CHAPITRE DEUXIÈME
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fH' .rr^fl «îo 'îh . '^t r' \[c?\r^ tmoI
Un instant après, Régina atail franchi
les deux étaj!^e> de la tour du Sud; elle
était auprès du captif naguère chargé le
chaînes, sous la tente du navire, noiainte-
hàhï ht^tireux prisonnier de là èhainbre
bleue ; et la simple portière azurée qu'elle venait de laisser retomber sur ses pas
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leur faisait a tous deux, de ce lieu, un asile impénétrable .
Le jeune homme était assis sur des carreaux, devan t le canapé où reposait Régina ; il tenait la main de la belle ladj. Sa pose inclinée exprimait la tendresse, l'adoration, et avait en même temps une aisance, un mol abandon qui ne pouvait venir que d'une habitude ancienne de celte douce attitude. La taille du jeune Français était mince, délicate, et revêtue cependant d'un caractère martial donné par l'usage des exercices militaires; son front, oii brillaient maintenant le bonheur et la sécurité, avait un éclat radieux ; ses grands yeux
DE châhité 229
noirs veloutés semblaient ne vouloir jamais se baisser et laisser toujours jaillir à Taise les rayons de l'amour ; sa bouche était la plus l)elle qu'on pût voir sous un sourire bien épanoui, tempérée par l'expression recueillie qui accompa^oe toujours un sentiment profond.
Sa reconuaissauce s exprimait avec les plus doux accents du cœur.
— Que la vie et la liberté me sont chères maintenant que je vous les dois, Régina! et que je rends grâces au sort d'avoir joint a celle faveur celle de vous voir un instant seule comme autrefois !
— Seule, oui, mais non point comme autrefois; j appartiens k un homme que
toute l'Angleterre admire, que je vénère mod-mêiiie du fond de mon âme; je ne puis plus être k vous que par le plus cher et le plus tendre souvenir.
, ^!- Régi na^ est-ce la force de la sagesse ou la légèreté du cœur qui parle eo vo^s. maintenant! Quoi qu'il en soit, moi, je ne sais pas aussi bien transformer mes sentiments. Je vous aime en ce mp-, ment comme dans ces soirées où je vous écoulais jouer du lulh sous les voûtes du vieux château ruiné de Middelbourg^ dont vous aviez fait un lieu de délices.
— Écoulez-moi. Bedmar., Vous avez été mon amant dans ces premiers jours c|e la jeuQes>se où l'on appartient tout
^ m CHARITÉ 5J -«^^
entière a l'amour, qui dispose de vous à son gré. J'habitais l'île de Walcheren depuis, la mort de mes pavents, qui m'a-< valent laissée sous la tutelle d'une noblef^^çail^e frangaisa J'aimais le. château de Middelbourg dans lequel nous vivions retirés , j'aimais les murs de ce manoir^. ses habitants, ses alentours, ses cam^ pagnes agrestes, son horizon qui se perdait dans l'Océan,, et plus que tout cela le be^aFrançais, dont la présence • wpaiil spuvenl embellir tout le reste- Vous étieZili4.<i'amitié avec la famille qui m'avait reçue, mon cher Bedmar ; il vous, était permis de faire de longs séjour» daos uQtre wlraite, %i aous y goû-t
^ô1 LES DEUX SOEURS
tions ensemble un bonheur dont je ne prévoyais pas la fin. J'avais toujours confondu dans mon cœur l'Angleterre oïl j'étais née et la France qui m'avait élevée. La guerre, subitement déclarée, vint m'apprendre la rivalité de ces deux grandes nations, et l'homme que j'adorais se trouva soudain dans les rangs des armées qui allaient combattre mes compatriotes. Le château fort de Middelbourg, le poste le Jiliis avancé dé' 1 île de Walcheren, qui est elle-même * l'avant-garde de la Flandre, fut subitement envahi par les Anglais. Les reraparls qui eu défendent 1 abord sont à quelque di6lauc9 du principal corp» de
DE CIIAniTÈ 255
bâtiment; on garnit les bastions de troupes et d'artillerie, et nous, faibles femmes, on nous laissa dans la partie retirée du manoir, comme ces plantes sauvages attachées aux parois des vieux murs.
