avec mes cruelles angoisses... Tu ne sais donc pas qu'il est ici !

.^ — Lui ! ici ! sur ce vaisseau î

— Là, répondit Régina en {«onlrant latente; tu vois maintenant ce que je Souffre.

— Et par quel événement , grand Dieu!

— Je te le dirai plus tard. Mais lorsque nous descendions les degri'^s de l'église Notre-Dame, où je venais d'être unie au

190 LKS DEUX «OEURS

duc de Marlborough, lorsque le canon du Vainqueur venait de faire entendre le signal du départ, au milieu du mouvement de l'embarcation, je vis avec étonnement un certain déploiement de force armée et la garde redoublée à la porte de la forteresse qui donne sur le port. J'entendisdire qu'un prisonnier de haute importance allait être conduit sur le vaisseau du général... Je frémis sans savoir encore pourquoi : mais bientôt quelqu'un prononça 5on nom !... Alors, ô mon Dieu, je me sentis couverte de sueur froide, un voile s'étendit sur mes yeux, tout vacilla dans l'espace, la terre se déroba sous moi... Défaillante, anéan-

tie, je cherchais un appui... je reuconlrai Ion bras, ma chère Fanny; tu arrivais en ce moment même à Middlebour^ pour me suivre en Aniilelerre. Le courage me revint avec Ja présence d'une amie, d'une amie de cœur et de confiance en qui je pourrai épancher mes douleurs.

Je pensai qu'il serait peut-être en mon pouvoir de sauver le prisonnier, et que le seul moyen était de monter sur ce navire qui allait l'emmener.

— Et maintenant, conservez-vous toujours celte espérance?

— S'il en était autrement, serais-je encore là, vivante, libn^ souveraine sur ce vaisseau où il est prisonnier?

108 LES BKUX soyuAs

On entendait de loin sous la fente un bruit de fers sourd et gémissant.

— Pourrais-je encore respirer le grand air, regarder le ciel, l'océan et la terre qui le couronnent s'il devait, lui, les perdre bientôt pour jamais, s'il devait passer de cette sombre tente dans une prison et dans la tombe !... Car on parle de jugement, de condamnation!... Ohî^ tout cela est si affieux, qu'il faut bien" que je le sauve!

— Et coni'î ent?

— Je ne sais. Mais au débarquement la nuit sera close, les troupes de la ville, les autorités, les habitants se porteront eu foule à la rencontre du général, qui

- Dit ciîAunÉ JllD

est maintenant leur idole; le tumulte sera grand, quelques hommes distraits garderont seuls latente du prisonnier, et, çn c^.raQjpent, je sens ik, dit-ell^ en. portant la main sur son cœur agité, je sena là qu'il doit arriver quelque chose.

Les deux jeunes femmes continuèrent à se promener sur le pont en s'entretenanl à voix basse.

Au bout d'un moment, Picard passa près d'elles en faisant retentir ses gros souliers ferrés sur la planche comme pour les avertir qu'elles n'étaient plus seules ; car le duc de Marlborough, qui allait et venait le long du bâtiment en causant avec le vieux général, se trou-

200 LES DEUX SOIÎCRS

vait alors derrière elles, et le bon serviteur comprenait inslinclivement que, puisque la conversation en était aux confidences, un mari ne devait pas l'entendre.

Elles retournèrent s'asseoir sur les sièges d'honneur disposés au pied du grand mât.

— Oui, mon cher Wilmoth, disait le duc de Marlborough, j'ai tout lieu de ra'applaudir et de me glorifier même de la campagne rapide et triomphante que je viens de fournir : je voudrais seulement que ce fût la dernière.

— Mille bombes! mon maître, vous

DE ClIAniTÏ 201

voudriez quitter la partie quand elle est aussi belle!

