‹ Les deux soeurs de charité (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · III · texte numérisé non relu

III

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— O m€S enfants, excusez-moi... ma pauvre tête est perdue l

— Mais c'est à moi à vous servir, dit vivement sœur Lucienne... mon bon père, vous oubliez que vous avez chez vous une servante du Seigneur, el que nul mieux que vous ne représente le Seigneur sur la terre.

Lucienne, qui tout enfant avait eu des goûts de méuas^ère très prononcés, aidait autrefois Nicole dans les soins de la maison, et surtout était sans cesse occupée à ré[)arer le dégât qu'opérait sa sœur dans ses bourrasques d'impatience ou__de gaîlé; elle se souvenait donc très bien des êtres du logis, el, en quelques mi-

nutes, elle eut mis le couvert et préparé une collation très présentable : car maintenant tout abondait à la cure; les habitants de Saint -Victor, auxquels l'abbé Lebrun avait si souvent donné tout ce qu'il possédait, veillaient à ce que le pasteur ne manquât de rien dans sa vieillesse.

Cependant personne ne prit pari au festin rustique.

Le bon curé étouffait de joie et de reconnaissance envers Dieu qui lui faisait revoir ses enfants avant de mourir; la sœur de charité, sans s'en apercevoir elle-même, tombait épuisée de fatigue; Dora souffrait d'un mal subit, inconnu,

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qu elle s'efforçait de cacher à ceux dont elle était si tendrement aimée.

Mais l'entretien continua avec la même effusion , la même douceur ; et cette veillée fut la plus longue qu'eût jamais vue le presbytère.

Enfln les jeunes voyageuses allèrent se reposer.

La chambre que NicoUe avait autrefois occupée dans la maison était toujours demeurée vacante : les deux sœurs couchèrent dans ce même lit, oîi lorsqu'elles étaient arrivées à ta cure à l'âge de deux ans, la bonne gouvernante les avait déposées.

Accoudées sur l'oreiller, elles parlèrent

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encore du hasard qui les avait fait se rencontrer dans le monde, où elles occupaient des places si éloignées l'une de l'autre, elles rappelèrent leurs souver)irs de Paris.

Le nom de M. de Vareins était souvent prononcé; et, en se tenant la main, en parlant d'Albert, elles se retrouvaient deux sœurs aussi intimes, aussi unies, que si elles eussent grandi ensemble dans le presbylère.

Même les deux jumelles a \. lient elles des affinités plus étroites encore; c'était une seule existence que la nature, en les mettant au monde, avait partagée entre deux êtres.

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Elles tombèrent peu à peu dans un sommeil accablant.

La nuit se passa.

Mais celte nuit renferma de terribles mystères : la mort descerrdit dans cette demeure toujours si calme, en ce moment si heureuse, pour y miner rapidement une des plus belles existences.

Après quelques heures du sommeil le plus pénible, Lucienne cependant s'é- Meilla en souriant; elle songeait à aller embrasser le vieux curé avant Theure âe la messe et à dérober a Dieu sa première pensée. Le jour naissant pénétrait sous les rideaux de laine verte, à demi re-

levés, elle se souleva et regarda sa sœur endormie...

Mais le repos de Dora était l'accablement de la mort.

Le visage de la jeune femme ^vait entièrement changé d'aspect en peu d'heur^; ses traits étaient méconnaissables et d'une pâleur livide; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite d'un bleu sombre ; des frémissements convulsifs passaient sur ses lèvres.

Lucienne, éperdue, appela près de sa sœur tous les secours que pouvait offrir le village isolé: au bout de quelques minutes, on entourait de soins empressés

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la malade, que le pasteur soutenait dans ses bras.

Dora pouvait à peine par quelques V paroles entrecoupées exprimer ce qu'elle éprouvait ; une chaleur insupportable dévorai* sa poitrime et ses membres étaient glacés... elle sentait dans tout son être une révolution étrange... Elle n'a- Tait goûté a aucun aliment depuis la tasse de lait prise à Tauberge de la

Tour C'était quelques instants'après

qu'avait commencé son mal ; mais elle ne pouvait en désigner la nature.

Lucienne, éclairée par l'expérience, voyait trop bien le danger de sa sœur; mais elle a> ait le courage de le cacher à

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l'abbé Lebrun, de se le dissimuler en quelque sorte a elle-même pour conserver la force de soigner la mourante...

