DE CHA]U
— Pas le moins du monde.
— Alors, oubli généreux k l'offense qu'on ne peut punir.
— M. Martial ayant brûlé le billet sans me le laisser lire, reprit Dora, ma situation restait la même. Voici simplement ce qui m'a sauvée. Ayant un rôle pressé à étudier, je suis entrée dans ma loge en sortant de la salle du bal, au lieu d'aller gagner ma voilure... ce que nulle sagesse humaine ne pouvait prévoir... et je suis restée la jusqu'au grand jour, où j'ai trouvé mes gens à la porte pour me ramener chez moi.
— Mais, enfin, madame, demanda AN
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bert, coDiii.enl une entreprise ainsi annulée vous a-t-elle été connue?
~ Par une loyale conûdence, répoqdit la jeune femme; M. Duvilliers est venu m'avouer tout ce que vous aviez tenté contre moi, et dont il avait été seul coupable.
— Martial !
— Oui, dit l'ami d'Albert; après les suites tragiques qu'avait eue notre incartade, le chagrin m'a fait perdre la tète, je n'ai plus eu foi en mes conseils, en ma raison... En le voyant dangereusement malade, j'ai été saisi de remords... toule considération a disparu devant celle de les peines; j'ai voulu au moins le faire
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rendre l'oslime que lu n'avais pas cessé de mériter... Ma lonsrue conversation du bal, avec madame, m'avait fait pressenti r son adorable bonté... Je suis allé lui confesser coaiiî.eot, par intérêt pour toi, et peut-être par cette manie qu'ont tous les oisifs de s'ingérer dans les affaires de cœur, je m'étais emparé de vive force de ta conGance, et avais voulu diriger tes sentiments selon mon point do vue...
— Et comment, acheva Dora, vous
aviez imposé à ce sentiment digne, réservé, des façons d';?gir qui relaient très peu; d'abord en dictant le billet fort léger par lequel monsieur m'invitait à
déjeûner ici, ensuite en imaginant une manière plus libre encore de m'engager à y songer. J'ai tenu compte dec33 confiance, et je me suis promis de ve- Dir, par ma présence, montrer a M. de Vareins que je reconnaissais ses efforts pour demeurer sans reproche envers moi.
— Tandis, dit Martial, que je souhaitais à son amour moins de vertu et plus de bonheur.
— Selon vous.
— La barque la plus légère touche le plus vile au port.
— Vos idées de pilole sont bien hardies!
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— Je suppose, vous seule pouvez juger.
— Peut-être, mais pas si vile.
— Eh bien ! voyons, madame, continua Martial, en s'éta lotissant [dans son fauteuil, puisque nous parlons à cœur ouvert, dites-nous sincèrement si une femme éclairée sur les choses de la vie, ne préférera pas l'amour qui n'est rien que l'amour, k celui qui veut prendre la place de tous les autres sentiments, de tous les autres intérêts, s'emparer de l'existence entière pour l'absorber en lui ou la briser.
— Vous qui émettez celle 0])i[iion, monsieur, répondit Dora, vous seriez
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bien éfonné si je vous donnais raison !
— Comment, madame!
— Oui... si moi, femme, je ne mettais pas l'amour au premier rang dans les intérêts de la vie, vous auriez bien mauvaise idée de mon cœur.
— Ah ! c'est possible.
— Et il faudrait pour me justifier que je me fisse entièrement connaître.
— En ce cas, madame, dit Vareins, nous réclamerions votre confiance.
— Oh ! pour Ja confiance de madame, dit Martial, nous avons dû nous en rendre dignes par la nôtre... Et comme les visites aux malades sont des œuvres de
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Charité, nous pouvons espérer de voir encore se prolonger celle-ci.
En ce moment un domestique apportait un plateau sur lequel un thé était servi, et qu'il déposa sur un guéridon.
Albert donna la main à Dora pour la conduire à la table du thé.
En changeant ainsi de place, la jeune femme se trouva en face d'un tableau qui occupa vivement son attention, et lui fit oublier uik. instant le sujet de son entretien.
