‹ Les deux soeurs de charitéChapitre 6 sur 14 · LKS DEdX SOKURS · texte numérisé non relu

LKS DEdX SOKURS

m'êtescouiplétenienl étranger, et (ju'airisi je ne puis accepter voire confiaote inlation.

» Soyez tranquille , monsieur , je ne prendrai le prétexte d*aucun engagement pour refuser, et vous dirai simplement que je ne veux pas assister à la fête à laquelle vous daignez me convier.

» Dora. »

Dora fit partir de suite sa lettre. Ensuite elle resta quelques instants la tête appuyée dans ses mains, et revit l'image d'Albert de Vareins tel qu'il lui avait apparu bien des fois penché sur le devant de sa loge.

Celte belle figure, d'une expression

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toujours grave et souveot triste, cette empreinte d'élévatiou et de diguité étaient incompatibles avec les petites prétentions, les fatuités, les ridicules des jeunes gens à la mode qui ne sont que cela. On ne comprenait pas sous ces dehors imposants et d'une distinction rare, l'homme qui peut user de procédés inconvenants et faire preuve du plus mauvais goût du monde, celui d'agir légèrement envers une femme avant de savoir si elle le mérite.

Il y avait entre M, de Vareins et la lettre signée de lui, un intervalle que la pensée ne pouvait franchir.

CHAPlTRb: QUATRIÈME

Albert de Yareins.

Le lendemain matin, trois jeunes gens étaient réunis dans le salon d'un élégant pavillon, situé aux Champs-Elysées, dans l'avenue Sainte-Marie.

1 31 LES ÛKUX SOKURS

L'un, en robe de chambre, était encore assis devant la table ronde sur laquelle nn avait servi le déjeûner; l'autre, en costume très soigné, malji:ré l'heure matinale, s'adossait nonchalamment à la cheminée ; le troisième, assis un peu à l'écart et la tète entre ses deux mains, était absorbé dans la lecture d'un vieux livre posé sur un guéridon.

Le parfuui du thé régnait encore dans l'atmosphère, mêlé aux vapeurs du cigare, qui, abondamuient exhalées, répandaient un voile d'opale sur les riches lambris de cet intérieur, et montaient en flots d'encens vers des bustes, des statuettes représentant les grands hommes

du jour, vers des poriraits de chevaux de course placés entre de belles j»anoplies.

Sur la table ronde, une lettre ouverte était posée au milieu des tasses de Chine et des journaux.

Albert de Vareîns, assis devant cett»

table, et drapé de son enveloppe de velours grenat, lais ait voir sur son visage altéré les signes de vives agitations intérieures.

Son ami , Martial Duvilliers, l'air insouciant et dégagé, ne paraissait occupé qu*à se réchauffer au foyer pétillant.

Ferdinand, le secrétaire de M. de Va reins, qui raccompagnnitb;)biluellem»'nt

IjG les dv.vk sordrs

a l'Opéra , et avait été remarqué de mademoiselle Jenny pour sa disgracieuse flo^ure, restait assez éloigné de ces messieurs, en dehors de leur entretien, et tout entier au livre dans lequel s'enfonçaient son regard et sa pensée.

Après avoir lu la lettre de la belle cantatrice, qu'Albert avait trouvée la veille en rentrant et venait de communiquer à Martial, les deux amis étaient restés quelque temps dans le silence, et réfléchissant de manières bien diverses.

Va reins reprit la parole le premier en disant à Martial Duvilliers, avec un sourire amer :

— Eh bien,puis-je savoir votre pensée

DE ciiArxiTi; 157

sur celle réponse k la belle épitre que vous m'avez fait écrire?

— Pauvre ami! dit Martial d'un air attendri, te voilà bien à plaindre pour ce premier revers!

— Non, car je m'y attendais... J'espérais même qu'il en serait ainsi.

— Alors, pourquoi donc ce front sinistre?...

— Vous vous trompez, dit Vareins avec une exaltation concentrée. Je suis heureux... trop heureux peut-être !

— Voilà une singulière idée et une plus singulière réticence.

— Je veux dire simplement que tout ceci me touche peu.

458 LES DiiTx ?otims

— Ah !

— Je pense comme vou«, messieurs : faire outrage à une actrice n'est pas de plus d'importance que de briser une de ces fleurs de la Chine.

