‹ Les deux soeurs de charitéChapitre 5 sur 14 · LUS, DEUX SŒURS · texte numérisé non relu

LUS, DEUX SŒURS

qui était tombé de froid au coin de la rue Entre artistes il faut s'obliger.

— Maintenant nous attendrons l'argent de notre directeur.

— Non , je ne veux pas attendre

l'hiver est trop dur pour les pauvres.

— Que ferez-vous ?

— Une chose bien simple... Tiens, ce cachemire vient de chez Delisle... Il y a de tout dans cette maison-là. Tu vas aller changer ce châle contre des étoffes bien communes, bien chaudes, nous en habillerons plusieurs faoïilles... Ce tapis est superbe; le iiiarchand nous le changera aussi pour de petits lits complets, que tu feras porter aux adresses que je le

donnerai... Ce beau surtout... Ma foi, l'orfèvre nous en donnera de l'argent monnayé... Ce sera pour augmenter la pension de mes pauvres... Ainsi, tu entends bien : tu vas aller...

— Mon Dieu, madame, ce n'est pas difficile... vous me faites faire tous les jours des commissions semblables !

— De cette manière, les folies de mes adorateurs deviennent des œuvres de sagesse.

— Aussi la foule en est grande...

— Des amours ou des bonnes œuvres?

— Mon Dieu ! des uns et des autres.

— A la bonne heure.

— Mais j'ai oublié de dire k madame

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que ces messieurs lui adressaient mille

félicitations sur son triomphe d'hier

car toute la ville était à l'Opéra.

— Vrai aient!

— Salle ! omble ! Il y avait des ministres , des ambassadeurs, des princes étrana^ers. On dit que de hauts person-*na^es de l'église s'étaient glissés dans les baignoires. . Et au paradis, on voyait des pauvres diables qui avaient dû sacrifier leur dîner pour venir a. l'Opérac^^i^ Quant au monsieur de 1 avant-scène.. .

Oh ! je l'ai vu, lui.

— Madame sait de qui je veux parler?

— Un jeune homme toujours a la

mêoie lo^e d'avaut-scèoe...

— - El d'un extérieur iufinimenl remarquable.

— C'est ce qu'il m'a semblé.

— Moi , je le trouve admirable, prononça grave, lient Jenny. Une figure noble, ouverte, une tournure charmante; il n'a sur lui ni or ni diamants, et semble toujours paré comme un prince... Je ne crois pas qu'on puisse rien voir de plus beau et déplus distingué que ce M. Albert de V^areins.

— Tu sais son nom ?

— C'est l'ouvreuse qui me l'a dit.. .. Elle l'iiime beaucoup, l'ouvreuse.... Elle a aussi remarqué qii^i ce monsieur ne £ieat âu spectacle, que ie$ jours où ou

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entend madame Dora.... que même pendant la représentation il n'est occupé que d'elle... qu'il la regarde, l'écoute de toute son âme pendant qu'elle est là ; puis ensuite se relire au fond de sa loge, ne donnant plus un coup d'oeil au spectacle, et rêvant... on ne sait de quoi.

— Elle a vu tout cela ?

— C'est si naturel de regarder Moi

aussi, j'ai remarqué depuis longtemps la belle figure de M. de Vareins.... On s'en aperçoit d'autant mieux qu'il a toujours à ses côtés un petit brun, borgne à ce que je crois, laid à faire peur!... Oh ! celui-là ne s'émeut pas du spectacle, lui ! Dans les plus beaux moments il reste là, sombre,

immobile comme le hibou, auquel il ressemble.

— Mais hier, il y avait encore d'autres

personues dans la loge D'abord un

homme âgé d'une très belle apparence, d'un aspect digne, imposant, noble et gracieux à la fois.

— C'e^st le père de M. Albert, le comte de Vareins, qui habite ordinairement Villeneuve-Saiul-Georges, et qui était venu passer un jour à Paris pour entendre le nouvel opéra.

— Et puis, à côté de lui, une jeune fille de seize à dix-sept ans, une figure délicate, chaste et pure, un front de vierge encadré de cheveux blonds, de fines et

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légères couleurs comme une marguerite de printemps... Elle n'avait point l'air d'être au spectacle... Au milieu de la foule el du bruit, elle semblait retirée en elle-même, paisible et recueillie, comme dans une église oii elle eût été seule à prier sa madone.

— Comme madame l'a bien observée!

— Oui... de la coulisse... en attendant

mon entrée tn scène Mais cette jeune

fille?

— Est la pupille de M. le comte de Vareins et la fiancée de M. Albert.

— Tu sais encore cela ?

— Toujours par l'ouvreuse, qui a causé avec les domestiques.

— Voyons, il est tard, dit en changeant de ton la jeune aclrice, au lieu de me conter tout cela, range donc un peu celle

chambre Tiens, mon coslume d'hier

n'est pas séulemenl plié.... Et toutes ces fleurs, que fonl-elles sur ce fauteuil?

"■— Ce sont les bouquets qu'on a jetés hier à madame.

— Mets-les dans le grand vase de Sèvres.

