CHAPITRE TROISIÈME
Dora.
Daiis une belle maison de la place Saint-Georges, et au fond d'un somptueux, appartement, un jour d'hiver de l'année 1826, une des premières cantatrices de rOpéra était à sou lever.
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Le luxe merveilleux de sa chambre à coucher était empreint de ce désordre habituel aux artistes, cl qu'ils apportent de leur n ansarde dans Thôlel où la fortune les installe, ^'ais tous les objets amassés dans ce voluptueux réduit avaient tant de fraîcheur et d'éclat, que leur confusion présenlait un chaos charmant.
La pièce était tendue de soie bleue, retenue par des joncs d'argent; le jour pâle de l'hiver qui venait mourir sur les stores bicarrés s'é^^ayait de leurs vives couleurs , et jouait dans rintérieur en nuafvces vaporeuses.
La penduh de porcelaine marquait les
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heures au milieu d'une guirlande de roses ; des flots de rubans, de fleurs, de , dentelles débordaient des armoires a glace entrouvertes, et représentaient la corne d'abondance placée aux mains de la dame du lieu ; des instruments de musique rappelaient l'art prestigieux sur lequel reposait cette existence brillante
et fugitive ; des diadèmes, des bouquets de plumes, épars ça et la, semblaient aussi exprimer sa souveraineté éphémère.
Cette célèbre actrice, nommée Dora, était assise devant le miroir de sa toilette, surmonté d'un voile de dentelle doublé de rose. Dans la profondeur de la
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i^lace se dessinait une figure pleine de charme.
Les contours de ce visage étaient fins et suaves ; une expression de fierté tranquille et douce siégeait sur un front élevé et des sourcils bien arqués ; il était impossible de voir des yeux noirs plus limpides et plus radieux ; un sourire d'une grâce indicible errait sur la bouche, d'un rouge vif et nettement accusé ; des fossettes creusées dans les joues continuaient le charme de ce sourire sur le reste du visage.
La taille de la jeune femme était grande, souple, élancée, sa peau d'une blancheur chaude et rosée, ses mou-
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vemenls erapreinis d'élégance c! de mollesse.
Ce n'était pas une figure d'une régulière beauté, mais on aurait pu dire d'unç séduction régulière, car tous ses traits et tout son ensemble concouraient à un attrait irrésistible... On voyait admirablement dans cette jeune figure pencbée devant -la glace la femme armée de sa toute-puissante faiblesse.
Engagée depuis six mois seulement à l'Opéra, la cantatrice en était alors à la jeunesse de sa réputation Temps heureux ! où l'enthousiasme se montre aveugle et délirant comme l'amour, prêt a tout accepfc^.jefvà tout pardonner, jus-
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qu'au moment où vieni l'admiration mesurée, raisormée et refroidie par la crilique', puis la simple 'estime du talent, arrachée à un public hlasé par les continuels efforts de l'artiste, et enfin' l'injustice et le dénigrement, amers jusqu'à la mort...
si la jeune actrice avait aimé, ces sentiments passagers n'avaient été que déception.
Avec une ame aussi passionnée que la tienne, elle aurait pu être brisée de Ces durs revers. Mais son art l'avait consolée de tout. Elle croyait maintenant que l'amour était accessoire dans la vie, qu'il s'agissait seulement dans ce monde d'être
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une grande musicienne, de connaître tous les secrets de 'l'harmonie et d'en traduire dans sa voix les ineffables beautés.
Comme rien ne l'avait trompée dans sa chère croyance, il y avait en elle toute la sérénité de la jeunesse assurée et confiante; sa figure resplendissait de foi, d'espoir, d'enthousiasme, on aurait pu dire d'innocence.
— Est-il venu du monde ce matin ?
demandait en ce moment Dora a la femme de chambre qui arrangeait ses cheveux devant la toilette.
— Vais une ciaquantaine de per-
sonnes... comme tous les jours, répondit Jenny.
— Et rien de nouveau ?
— Non Des messieurs du beau
monde, qui venaient présenter leurs bommages k madame... J'ai toutes leurs cartes dans ma poche.
El la jolie camériste, après avoir fouillé dans son petit tablier, commença à lire :
— M. le comte de...
— Brûle.
— M. le djic de..,
— Brûle... Toujours des ducs et pairs, des seigneurs de l'ancien régime, qui font la cour aux actrices par tradition.
— Mais ces messieurs ont de fort ai-
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niables traditions... On a envoyé ce matin à madame des présents magnifiques...
J'aurais dû les apporter ici.
— Va donc me ctiercher tout cela.
Jenny sortit , et rentra bientôt les mains remplies, les bras chargés de divers objets qu'elle déposa sur un guéridon.
C'était d'abord un surtout de table en orfèvrerie du plus beau travail, où des amours arlistement sculptés tendaient déjà leur corbeille pour recevoir les fruits qu'on allait leur confier. Puis un cachemire aux palmes merveilleuses , une écharpé de superbe den telle, enfin nn lapis des Gobelins qui allait semer des
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fleurs sous les pas de la divinité encensée de tanl d'hommages.
Ces présents étaient signés de grands noms. Chacun venait accompagné d'un billet du donateur, dans lequel celui-ci tâchait de faire ressortir sa génprosilé autant que son amour.
Après s'être amusée un moment de Ces nouvelles richesses , la jeune femme demanda qui était venu encore dans la matinée.
— Mais... plusieurs artistes de notre théâtre qui désiraient s'informer des nouvelles de madame.
— Ces chers amis! J'irai les voir
tous aujourd'hui.
— Et puis t »us nos pauvres.... C'est le premier du mois.
— Jenny, il faudra augmenter la pension de quelques-uns J'ai revu ma
liste il y a là des vieillards, des infirmes qui ne reçoivent pas assez.
— Augmenter, c'est hienlôt dit Il
n'y a plus rien dans la bourse aux aumônes.
— Prends dans l'autre.
— Il n'y a pas davantage... Vous avez
déjà vendu à un juif celte belle parure d'émeraude... c'est un meurtre!
— Elle me venait du grand compositeur allemand... Je l'ai donnée pour faire élever ce pauvre petit Joueur de vielle