CHAPITRE TROISIÈME
— 0 Bedmar! disait Régina, quelle folie insigne, quelle audace cruelle d'être revenu sur celle terre où vous avez couru de si grands dangers, el où maiuteuanl encore voire lèlc est à prix.
!284 hs.f Dsux sûiLVus
— Je ne pouvais pas vivre sans vous revoir. Je croyais arriver ici avant le retour du duc, pénétrer dans ce château sous quelque déguisement, et, en passant une heure, une heure seulement près de vous, reprendre assez de force pour supporter de nouvelles années d'absence. En errant ce matin aux environs de Churchill, j'appris que le général avait revu l'Angleterre pour y succomber aussitôt. Peu d'instants après, je vis venir le convoi funèbre que ses officiers avaient simulé en son honneur; je me mêlai à cette suite nombreuse pour entrer ici avec elle, protégé par la foule et par le
ouble de ce moment.
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— Mais a présent, partez, je vous en supplie; partez tandis que la nuit peut favoriser votre fuite.
— Non; vous m'avez juré que si jamais vous étiez libre, vous seriez à moi. Je viens vous rappeler votre serment et vous adjurer de le tenir.
— C'est juste cela, dit la douce voix de la jeune Fanny, qui adressait ces mots à sa cousine d'un ton décisif.
— Y pensez-vous? malheureux! répondit Régina, il y a quelques heures à peine que le duc a cessé de vivre.
— Mais il y a toute une vie que je vous aime! s'écria Bedmar, et toute une année que je vous ai quittée. Pendant ce
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temps, j'ai parcouru l'Ilalie aux antiques grandeurs, aux belles ruines, aux magniflques souvenirs, et je n'y ai trouvé que votre souvenir ; j'ai traversé l'Espagne, jardin du monde, climat de soleil et de parfums, et je n'y ai respiré que le parfum de nos jeunes amours, toujours répandu autour de moi; j'ai habité la France, et a tous les plaisirs de sa cour brillante j'ai préféré les tristesses de mon cœur.
— Voyez, dit encore Fanny à Régina, il a fait le tour de l'Europe sans vous oublier.
— C'est exemplaire, en effet, dans le
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temps oîi nous sommes! répondit Ré gina.
— si on ne récompense point la fidélité^ reprit Fanny, comment voulez-vous que les hommes soient encouragés à tenir leurs serments?
— Taisez-vous! taisez-vous tous deux !
dit impérativement Régina. Le duc n'est pas encore descendu dans sa dernière demeure, laissez-lui le temps d'y reposer en paix ; je viens à peine d'y revêtir ces habits de deuil, laissez-moi le temps de les portçr ; que le peuple anglais ne vienne pas me dire, comme Hamlet à Gertrude : Vous n aviez pas encore usé la robe av€C laquelle vous suivîtes le convoi de
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mon père, que déjà vous convoliez à de nouvelles noces.
— Du temps! s'écria Bedmar, oh ! du temps! voilà bien le rédempteur des femmes! Elles ne se pardonneraient pas de céder dans le premier entraînement
aux vœux de l'amour, et elles s'abandon-
nent à lui quand elles ont bien eu le temps de songer à ce qu'elles font. Elles se trouveraient affreusement coupables d'oublier un mari le lendemain de sa mort, et elles mettent tranquillement son souvenir de côté à l'époque qu'elles ont fixée d'avance... Quoi ! la préméditation qui aggrave tous les crimes, serait-elle donc une excuse au crime d'oubli?
Dl£ GUARITB
— Sages ou non, permettez-moi de respecter les lois du monde ; laissez-moi une année de retraite et de deuil.
— Une année, quand nous ne savons jamais s'il nous reste un jour! Mais vous ne savez donc pas, Régina, que, dans cette année, je verrai vingt batailles, je serai mille fois a la bouche du canon et dans le tourbillon des sabres flamboyants. Nous autres militaires, qui avons le danger pour devoir, la mort pour tâche, chaque instant où nous respirons encore n'est qu'un instant de grâce...