Le vaste cadre que Dora avait devant leS yeux, présentait seulement deux figures. Sur le premier plan, un jeune homme brun et pâle, était assis dans une
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morne altitude; dans le fond, une jeune religieuse travaillait en tenant la tête penchée sur son ouvrage, mais ce qu'on apercevait de son visage avait un attrait enchanteur.
Les deux personnages étaient isolés dans leur pose, et d'un contraste parfait.
< — Un rayon de soleil, tombant du sommet du tableau, les éclairait tous deux sur un fond d'ombre obscure.
Dora, placée devant la glace sans tain qui occupai! le milieu du lambris, venait d'apercevoir, dans le fond, Ferdinand et sœur Lucienne, restés dans la chambre à coucher.
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Ce second intérieur, qui se découvrait ainsi dans la glace entourée d'une large bordure, avait réellement rappareoce d'un tabeau.
Ce fut l'illusiou d'un moment ; les yeux de Dora se dessillèrent, et elle reconnut la vérité. Mais les deux personnes qu'elle voyait ainsi, ne continuèrent pas moins a fixer ses regards, maigre elle, par la puissance inexplicable, qu'ont parfois les premières impressions, et sans qu'elle pût connaître la cause de la vague émotion que cet aspect faisait naître en elle.
Elle fut tirée de sou examen par la voix de Martial, qui la ramenait a la
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question qu'elle avait promis de résoudre, et lui demandait de nouveau si un amour facile, et aux chaînes légères, n'avait pas, en effet, plus de probabilités pour réussir auprès des femmes, qu'une passion aussi profonde que tjrannique.
— Vous ne parlez que des femmes artistes? demanda Dora.
— Sans doute, répondit Martial.
' — Nous ne voyons que celles-là en ce moment dans l'univers, ajouta \ areins.
— Alors, je répondrai pour elles, dit la jeune actrice. Avant d'examiner ce qu'on peut demander, il faut consulter ce qu'on peut donner soi-même ; et la
première question à décider, est de savoir si uoe femme artiste peut se donner tout entière à l'amour.
— Oui, certainement, s'écria Albert.
— Non, dit en souriant Dora. Car à côté de son existence de femme, elle en a une autre dans laquelle sa nature exceptionnelle l'a jetée, et qui doit par cela même l'absorber davantage. Pour elle, d'autres bonheurs, d'autres succès aominerout peut-être toujours le bonheur et la gloire d'aimer... La faute n'en est pas k son cœur... Un art brillant et cher est
. l'éioile qui a présidé ksa naisaance; elle doit subir son influence. Les orages de l'amour ne pourront jamais entièrement
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éclipser i*astre qui la suit toute sa vie, et en illumine encore le lendemain.
— Elle sera donc condamnée, dit Vareins, a un bonheur tout superficiel et mêlé de bien des amertumes.
— On n'est pas maître de choisir. Dans les carrières qui ont la célébrité pour but, l'ambition s'agrandit... ou se détourne de sa voie naturelle, si vous voulez... Il naît dans cette sphère, des intérêts particuliers, des désirs immenses, que rien d'ailleurs ne pourrait combler. Une actrice, par exemple, qui parvient quelquefois à éleclriser une foule entière, qui sent palpiter autour d'elle tant d'êtres émus à sa voix, ne trouvera peut-
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être pas, comme une autre femme, la plénitude du bonheur dans l'admiration et l'enthousiasme d'un seul.
Albert regardait la cantatrice avec une tristesse mêlée de terreur.
— Je ne sais pas, dit Martial, si une telle existence est heureuse ou fatale, mais je la comprends.
— Et pourtant, dit Albert, dans toute
célébrité, c'est rorgueil^ui jouit et non le cœur.