Après avoir frappé violemment sur la tasse de porcelaine, il se leva, marcha à granfl pns dans le salon, et s'approcha de srm piano, dont il tira pendant un instant des noteâ assez lugubres.

— Allons, Vareins ! dit 3Iarlial, tu l'en prends à moi !

— Nullemer.l, répondit Albert d'un ton acerbi\ J'ai prêté l'oreille a les principes, j'ai cru a tes conseils, j'ai fait une sottise et voilà tout.

DE CÏIAniTÉ 150

— Je voulais remettre dans sa voie uq amour qui s'égarait,, . Et je le veux plus que jamais.

— Encore ?

— Certainement. Je prévoyais bien ce premier refus, et c'était ce qu'il nous fallait pour reprendre l'attaque d'une ma5,ière plus vive... Ainsi, tandis que tu étais la a tedésofer.. quoi que lu veuilles en'dî^^... moi je réficcliissàis sérieusement. Et j'ai déjà dans ma tête un plao tout iraci) qui ne demande qu'à se Ira-^ diîire en œuvre.

«n. ,^ Qjj j gpâce detrs inspirations ! — Tu Jcs connaîln^s niijlgré toi, et malgré toi auhsi lu on viendias peut-

«{40 Liîs Dr.rx soî'uns

être à les suivre... Tu parlais de punch tout à l'heure, nous en prendrons quelques verres, et en buvant tu ne pourras m'empècber de parler.

M. de Vareins ayant accédé à celte proposition par un signe de lête, Ferdinand, qui occupait un emploi dans sa maison comme nous l'avons dit, se leva, et alla commander aux domestiques un bol de punch qui fut bientôt apporté.

La liqueur enflammée ayant été posé sur la table en!:e les deux amis, Martial dit en attirant une troisième chaise :

— Et voii... monsieur Ferdinand... un verre de punch et un cigare. ^

Mais le jeune secrétaire était déjà re-

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tourné s'asseoir à sa place retirée, et il s'inclina en silence.

— Mon cher Ferdinand ne fume pas et ne boit guère, dit Albert... Il n'en est pas moins pour moi de bonne et douce compagnie.

— Mais pourquoi ces exclusions, jeune homme? demanda Martial.

— Je ne crois pas, répondit Ferdinand, avoir été pourvu par la nature d'un surcroît de raison qui me permette d'en laisser une partie dans les vapeurs du rhum et du havane.

— Vous avez tort... ces heureux excitants font mousser l'esprit ; il monte, il

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pétille, il es! plus fort dans la lutte et plus brillant dans le calme.

— Tout cela est nécessaire dans la vie du monde*, il est vrai... mais ce n'est pas a celle-là que je suis destiné.

Lejeune secrétaire, en disant ces mots, releva la tête. Un de ses yeux se leva noir, brillant, expressif, l'autre enfoncé dans l'orbite, et a demi voilé de sa paupière, restait dans une nuit éternelle. De plus, la figure marquée de cette triste difformité était anguleuse et bronzée; d'épais cheveux noirs et une barbe taillée en pointe l'ombrageaient encore; les seuls avantages qu'on pût y découvrir étaient un front large et beau, quoique

us CIIAUITÉ i45

marqué d'une profonde cicatrice, et une physionomie iutelligeule,digne et calme.

Ainsi, par ce seul mouvement de tête ajouté à des paroles, Ferdinand avait pu faire reconnaître que la solitude devait être en effet pour lui l'élément le plus propice.

Au bout d'un instant, il fut replongé dans son intéressante lecture, et ne pouvant plus faire attention à ce qui se disait autour de lui.

Les deux amis étaient d'ailleurs placés assez loin dans l'embrasure de la fenêtre et à demi enveloppés par ses amples rideaux.

La chaleur du punch commençait à

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monter à la tête d'Albert, son cœur débordait d'angoisses, le regard de Martial était sympathique, entraînant ; aussi le jeune Vareins, par un mouvement irrésistible, passa tout a coup du ton âpre et concentré qu'il avait eu jusque-lk, à un abandon complet et k une entière effusion de cœur.

— Que j'ai souffert hier soir, s'écria-l-il, pendant toute la durée de ce spectacle !

— Où lu vas avec tant de bonheur pour entendre la diva, dit Martial surpris.

— Oui, mais mon père et celle jeune DsleUeétaienllà.

DE CHAftITÉ 145

— Eh bien ?