— Dans toutes les carrières, mon ami, il faut remercier la fortune quand elle est à toute sa hauteur, et s'en séparer en ce moment pour avoir le dernier mot avec elle : c'est le seul moyen de fixer sur votre front l'éclat que vous en avez reçu, et qu'un premier échec effacerait bien vite. Mourir sur le champ de victoire est une fort belle chose : on voit triompher les drapeaux qu'on a conduits, et on est sûr d'emporter dans la tombe qui s'ouvre toute sa renommée... Eh bien! je voudrais prolonger un peu ce moment qui est entre le triomphe et la

•202 LES !)1 HX SOEURS

morl : je voudrais voir régner mon nom dans toute sa grandeur du sein d'une paisible retraite, être assez mort au monde pour ne plus craindre de revers, assez vivant pour goûter un peu le fruit de mes travaux.

— Oui, je vois ce qu'il en est, vous avez hâte de vous retirer sous la tentc"^ de la vie privée, parce que vous devez y trouver une belle compagne qui vous en fera un paradis. Ah! général, vous voulez faire faillite à l'Angleterre de vos plus belles années pour les donner à l'amour; mais on saura vous rappeler à l'ordre.

— Wilmolh, j'ai sacnlié|Vingl-cinqan6

DE CnARlTÉ 203

de ma vie à mon pays, faut-iî donc lui donner le reste? Il m'est laissé bien peu de beaux jours : mes cheveux qui grisonnent seront blancs demain; faut-il donc n'arriver au foyer domestique, ne commencer l'existence du cœur qu'à l'âge oii le cœur n'est plus rien. Quand on est jeune, on doit servir; c'est ce que j'ai fait, cp que je fais encore, car le grade le plus élevé de l'armée est toujours un service; je suis l'écuyer de l'Angleterre comme Boniface est le mien, je tiens son cheval de guerre et je porte son épée. Mais quand on est vieux, il faut gouverner et proléger. J'ai besoin d'exercer d'une manière bienfaisante leâ

204 LKS DlîllX SOKURS

lumières el les sentiments qui sont en moi; j'ai besoin de rendre heureux mes vassaux et ma faihille : les enfants que la société ma donnés el ceux que la nature me donnera.

— Très bien, mylord; mais à tous ces beaux projets je n'ai qu'un mol à répondre, c'est que notre souveraine vous appelle pour vous imposer de nouveaux travaux et de nouveaux triomphes. Le sujet propose el le roi dispose.

Pendant ces divers entreliens, remplis d'émolions si différentes, le jour baissa, puis la nuit vint aussi sombre que le soleil avait été radieux ; el les brouillards de la Tamise, dans laquelle on venait

Dl£ CHARITÉ 205

d'entrer, redoublèrent encore l'intensité des ténèbres. On ne distinguait plus rien a l'horizon : mais la rumeur de voix qui se faisait déjà entendre annonçait la proximité du port de Londres et le terme du voyage.

Le navire glissait dans l'ombre aussi rapide et aussi ferme que sous le midi le plus brillant.

Régina appela Picard dans un endroit écarté et lui dit ;

^- Picard, ferais-tu quelque chose pour moi?

— Oh ! miss, si vous me disiez qu'il manque une perle a votre parure, j'irais la chercher au fond de ces flots, quoique

?06 us DEUX SOHUKS

je fusse bien sûr, hélas! de ne pas la rapporler.

— Ce qu il Faut faire a peui-etre autant de difficulté et aussi peu d*espérance. Tu vois celle fënle a la poupe du feâiimèh't; elle renferme un prisonnier d'état; il

faut que tu le délivré^ avant qu'il touche

'il !i»ii}f 'il "Vm^: Mur. rJiirt' la terre de I Angleterre.

— Miséricorde! et comment cela? ii. n

— Je n'eu sais rien, mais tu en trouveras les moyens pour l'amour de moi.

— Jésus! mon Dieu ! si cela était seulement un peu moins impossible.