Nous vivons comme les trappistes, devant notre fosse toujours ouverte; le drapeau est la voix qui nous dit sans cesse :
%90 LES M)iïIX SOEÇRS
Frères^ ij, îay^t mourir. Mais au lieu de baisser la têtç à ce triste avis, npi^s yé-,
du jour qui nous est laissé!.,. Et pPMP moi, Régina, loutejouissance, tout bonheur nei ppUt v^fjir qi^e de vou^, ,: — Voyons, rpa cousine, dit Fanny, ^ésigiiç?-vous de bonne grâce à êlre heureux un peu plus toi qu'il ne faudrait^ ^
— Le premier bonheur, dit vivement I\pgjn£|^ p^t de vous sauver, Bedmar, d'assurer voire vie, Le jour qui va se lever peut vous perdre...
— Vous voyez donc bien, s'écria Bedmar, qu'ii faut partir avec moi celte nuit même.
^ PE CIIAUITÉ ?01
,rB- Partez seul; je vous jure d'aller vous rejoindre.
■— M'élpigner sans vous! j'aimerais mieux m'ensevelir dans les entrailles de ç^^te l^rre.
.-r- Vous ne pouvez demeurer un jour
de plus dans ce château,
r- Eh bien! alors, j'irai me livrer aux -•dix ' •*
juges qui m'ont condamné. Il n'y a qu'un fil qui me sépare encore de l'échafaud, je vous jure que je le briserai.
— Vous êtes fou, et vous me contraignez à obéir à votre folie. Qu'il en soit donc ainsi que vous le voulez , je vous suivrai cette nuit. Veuve du héros de rAnglelerre, j'abandonnerai ses cendres
pour m'enfuir avec son ennemi; je trahirai à la fois mes devoirs et mon pays...
— C'est moins affreux, Régina, que de trahir l'amour.
— Mais hélas ! reprit-elle en réfléchissant douloureusement, seuls, sans soutien pour veiller à notre sûreté, sans guide pour assurer notre route, que deviendrons-nous? Oii trouver un ami assez généreux pour protéger dans leiir fuite la fille ingrate de l'Angleterre et l'ennemi de l'État?...
— Votre Picard est la, dit le bon serviteur en s'élançant dans le cabinet de verdure. Il faut endormir les soupçons de ceux qui pourraient avoir reconim
monseigneur le condamné, je les ferai boire jusqu'à tomber morts. Il vous faut vne voiture, un sauf-conduit, des déguisements ; vous les aurez a minuit ; il vous faut sur la route un homme dévoué, qui prévienne tous les retards, qui surmonte tous les dangers; je partirai avec vous.
— A minuit donc! ditBedmar.
— A minuit, répéta Régina.
— En France ! en France ! s'écria Picard avec joie. Allons sur cette bonne terre, oii l'asile est une patrie.
Ils sortirent ensemble du bosquet. La lueur des Qambeaux qui brillaient encore entre les cyprès tomba sur la robe noire de Régina.Bedmar eut le cœur serré d'un
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cruel pressentiment; il dit d'une voix émue :
— Ce vêtement de deuil me fait mal :
il me semble qu'il vous attache irrésistiblement aux mânes du duc et de l'Angleterre... Tenez, ajoUla-t-il en cueillant une légère tige de roses blanches, et en la lui tendant, mettez ceci dans Voâ cheveux, je vous en siij)plie, afin que quelque chose dans votre parure se rattache alissi à nos espérances, et que je voie moins en vous la veuve que la fiancée,
Régina, avec un triste sourire, ehliaça la branche flexible dans la tresse de ses longs cheveux, puis se dirigea rapide^^ ment vers la grande salir» de réception
DÉ CHAKltÉ 205
OÙ elle avait laissé ses hôtes encore rassemblé^/Ëll'è élart ihquîélë âe l'èffëT^ûé son absence devait y prorîuire,' et mille fois plus loilrmentee encoro de la fuite qu'elle méditait, et ^ laquelle elle né s'é'* tait laissée entraîner que par la certitude i^ii^un refus inébranlable de sa part SÎitrait porté Bedmar a se livrer lui-même à la mort qui l'attendait,
AvanFde^ quitter lé chateaii' de iîarlborough, les lieutenants-généraux et les oliiciers du duc, accompagnes d un ministre, se rendirent dans la galerie où on avait déposé le catafalque du général au pied de son trône ducal, pour rendre leurs derniers hommages à sa mémoire.