— Je sentais en moi des lulfes, des tourments... qui n'étaient encore que le prélude de ce qui m'attend... Martial, il y aura un déchirement terrible dans ma vie!

— Que dis-tu?

— Tu sais que mon père veut me faire épouser sa pupille... Si ce n'était qu'un mariage de convenance, il me serait bien facile de m'y soustraire; mon père est bon, ses idées sont larges, ses senti-» ments élevés, il ne m'imposerait jamais pour loi de vaines considérations de rang et de fortune... Mais Estelle n'a rien, à ce que je crois, sa famille est peu

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connue; ce sont donc des intérêts d'un autre ordre (jwi décident do ce mariage.

— Ei lesquels?

'-^ Je ItVn pais rien... Mars mon père flie dit qu:"ii y td do sou repos, dé Son honnt ur; qu à ce prix seuleuient il peut mourir en paix.

— El rien de plus?

" i-»Ji II m'appreo^lra, dit-il, les moUfs qui le ;^ident au moment de mon uniort avec sa pupille... Et ce moment approche... Il ta ni absolument, à ce que dit mon [ère, que le mariage ait lieu avant la mtijorilé d'Estelle... Et Eslelle, avec son organisation frêle, délicate, et sa candeur de physionomie qui lui donnent

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l'air d'un enfaal, a près de viiigl el un ans.

— Mais celte volonlé...

— Oh ! mon père est loin do croire qu'elle soit lyranniquel II me donné une jeune fille douce, belle, élevée sous ses jeux dans toutes les vertus, el se repose dans la sérénité de celte pensée.. ..i Tous les tourments sont pour moi !

— Enfin, que veux-tu dire avec ton désespoir ?... A ce que je comprends, tu seras le mari d'une femme charmante...

et tout ton maiheur se borne là.

Albert, qui, pendant ce dialogue, avait bu à coupL j;i"cssés, s'écria :

— Le inari dune autre, quand j«

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l'aime, elle! avec passion, avec délire, quand je veux à tout prix...

11 s'arrêla à ce mol, mais Martial fixa sur lui un regard pénélranl, en disant avec sévérité :

— Albert!

— Eh bien, oui!... dit celui-ci avec violence.

— Toi ! tu veux épouser une actrice !

— Je le veux depuis que je la connais... Je le veux quand je la regarde et l'écoute avec idolâtrie...... Je le veux

encore quand j'ai cessé de la voir, et dans tous les instants de celle vie ardente, tempétueuse qui m'est faite.

— Mais y as-tu bien pensé ?

DK CHAr.ITÈ 14.9

— Il le faut pour qu'elle m'appartienne à jamais! C'est une merveille de grâce, de beauté, de talent; c'est un trésor entre toutes les femues, une créature d'élite, telle qu'il en tom!;j si rarement des mains de Dieu!... Et moi, faible, obscur, perdu dans les rangs de ses adorateurs, en m'unissant a elle, je vais la posséder seul! pour toujours!... A celte pensée, mon front bal, mon sang bouillonne...

Il me semble que je la vois au milieu d'un de ces triomphes de la scène, quand tout ce peuple enlhousiasle voudrait se prosterner a ses pieds... que je la prends dans mes bras et l'emporte au fond d'un sanctuaire de solitude et d'amour... Je

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me dis alors ; Tous les hommes étaient mes rivaux, j'ai trlomi>hé d'eux lousl .. Elle m'apparlient, elle n'est plus en ce monde qu'a moi seul !

— Malheureux !... c'est du délire.

. 5fe<— C'est une ambition ardente, une volonté absolue... Non, je ne trouve pas de mots pour peindre cetie aspiration toute puissante , mystérieuse !.. c'est une destinée à laquelle je nie sens poussé.:... 11 faiilqueje l'atleigneou que je meure!

i , rr~ Pauvre Albert!

i-: ihi Comprends-tu maintenant ce que je souffre entre Dora et Uion père?

— Oh! la raison viendra a Ion secours.

BK CHARTTÉ i^{

— La raison... la tienne peut-être !..

