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CHAPITRE DEUXIÈIME

Les deux Marie.

Six années s'étaient écoulées.

Les enfants étaient devenues charmantes petites filles, jolies toutes deux, éclatantes de fraîcheur, ravissantes de physionomie, mais d'une orgauisatiou

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et d'un caractère complètement différents»

L'une était d'une vivacité, d'une pétulance indomptables, ne rêvant que les jeux et le plaisir. Curieuse à l'excès, elle voulait toujours connaître ce qui était au-dessus de sa portée; indocile et volontaire, sa nature la portait surtout vers le fruit défendu, et, quelque mésaventure qu'il pût lui arriver de ses désobéissances, loin d'en prendre leçon, elle se livrait à l'instant à quelque nouveau coup de tête. Aussi, sa journée se passaitelle à faire des choses dont madame Nicole, malgré la grande habitude, nepouyait jamais revenir.

DE ciiAraTÉ i>9

D'une gourmandise folle, elle jetait la poêlp à bas pour saisir les châtaignes a moitié cuites, ou renversait la bouteille de M* le curé et approchait ses lèvres sous le jet de rubis ; elle arrachait les fleurs qui eussent fait longtemps l'honneur du jardin pour les respirer un ins* tant, et enlevait prestement le chapelet de sa bonne gouvernante pour en faire sauter les grains bénits dans la fontaine; si on la laissait seule dans les champs, elle courait après les serpents et tâchait de saisir leur corps bigarré et chatoyant; elle eût consenti volontiers à être mordue par eux pour contempler un moment leurs brillantes couleurs Ou pouvait

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voir qu'elle sérail toujours prèle a jouer sa vie pour un plaisir.

Mais avec cela gracieuse el séduisante au possible, charmante à voir el charmante à entendre, remplissant la maison de son chant mélodieux, comme un rossignol en cage ; bonne, aimante a l'excès, apportant une sorte de passion dans les effusions de son cœur, broyant les coiffes de madame Nicole ,et les rabats du curé dans ses ardentes et nerveuses caresses, el se faisant tout pardonner en étouffant les gens de baisers.

L'autre petite fille ne trouvait de bonheur qu'à faire bien.

Le sentiment religieux, en germe chez

DE CH.UUTÉ Ci

elle, se répandait dans tout son caractère.

Soumise de corps et d'âme, tout ordre avait pour elle un caractère sacré : elle se serait laissée mourir de faim à côté d'une jatte de lait, si on ne la lui avait pas Rendue; elle ne se permettait non

plus de dire et de penser que ce qu'on avait enseigné à sa jeune intelligence.

Aussi simple de sentiments que de pensée , elle vivait fraternellement avec les plus humbles habitants du presbytère. On la trouvait parfois endormie au soleil de Iq basse-cour et tenant un lapin entre ses bras ; elle aimait en sœur les chèvres, les poules du logis, et frayait

CI LKS DKîJX SOKDRS

mêrae avec les dindons, sans mépriser personne.

Toujours au service de tout le monde, elle émondait les branches de buisson aux génisses et apportait à manger aux pigeons qui ne volaient pas encore.

Secourir, proléger était dans sa nature, la conservation des moindres êtres lui semblait plus précieuseque la sienne» Elle allait souvent au milieu de l'orage , abriter quelques légumes qu'elle avait plantés , ou couvrir de son tablier les poules épouvantées par le passage de l'aigle; un canard, qui s'était cassé la patte, et boitait plus que de raison, fut pendant longtemps l'objet de toutes ses

!>» rnA.RITÉ

préiiil'^ctions. Pais, quand elle en avait fini de tous s-s soins charilables, elle priait Dieu pour les animaux et les plantes de son domain 0. '■

Lorsque les deux petites filles étaient venues au monde ensemble, on n'attendait qu'un enfant et on n'avait préparé qu'un yom; l'imagination n'était pas assez prompte au village pour en trouver de suite un ^cond ; ainsi les deux jumelles a'appelaienl Marie.

Cela n'an^enail cependant pas de confusion dans l'inlérieur de la famille : le curé et la gouvernante avaient pris l'habiludc de donner a leur voix une inflexion qui désignait celle des deux en-

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fants qu'ils voulaient appeler : le nom de Marie prononcé d'un accent tendre et prolongé, faisait venir d'un pas recueilli la douce petite fille; d'un ton plus vif et plus impérieux, il faisait accourir le petit démon.

Telles que les voila, le pasteur les aimait toutes deux d'une tendresse inexprimable.