— Et moi! moi qui commandais en second l'armée du gént^al Boufflers, je fus chargé de reprendre cette forteresse aux Anglais... Oh! quelle tâche difiQcile, et qu'il m'en coûta de l'accomplir ! Celait dans cet antique donjon, dont l'aspect, du plus loin que je l'apercevais, faisait battre mon cœur de plaisir, qu'il fallait apporter la guerre et la destruction ! Lk ôii j'avais l'habitude de trouver les élans
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de l'auiilié ^el l'accueil silencieux, mais plus doux encore de l'amour, je ne devais plus rencoolrer que des canons grondant sur des remparts. Sur le premier plan étaient des bastions qu'il fallait renverser à tout prix; au-delà, le sanctuaire que j'eusse voulu défendre aux dépens de ma vie. Je désirais el tremblais de vaincre; activant et mesurant BO'.e& coups, je taisaîis voler les botnhes et la mitraillé contré la muraille, craignant de De pas frapper, frémrssaiit'* de frapper trop loin. Que ce double combat était bizarre et douloureux ! nd : -H Oui, le? jours étaient bien cruels;.
£aaisiârUUJrt.réi^'lJ 'JU U.ùJiiUt^u l «iii^/ii . iJ<)
DU GUAIUTÈ 235
— Qh!. la nuit, pénétrant par un passage souterrain counu de moi seul, je rencontrai dans l'avenue sombre une main chérie qui attendait la mienne, un cœur qui se pressait contre le miea,;* Nous nous trouvions sur un pan de rempart éroul^nt un tertre dont la mousse avait été brûlée par le feu du combat. Et r^,|j enjVeloppéSt par la nuit que perçait plus loin la 1 ueur rouge et vacillante du bivouac, nous savions arracher au sort le plus contraire quelques instants de délices suprêm.çs...
— Mon ami, combien ce vieux chàteau de Middelbourg, mainleuaut ruiné^ abandoDoé, a gouuu dii beaux faits
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d'armes, a vu de doux épanchemenls d'amour! Le vent qui passe dans les lézardes de sa ruine devrait en tirer des sons harmonieux comme des harpes éolieones.
— Et après un amour si pur et si grand dont le souvenir reste encore consacré dans votre pensée, je vous retrouve aujourd'hui, Régina, la femme du duc de Marlborough.
— Oh ! ne faites pas ce rapprochement qui semblé renfermer un blâme si sévère ! Vous savez que bientôt le théâtre de la guerre^s'éloigna; leâ communications devinrent impossibles ; une ombre impénétrable se répandil entre votre des-
DK CMARITÂ 237
tinée et la mienne ; cela dura deux années entières. iLe duc de Marlborou^h, environné de tout l'éclat de son grand nom, vint demander ma main... J'étais arrivée à cet âge où Ton comprend qu'on ne fait pas sa destinée soi-même, qu'il faut la recevoir telle que Dieu nous la donne, et qu'une résignation paisible à ses lois est peut-être le seul bonheur qu'il nous soit permis de goûter
— Et le prestige qui entourait le capitaine le plus renommé de l'Europe, le vainqueur de Villars, vous rendit sans doute cette résignation plus facile.
— Je pensais que nous autres femmes nous venions dans le monde à peu près
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côôimè des palmes (Jui croisséût sur \é Champ de bataille, pour être là récompense dé ceux qui s'y sont bien montrés.
~ Etceftyt)èrf^'Vbti?g«îiàiifyii.:/"^'"
— Jusqu*à Tautel de lVott*e-Damè , ôtt' mon union avec le duc de Marlboi'ough fut consacrée. Rîais à peine noua sortions du temple que le (dation du dépâft se ft entendre. Encore à demi-vêtuè des habits dé Uoce, je montai sur ce navire oh. je devais vous retrouver d'une manière SI cr'uêtib.
— El moi, Régiila, pendâttt ces deut années d'absence que la guerre me jetait aux quatre coins de l'Europe, vous étiez toujours présente à ma pensée. Si je ren^
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versais avec tant de rage les bataillons ennemis, c'est qa^ils me séparaient de vous; si je voulais une victoire, c'était pour quelle portai mon nom jusqu'à vous; si je supportais avec courage les travaux d'une longue campagne, la fatigue d*une sanglante journée, c'est que, le soir, votre nom prononcé tout bas, voire souvenir adore, me donnaient par le bonheur comme un immense repos dans lequel je retrempais méS fdfcês "epiiisééy..V J'ai aimé bien des femmes ; mais parmi ces amoufs qiii Viennent en foule dans noire vie, il en est toujours un qui plane au-dessiis deé autres, qui resle seul dâfls ilôlrê pénâée
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au-delà du temps des amours, dont le nom revient sur nos lèvres chaque fois que nous entendons parler des amours des autres, dont l'image fait encore sourire nos vieux ans. Voilà ce que vous êtes pour moi, Régina... Tenez, voici le collier d'ambre que je détachai un jour de votre cou pour le passer au mien ; il ne m'a point quille; il est encore là tout brillant, tout parfumé; c'est l'image de mon amour.