— J'ai cru que madame ne se souciait plus de ces bouquets... elle en reçoit tanti

— C'est égal, quand je sens leur parfum, il me semble être encore sur la scène , respirer l'admiration , l'enthou-

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siasnie ! J'ai besoin de les avoir près

de moi pour rester dans mon atmosphère.

— Tirâce au ciel, il n'en manque pas... A chaque tombée de rideau, c'est une pluie de bouquets, de couronnes !

— Mais, dit la belle actrice en regardant ces fleurs à demi flétries , voici un singulier bouquet... tout de fleurs d'oranger... comme celui d'une mariée.

— Je vais le mettre tremper.

— Non, donne-le moi il sent si

bon !... Qui a eu la bizarre idée de m'envoyer cela ?

— Mais c'est M. Albert de Vareins , dont nous parlions à Tinstant.

Mî CHARITÉ 121

— Tu crois ?

— J'en suis sûre, je l'ai vu jeter.

— Ainsi M. de Vareins... puisque c'est ainsi que lu l'appelles, est épris de mon chant?

— Tout ce qu'il y a de plus épris.

— C'est comme tant d'autres... Il me jette des bouquels... encore comme tant d'autres Mais pourquoi celle singulière idée de fleurs d'oranger?

— Rien n'est plus clair. Ce bouquet veut dire : c'est amour pur, légitime, rempli de respect que vous m'inspirez.

Voici des fleurs de mariage qui peignent la nature de mes sentiments. Je vous off're mon nom, ma fortune et ma main.

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— Bah! et sa fiancée, qu'en fais-tu dans tout cela?

— Je n'en sais rien ; mais il est facile

de lire la pensée qui s'exprime ici Je

vous offre mon noni^ ma fortune et ma main. 11 y a colo dans le bouquet.

— Eu vérité î

— J'en jurerais.

— Tu ferais mieux d'achever de m'habiller... [1 faut que je sorte bien vite.

— Madame. ne peut pas mettre ses gants, ses bracelets, elle tient toujours €e bouquet.

— Mets-le tremper.

— - Il n'y a plus de place.

•' — — Jette les autres.

Dî'- CHARITÉ ^'25

A l'instant où Dora éîail près de sorlir, on entendil une voilure entrer dans ia cour de l'hôtel.

— Vois ce que c'est, dit la jeune fename à Jenny.

— Un équipage que je ne connais pas, répondit celle-ci en regardant par la fenêtre... Unp livrée grise et bleu de ciel... extrêmement élrganîe... In domestique descend Il apporte une lettre h madame...

Un instant après, le pli de papier fut entre les mains de la jeune aclrice. Elle l'ouvrit avec nonrbalnnce... mais un lé-. ger tressaillement se fil sentir en elle en

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voyant au bas de la page le nom d'Albert de Vareins.

Elle renvoya à l'instant sa femme de chambre, ayant besoin d'être seule pour lire cette lettre.

Sans se l'avouer, Dora partageait l'opinion de Jenny sur les sentiments de M. de Vareins. Elle avait seulement parfois rencontré le regard de ce jeune homme; mais, dans ce regard, l'admiration, l'enlhoi.'siasme avaient un caractère grave, profond, qui faisait pressentir une de ce? passions toute puissantes sur les destinées.

Ce fut donc avec l'émotion qui préside

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aux instants d'une certaine solennité qu'elle ouvrit celte première lettre.

Elle contenait seulement ces mots :

« Madame,

> Seriez - vous assez adorablemenl bonne pour embellir de voire présence un déjeuner que je donne après-demain à des amis intimes, dans ma retraite des tlbamps-Élysées. Si vous tenez à ce que cette faveur de votre part demeure secrète, ma voiture sera à votre porte à deux heures, et mes amis vous promettent d'avance le silence.

» J'ose espérer qu'aucun engagement ne vous empêchera de condescendre a mes vœux, quand je vous aurai juré que

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votre consf-nlenienl sera un sujet de bonheur inexprimable et de reconnaissance éternelle pour celui qui se dit à vos pieds

» Votre plus ardent aduiirateur, » Albert de Vakeiss. »

— Quelle insolence ! s'écria Dora en laissant tombei" dans une sorte de conslernatjon sa main qui tenait la lettre. „;.. Quelle insolence! répéta-t-elle en froissant violemment le p-pier et en le jetant au feu. C'est admirable ! pour la première entrevue aller déjeûner chezlui!.« lôte à tète avec vingt jeunes gens!.-.. On me promet le sccrel... Nous en sommes déjà au m^'àtèrs... au mystère égayé par

le vin el les joyeux propos .. Ah ! M. de Vareiijs, vous oubliez lroj> que dans une actrice il y a encore une femme!

Aussitôt elle prit ce qu'il lui fallait pour écrire, et traça rapidement ces lignes :

< ^îonsieur,

^ On ne dcjcûne que cliez des arais.

Vous le pensyz bien ainsi, niais vous croyez quune cantatrice est d'avance Wimle de tous les lioiiimes qui admirent sou talent et se font admirer d'elle par leur rang et leur fortune. Cette opixiioQ est trop flatteuse pour que ma modestie ne m'engù'^e pas a la repousser à l'iustaat. Je dois donc vous dire que vous

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