L'abbé Lebrun avait le sentiment de la famille développé au dernier point.

Celait pourquoi , au lieu de se marier, et de comprimer ce vaste amour dans le cercle d'un seul foyer, il avait pri^ l'état de prêtre, où, en veillant sur toute une pauvre population , il pouvait donnera

sa protection paternelle l'extension la plus large et la plus généreuse. Cependant, c'étaient les deux orphelines qui, plus dépendantes de lui que de tout autre, et ne vivant que par ses soins, avaient !a meilleure place dans son cœur.

Un soir que les deux petites filles avaient été plus charmantes que jamais, chacune a leur nianière, et que le curé et même madame Nicole s'étaient pris à pleurer de joie à leurs caresses, l'abbé Lebrun, après leur coucher, disait à ta vieille gouvernante :

— Eh bien ! Nicole... te souviens-tu ?...

la nuit que je suis parti pour aljer dans I ' 5

66 LBS DiîUX SOUCRS

cette ïimison frappée de malheur^ et lorsque le hibou avait chanté sur le pignon, lu disais que ce voyage nous serait funeste...

- El je le dis encore Léchant de

l'oiseau de nuit appelle les larmes.

— Qu'est il donc arrivé?.. Deux gentilles |)etiles créatures, qui fout notre joie au logis.

— Voila seulement siv années de cela, dit Nicole en hochant' la lêle; il y a encore bien des jours derrière la montagne."

— Mais ton oracle n'est pas revenu...

il aiu'a eu iionle de s'être trompé.

— Attendez, monsieur Quand ces

hôtes-là oot marqué une demeure, ils ne rabaudonnent pas... le hibou reviendra.

Dans ce moment on apporta une lettre au curé. 11 la prit avec une vague sensation de crainte. Soit que la croyance de la vieille femme agît sur lui à son insu, soit qu'une triste prévision se fît jour dans son âme, ce pli de papier lui causa

une sensation de froid étrange.

La lettre annonçait que l'évêque de- Clermont, en tournée dans son diocèse, arriverait h Saint-Victor le surlendemain.

Le jour suivant fut rempli tout entier

(.8 LES Dl'OX S(HUf{S

par l'émoi que causait la réception de monseigneur.

Cet honneur, toujours fort étourdissant et assez dispendieux, apporta d'autant plus d'embarras, le jour de la visite, que révêque montra dès son arrivée un front rembruni, dont les nuages ne s'éclaircirent point pendant la durée de l'office, ni même pendant la promenade et le repas qui vinrent ensuite.

Malheureusement, ce prélat était de

~ ceux qui font gloire au rigorisme, faute

de mieux. 11 entretenait la discipline la

plus sévère parmi ses diacres, et s'en

faisait honneur cii Irmps et lieu.

La victoire du salut était gagnée par

1)5': GÎIAUÎTÉ (J9

sa milice. Élant parfois très indulgent envers lui-même, il se montrait rigide à l'égard des autres, et balançait ainsi ce qu'il y avait de licence dans sa conduite. Ayant besoin qu'il lui fiit beaucoup pardonné auprès de Dieu, il faisait volontiers faire pénitence pour lui k ses frères de l'église.

En sortant de table, et tandis qu'on mettait ses chevaux à sa voiture, il emmena le curé Lebrun dans la chambre haute pour avoir avec lui une conférence particulière.

Il s'assit dans un fauteuil, à la place où le curé écrivait ses sermons , derrière les pampres de vigne, parce qu'il

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pourrait voir de la le moment où son ë(}uipage sérail allelé à la porte de la cure, et ne pas perdre de temps pour son départ.

Sans regarder celui auquel il s'adressait, il dit avec un suprême bon ton :

— Je me vois forcé, monsieur l'abbé, quoiqu'il en coule à mon cœur paternel, de prrndre une mesure de rigueur pour faire cesser le scandale qui règne

— Le scandale ! s'écria l'abbé en Iressaillant de surprise, et en tournant vers l'évêque un visage ouvert et candide»

*- Mais, il me semble... ces enfants....

— ^\i ! il s'agit de ces pauvres petites.

Dis CIIARirft 71

— Vous élevez ici deux petites filles, abbé... deux !

— Est-ce qu'il y a du mal ?

— singulière demande!

— Je ne connais pas de'canons de l'Église qui le défendent,

— Singulière ignorance!... Vous croyez donc que le presbytère peut abriter une couvée d'enfants?