290 LES DKUX SOEURS
La galerie était presque entièrement sombre; le groupe des compagnons d'armes de l'illustre mort entourait a demi le simulacre de son cercueil; ces vieux guerriers étaient debout, la tête nue, le { front consterné et priant avec ferveur. Régina se détachait au milieu d'eux par sa pâleur et l'exaltation que donnait à ses traits sa prière plus ardente encore que les autres. Le ministre prononçait d'une voix haute et recueillie les psaumes funèbres, dont on répétait après lui les derniers versets.
La prière des morts venait de finir, et l'assistance, après avoir dit pour la dernière fois : Lame du juste est auprès du
Seigneur, demeurait plongée dans un silence religieux, quand soudain la porte d'entrée s'ouvrit à deux battants ; tous les regards se tournèrent de ce côté, et on vit, dans ce cadre éclairé d'une vive lumière, le duc de Marlborough lui-même, suivi de son fidèle écuyer.
A cette vue, illusion ou réalité, un cri étouffé sort de toute part; un frémissement général se fait sentir; les spectateurs tressaillent, palpitent dans un mélange d'extase et de terreur; les uns tombent à genoux, les autres tendent les bras au général, les autres se précipitent vers lui , selon qu'ils croient plus ou moins à la vérité du tableau qui les
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frappe; nul De sait eucore posllivement s'il a devant les yeux une vision surnaturelle ou la plus simple réalité.
Mais lllluslrè cher^'âppl-oc6e'fe^^ frères d'armes, leur tend la main, leur sourit; son œil est àrtirap,$otiTisa^éâttnonce la rie là mieux conservée et IsT pius durable, et sa voix, qu'on entend, achève dé dissiper toutes les ombrée (fûlS rêvé. '■::-''^--\
— Mes àinis, dit-il, cnes chers compati gnons d armes, pardonnez-moi un mensonge tacite qui vous a donné un jour dé douleur. Le bruit de ma mort s'était répandu; je l'ai laissé subsister quelque teajps, curieux de connaître quelle im-
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pression il produirait... Que voulez-vous^ c'est une fantaisie bizarre qu'il m'a pris d'assister moi-même à ma mémoire. Au port de Norwich, ma blessure s'est rouverte, et la perte du sang m'a fait tomber dans un profond évanouissement* On a cru que je n'étais plus, et on en a porté de suite la nouvelle au cortège qui me précédait à mon château. En reprenant connaissance, j'ai défendu à Boniface^ demeuré seul près de moi, de démentir ce bruit. Je suis monté k cheval, et, bien caché sous un manteau, j'ai suivi de loin mon convoi funèbre, et suis demeuré quoique temps temps incognito aulourdfe ma demeure. Encore une fois, pardon-
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nez-moi, mes braves amis. Bien souvent, hélas! l'estime et l'enthousiasme qu'un homme inspire s'éteignent aussitôt que sa vie, et l'ombre de son cercueil envahit au même inslant sa mémoire ; si les absents ont tort, à plus forte raison les morts ; on achève la mort de celui qui s'en va en faisant disparaître ses traces; ses richesses, sa femme, sa maison passent aux mains des autres; ses amis se partagent ses dépouilles, jettent sa tunique au sort, et son chien même lèche la main d'un autre maître. J'ai voulu savoir par l'impression que produirait la nouvelle de ma mort, si un semblable sort m'était réservé; j'ai voulu
deviner si mon nom, que j'ai lâché de rendre glorieux et cher conserverait encore sa puissance après moi; si le pays que j'ai servi , la femme que j'ai aimée, les amis dont j'ai serré la main m'oublieraient aussitôt. Je comptais peu sur la gloire pour préserver mon souvenir ; la gloire donne un peuple et non pas des amis; et c'était l'affection bien plus que l'enthousiasme que je désirais trouver fidèle a mon souvenir. Dieu soit loué ! j'ai entendu tout le long de ma roule les regrets et les louanges de mes fidèles Anglais -, je vous ai vus, mes braves officiers, suivre dignement mon convoi mortuaire, et donner à mon nom de douces bénédic-
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tions. Vous n'avez point regardé mon cercueil avec joie, pensant que 1 epée et le chapeau de générai qu'il portait allaient vous revenir; vous avez versé sur moi de véritables larmes ; que vos descendants vpus les rendent un jour.