" — Vois, tout s'agite déjà sur le pont piur 1-e débarquement; il n'y a plus qu'un

soldat auprès de la tente, tue-le et enlève le prisonnier.

— L'enlever à moi seul, au milieu de ses ennemis je ne vois pas cela d'ici.

r-r; Songe; que c'est un Français.

— Je voudrais pouvoir. ..

— Songe que tu me sauveras la vie à moi-même.

— C'est bon, miss; dites seulement deux Pater e\ deux /lie pour votre pauvre Picard pendant qu'il sera à cette besogne et il va essayer.

Un sourd tremblement du navire avertit qu'on jetait l'ancre Li fouie se précipite du port sur le vaisseau et du vaisseau sur le port La iuusiquej les acclaujalions

208 LES DCnX $OKUKS

de ceux qui venaient saluer le gra nd capitaine, mêlées aux bruits du débarquement, causaient une rumeur éclatante au milieu de laquelle on entendait à peine les mots du commandement ; une obscurité complète couvrait le bâtiment ; les petites lumières des lanternes qui erraient seules au milieu du labyrinthe de sa cargaison, troublaient les objets au lieu de les éclairer. Dans ce tumulte, personne ne s'occupait exclusivement du prisonnier. Le duc de Marlboroug avait chargé son écuyer de la translation du détenu de la tente du bâtiment dans la lourde Londres; mais Boniface s'occupait de faire transporter à terre un ton-

DE CHARIiÉ 20U

neau de vieux malvoisie, et malgré la largeur de sa lêle, il n'y avait pas place pour deux idées. Régina, voyant celle rumeur, espéraiJ un peu au milieu de toutes les angoisses de ses terreurs. Mais, entourée par le cercle des officiers supérieurs qui venaient saluer son illustre époux, elle ne pouvait rien apercevoir de ce qui [se passait à l'arrière du bâtiment.

Enfin, dans le moment même où,.

mourante d'inquiétude, elle mettait le

pied sur la planche pour descendre à

terre, Fanny se glissa près d'elle, lui

serra fortement la main en lui disant

tout bas :

210 LUS D ui sO iius

— La tente est vide, et les gardes effarés cherclient en vain le prisonnier.

La fête préparée au château de Churchill (1), situé à deux milles de Londres, était de toute magnificence; elle devait célébrer le retour du grand capitaine et son mariage; c'était url festin de noces et de triomphe, un vivat de s^loire et d'aittôur. Lès salles, inondées de lumières, faisaient resplendir leurs lambris couverts de trophées et de glorieux écussons, leurs guirlandes de lustres et de fleurs, leur majestueux bouquet, leur dais de velours et de dorures sous lequel

(1) Jean Churchill avait reçu depuis peu de lemp» le litre de duc de Marlhorough.

BE GilARlTi 211

devait s'asseoir l'illustre couple pour le temps de la préseotation et du souper.

Au milieu de tout cela, circulaient des habits pailletés, de grandes perruques, des rabats de dentelles, et maintes robes de brocart dont la bouffante ampleur étincelaitde pierreries.

Lady Marlborough était resplendissante (le beauté et de quiétude ; elle savait que Picard avait réussi dans sa difficile entreprise, et son âme se reposait de ses cruelles agitations et son visage rayonnait de celte joie fière que donne ladélivrance d'un grand danger ; le bon- , heur la rendait douce, gracieuse^ charmante à tout le monde^ et cette bonne

Îîi2 LKS DKUX SOiîUHS

^râce humanisait pour ainsi dire l'éclat de sa beauté qui eût pu paraître trop imposante.

Régina maintenant de retour a la vie, était paisiblement l'heureuse femme du héros dé l'Angleterre; et plus de trouble, plus de terreur, plus de serpent sous les fleurs de celte belle existence...

Un moment, elle trouva le moyen de se soustraire à la foule empressée sur ses pas, et traversa un vestibule rempli des domestiques de l'hôtel. Quoiqu'elle eût h peine tourné les yeux du côté de Picard, il la comprit et la suivit dans un endroit solitaire.