Elle demandait au ciel de la soutenir encore... mais seulement le temps nécessaire pour veiller sur sa sœur jusqu'au dernier instant.

Vers le soir, un pâtre vint dire en secret à sœur Lucienne que quelqu'un l'attendait dans la dernière chaumière de la commune située au revers du mont d'Or, et qu'on la suppliait de s'y rendre.

La sœur àe charité pâlit en recevant ce message, non d'inquiétude sur ce qu'il pouvait renfermer, rien du dehors n'avait le droit de la troubler; mais la chau-

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mière indiquée était loin, et dans l'état d'épuisement où elle se trbtfVâit, la nécessité de faire une demi-lieue de marche se lovait devant elle comme un supplice à subir, et elle craignait d'y succonïber...

Cependant elle pensa qu'un devoir important était peut-être attaché à cette déninrche, et elle se dévoua comme toujours.

La malade, dans un accablemen-t douloureux, somn>eillait sous le regard de l'abbé Lebrun assis près de sa couche.

Lucienne sortit secrètement du presbytère, suivit le pâtre, et fut de retour au

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Bout d'une heure sans qu'on eût remarqué son absence.

Pendant deux jours le mal de Dora, combattu par une saine et vigoureuse jeunesse, empira au milieru de secousses crïielle§, et en prenant à chaque minute plus d'empire.

Lucienne était le jour et la nuit auprès du lit de sa sœur, et ne s'éloignait que pour lui composer de bienfaisantes boissons. Cherchant avec angoisse dans sa pensée, pressant son front de ses mains, la sœur de charité appelait à son aide tontes les ressources de son humble science... Elle allait dans le jardin, dans les champs, a la recherche des simples...

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elle pleurait la planle salutaire que l'automne avait déjà flétrie, et s'emparait de celle qui verdissait encore, demandant à la nature ses secours, ses bienfaits, avec une ardeur désespérée!

Le visage de Lucienne se creusait, pâlissait en même temps que celui de sa sœur, son sang brûlait et se tarissait dans ses veines avec la même rapidité; mais elle ne s'occupait de sa souffrance que pour la dérober aux regards : la généreuse enfant ne voulait pas appeler sur elle une partie des larmes, des regrets de leur bon père, elle laissait tout à sa sœur.

Le matin du troisième jour, Dora parut

se ranimer ; elle se souleva sur son lit et regarda sa sœur avec un louchant sourire; un reflet de son admirable beauté se montra sur sa figure, comme cette vapeur dorée qui paraît encore au ciel quand le soleil est couché.

C'était l'heure de la messe. Elles étaient seules dans la chambre haute du presbytère; Lucienne prit ce moment pour s'acquitter près de sa sœur d'un

message dont elle était chargée.

Elle s'assit sur le lit, et, après avoir employé tous les ménagements possibles, après avoir en quoique sorte fortifié la malade par ses caresses cl ses douces pa-

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rôles, elle lui apprit qu'Albert de Varei^ était à Saint-Victor.

La révolution n'en fut pas moins violente; le cœur, ne faiblit pas quand le corps est mourant. Dora, saisie de palpitations étouffantes, retomba sur son lit...

Ses grands yeux, fixés sur Lucienne avec une expression indicible de ravissèment et de douleur, cherchaient à lire encore sur ses traits les derniers mots qu'elle avait prononcés.

Lorsque l'excès de la première émotion fut calmé, Lucienne apprit à sa sœur les circonstances de l'arrivée d'Albert qu'elle tenait de lui-même.

— Lorsque tu es partie de Paris , lui

dil-elle, la maison, n'est-ce pas, est restée ouverte aux agents de justice qui venaient apposer la saisie sur too mobilier?... Quinze ou vingt jours après, une vente a été faite au bénéfice de tes créanciers. Malgré l'irritation qu'il éprou.

vait contre toi, Albert ne pouvait voir sans regret que ce qui t'avait appartenu fût profané par des mains étrangères. Il chargea un de ses amis, M. Duvilliers, d'acheter pour lui les objets qui avaient le plus particulièrement servi à ton usage, et lui semblaient encore garder quelque chose de toi.

Possesseur de ces tristes vestiges, il

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s'enferma dans sa chambre pour les contempler.