— Pourquoi non, si la Providence, infinie dans ses bienfaits, permettait au pauvre prêtre d'éteudre sa charité sur un grand nombre d'orphelines?

~ Sa charité... à la bonne heure... des

^orphelines... je n'en doute pas... Mais m

admettant tout cela, il y aurait encore

l^Z LES DEUX SOHtiRS

dans la présence de ces deux enfants de graves inconvénients.

— Lesquels, monseigneur?

— Quand ça ne serait que de faire songer le prêtre aux joies de famille, dont il est privé.

— Oh ! pour cela, monseigneur, je ne > regrette rien... Quel plus beau partage en ce monde que d'être pasteur d'un pauvre hameau, d'être envoyé vers les plus infimes des hommes, vers ceux qui ont le plus besoin de secours, de consolation, pour les secourir, les consoler ! de venir abriter ceux que le monde oublie sous l'aile bienfaisante de Dieu.

— Sans -doute, dit i'évêque en cares-

UK CHAIUTÉ 75

santsur sa poilrine le ruban violet, signe de l'épiscopat ; et alors il faudrait vous en tenir là. Mais qu'une partie de vos ouailles habite sous votre toit, que des enfants viennent croître et fruclifler au sein de la cure , c'est une perturbation sans exemple dans l'Église:/ " "^-^^^

3 — Les enfants visités par Dieu puriBen

l'air où ils habitent ; leur présence chasse les mauvais instincts, les passions grossières De tout petits enfants , armés

d'une baguette, gardent aux champs d'indomptables tauraux; si jeunes et si faibles, ils tiennent en respect de redoutables brutes : ils nous peignent ainsi le

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pouvoir mystérieux que Dieu mêle à leur ionoceDce...

Le prélat, qui, pendant ces mots avait regardé par la fenêtre et vu sa voiture attelée, dit d'un Ion plus bref:

— Revenons au sujet qui m'amène.

Votre conduite m'oblige , quoiqu'avec bien du regret, commeje vous le disais tout à l'heure, à vous faire changer de paroisse au plus tôt. Vous irez desservir • un village des Pyrénées qui manque depuis longtemps de pasteur, à cau«e de

l'insalubrité du climat C'est avec une

doubur infinie, vous n'en doutez pas, que je me vois forcé de vous placer aussi mai... Mais il y a nécessité absolue.., et

Dl£ CIIARITB 75

j'ai déjà Résigné votre successeur k celte cure.

L'abbé Lebrun pâlit profondément et garda un moment de silence. Quand il eut reprit la force de s'exprimer, il répondit , en faisant de violents efforts pour retenir ses larmes:

— Il suffit., mor. seigneur... Je partirais... Mes pauvres petites orphelines seront adoptées par tout le village.... qui les chérit et les regarde comme une bénédiction.

— Du tout, du tout, ce serait d'un très mauvais effet pour la mémoire que vous laisseriez ici, et , pour votre successeur, d'un pernicieux exem])le. Il faut que

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ces enfants soient renvoyées de la commune.

— Renvoyées... abandonnées !... Elles, grand Dieu!... quand j'ai promis sur le corps de leur mère d'en prendre soin toute ma vie.

— Vous avez eu tort.

— Tort ! répéta l'abbé avec violence.

Mais il s'arrêta aussitôt, baissa les

yeux, et reprit d'une voix profonde î

— C'est possible , monseigneur. Mais enfin, ces pauvres enfants ne sont pas coupables de ce tort ; et perdues par ma faute, que vont-elles devenir?

— Où étaient-elles quand vous les avez prises?

DK Cil \ RITE / 1

— Sur le seuil d'un tombeau... Elles y

descendront bientôt elles-mêmes ou

seront réservées à des malheurs plus grands !

— Je dois enfin vous le dire, par l'intérêt que je vous porte, dit le prélat en se levant pour sortir. Il n'y a pas d'autre choix pour vous que de faire ce que l'Église ordonne par ma voix, ou de subir dix années d'interdiction dans une maison correctionnelle de Clermont.

— Oh ! oui , oui ! s'écria l'abbé avec exaltation, je subirai cette honte, cette réclusion; je serai privé d'air, de lumière Mais ces cnfaiils! ces enfants

seront sauvés !...

78 LUS DËliX SOiiURS

Il s'iulerrompit tout à coup, muet el glacé; ses bras tombèrent, sa tête se pencha sur sa poitrine.