Je l'ai déjà éprouvée L'autre jour,

quand j'élais effrayé moi-même de ma résolution, j'ai écmité tes leçons , tf^s conseils... Tu raljrussais l'amour d'une aclrice, j'ai eu le courra ge de tVntendre... Ttt me disais que de telles femmes devaient être traitées légèrement, j'ai voulu te croire;.. Que sais-je, en effet? je ne l0s connais pas... Étourdi un moment de tes \ainps théories, j'ai écrit ce que tu as voulu... Et cette lettre décidait de mon sort... si Dor^Peut accepté cotte invitatu^u incoii venante, se fut nuuitrée à ce point facile et léj^Trc, je rte songeais plus a mes projets; niCS reniordï. envers mon

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père, mes luUes, mes angoisses disparaissaient... mais aussi mon ardent espoir, mon suprême bonheur... Elle a refusé, elle a répondu avec dignité... Joie et désespoir, tout est revenu !

— Écoute, Albert, tu es insensé, mais je t'aime ! Je vais donc te parler sérieusement, comme une mère fait k l'enfant qui ne saurait la comprendre...

J ai vu en toi depuis quelque temps le germe d'une passion profonde pour une actrice, et j'en ai frémi... Oîi aboutisseut de tels sentiments développés dans toute leur force ? L'exemple le prouve : au suicide ou au mariage. Pour le moment, tu ne penses pas à le tuer,

mais ,à. le Aiarier. Si ce dernier dénoûment semble d'abord plus favorable, il esl pire cependant que le premier...

Mon pauvre ami! lu n'es pas le premier fou qui ait voulu épouser une actrice célèbre! Séduit, égaré par la voix ou la danse d'une de ces reines de théâtre, plus d'un a prétendu s'approprier à lui seul l'idole de tous. On a essayé de réunir la vie agitée, brûlante de l'arlisle, à la paisible existence de femme mariée; c'est toujours la première qui a prévalu ; elle a dominé, brisé la seconde.

Il y a eu bientôt des ruptures écla-

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tantes ; et les Sf^par&lions judiciaires ont fait connaître la vie infernale- q^ie passaient les époux avant d'en venir la

Demande aux tribunaux occupés a battre sur ces chaînes pour les bri-;pr, ce qu'eik s avaient de poi(]s et de douleurs ! Ensuile, le déboire, l'amc! ture de semblables scandales croissent à mesure qu'ils sont plus en vue, et dans ce cas la publicité est immense. Le public, accoutumé à entourer l'aclrice, la suit dans les troubles d(»me?lique?, l'y lient sous son regaid. Le mari, exposé ainsi à l'attention de la foule, reçoit les traits du sarcasme, de l'ironie, jusqu'à ce qu'il succombe sous leurs coups.

— Ainsi, à ton avis, dit Albert, le suicide vaut mieux ?

— Infiniment mieux.

— Et je dois au plus vite me briller la cervelle?

— Non, iiiais romnlacor ta passion folle, terrible, par un simple amour de jounesse, rempli de poésie «^t de volupté près d'une ferpn.e artisie et cbarmante, ci qui ne porte avec lui ni gravité dangereuse, ni regrets pour l'avenir... pour i'i^veu.ir où il aura passé sans laisser de tristes débris, et comme un parfum qui Ghajrme un moment et s'évapore.

— Tu vas ffi'engager encore dans de

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ridicules tentalives dont il ne me restera que la houle.

— Tu es bien jeune, mon pauvre Albert î tu n'as que deux années de Paris sur la tête! Jusque-là, cJevé a Villeneuve, dans la maison pci'ernelle, tu n'as vu de près que ta digr^o mère et les femmes de sa société intime, vertueuses à trente quartiers ; tu n'as joué qu'avec la pupille de ton père, celte pure et virginale Estelle, qu'un papillon, en passant trop près de son front, ferait rougir! Hors des lois de la délicatesse et de l'honneur, tu n'as pas l'ombre de savoirvivre ; et je repousse d'avance toute ob-

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servation de ta part sur le plan de conduite que je vais te tracer.

~ — Je me soucie peu de l'entendre.

— Tu n'es pas libre de refuser, Albert, tu es trop violemment épris pour que j'essaye de te fdire renoncer a ton amour, mais il faut te maintenir dans des bornes où il n'entraîne pas de maux

irréparables C'est à ton cœur haut

placé que je m'adresse. Tu ne dois prendre au moins qu'à la dernière extrémité un parti qui briserait la destinée de ton père avec la tienne.