Un petit pupitre à écrire, en bois de rose, était fermé à clé. Ne voulant rien perdre de ce qui venait de toi, il fit sauier la serrure pour s'emparer des objets que le pupitre pourrait contenir. La, il trouva une leltre de toi, qui lui était adressée, et ([ue tu n'as point fait partir. Celle leltre contenait l'aveu de ton amour que tu a^ais héroïquement sacrifié pour rendre Albert k ses devoirs!...

Après l'avoir lue, oubliant tout le reste, il fit demander une chaise de poste et s'élança sur tes traces... Aimé de toi, il n'avait d'autre pensée que celle de te

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retrouver!... Il te suivait sans but, sans espoir, puisqu'il n'est plus libre, mais possédé de la volonté irrésistible de te revoir!... C'est ce qu'il veut encore... c'est ce qu'il te demande à genoux.

— Oh! murmura Dora, il est marié...

et moi... Pour tous deux, il est trop tard!

— Albert, reprit Lucienne, est arrivé a Clerroont la veille de Ion départ; mais il n'a pu parvenir jusqu'à toi, ta porte était fermée, et tes domestiques avaient ordre de ne pas même recevoir de lettre. Le soir, en s'élançanl à la portière de ta voilure, il a élé renversé par les chevaux ; la nuit il a en vain erré sous tes

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fenêtres , lorsqu'il approchait du balcon où tu étais un instant apparue, tu t'es subitement retirée., :^^fin, le matin de ton départ, îl a envoyé son domestique k l'hôtel s'infbWByril^1ou'it?àéyfe:^¥ïï devais arriver le soir à la Toiir^ dàhs un pays très désert, il était probable que tii t'arrêterais là pour la "nuit. Alors, Albert qui avait juré de te rejoindre, a demandé un cheval pour la Tour, et bravant la douleur de sa blessure...

Un vif mouvement de Dora suspendit la parole sur les lèvres de Lucienne.

La malade s'élait dressre subitement en posant sa main froide sur le bras de

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5a sœur ; son regard arâeol et sombre se perdait dans l'espace.

''L-II avait jôré'de me rejoindre a la Tour! dit-elle d'une voix sourde et à peine intelligible... 0 Ferdinand, tu étais là aussi, n'est-ce pas? lu as entendu ce serment... et lu as voulu... nom séparer!... Ces poisons que tu avais autrefois appris a préparer... Ah! maintenant, je connais

le mal qui me tue.

Elle retomba anéantie sur son oreiller.

Lucienne couvrait ses mains de larmes, de baisers, et lui demandait en vain l'cxplicalion de ces funestes paroles.

— Rien... rien, répondit-elle. Un ac-

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ces de délire... Ma sœur chérie, oublie... oublie ce que je t'ai dit.

Après quelques instants du plus triste silence, la 'malade murmura :

— Albert !... Albert!... Je veux le voir... encore une fois!

— Il est a Saint-Victor, dit Lucienne d'une voix faible. Ce village étant le plus près de la Toiir^ d'où tu étais partie seule, a pied, lorsqu'il y est arrivé, il a pensé que tu avais dû t'y rendre, et il a suivi tes traces... Mais en apprenant dans quel pieux asile 'tu t'étais retirée, il n'a pas osé s'y présenter sans ton aveu et sans la jeriiiission de noire père... car en arrivant d^ns le pays, il a bientôt appris

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Thisloire des deux pauvres orphelines recueillies par le pasleur Sachant de la même manière que j'étais arrivée ici en même temps que toi, il m'a fait demander dans la chaumière où il a pris asile afin que je lui servisse d'interprète... Le pâtre qui nous a servi de messager revient sans cesse aux environs du presbytère- Sœur Lucienne se leva et enlr'ouvrit la fenêtre.

— Et tiens! ajouta-t-elle, il ost encore là, sur le haut de la pelouse, attendant, d'après la recommandation de M. de Va reins, le moment où je pourrai lui donner une réponse.

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— 0 mon Dieu! dil Dora en levant ses beaux yeux exaltés par le désespoir, ô mou Dieu! donnez-moi encore un jour (^'existence !... Je veux reprendre quelque force pour revoir Albert... Ma sœur, faislui dire qu'il viendra demain. '>ff*e «nq

Lucienne alla transmettre le message de sa sœur au petit berger. A son retour dans la chambre de la malade, elle y Irouva l'abb ' Lebrun qui resta tout le jour auprès de ses enfants. ''

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