— Je sais, Bedmar, que vous m'aviez bien aimée.
— Mais ce que vous ne savez pas, c'est l'influence que ce sentiment a eue sur mon sort. J'avais entendu dire que
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le général anglais demandait votre main, et ajlail, sans doute l'obtenir. A cette fatale bataille de Luxembourg je ne songeais qu'à me trouver en face de lui pour le tuer de ma main. Cette pensée me perdit; j'oubliai le commandement; je n'étais plus un chef d'armée, mais seulement un rival furieux. Les fruits de cet égarement ne se firent pas attendre ; avant la fin de la journée, le champ de bataille était balayé des troupes françaises ; il n'y restait plus que les prisonniers de Marlboroug, et, dans le nombre on me choisit, moi, pour orner le triomphe du vainqueur. Ce fut ainsi que nous
nous trouvâmes réunis sur ce vaisseau qui m 16
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nous emmenait à Londres, vous, pour y paraître en souveraine à côté de votre illustre époux, moi, pour y être condamné à mort.
— Oh! ne parlez pas ainsi; chaque mot que vous dites me déchire le cœur.
— Croyez-vous que tant de souffrances ne vaillent pas un mon ent de bonheur?
Je crois que ta ut de souffrances endurées pour moi valent bien que j'achète votre salut au prix de tous les risques et périls qui peuvent en résulter, et je l'ai fait; j'ai changé pour vous en asile la demeure même de votre ennemi. Je vous ai reçu ici comme un prisonnier, donlla \ie m'est plus chère que la mienne et
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que je veux sauver à tout prix. Mais vous recevoir 00 urne amaul dans Ci^Ue chambre même que le duc a choisie pour la partager avec moi , ce serait joindre a l'infidélité une indigne moquerie, ce serait la rehausser d'un contraste insolent,, et l'amour ne veut jamais rien d'infâme.
— Tu vois bien, Régina, que je soumettrai mes pensées mêmes à les désirs; U)^\$ ces principes, qui ne seraieut que sévères en d'autres circonstances, sont cruels aujourd'hui.
^Mon ami, dit-elle en souriant, pour éloigner le ton de la passion et y faire succéder la douce attente des âmes, ma morale n'est ni sévère^ ni cruelle, elle
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est toute simple. Je croyais l'amour permis dans la liberté et la solitude de l'existence, et je n'ai nul remords des douces journées, des douces nuits de Middeïbôurg; mais si l'amour est légitime quand on peut être tout à lui, on né^ saurait non plus s'engager dans le mariage avec honneur qu'avec la certitude d'être tout à lui. Le catéchisme, dans lequel toutes petites filles nous apprenons k lire et à vivre, ne nous dit-il pas : Un seul Dieu tu adoreras.
— Ainsi, Régina, si jamais vous étiez libre, je pourrais espérer encore?
— Sans doute, mais nous sommes bien loin de là. En attendant, venez vous re-
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poser dans la chambre qui touche à celle-ci. Vous devez avoir besoin de sommeil, et le canapé qui s'y trouve suffira pour vous faire passer une bonne nuit.
Régnai conduisit le baron de Bedmar dans la pièce voisine; puis elle revint dans la sienne; et le verrou doré qui glissa sous sa main mit aux volontés qu'elle venait d'exprimer une conclusion irrésistible.
, r Le lendemain, au point du jour, la belle lady s'occupa activement d'assurer la retraite du pauvre proscrit. Toujours par l'entremise de Picard, des vêtements
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qui deraient servir à le déguiser furent apportés au marquis de Bedmar, et une voiture alla l'attendre à la porte des jardins qui donnaient dans la cams pagne.
— Tu dois me croire ])lus coupable que je ne suis, mon cher Picard, disait Régina au bon serviteur qui s'occupait de ces soins.