II le comprit trop vite, le parti qu'il allait prendre était une révolte. Le prêtre doit obéir, contre sa raison, contre sa conscience ; le prêtre est soumis, comme le soldat, à l'obéissance passive. On dit au soldat : Ve te faire tuer, et il marche; on dit au prêtre : Soutfre, et il doit souffrir jusqu'à la mort Il le savait quand

il avait reçu les ordres; il avait accepté ce devoir rigoureux: il fallait le remplir.

Le prélat, impatienté de son silence, l'interrompit violemment:

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— Eh bien, monsieur, dit-il, achevez donc votre réponse !

— Non, monseigneur, non, prononça lentement l'abbé Lebrun, ce n'est pas là ma réponse. Je n'en puis faire qu'une seule, j'obéirai !

— Il suffît , dit l'évêque. Votre chanj:reQient de cure vous sera annoncé offifiieliement demain ; vous partirez sons huit jours. Il faut que d'ici là ces enfants soient chassées de la- commune, qu'il n'existe plus trace de ce scandale, et que la pureté, l'innocence reviennent régner dans ce pays... auquel je vais, à cet effet, donner eu parlant ma bénédiction.

L'évêque descendit rapidement. L'abbé

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Lebrun n'eut pasia force de dire un mot, de faire un mouvement. Il resta à sa place, 'appuyé sur la table pour se soutenir, et les yeux fixés sur la fenêtre par laquelle il pouvait encore apercevoir son supérieur.

Nicole , étonnée d'avoir vu le prélat descendre seul, monta vivement dans la chambre de son maître.

En trouvant l'abbé pâle comme la mort, immobile el les yeux bavards, elle jeta les hauts cris, lui fit mille questions, el voulut aller chercher du secours.

Il la retint avec force, sans détourner les yeux de la voiture dans laquelle il venait de voir monter l'cvêque.

. DE CHAniTÉ 8i

— Paix ! paix ! dit-il. Il n'est pas encore parti... il va revenir... révoquer cet

ordre affreux C'est impossible qu'il

n'ait pas pitié d'elles!... Il sentira un regret... un reûiords! il reviendra !..

Le carrosse s'ébranla. Une commotion violente retentit dans le sein du malheureux prêtre. Son œil fixe, ardent, demeura cependant attaché sur la marche de cette voiture qui soulevait une ligne de poussière entre les deux rangs d'arbres de la roule. Tant qu'il pouvait la découvrir, il croyait la voir s'arrêter... revenir sur ses pas... Mais à un détour du chemin , elle disparut subitement...

8% LES DBax. son URS

l'espace redevint solitaire, la poussière retomba, et tout fat fini !

L'abbé trembla de tout son corps, s'affaissa sur lui-même , et demeura étendu sans connaissance sur la pierre.

Quand il revint à lui , au bout de quelques instants, il lui fallut assumer de nouveau le fardeau de ses peines, et apprendre en quelque sorte une seconde fois qu'il allait quitter Saint- Victor, et qu'il devait, avant ce temps, en exiler les deux enfants de son cœur!... plus cruellement éprouvé que le patriarche, qui n'avait du moins qu'un fils à sacrifier!...

Dès le leudemain, tout le village fut

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instruit du départ de l'abbé Lebrun. Nicole, après avoir passé la nuit près de son maître, saisi d'une fièvre ardente, élail allée, tandis que les villageois attelaient la charrue a la blancheur de l'aube, leur raconter le funeste événement. .>

Les travaux furontsuspendusce jour-là^ et lorsque le cur^ se rendit au matin a l'église, tout le village se trouva amassé sur son passage.

Les bonnes gens ne savaient que pleurer, baiser les mains du curé, et répéter dans un entraînement de cœur insensé, comme ils le sont toujours :

— Emmeuez-nous ! emmeaez-nous !

LliS DSiUX SOEUKS

— Hélas! mes enfants, disait le pasteur,^ vous êtes attachés à la terre qui vous nourrit ; il n'y a plus d'existence pour vous au-delà de la limite de vos

champs... Ne vous en plaignez pas !

Il n'y a rien de plus doux que de vivre et de mourir au lieu où on a mis son coeur... Oh ! que je voudrais être comme vous , assuré de rester toujours sous le ciel que j'aime, et de reposer ensuite ^ous les arbres qui m'ont abrité î...

Pendant les jours qui suivirent, il n'y eut pas un instant de sérénité au hameau : on ne voyait partout que des fronts mornes et baissés; les habilanls allaient chaque malin à la messe; sans

Dli CnAÎ'.ITÊ 8t^

s'expliquer ce qui se passait en eux, ils avaient un plus grand besoin de prier, el se sentaient plus portés a rêver qu'a fournir leur journée habituelle; l'ouvrage n'allait pas ; et le soir ils avaient peine à loucher à leur repas.