A ces mots, le duc pressa de nouveaii la main de ses amis, et courut à Régina qu'il avait hâte de serrer dans ses bras,
— Et toi, dit-il, ma douce amie, tu as dû me trouver bien à plaindre de quitter la vie, puisque je te perdais avec elle.
Puis, la conduisant par la main sous un groupe de lumières placé près du cénotaphe, comme pour la mieux voir :
— Toujours aussi belle, dit-il, avec un
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accent ému, et il seoiblait aspirer ardemment de ses regards le charme répandu aulour de celle ravissante figure, toujours aussi belle, et plus encore peutêtre, car vos traits semblent prendre un attrait nouveau dans la pâleur que vous cause l'émotion, j'oserai dire le bonheur de me revoir.
— Monseigneur...
— Pourrez-vous excuser ce caprice de ma part, qui vous a fait passer quelques heures bien cruelles ?
— Monseigneur, répéla-t-elle avec un frisson dans le sein et un tremblement extrême clans la voix, tout ce que vous faites est j uste et sage ; oo ne j uge pas ua
S04 LKÉ( DivUX SOEURS *
homme tel que vous, on ne peut que l'admirer.
— Que cette robe noire et modestement fermée de toute part vous sied bien!... Pauvre enfant! vous aviez déjà pris des vêtements de deuil! heureusement que ces crêpes vont disparaître aussi vite qu'un sombre nuage... Mais d'où vient celle couronne de roses blanches, qui forme un contraste bizarre avec vos habits de veuve?
— Oh! dit-elle, c'était un reste de ma parure passée que j'avais omis de dépouiller; mais pour m'en punir je vais la quitter a l'instant même, et pour toujours !
BB CHÀUITi 30$
Elle détacha la couronne qui représentait la dernière espérancede ses jeunes amours; et les fleurs efTeuiilées allèrent tomber au pied du cercueil vide.
Cependant Theureuse nouvelle du retour de Marlborough a la vie s'était répandue dans le château et dans les environs ; la foule du dehors assiégeait les portes de la demeure ducale, et celle de l'intérieur se presssait à l'entrée de la galerie oîi l'on pouvait voir le grand général en personne et très vivant. Le duc répandit des largesses aux gens de sa maison et à ceux de la campagne.
On retourna boire de grand cœur a la m 2j
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satiféet au bonheur de ' îelin''qiiV, WoH ou vivant, trait/i'i*l' âï''ï)î'àh sarr fàiofï^iei ^ el.il n'y eut bientôt plus dans les^ôfflces'/' les autichaiubr^és'ét fâ cbtrfS'Uii'fetlâleab que des honaïues ivres-.iiorts,eu buveurs de pure race.
'Les officiers dt* l'étal major prirent c<ïf»g^ d€ létir-gN^^iéraJ^ et'àîbèrç'Mt re^ joîiîdre leur^ éqnipa^ïes. Lé château demeura snil et livré au profond somnieih Le duc prit la main de sa belle épouse pour se rendre enfin avec elle dans la chambre bleue, beau ciel d'azur, paradis attendu OÙ, afi^ès tant de fatigues, il allait reposer sa tète et comraen^îôr i»9
t|)S CHARITÉ 5Q7
nouvelle existence de repos et de douceurs.