— Bah ! miss Régina, tout ce que vous faites est bien fait pour moi : quand on aime, on ne juge pas.
ÛD chemin de charmille bien touffu conduisait du pied de la tour a la porte extérieure du jardin ; Régina put accompagner le prisonnier jusques-lk.
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El comme elle le pressait de partir, il lui disait.
— O mon amie ! laisse-moi regarder cet horizoD de verdure, où l'oiseau fend l'espace, où court le grand air, oii darde un plein soleil : il y a trois mois que je n'ai vu que les murs d'une prison ; et même sur le vaisseau qui glissait sous un ciel si pur, au sein d'une mer resplendissante, je n'avais autour de moi que la sombre toile d'une tente, sur laquelle passait l'ombre de la sentinelle* El maintenant, près de toi qui les embellis encore, la Vue des fleurs m'enchante, la senteur des plantes, le bruissement des feuilles m'euivrenl , les
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chants de la lumière me frappent de joie comme si je ne les avais jamais connus... ô Régina, qu'on est bien sous ton ciel !
— Bedmarl Bedmar! songez que le duc peut revenir plus tôt que nous ne le pensons. J'ai pris soin d'abréger la séance de messieurs les conseillers, en leur épargnant la peine de vous juger.
- - — Aussi je vais partir... Vous voyez bien que je pars.
Plus d'une heure se passa a partir ainsi sans avancer d'un pas. Enfin, Picard ouvrit doucement la porte et fil avancer la voiture ; Bedmar, après avoir
serré son ange sauveur entre ses bras, allait traverser la largeur du parterre et franchir le seuil, lorsqu'nne foule bruyante envahit soudain toutes les parties du jardin. C'était le duc de Marlborough qui rentrait par la grande porte du parc avec sa brillante escorte.
Le froid de la mort et son immobilité frappèrent les trois personnes cachées sous la charmille.
Leurs regards communiquèrent l'un à l'autre tout l'effroi de leur âme.
— Que faire? que devenir? murmurèrent à la fois leurs lèvres tremblantes.
On entendait les éclats de rire et les
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joveuselés des seigneurs que le duc ramenait déjeuner au châleau, et qui se dédommageaient déjà des ennuis du conseil qui avait duré toute la nuit.
Le général de Mariborough approcha, passa de l'autre côté du lambris de charmille, en frôla une branche qui alla communiquer un frisson mortel au sein de Régina... Le duc avait à ses côtés le général Wilmoth, et échangeait avec lui ces paroles qu'entendaient les trois fugitifs :
— Conçoit-on que ce prisonnier ail pu disparaître ainsi?
— C'est vraiment étrange ! il faut qu'il Soit caché au plus profond de la mer
OU dans les entrailles de la Tour de Londres,
— Ou sous une feuille d'arbre, dit fout bas Picard.
'»' Le duG continua :
— La reine voulait qu'on le sacrifiât aux clameurs du peuple, qui demandait la tête de ce Français, et il fallait que l'exécution eût lieu ce matin même...
Régina se jeta devant le marquis de Bedmar par un mouvemeat rapide et silencieux, comme si elle eût voulu le garantir de son corps.
^ Car, ajouta Marlborougli, nous recevons aujourd'hui la nouvelle officielle de la trêve conclue en France, et, après cet'
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acte, la mort d'un prisonnier français ne pourrait avoir lieu sansrenouveleraussitôt les hostilités. Le marquis de Bedmar, si nous le retrouvons maintenant, en sera donc quitte pour le séjour de la Tour de Londres.
—Je vous rends grâces, n^esseigneurs, murmura Bedmar.
— Et les deux généraux s'éloignèrent.
— Dieu puissant ! s'écria Régina, que de monde! Les officiers du duc envahissent tout le jardin.
— En retraite ! en retraite ! dit Picard, que le prisonnier retourne bien vite dans son asile.
— Dans la chambre bleue! s'écria Régina avec terreur.
— Oui, dans la chamble bleue, répéta Picard. Celle voûte de charmille où nous sommes peut seule nous protéger, et elle ne conduit qu'à la tour du Sud.
La pauvre lady frissonna de tous les dangers qui allaient renaître pour elle ; mais elle conduisit elle-même Bedmar dans la retraite qui pouvait encore le protéger quelques instants.