— On en juge ainsi, mais la distinction n'est pas si facile, reprit la jeune actrice. Il y a certainement dans les succès du talent un bonheur qui n'est pas celui d'un froid amour-propre... Il est doux de
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n'avoir ricQ reçu de la naissance, ni de la fofçJjLiue,d'èlre née dans le plus pauvre, dans le plus obscur berceau, el de prendre par soi-même une place daus le monde, d'y créer son monde.
— Pour le temps et l'avenir, dit Martial.
— Ne m'accusez pas de prétentions folles, interrompit Dora ; ne croyez pas que je parle d'immortalité pour une pauvre cantatrice, qui paraît quelques jours sur la scène et s'eifc'ce du monde avec la dernière vibration de sa voix... Cependant, en voyant ce renom bien léger, bien fragile, qu'ont laissé quelques-unes de mes devancJières, je ne puis f^je^ippè-
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cher de songer que la vie de l'artiste s agrandit un peu de l'avenir... Le souvenir, les hommages qii'on adresse quelque temps encore à son nom, à son buste, à son portrait, reculent pour elle les bornes de l'oubli, qui e^st la mort véritable.
— C'est une noble ambition.
— Non; rinslinct de conservation porte tous les êtres à garantir leur vie; cet instinct, un peu plus étendu chez quelques-uns, les jjorte à conserver leur mémoire, voilà tout.
— Au moins, vous, madame, dit Martial, avec cet instinct de gloire, ces gracieusci» ïè\QnK:i,y vous vo>ez les avau-
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tagps de votre profession, dans ce qu'elle répand de charme el d'éclat, au lieu de mettre le talent au service d'intérêts cupides, et d'apprécier le génie, comme on le fait généralement de nos jours, pour ce qu'il rapporte de billets de banque.
— Ne le croyez pas trop... Je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, j'aime l'argent aussi à ma manière.
D'abord, toute fortune acquise parla valeur personnelle, donne une vraie jouissance, parce que celle-là est légitime... Et puis en lin, ces billets de banque^ ces larges rétributions, ordinairement mesuréesau talent, sont encore un honneur
qu'on nous rend; les richesses qui nous entourent, sont le sig^ne visible de ce que nous valons; elles nous montrent en quelque sorte notre pesant d'or.
— C'est une suprême grâce d'e'tat, madame, dit Albert, qui vous fait voir tout en beau dans une carrière...
— Marquée d'une sorte de réprobation, n'est-ce pas... et de plus remplie d'agitations, de rivalilés, de blessures aussi cruelles qu'elles sont misérables, d'orages entre deux coulisses qui accablent et font pitié... Mais qu'importe, je la trouve belle, cette carrière, parce que je I aime., je 1 aime, comme on aime la vie, avec ses peines, ses misères . On a
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beau souffrir, pleurer, on veut vivre, c'est ainsi que nous tenons à l'art auquel la vocation nous lie. Et même, cette attache est bien plus forte, car on voit bien des êtres renoncer volontairement k la vie, on n'en voit point dépouiller de plein gré leur talent. Il n'est point de suicide dans l'art.
— Au milieu de tels enivremenrts, dit Albert, je conçois bien que l'amour soit mis en oubli.
— Vous nous ramenez a notre point de départ, reprit Dora. L'amour, s'il n'est pas oublié dans celte sphère, comme vous ne le croyez pas vous-même, y perd du moins de sa toute-puissance; il ne
dispose plus arbitrairement de la destinée; il n'est plus le premier dispensateur des biens et des maux... Pour répondre enfin a la question qu'a posée M. Duvilliers .. et je puis le faire maintenant, sans que vous interprétiez trop mal mes aveux... je dirai qu'un amour léger, restreint dans les bornes d'un sentiment tout de charme et de paix, est peut-être celui que doit préférer une femme artiste, partagée elle-même dans ses facultés aiinantes... on lui livre une partie de son cœur, on lui voue une passion d'un jour, peut-elle être blessée ou se plaindre, quand elle ne saurait elle-même donner davantage?... Nous
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aimons, parce que nous sommes femmes, mais notre culte, notre enthousiasme, appartiennent au beau idéal, parce que nous sommes artistes.