.^-eduG et H''gina Irayer^èreat ja ga-.
Iqrie tendue do noir et la salle du baii^ quel, maintenant silencieuse, déserte et à peine éclairée de la d.^ruière lueur
plus que récuyer Boniface qui, arrivé avec son niaître- c'jestt-a-dire après la fin (lu repas, avait trouvé sur, la, table de ,très conforiables débris, et qui après en
W^'MWv'?^ ^%Èvf\ ^"^' '^^^ ^*' icons qui les accompagnaient, plongeait
sa digestion dans un excellent sommeil.
Des drapeaux rapportés de Frauce, et
508 LES DT:rx soeurs
qu'on avait placés en trophée au haut bout de la table, étaient tombés à terre, et celait sur ce lit héroïque que Boniface dormait si mollement. Dans cette pièce donnait un embranchement de l'escalier qui conduisait a la tour du Sud. Le duc se dirigea de ce côté. Régina marchait près de lui, la tête et le cœur bourrelés de mille sensations diverses, regrettant amèrement la légèreté qui lui avait fait trahir si vite, en intention du moins, son noble époux, accablée encore de surprise, heureuse de retrouver vivant le grand homme de l'Angleterre et dévorée des plus aiïreuses inquiétudes sur le destin qui allendail Bedmar : une
foule d' impressions se croisaient dans son sein, et elle n'avait aucune idée distincte de sa situation ; elle marchait rapidement, et cependant pouvait à peine se soutenir.
Arrivé au pied des degrés de la tour du Sud, le duc souleva d'une main l'ample portière de damas et d'or qui lui en fermait l'entrée, et présenta l'autre k Régina pour l'aider à monter... Mais comme il allait franchir la première marche de l'escalier, il vit un homme, l'épée nue à la main, qui lui barrait le passage. La mourante lueur des flamb<»aux arrivait a peine jusque-là,
310 LliS DFUX SOEURS
et le personnaj^^e placé devant ses pas était enveloppé d'nn manteau et d'un large chapeau qui le cachaient presque entièrement.
Le duc lit un pas en arrière à celte singulière apparition.
Celui dont la présence le frappait d'étônnement, s'avança dans un endroit mieux éclairé de la salle, jela son feutre à terre, écarta son manteau, et dit d'une voix où la colère vibrait sous le ton d'une hauteur provocanle :
— Général de Marlborough, c'est moi, c'est le marquis de Bedmar, c'est votre
ph'Kônnief do guerre, échappé de vos Bjains d'une manière miraciileuse, qui tient se remettre en votre' puissance* i'--,
Le duc ne pouvait en croire ses sens.
— Oui, c'est bien moi, moi qui p^r ma fuite vous ai donné la tionle de paraîlro
S . :)..'..? ii.!' '•..''•:;;,'•) • t -
au conseil sans y amener la pi-oie que l'Angleterre amendait; moi qui suis aïlé sur le çtiamp de bataille po^r ..vous y dpnner de mauvais instants à passer et de nouveaux desastrçs/aessuypr., Hâtezvous donc de me faire arrêter.
Marlborougti n'avait pas attendu la fin de ces parolrs ponr appeler a lui ses
0l2 LES DEUX SOPTJFIS
officiers ; mais dans cette salle déserte, au milieu du sommeil profond qui régnait dans le château, nul ne l'avait entendu.
Bedmar sourit de ce silence qui succéda a l'appel du duc.
— Ici, capitaine des gardes! cria plus fort le général.
— Ni le capitaine, ni les gardes ne viendront, dit Bedmar, ils dorment dans lesflots de votre vin.
Marlborough appela de nouveau ses hommes d'armes en frappant la terre de son pied.
DE CUAUITÈ SI 5
^ Mille bombes! où sont ils donc tous?
Il tourne les yeux de tous côtés, craignant cependant de perdre de vue l'audacieux Français qui peut encore lui écbapper |comme une ombre. Il voit le grosBoniface qui dort d'un air de béatitude sur les drapeaux étendus, et le secouant rudement par le bras :
^ Lève-toi, butor; que fais-tu là?