Cette journée se passa comme la soirée de la veille. Un déjeuner somptueux?
animé, en remplit toute la durée. Les joyeux convives entouraient le duc et l'accablaient tellement de leurs félicita-
22^4 LES liËUX SOIURS
lions sur la ^râce et la beauté de sa charmante épouse, qu'ils lui laissaient à peine le temps d'adresser ua regard ou une parole à celle qu'on le trouvait si heu* reux de posséder.
Résina était retombée dans toutes ses angoisses du jour précédent, mais plus souffrante, plus accablée encore, parce que ses forces avaient été brisées par la succession de ces cruelles terreurs. Ce bruit, ces éclats de joie retentissaient dans sa tête endolorie, et elle avait peine à les soutenir. En même temps elle pensait avec plus d'effroi encore au moment où le cii^leau retomberait daas la soli-
tufle. Elle faisait les honneurs de sa maison avec une animation fébrile; elle riail, elle parlait à tout le monde, elle tâchait d'animer l'entretien et de Je rendre interminable... puis les battements de son cœur l'étoufTaient et elle demeurait pâle, immobile, couverte de sueur froide comme la statue des jardins sur laquelle la rosée de la nuit s'est arrêtée... mais soudain elle tressaillait de nouveau, faisait apporter encore des flacons, des amphores, et versait ellemême a la ronde des flots de vin. El au milieu du bruit qu'élevaient les toasts criés h tue-tète, elle entendait seule, et comme par magie, les 6ous dç la cloche
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Toisine qui annonçait la suite des heures et la fin prochaine de la journée.
A six heures du soir, un tumulte plus retentissant vint tout a coup dominer le fracas des verres, des rires et des chants. On entendit sur la place publique du village,qui se trouvait devant le château, le train de nombreuses pièces d'artillerie qui arrivaient à bride abattue, l'éclat des trompettes qui sonnaient le bouteselle de manière à fendre les nuages, le galop de plusieurs régiments de cavalerie, et la rumeur de la population environnante qui venait en foule voir ce qui se passait.
Au même instant, des ofDciers de la
maison de la reine enlrèrent précipitamment sous le péristyle du cbâteau, apportant au général Marlborough des ordres de Sa Majesté Britannique.
— Plus de paix! plus de trêve avec la France! s'écrièrent-ils. Les dépèches qui arrivent de Paris, loin de contenir, comme nous le pensions, la nouvelle d'une suspension d'armes, annoncent que les Français ont repoussé ce traité de la manière la plus insultante pour les ambassadeurs anglais; et la reine Anne ne veut pas qu'on retarde d'un jour ni d'un instant le départ des troupes qui doivent répondre a cet outrage en portant de nouveau la guerre en Flandre.
i5^ LES UKUX SOVURS
Le général Marlborough était appelé de nouveau au commandement de l'ar^ mée , et devait monter à cheval au moment même.
Il n'y avait qu'à obéir. En une minute le duc fut sous les armes. Il embrassa sa belle épouse sur le front, en jurant sos grands dieux qu'il était fort à plaindre d'être venu en Angleterre pour faire l'heureux époux dans les salons de son château, remplis d'une foule d'illustres convives, et nullement dans la chambre bleue. Puis il partit en disant comme la veille, mais sur un ton plus attristé :
— Heureusemeul il n'y a pas de prescription pour les droits du mariage.
L armée en partant traversa la ville de Londres. Marlborous^h était au front des troupes; des phalanges nombreuses, à l'aspect belliqueux, et rehaussées de toute la pompe militaire, suivaient ses pas 5 les paysans de la terre de Churchill at la population d^ la Cité accompagnaient jusqu'au-delà des portes les braves défenseurs de l'Angleterre, en faisant les vcpu^. les plus ardents pour le succès de leurs araies. Picard, qui s'était mêlé aux groupes des habitants, et qui riait de bon cœur en lui-i»iême de l'événement par lequel son adorée maîtresse venait d'être délivrée de ses dangers d'une manière miraculeuse, donnait
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essor à sa joie en entonnant a plein gosier un air rustique et martial des campagnes de la Picardie ; puis il se mit sans y penser à adapter a cet air des paroles relatives a la circonstance, qu'il composait à mesure, ne se doutant guère que le plaisir venait de le faire poète. Il marchait en chantant ;
Malbrough s'en va-t-en guerre, MirontOD, miroDlon, miroDtaioe, Malbrough s'en va-t-en guerre, Ne sait quand reviendra.