— Miss Régina, je vous ai obéi, dit-

DE CHAUITÉ 2i5

il en relevant bien haut la tête; car, en cette occasion, il y avait certes de quoi tirer orgueil de l'obéissance.

— 0 mon ami ! quel miracle de courage et de bonheur ! Mais, dis-moi...

— Voici. Dans le moment du débarquement, où le vaisseau tout occupé du plaisir de revoir le port ne savait guère ce qu'il faisait, et avait presque entièrement oublié la tente du prisonnier, j'arrive derrière le factionnaire qui la gardait encore, et d'un vigoureux coup de poing je le renverse la face contre terre; puis je me précipite pour le relever, ayant l'air de venir a son secours eljeluidis:— Camarade, ton prison-

214 LES !)ÏUX SÔSURS

nier vient de te jeter à terre et a passé sur ton corps pour se sauver ; mais il n'est pas bien loin, je viens de le voir entrer dans celte chaloupe qui prend le large et en te jetant a la nage, tu peux encore le ressaisir: surtout tais-toi sur ce qui vient d'arriver, car si l'on apprend qu'il t'a glissé entre les mains, lu seras fusillé plutôt deux fois qu'une. Puis, tandis que le bon diable s'en va par eau ;Courir après la chaloupe dont il n'a rien à faire, j'entre sous la tente, je saisis 1 objet en question, je le mets sous mon manteau, et avec ce joli garçon pour doublure, je ne suis guère plus gros que récuyer Boniface. J'emporte ainsi mon

Dli CîIMUTÈ ^J5

captif à toutes jambes, et lui, qui s'étonne de ce drôle de voyage, veut faire résistance ; mais je lui jette à l'oreille le Dpn; de miss, Régine, et il ^ev^ent doux comme un mouton. Ça va biçn ; je traverse la foule, j'arrive et je mets ce que j'ai volé en lieu de sûreté.

— El dans quel endroit l'as-tu con-

. „:7T- Mais içK dans le château.

— Ici ! juste ciel ! dans la propre demeure du duc de Marlborough!... Et où donc est-il caché?

-r-T Dans la chambre bleue.

,, ~ Pans Qia ch^.a?breî

— Vrai Diei|, ipjss ^égina, j's^j c^^

21 G LES DEUX SOKCRS

bien faire; vu que je lui ai même porté les mielleurs morceaux du repas pour son souper, et un almanach nouveau pour qu'il attende plus patiemment ea

faisant la lecture.

— Mais, malheureux! cette chambre est celle où je dois recevoir ce soir le duc de Marlborough!...

— Ah ! diable, j'ignorais la circonstance... et puis je n'avais pas à choisir; tout le reste de l'hôtel était illuminé et rempli par cette foule de beau monde.

— Mon Dieu ! je suis perdue.

— Miss Régina, je puis bien faire sortir le prisonnier de la chambre bleue, mais je ne réponds plus dé lui.

— Oh! non, non alors, qu'il demeure !

et que le ciel ait pitié de moi !

Des bruits se firent entendre sous le vestibule ; on cherchait la belle mariée.

11 lui fallut rentrer dans la salle du bal, danser, sourire à tout le monde.

Elle était folle de crainte, de honte, de désespoir ; ses artères battaient violemment; un trembleraentconvulsif l'agitait ce qui se passait autour d'elle, ces rires, ces chants, ces danses lui faisaient mal comme les joies delà foule au condamné qui marche au supplice; tout se troublait et vacillait devant ses yeux; elle portait la main à son front, elle cher, chait nue pensée, un moyen de salut, et