— Moi, dit l'écuyer en ouvrant les yeux, je me repose sur les lauriers de mon maître.
5Îj| les DtiUX SOV.TIRS
Et cela dit, il laisse retomber sa loarde tête el se rendort plus profondément.
Le duc appelle encore de tous côtés, tît sa voix tonne à faire trembler les voûtes.
^^ Vous le voyj'z, dit Bedmar, ils tte viennent pas; et, s'ils venaient^ étourdis par rivresse, fussent-ils vin^t pour ïn'enime»ér^ je leur échapperais en ïoutçkjut
Il ajouta avec une joie mêlée de colère:
— Vous serez obligé de nie conduire vous-même âu tribunal de Londres, et vous ne reposerez pas encore cette tiitit dans la tour du Sud.
— Eh bien ! partez d'^nc ! s'écrie Marlborough; et les affaires d'État et vous, allez ensemble à tous les diables!
Bedmar avait appris tout ce qui venait
de se passer au château. Dans son déses-
ivw. i»b fidtio-j!
poir de perdre pour jamais Régina, il renonçait a fuir, a revoir la France; et, entraîné parla rageella jaloysie, il voulait sacrifier sa vie au plaisir amer de retarder encore le moment oii Marlborough serait seul avec sa jeuti^ épouse.
Réglna, pâle, défaillante, était demeurée appuyée à l'entrée de l'escalier n'osant supplier ni l'un ni l'autre des deux
SK) Liis i)i:dx soiioiis
ennemis, dans la crainte de redoubler leur colère ; elle cachait son visage contre la pierre du pilier, et se sentait mourir de terreur.
Bedmar re'pondit à la brutale apostrophe du général ;
— Je vous remercie, monsieur le duc, de ce bienveillant adieu ; mais cela ne peut pas finir ainsi.
— Comment?
— Si vous ne voulez pas m'arrêter, il faut vous battre avec moi; si je ne suis plus votre prisonnier, je suis le général
DK GHAUITÉ 517
Bedmar, et vous ne pouvez refuser satisfaction à votre é^al.
— Non, certes, s'écria le duc en tirant son épée.
— Pitié I pitié, mon Dieu ! soupire Régina éplorée.
— Eh bien, venez, dit Bedmar, vos jardins sont déserts et encore illuminés, c'est le lieu qu'il nous faut pour un combat à outrance.
Le duc fil un pas pour sortir; mais il regarda Régina , le corps à demi-penché, le front reposant contre le marbre, si
3fl|§: LES imM^ $orv«RS
bçUe, j^i touçliaute dans sa ^ ^oujeur e^ son effroi; il pensa que le sprt des armes pourrait le trahir, qu'il pourrait rester étendu sur la terre dé ses jardins, enseveli sous l'Oinbra de ses grands arbres.;.' Il s'arrêta.
— Eh bien î vous hésitez, dit Bedmar frémissant d'impatience, ma vue n'allume pas de colère dans votre âme? vous ne
vous souvenez donc pas des batailles de
-iiiOD nu iL'oq ).i . îîp ii
Lille et d'Oslende? Vous ne reconnaissez donc pas ce capitaine qui a changé vos succès en campagnes désastreuses, qui s'est frayé des chemins de sang dans vos armées, qui a fait tant de morts de vos
soldats?; Vous m it^cuuqaissjez donc pas
oVi'i^^.niliH:' flM'» ^*f ^^,^ ^^ Uiè^lçc', VOMS i>oiuv sii^vaU aiV*fc4'4cli^>Vi^Ni'eni d'un euoemi
plus cher.^ Gouipaguoiis d'armes pour arriver jUsi^u a vous?
— Si, vrai Dieu! je vous reconnais,
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n.onsieurle général Btdmar, je vous re-
connais pour vous avoir toujours vaincu,
malgré vos efforts insensés, et il m'en
coulera bien peu de le taire une fois de
— Vous m'avez vaijtcn avec vos troupes qpa^d vous élieï dix contre un. Mais