Picard improvisa alors les deux premiers couplets de la complainte qui furent spontanément répétés en chœur par ceux qui renlouraienl. Ce fut la le
commencement de celle chanson qui devait devenir si populaire.
Le soir, quand les ombres couvrirent complètement la campagne, la voilure qui attendait le marquis de Bedmar, à la porte dérobée du jardin, put enfin emmener le fugitif; et au bout de peu de jours il avait gagné sans obstacle la terre de France, oîi bientôt il commanda de nouveau les troupes opposées aux Anglais.
Une année se passa. Pendant ce temps Régina habita l'ancien et noble manoir de Churchill en paisible châtelaine.
N'ayant que de doux souvenirs et attendant une brillante existence pour l'a-
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venir, elle se livrait en ce moment de retraite aux sereines jouissances du séjour de la campagne et à la dôiicéûr de répandre la paix et la prospérité parmi ses nombreux vassaux.
En inèmê femps, îé duc de Marlborougli portait la guerre sur tous les points des Pays-Bas, en Flandre, en Hollande, aux J)ords du Rhin, et terminait par la bataille de Malplaquet, donnée le jour mémorable du H septembre 17C9, ses nombreuses victoires qui ser- Virent cependant à illustrer ses vaillants ennemis Villars et Boufflers autant que lui-niêiiie. Aussi grand politique que guerrier, le général anglais menait avec
le même bonheur les négociations et les armées, présidait de loin aux conquêtes de Minorque et de là Sardaigne, dictait les plus dures conditions aux puissances vaincues et établissait surdes terres nouvelles la vaste domination bMtannique.
Cependant lady Réi^ina, pensive et mélancolique parfois de son double veuvage, rêvait de longues heures dans cette chambre bleue où elle h^ait revu Bedmar pour la dernière fois. Souvent aussi elle portait ses tendres méditations sur la plate-forme de la tourdu Sud, d'où elle découvrait la campagne qu'avait parcourue a s .)ri départ Tarmée brillante et éntïiousîksle du général Marlborough, et
la simple voiture qui emmenait le fugitif par la route la plus voilée.
Dans une après-midi d'octobre, Rétfina était sur cette plate-forme de la tour du Sud. Elle regardait les effets d'un beau jour d'automne, qui dorait la campagne déjà toute dépouillée. Ce vif et chaud rayon semblait vouloir lutter avec les ravages de la saison et rajeunir la terre en dépit de ses tristesses. La oîi les premiers froids avaient desséché le gazon, il faisait épanouir quelques fleurettes oubliées; sur l'arbre noirci, il réchauffait les ailes de l'oiseau qui se réveillait en chantant; il changeait l'humidité des toits de paille en limpide mi-
roir; il faisait revenir la barqne du pêcheur sur la rivière ejt le corlége de la chasse dans les bois ; il se plaisait à effacer sous son aile de lumière le silence, le désastre, l'obscurité qu^ l'automne travaillait depuis un mois à établir dans la contrée.
En observant ainsi. Résina vit, dans le lointain le plus profond où ses yeux pussent atteindre, une ligne noire semée de points lumineux , et qui avançait lentement. Quand cette forme se fut approchée, elle distingua un homme vêtu de noir, l epée au côté, le chapeau à plume sous le bras, le manteau de page sur l'épaule. Il précédait un convoi fu-
â66 Liis Dtrx soucBs
nèbre oîi 1 éclat des armures, les vives couleurs de? panaches et des écharpes, les iDstruments des musiciens qui reluisaient au soleil, semblaient effacer le deuil et do iiiner les attributs de îa mort. C'était, comme dans ce beau jour d'automne, un rayon de gaîté et de fête qui venait surmonter la tristesse et le néant. Cependant, lorsque le cortège avança davantage, Régina se sentit saisie d'une vague terreur en remarquant qu il prenait la direction du château, et, lorsqu'il fut tout à fait sous Ses yeux, elle reconnut en frémissant qu'un cénotaphe, entôuré de drapeaux voilés de crêpes, portait récusson du duc de Marlborough.