On voyait tout le jour quelques-uns « d'entre eux, hommes et femmes, rôder

autour du presbytère eu s'essuyant les

yeux, et regarder aux fenêtres du curé.

Quand les uns s'éloignaient, il en venait d'autres.

Comme dans certains couvents d'autrefois, on se relevait pour chanter continuellement à l'autel ; ces braves cœurs entretenaient sans le savoir un culte

S6 Lf.S Dl'UX SOEURS

d'adoralion perpétuelle auprès de leur bon curé.

Quand vint le dimancbe, veille du dépari de l'abbé Lebrun, celui-ci vit, en arrivant sur la grande place du hameau, le cabaret fermé , l'arbre de mai dépouillé du bouquet qui annonçait le bal du soir, l'estrade du ménétrier enlevée. Ces signes de deuil touchèrent si profondéfisent l'abbé, qu'il fondit en larmes, et, dans ce moment, il se mêla à sasouffrance une douceur d'âme inflnie

Mais le plus difficile de son sacriGce était de quitter les deux Marie.

Il n'avait dit à personne l'ordre crael 4ui frappait les orphelines. Il les tenait

assises sur ses deux genoux, et leur prodiguait des caresses dont chacune était un adieu. Après bien des combats, il avait pris la Késolulion déchirante de les bannir lui-même de la paroisse.

11 eût été bien naturel de laisser l'acte de sévérité à remplir a son successeur ; mais d'abord, cet étranger pouvait y mettre une froideur et une dureté qui briseraient les pauvres petites créatures; ensuit'^, la connaissance de cet arrêt bar^ bare soulèverait dans tout le hameau une haine violente contre celui qui l'avait porté, et le prêtre devait, aux dépens de toutes ses- larmes, épargner cet outrage a l'Église.

Il vil bien lot se lever ce jour où il ne lui était plus possible de différer le bannissement de ses deux filles. Il eut le courage de ne pas attendre le soir, afin que les enfants eussent toute la journée devant elles pour obtenir de la charité le gîte où elles devaient passer la nuit suivante.'

Dans ces malheureuses campagnes, il n'est pas rare de voir des enfants abandonnés errer en demandant l'aumône, et vivre au jour le jour des dons de la pitié. Le pasteur ne jetait pas ses filles adoptives dans un malheur hors ligne, inconnu, il les plaçait seulement dans la plus misérable des conditions, et il sen-

tait en lui celle douleur poignante, déchirant a la fois le corps et l'âme, que connaissent seulement ceux qui ont souffert dans leurs enfants.

Après avoir rempli un panier de provisions, il prit les d€ux Marie par la main et descendit avec elles dans la carapagne.

Jamais le temps n'avait été si beau.

Un splendide soleil de mai dorait les airs, les rochers, la verdure ; l'horizon se dévoilait jusqu'au lointain le plus profond, et on voyait partout la terre dilatée, souriante et fleurie.

Le curé suivait pour gagner la route de Clermont, sur laquelle il voulait déposer

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les eafanls, un chemin de traverse qui descend d'une colline boisée, et après avoir, passé sur un pont rustique la ri- Yière coulant à la base, remonte sur une colline, également enveloppée de magnifique verdure.

La terre était couverte d'autant de fleurs que de brins d'herbe ; tous les insectes s'élevaient de leur abri, et leurs tourbillons chatoyants continuaient dans l'espace les flots de couleurs fraîches et brillantes dont le gazon était paré; les hêtres, les châlalgniers, balançant doucement leurs rameaux, recevaient la vie par chaque souffle d'air chaud et pur qui passait à leur cime j les oiseaux qui rem-

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plissaient leur feuillage chantaient la fête de ce jour avec tant d'éclats de joie, qu'on eût dit que le bonheur arrivât dans celte contrée pour y demeurer toujours...

L'abbé Lebrun pensait à la nuit de Noël, oij, six années ai'paravant, il était seul aussi dans la campagne emmenant ces deux petites filles avec lui.