-^ Oh ! oui... il est trop vrai,.. Kh bien, voyons, dicte-moi une conduite folle,

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odieuse... Apprends-moi à profaner \%^ mour. Je t'ëcoute. • '' ^tî"'>

— Voici ce que j'imagine. Dora a refusé un déjeûner chez toi... un déjeûner qui, ^^râce au ^raad jour qui l'éclairé, Cal la plus décente, la plus morale des réunions... il faut qu'elle vienne souper ici, et y passer gaîment la nuit a table avec nous.

— J'ai promis de l'entendre!... va!

— C'est jeudi prochain le bal masqué de la mi-carêfiie, le dernier de l'Opéra. Je suis allé hier malin chez Durand prendre un costume pour celle nuit-là.

Je venais de choisir un habit de garde fiançaise, et j étaii encore derrière ua

un CHARITÉ 159

tas d'iiuitormcs de toutes couleurs, véritable bataiiiou carré qui me défendait des re^ards^ lorsque Dora est entrée..... J'ai bientôt reconnu sa voix... presque aussi ciiarinante dans la. parole hu jiaine qne dans la langue des dieux... Après beaucoup d'hésilatio.M, elle s'est décidée pour un costuuie de sœur de charité, et l'a fait porter dans sa voilure... Ce n'était pas mal cboisir pour se déguiser, l'actrice allait de suite à l'autre bout de la chaîne et se faisait religieuse...

— Mais qu'est-ce que tout cela si-^ gniûe?

— Je suis donc bien sûr de la rencon- ^rer et de la reconnaître k ce bal... Je

d60 LUS DtiLX SOl'lURS

m'attache à ses pas un peu lard,

pour ne plus la quitter. Je cause avec elle , je la captive , car l'ardeur de réussir double mes moyens de séduction, je l'intrigue au dernier point, connaissant beaucoup de choses de son intérieur par nion domestique qui est lié avec sa femme de chambre... L'heure s'oublie... la foule est presque entièrement écoulée... Elle descend pourprendre sa voiture... Pendant ce te -tpslà mes domestiques, François et Alexis, qui sont garçons d'intelligence, ont grisé son cocher, son valet et emmené au diable l'équipage... 3iais une voiture toute semblable a la sienne, un simple- coupé

DE CIIARITÎ ICI

bleu de roi se trouve là... au milieu de celle sombre nuil d'hiver, et avec uq domestique adroit qui, après avoir baissé le marche pied, se tient à l'écart, elle ne peut distinguer la différence, elle monte... Les portières, les glaces se ferment par un ressort qui ne peut s'ouvrir du dedans... l'heure avancée a rendu le boulevart et la roule déserts... nos gens, nos chevaux franchissent les Champs-Elysées avec la rapidité de l'éclair, et la divinité descend dans la demeure.

— C'est bien , mon cher continue...

— Ici, un souper splendide, ravissant,

est ser\i dans un sanctuaire orné par la I 11

402 LES IMidX SOEIRS

main des fées... Toi, le maître du lieu, ta es plus bnau, plus séduisant que tout le reste... A force de respect, d'idolâtrie, tu fais pardonner ton audace... Et va! si on te refuse ta grâce, ce sera pour avoir le bonkeur de le l'entendre demander une seconde fois î

— Martial, au lieu d'accomplir ce bel exploit, je me couperais la gorge avec qui voudrait l'entreprendre.

— Tu aurais raison, puisque le bonbeur en revient à toi.

" Et voila comuie tu enteuds la séduction !... folie et violence !

— Dans le iioiide où tu as vécu ; dans

celui des actrices, c'est un souper et une

DU CHAUITÉ t65

déclar.'.tion d'aaiour, choses toujours très bien venues.

— Mais qui ne devraient au moins pas se présenter sous K^s formes de l'imper-

tinence et de l'outrage.

— Tu es déjà sur cette voie. Ta première lettre, très hardie, a été repoussée. Quand on s'est assez avancé pour avoir tort, il faut s'avancer davantage pour avoir raison. Écoute-moi, et je le réponds du succès.

All>ert resta longtemps en silence, la tête enfoncée dans ses mains, tourmenté d'inquiélmles ardentes, en proie aux désirs les plus impétueux, aux craiutes les

Iti4 - LliS Ut IX SOKIJRS

plus terribles qui pussent assaillir une âme aimante comme la sienue.

— Allons-nous méditer ainsi jusqu'à ce qu'il nous vienne des cheveux blancs, demanda Martial, ou me feras-tu bientôt l'honneur de me dire si tu veux enlever la divinité, oui ou non?

