CHAPITRE CINQUIÈME
Ttutes deux au ciel.
La journée se passa lentement : un morne recueillement régnait près du lit de douleur. Après les émotions du malin, Dora était retombée dans une profonde langueur; les larmes de l'abbé Lebrun et
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et de Lucienne coulaient silencieusement; leurs prières sans espoir, restaient enlermées dans leur âme.
Vers le soir, le directeur du hameau fut obligé de se rendre à l'église. La voix de la malade ne s'était pas fait entendre depuis le matin. Lucienne se tenait penchée yers elle pour recueillir son souffle et sentir les battements de son cœur, lorsque Dora lui dit :
— Ma sœur, depuis mon arrivée, je suis toujours restée enfermée dans ces rideaux... Je voudrais pourtant bien, après être venue jusqu'ici , revoir une fois notre village... Aidez-moi à me lever... j'irai jusqu'à la fenêtre.
Lucienne céda a ce désir. Enlaçant de son bras, le corps léger et Uexible de la malade, elle soutint encore sa marche... Et pourtant, le pas de la pauvre Lucienne éj^it aussi faible, aussi chancelant que celui de sa sœur! , Oii
Elle déposa Dora dans le grand fauteuil de tapisserie, près de la fenêtre ouverte, et s'assit sur une escabelle à ses pieds.
La soirée d'automne était délicieuse, j^ yàu-dessous de la croisée, dans le petit jardin de la cure, quelques fleurs de l'arriè^e•sai^uD, des violettes, des giroflées, exhalaient de douces senteurs; des oiseaux, qui venaient se couclier dans la haie de clôture, murmuraient un der-.
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nier chant, et faisaient élever un faible frémissement du feuillage, c'était le seul bruit, le seul mouvement qui régnât dans l'étendue ; au-delà, le hameau, les pacages, le vaste horison des montagnes ne semblaient qu'un immense et immobile tableau.
Le souffle d'air pur que respirait Dora, parut la ranimer.
— Oui, dit-elte, ce sont bien là les champs où nous avons si souvent couru et joué toutes petites.
— Je les reconnais bien aussi, dit Lucienne; et celle campagne me semble plus belle que ne m'ont jamais paru les grandes villes.
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— Tiens, voila les bruyères dans lesquelles je courais follement après les oiseaux mordorés, après les petits serpents glissants sous rherbe... déjà charmée de ce qui brille et passe vite...
Oh ! c'était la gloire que je poursuivais ainsi !
— Ma sœur, vois donc ces petites maisons de paysans?... Elles étaient toutes autrefois de notre connaissance... te souviens-tu, en ce temps-là, combien nous avions d'amis!
— Et comme les gauffres, les jattes de crèmes qui nous allendaient toujours, étaient délicieuses !
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— Oui, ce qui est offert par un bon cœur, est la manne céleste.
— Ces chemins jauuissanls qui serpentent sur le coteau... nous passions là quand nous revenions des champs, fièrement-assises sur uotre char de trèfle... son arôme était aussi doux que celui d'aufres triomphes !
— Et de ce côté, l'étang, la garenne...
— Qui étaient ton royaume, à toi... et où tu nourrissais tes sujets de tes mains... bonne reine de charité î
— Oui, c'est vrai... après tout ce qui m'était chîM- dans la maison de notre bon pcri', j'allais encore chercher là des ob-
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jets d'affection... Il est si doux d 'aimer f.U on en a jamais assez !
— Mon Dieu ! c'et étrange combien l«s souvenirs d'eiifance ont de puissance sur moi a celte lieiire... Il semble que la vie décrive un cercle, et que la fin de son cours nous ramène auprès du berceau.
Elle restèrent un moment dans une silencieuse rêverie.
— Ma sœur, reprit Dora, regarde donc, il mo semble qu-^ le jour baisse?
— Oui, le soleil se couche là -bas.
— "Si lot!... Allons-nous déjà perdre notre cher paysage !
— Te ;sK^)wvief»iS-lUj dit Lucienne, au
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bout de quelques minutes et d'un accent plus Irislc, te souviens-tu que c'est a cette place même, devant celte croisée, que Nicole nous faisait faire notre prière du matin?
* — Oui... et implorer Dieu pour nos pauvres parents.
— Eh bien ! elle nous montrait d'ici le toit de la chambre en ruine où le curé nous avait recueillies a deux ans, près de notre mère morte!
— Il me semble que je reconnais la place... Tiens, c'était au penchant de ce coteau... sous ces trois grands sapins.
— Oui... là précisément où le soleil se couche maintenant I dit Lucienne.
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— Le coleau, les sapii^s y sont toujours, reprit Dora, mais le toit de chaume est efîacé de la terre, depuis longtemps... Et moi, bientôt...
— Et nous, ma sœur.
— Oui, je le crois, répondit Dora avec l'intuition extraordinaire des mourants ; nous sommes nées k la même heure, nous mourrons ensemble.
Ti:;-^^ Nous!... faibles restes d'une malheureuse famille...
— D'une famille qu'on croyait dans le pays marquée de la fatalité.
— Ne dis pas cela, ma sœur, reprit
la douce religieuse. Dieu a veillé sur
nous.
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— N'est-ce pas de la fatalité aussi, de mourir si jeune ? ail Jiiqsi ,8ioo[
— Jamais, quand .oq a la coasciencô pure. ;>
— Nous n'aurons pas connu le cours de la vie.
— Si fait. ai i r — Comaient?
— Vivre, c'est souffrir... nous avons donc connu tout ce qui est réservé sur la terre.
Elles se turent un moment.
— Le regard de Dora parcourait le hameau.
— Que cherches -tu, ma sœur? demanda Lucienne.
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, r^ On n'aperçoit pas d'ici le cimetière... Il doit être bien humble, bien dépouillé, ce champ funèbre des villageois, qui restent pauvres dans le tom-
— Il renferme les restes de nos parents, dit Lucienne. Quelle splendeur, quels monuments vaudraient pour nous une considération aussi sainte ?
— Puis, ajouta sa sœur, avec un céleste sourire, nous y serons ensemble I et sous le regard de notre père !
Au bout d'un instant, Dora porta plusieurs fois la main k son front, inondé de sueur froide; et tout à coup elle dit d'une voix creuse, entrecoupée :