Dans cet entretien de formes si calmes, sous ces paroles presque indifférente?, il régnait cependant une \ive animation intérieure.
Albert, étonné, étourdi, incertain de ce qu'il éprouvait, en se trouvant tout à coup dans une intimité enivrante, près de celle que jusque-la il avait adorée de loin, et presque comme dans un rêve, sentait en même temps les froides atteintes du désespoir, en voyant cette femme, si ardemment possédée de son
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art, se soustraire ainsi k la passion exclusive qu'il aurait voulu lui vouer, et qu'il sentait, malgré tout, éprouver pour elle.
Il parlait a peine, tenait ses regards baissés, mais on voyait, par instant, trembler la main sur laquelle sa tête était appuyée.
La jeune actrice mettait aussi une chaleur d'âme étrange, dans son langage si paisible et si réfléchi ; des rayons ardents s'échappaient de ses grands yeux inspirés, et il y avait une vibration profonde dans sa voix.
— Alors, madame, dit Albert d'un
accent mal assuré, si un homme vous
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faisait abjurer tout ce que vous venez de dire ?...
— Eh bien ?
— Oublier pour lui les succès de la scène, penser, en vous appuyant sur son cœur, que tout le reste était mensonge, fuir avec lui au moment où le public en foule vous attendrait, où le rideau serait près de se lever...
— Enfin ?
— Cet homme aurait donc fait un miracle ?
— Sans doute, puisqu'il aurait fait l'impossible.
— Alors, il faudrait le tenler, s'écria
Ulî ClAlllTÉ 275
Martial. Car une conquête ne fait qu'un héros, un miracle ferait un dieu.
— Et je n'aurais plus qu'k me soumettre à lui ? dit Dora.
— Oui, répondit Martial, lorsqu'il dirait : Brûlez ce que vous avez adoré, et adorez ce que vous avez. . enflammé!... L'application va très bien.
— Mais comment parviendait-il à me convaincre ?
— Vraiment, à force de séductions, dit Martial.
— Non, à force de vous aimer ! dit Albert.
En prononçant ces mots, il attacha ses yeux sur Dora, avec une expression si
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passionnéf^, que la jeune femme tressaillit, et pressa ses mains sur son cœur comme si ce regard y eût pénétré. Mais a cet instant, elle entendit sonner la pendule et se leva vivement.
— Mon Dieu ! dit-elle, il ne faut pas que je m'oublie... je vais à trois heures à la répétition d'un grand concert qui a lieu cette semaine.
— Chez la duchesse de Rumilly, dit vivement Albert.
— Oui, au bénéfice des pauvres orphelins... C'est une bien belle œuvre...
Prendrez-vous des billets, messieurs?
— J'en prends beaucoup et j en fais prendre, dit en souriant Albert. La du-
chesse de Rumilly est ma tante, et c'est moi qui Tai engagée à donner ce concert.
— Alors je vous reverrai bientôt, dit la jeune actrice en s'enveloppant de son voile, de son écharpe, et en se disposant à sortir.
Mais sur le seuil du salon, remarquant la pâleur extrême d'Albert, dont les forces étaient réellement trop mal rétablies encore, pour les émotions qu'il venait de subir, Dora lui ordonna de rester chez lui, et enjoignit même a M. Duvilliers de demeurer près de son ami.
La sœur de charité, comme il était dans ses devoirs de faire les honneurs
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de l'appartement de son malade, s'était avancé'^ pour accompngner la dame qui se n iirail, et Ferdinand l'avait suivie.
Dora avait cossr de s'occuper des deux personnes placées en fiice d'elle, de l'autre côté de la glace. Mais en ce moment, voyant la jeune garde-malade à ses côtés, elle ajouta qu'elle prendrait seulement le bras de la bonne sœur pour raccompagner, n Vareins s'inclina et dut obéir a ses volontés.
Tandis que Dora descendait, cependant, il dit à Ferdinand d'aller faire avancer la voilure de madame.