— Et sais-je ce que je veux! dit Albert avec violence. Je suis là, entre la fatale expérience du monde qui me domine malgré moi, puisqu'il faut bien la reconnaître, et puis, riuslinct de mon cœur qui me dit que tout cela est faux et vain, qu'on est aimé comme on aime, qu'il faut apporter l'amour coniiaut, loyal, dévoué, pour obtenir l'amour vrai, digne

et grand, le seul oii mon âme aspire... Que puis-je vouloir, quand, en parlant d'elle, tu semblés si bien la connaître, et que, moi, je l'ignore autant que je l'aime... Je l'ai vue dans ce cadre prestigieux de la scène, mais de son existence de femme, je n'ai rien demandé,

je n'ai voulu rien savoir Elle paraît

au milieu de son élément enchanté, et on l'adore, elle chante et on en est transporté dans le ciel î... Mais après cela, où va-t-elle?.... Est-ce un esprit pur d'harmonie et de lumière qui retourne dans

son céleste sanctuaire! Esl-ce une

femme, qui se hâte de réaliser sa gloire e» billets de banque et en vulgaires plai-

1C6 LFS DÎTX fOl'UIlS

sirs.... O mon Dion, qui me le dira î — Pauvre enfant ! tu l'apprendras trop tôt... Mais je neveux pas te faire souffrir, je veux te sauver... Tu es là dans une terrible alternative, brûlant d'offrir ta main et ton nom a Dora, frémissant de briser ainsi les intérêts les plus chers et les plus sacrés.... Tu es entraîné vers le premier parti par une puissance violente, irrésistible, soit, je le veux bien : mais pour l'honneur, pour la conscience, essaie au moins de t'y soustraire sans nuire U ton bonheur. Je t'en offre le moyeu. Et, songas-y, je représente ici ton père. Connaissant le coup mortel qui le menace à son insu, ce sont ses

m. CHARITÉ 107

droits que je défends, ainsi tu dois m'enlendre; lu dois tout tenter avant de te jeter dans un acte de folie dont les suites seraient si funestes. ... Albert, tu ne peux pas céder sans combaltre, quand il s'agit de porter une atteinte éternelle au repos, a l'honneur de Ion père.

Ils discutèrent ainsi jusqu'à ce que la nuit fût près de tomber. Martial, s'appujantdans ses folles propositions sur l'amitié, la raison, les devoirs les plus sacrés, prit peu k peu le dessus et entraîna enfin son ami.

- Eh bien, soit! dit Albert la télé étourdie par les vapeurs du punch et se^

i68 LÈS Dr;ux soeurs

brûlants soucis. Fais tout ce que tu vou-» dras... je m'abandonne a toi.

— Bravo, ami ! s'écria Martial transporté de joie, et l'esprit, aussi, passablement troublé. Bravo! j'ai envie de l'applaudir comme tu l'applaudis ellemême au théâtre Tiens, Albert, je

répondrai dignement à ta confiance; je te promets un plein et glorieux succès ; si je réussis, j'aurai droit a ta reconnaissance éternelle; si je me trompe, je t'aurai fait faire une sottise, et nous nous battrons ensemble.

Albert tendit la main à son ami en

signe d'assentiment.

Au moment où les deux jeunes geos

Tl^

1)K CHARITÉ ]f,9

concluaient ainsi leur entretien, Ferdinand délaclia eufiu ses regards du livre dans lequel il était demeuré absorbé et se détendit les bras comme lorsqu'une longue tension d'esprit a engourdi Î%TT corps. ^' I

— Eh bien, monsieur le naturaliste, lui dit Martial, je suis sûr que vous avez poursuivi, atteint et dissipé tous les colibris du nouveau monde , tandis que nous étions à analyser le cœur d'une femme.

— C'est qu'il est plus facile , dit Ferdinand, de connaître les passereaux qui volent sur les rivages des Indes, que

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le cœur des femmes placées sous nos yeux.

— Mais plus difficile de loucher a leur beau plumage.

— Qu'importe, quand on possède tout ce qu'on désire par la pensée?

— C'est ainsi que \ous vous emparez de toute la nature... Vous n'avez ni lulte, ni revers à soutenir, la jouissance ne vous é^are pas, et vous éles toujours paisible.

— Au.-si paisible qu'heureux ^ dit le jeune secrétaire.

Mais Ferdinand avait un accentétrange et presque sinistre lorsqu'il parlait de bonheur.

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