— 0 mes enfants! disait-il en luimême, pendant la nuit d'hiver où je vous emporlais dans mes bras, la nature était âpre, désolée, la neige couvrait la terre, le ciel ne versait que glace et ténèbres... Et pourtant, combien j étais plus heureux qu'à présent!. . Je vous recueillais

vl LES i)EtJX SORXJRS

dans mon sein, je vous conservais la vie, et mon ame palpitait de joie... Je vous défendis alors des loups, Dieu sait avec quelle ardeur!... Que ne puis-jè vous défendre encore des ennemis plus cruels qui viendront peut-être vous assaillir !... Maintenant, au lieu de ces ombres, de ce désert sauvage, tout n'est que splendeur dans le ciel et sur la terre, et je souffre mille morts!... Ah ! le bonheur n'est qu'en nous-mêmes î

Le père des orphelines sentait a chaque pas de plus défaillir son courage ; il demandait a Dieu la force d'accomplir le sacrifice ; il cherchait à ranimer son es^ poiren songeant que c'était peut-être or-

DK CUARITË 95

gueil de sa part de se croire seul capable de soutenir ces enfants, que la Provi-

- dence avait des secrets bien plus puissants que les siens pour secourir les êtres abandonnés, les orphelins de toute la nature ; il regardait les oiseaux des champs qui vivent sans aucune subsistance assurée et visible, par un miracle continuel de la bonté suprême... Mais il songeait aussi que les oiseaux ont des ailes pour se soustraire aux dangers...

' Alors il regarcTait ses deux pauvres petites... et fondait en larmes.

11 portait tour a tour l'une des deux Marie dans ses bras, afin de ménager leurs forces pour le moment où elles

94 LES Dunx souuiis

marcheraient seules. H regardait à chaque instant autour de lui pour observer le ciel et les vents; si un seul nnage se fût levé a l'horizon, s'il eût pu craindre d'exposer ces faibles êtres à la rigueur du temps, sans savoir quel parti prendre ni que devenir, îf se serait refusé à accomplir la terrible condamnation.

Arrivé sur la hauteur de la colline qui fait face à Saint-Victor, il s'arrêta dans un endroit qui domine la route de Clermont, à peu près à cent pas de distance.

Il y avait là une haute pierre aiguë qui gardait l'eau du ciel dans une espèce de bassin creusé à sa base, et qu'on nommait dans le pays la Boche-aux-Bois, Le

DB GHARITÉ 95

curé fit asseoir les enfants vers une souche énorme, reste des cbènes séculaires qui abritaient autrefois celle pierre, et plaça sur le tronc coupé les provisions qu'il avait apportées.

Lorsque les deux Marie eurent pris gaîment un excellent repas, l'abbé Lebrun leur dil qu'il était forcé «le les quitter, qu'une loi plus forte que sa volonté l'y contraignait, mais qu'il en aurait le cœur déchiré jusqu'à son dernier jour.

Il les supplia au nom du ciel de pensera lui, de l'aimer toujours, de faire que son souvenir et la tendresse qu'elles garderaient pour lui aidassent à les conserver

06 LES DISUX SOEURS

pures, a les préserver de toute^faute irréparable dans la vie...

Il leur dit raille choses encore, le bon curé, qui, oubliant leur âge, épanchait près déciles toutes les émotions de son âme.

Les pauvres enfants cependant ne comprirent rien, si ce n'est qu'elles allaient s'en aller seules sur la route. Les paroles de leur père adoptif pénétraient dans leur esprit sans qu'elles pussent en saisir la portée ; ce ne fut que plus tard, lorsque la mémoire leur rap])ela ces tristes adieux que le sens leur en fut révélé.

Ce départ n'avait pour les enfants au-

I)B CllAKlTE ^'

cune impression de tristesse m Je solennité. Elles ne savaient point ce qu'était leloignement, l'absence, encore moins la solitude, l'abandon ; elles partaient pour entrer dans un monde inconnu, aussi paisiblement que si on les eût envoyées pour jouer seules au jardin. Le curé les embrassa encore. Puis il les mit sur le sentier qui conduisait à la

grande route, et les ûl partir... k la grâce de Dieu !... comme deux pauvres petits oiseaux à qui on donne la volée.

Elles descendirent en se tenant par la main, en suivant les détours du senlier,

en s'arrètant aux fraises qui rougissaient dans les touffes verdoyantes du bord ;

p TÎs, sf^ rapprochant l'une de l'autre, elles continuèrent a marcher ensemble..* Leurs têles b'anches et roses disparurent pr^ii a pp(ï,se c )îïfjn.iaj»l avec les touffes d'aîib.'pine du chemin.,.

Le curé tomba à genoux sur le som-

met de rochers, il joignit les mains et pria de toute la ferveur de son âme, le regard plonsré dans la profondeur du ciel.

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