Elle descendit précipitamment et arri\ a sur le péristyle en même temps qu'un officier supérieur député en avant du convoi pour apprendre a la noble dame le malheur qui venait de la frapper ; son illustre époux avait été aiteinl, à la bataille de Malplaquet, d'une blessure qu'on croyait peu dangereuse; mais arrivé au port de Norwich, et an moment même où, ayant quelques affaires a terminer en cette ville, il avait fait partir toute sa suite pour annoncer son retour au château, celle blessure s'était rouverte, el dans une perle de sang rapide, le gênera! avait succombé en peu d'iustauts. Son état-major, après
2C8 LES DFUX SOlîURS
une demi-journée Je marche, avait appris celte funeste nouvelle par un courrier arrivant a toute bride. Les lieutenantsgénéraux, accablés de douleur, s'étaient hâtés d'entourer de deuil ses trophées et ses drapeaux, et d'élever un cénotaphe à la mémoire du chef qui leur était si cher.
Régina demeura anéantie de surprise, de regrets et presque île remords. La perte du grand capitaine était aussi cruelle qu'inattendue. Anglaise par le cœur, Régina regrettait le défenseur, le soutien, le héros de son pays; femme tendre et reconnaissante, elle pleurait sur celui dont elle n'avait jamais reçu
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qu'une tendresse parfaite et une élévation digne d'envie. Mais il fallait avant toute chose, en ce moment, songer a honorer la mémoire de celui que les trois royaumes vénéraient comme un père, et à recevoir di^mement le seigneur qui revenait dans le château de ses aïeux pour y prendre place parmi leurs tombes.
Lady Mariborough fit à la hâte tendre de draperies noires et d'ornements de deuil une longue galerie où étaient rangées sur deux files les statues des seigneurs de Churchill, et au fond de laquelle s'élevait leur trône ducal sous un dais aux armoiries de cette antique maison. Elle fit déposer le cénotaphe au
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pied de ce Irône : ensuite elle alla prendre des habits convenables pour recevoir en audience solennelle les liei|« tenanls-geiiéraux et oITiciers supérieurs de l'armée, qui venaient lui offrir le tribut de leurs sincères regrets.
La belle lady liur répondit avec une dignité modeste, avec une éniotiop grave et touchante, q^i, allait m^qujau cœur parce qu'elle venait d un cœur profour dé , eut affligé... Mais tout à coup, au milieu de son cjisçpursj elle pâlit, balbutia, et se tut tout àlfait, demeurant immobile du corps, des lèvres et du regard; pi:|is, par «ne réaction violente, le sang idji^j^ àsoa fionl, et, la lêle ardçute, Ifi
UE GHAHITÉ i^71
voU agitée, elle recoinmença à parler avec trouble ol vivacité. Dans le groupe des pages attachés au service di^ général, elle venait de reconnaître celui qu'elle avait aperçu de loin, marchant à la tête du convoi, et dans ce page le marquis deBedmar! Eu vain un chapeau rabattu et UD collet de manleau trè s montant, le cachaient à demi aux regards, les siens ne pouvaient s'y tromper; en vain sa raison lui disait qu'il ne pouvait être là, son cœur souffrait et jouissait de sa présence.
Cependant, elle parvint à dominer son trouble et ^'occupa de faire les honneurs de. la demeure seigu(3uvif4le. JElft;
^72 LbS U^W ibOkURS
et servir UD banquet dans la salle qui précédait la <]^alerie funèbre, l'usage antique d'offrir des repas aux funérailles étant conservé en Angleterre.
Le reste du château était envahi par les sous-oCficiers et les hahitanls des environs qui s'étaient réunis au convoi militaire pour accompagner le cénotaphe du général. Partout étaient attablés des groupes nombreux parmi lesquels circulaient à flots les vins de France et d'Espagne, et partout on entendait retentir les louanges de l'illustre défunt; louanges toujours prodiguées aux morts avec tant de générosité, parce qu'on ne craint plus de se rapetisser et exallant
celui qui n'est plus votre semblable, et qu'on ne s'engage pas envers lui pour l'avenir; louanges qui ne viennent de rien, qui ne vont à rien et qu'on pourrait appeler eau bénite de cimetière. Depuis les combles du château jusqu'aux cours remplies d'équipages et de valels, des tables étaient dressées, et des convives réunis causaient, buvaient, faisaient choquer leurs verres en l'honneur du grand Mariborough et de son vin généreux. Des drapeaux noirs flottaient déjà aux quatre façades de l'antique édifice; les jardins, où des torches brûlaient parmi les troncs des peupliers, des ifs et
des cyprès, comme entre les colonnes
^74 LES BBUX SOEURS
d'uQ temple eo deuil) termioaient la pompe funèbre.