"248 LUS niiix soeurs

elle no sentait que l'égareiTient tourbillonner dans son cerveau... Et l'heure avançait! elle voyait marcher l'aiguille de la grande horloge, qui lui semblait un glaive prêt à la frapper; l'orchestre ralentissait déjà ses sons, les lustres du bal pâlissaient, la terrible aiguille avançait toujours... Elle eût voulu qu'une défaillance complète lui eût aumoips fait perdru le sentiment de son affreuse position , mais elle conservailassez de force pour la voir, pas assez pour la combattre.

la fin du bal arriva. Le vieux Chantai, depuis un siècle ducet pair d'Angleterre, virii Ip premier prendre cpngé du maître

du lieu: son immense perruque, ses mains gantées de blanc, sa longue épée, ses souliers à rosette, tout Gt une profonde révérence; il soubaita au vainqueur du continent d'être aussi vaillant en amour (|u'au çQm,t)at, Le grand et mince comte de Çhesterford, le courtisan le mieux appris du royaume, salua ensuite; il sç courba en cercle, amena son toupet jusqu'à ^es pieds comme un serpent qui se mord la queue, et souhaita au duc de Marlborough de régner> sur le coeur de sa compagne comme sur celui de ses fidèle^ serviteurs. La grande duchesse ^g J^prqmber{^[^vi,pl,au§^i dev.aut le maréchal , déployant \es imrpenses propor-

^tO LES DEl'X SÛllURS

lions de son sein qui avait donné vinglhiiil enfanls à la pairie, et souhaita à riieureux époux de se voir renaître dans une postérité aussi nombreuse que celle de Jacob.

Et la pauvre Réj^nna voyait ces ^ens s'acheminer vers la porte!... Ils allaient sortir, la solitude allait se faire autour d'elle et de son mari, et le duc allait monter à la chambre bleue!... Elle jeta intérieurement un cri de désespoir vers le ciel.

Au même instant, le roulement d'une voilure retentit au dehors; on entendit prononcer très haut le nom de la reine, les battants des portes s'ouvrirent avec

DE CBARITE

iîl

bruit, el un officier de Sa Majesté entra précipitamment. Il annonça au duc de Marlborou^h que, par des raisons d'État quilui seraient expliquées, la reine Anne jugeait indispensable d'assembler son conseil cette nuit même, et que le général en chef devait venir le présider.

Puis il attira le duc dans l'embrasure d'une croisée pour lui adresser quelques mots a voix basse.

Régina s'approcha de la fenêtre , colla son oreille contre le rideau de soie, qui laissa parvenir jusqu'à elle ces paroles échangées rapidement :

—Vous avez ramené le prisonnier sur votre vaisseau?

222 LES \}f:\it sukûrs

— Oui. ""^''

— OÙ est-il maintenant?

— Dans la tour de Londres .

— Il faut qu'il soit jugé cette nuit et exécuté au point du jour.

— Gela suffit, je me rends au conseil.

Les officiers de Marlborough lui apportèrent son chapeau, son épée, son grand cordon bleu. 11 murmurait en

agrafant son ceinturon :

— Encore une nuit de noces aussi blanche que la première...Heureusement, il n'y a pas de proscriptions aux droits du mariage.

DF. cHxniTÉ *2-25

Puis il fit ses adieux a sa belle épouse

et s'éloigna.

Régina était ivre de joie. Sauvée!

sauvée par le coup du ciel le plus heureux; et elle allait faire évader le prisonnier qui serait arraché a la mort et délivré par elle!

Elle se trouvait seule enfin au milieu de ces vastes salles, débarrassées de la foule accablante ; elle riait, elle sautait comme un enfant, elle battait ses. mains de joie.

— Oui! oui, messeignfurs, disait-elle, assemblez votre conseil, jugez, condam-

i^24 LES DKliX SORIJKS DK CHARITÉ

nez, vos arrêts tomberont sur une place

vide...

Puis l'imminence du danger qu'avait

couru le prisonnier reparut à ses yeux ; elle fondit en larmes eu remerciant le ciel, et courut dans la chambre bleue.

Page 1