A peu de distance du château de Churchill était un petit cabaret villageois. Picard avait réuni là quelques Français , soldats et ;uaielots, auxquels la suspension d'armes avait permis de venir faire un voyage en Angleterre, et que le domestique de lady Marlhorough avait trouvé avec beaucoup de joie dans la suite du duc. Les Français, a ç^pe^ de leurs humbles équipements et surtout de leur orgueil national, avaient fui l'hospitalité opulente du châleau anglais et étaient venus vider les bouteilles que leur comï atriote leur olfrait sous un cerceau de
m. cil A MITE '275
vigue, à la porte du cabaret, la gaîté,
comme la mousse, est au commencement
; Ht:»') i du pot de vin; 1 esprit se trouve dans le
fond. Lorsqu'on eut bien causé du pays, lorsqu'on se fut bien railla des habits rouges des Anglais, de leur nez de même couleur, de leurs cheveux plus rouges encore, lorsqu'on eut bien parlé en riant de la vie et de la mort de leur général, Picard sentit s'éveiller en lui la flamme de l'inspiration; quittant la table, il alla s'asseoir sur un tonneau, couronné par les pampres de vigne qui se balançaient sur sa tête, et il entama d'une voix forte et triomphante les derniers couplets de
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la chanson improvisée au départ de Marlborougii.
Tout était riant et jovial dans ce petit coin de paysage. Le jour finissait, mais (jueiquesrayonsatlardés se jouaient encore sur la façade blanche du cabaret et dans les pampres rouges et légèrement découpés qui lui faisaient un péristyle rustique. Picard, à leur ombre, à cheval sur sa tonne, applaudissait lui-même par son geste et son sourire à sa verve comique.
Il chantait a cœur joie :
Monsieur d' Malbrough csl morl, MironloD, miioulon, mironlaioc.
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MoQsieur d' Malbrough esl mor(, Est mort et enterré ....
Et il terminait par le tableau des funérailles :
A l'entour de sa tombe, Romarins l'on plaata
Ses camarades, formant un demicercle autour de lui, avaient le rire immuable sur les lèvres et la bouche entr'ouverte de joie; des passereaux, rangés sur le toit du cabaret, avançaient la tète pour l'entendre; de beaux coqs-d'Iflde, qui étaient venus becqueter les^ miettes de la table, demeuraient immobiles sur
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une patte, retenant leur attention; un peu plus loin, de jeunes paysannes anglaises, qui ne comprenaient rien à la chanson, l'écoutaient cependant fort poliment, tandis que de gros enfants dansaient tout bas sur le gazon, suivant instinctivement le mouvement de l'air qui les mettait en branle.
Cette chanson burlesque, cé bizarre refrain se gravèrent dans la mémoire des soldats et des matelots qui les rapportèrent en France à leur retour. Et les notes de ce chant expressif et simple, rustique et guerrier, joyeux et touchant, i restèrent aussi sur les lèvres des bonnes anglaises, qui allèrent bercer avec cet
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air leurs enfants qui devaient le chanter aussi quand ils seraient grands (1).
Mais rien ne pouvaitdistniire longtemps Picard de la pensée de sa chère dame et maîtresse. Il avait aussi reconnu le marquis de Bedmar sous la toque et le manteau d'un page de Marlborough ; il avait même remarqué que des Anglais regardaient avec étonnement et soupçon cet étranger, quoique le nombre des pages du duc fut assez grand pour que la vue d'une figure nouvelle ne dût pas y sur-
(1) Telle e$tt l'origine de la fameuse chanson deJIfa^brough, composée après la bataille de MalplaqueC dans laquelle oo disait que le général anglais ayait été laé. Chantée par des Français en Angleterre, elle devint également popalaire dans le$ deui pay».
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prendre jusqu'à certain point. Le fldèle serviteur pensait que ce retour imprudent pourrait causer à lady Régina de graves alarmes. Il leva donc la séance bachique, et retourna vers celle qui pourrait avoir besoin de ses soins, voulant qu'elle le trouvât toujours là au moment du danger.
Il rentrait au château par les jardins, lorsqu'en passant près d'un cabinet de verdure, il entendit dans l'intérieur le murmure de quelques voix. Il s'arrêta, écouta attentivement, et recueillit la conversation suivante :