DIC CH\R1TÉ
Martial, debout, appuyé contre un piédestal, posé sur une jambe devant laquelle l'autre venait se croiser, se tenait penché vers la j\Hine femme. ïl s'appliquait à la retenir dans les chaînes d'une conversation obstinée, dont la verve et l'entrain redoublaient à mesure que l'opportunité devenait plus imminente .
Le domino noir, qui était demeuré à une certaine distance de Dora, et sans doute à cette heure avancée désespérait de la retrouver seule, s'approcha d'elle par un brusque mouvement, lui tendit un billet et se rejeta dans la foule, sans s'éloigner assez cependant pour la perdre de vue.
I§P LKS 1)1 ux bOî-ims
Une idée traversa l'f*sprit de Martial : il crut deviner qu'un de ces initiés au secret de cette nuit-là, pour se mettre en faveur près de la belle cantatrice, lui en révélait le coniplot. •
Par un mouvement aussi vif que la pensée, il enleva des doi^^ts de la jeune femme le billet qui , en une seconde, disparut dans la llamrae d'une bougie.
— Eh bien ! eh bien ! que signifie cela ? demanda avec impatience Dora.
— C'était sûrement une déclaration d'amour, dit ffravemcnt Martial en montrant le peu de cendre blanche qui tombait de ses doigts.
Dli CHARITÉ 18 i
— Mais, encore, pourquoi brùlez-vous ma lellre ?
— i'ar jalousie.
— Vous, jaloux d'un incoanu? et
pour une femme qui ne l'est guère moins !
— Je pourrais répondre : a (|ue l'amour, « près de vous, n'attend pas le nombre des journées î » Mais, du reste, ce que je viens de faire appartient à la jalousie universelle.
— Qu est-ce que cela ?
— Vous ne connaissez pas cet instinct secret qui nous fait souffrir de tout sentiment adressé k un autre, et nous rend envieux , rien qu'en entendant parler
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d'un amour heureux, l'objet en fûl-il au fond de la Chine.
Dora sourit de l'explication, sans regretter davantage une déclaration d'amour de moins.
En ce momei>lelle reuiarqua queledomino noir avait disparu tout a fait-.. sans doute après avoir vu le mauvais destin de son billet.
Martial, avant pu, grâce à cet incident, se jeter dans de profondes dissertations de sentiments, eut des moyens oratoires plus nombreux <'t plus séduisants pour captiver sa belle auditrice, et il parvint à la retenir jusqu'aux derniers n)oments du bal.
VM ClIAllTÉ i85
La nuit s'avançait, les lumières commençaient a s'éteindre et la foule était presque entièrement écoulée, lorsque Dora congédia \e garde- française d'un gracieux signe de tête.
Son domestique ne se trouvait point à l'issue de la salle pour l'attendre : mais elle s'occupa fort peu de son absence, et, s'enveloppant de sa pelisse, elle se disposa a aller gagner sa voilure.
Elle descendit seule l'escalier de l'Opéra .^t lût ainsi Kvrée à^e»^.cle$tia^
Pendant les heures qui venaient de s'écouler, le pavillon de Vareins, aux
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Champs-Elysées, s'élail illuminé pour une réception splendide.
L'escalier de marbre était garni , à chaque degré, d'arbustes Qeuris, qui le surmoDlaient de leurs arceaux. Tout l'intérieur de l'appartenieut, dans lequel les touffes des plus belles plantes alternaient les branches de vermeil, soutenant des bougies, était plein de fleurs et de lumières. 11 régnait partout un air tiède, mêlée de parfums de roses et d'orangers.
La salle à manger, lambrissée de marbre et de mosaïques, contenait une table de moyenne grandeur qui proraellait l'animation d'un certain nouibre de
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convives, sans exclure les charmes de l'inlimité.
Le lin^e moiré, l'argenlerieel les cristaux, couvraienl la table qui resplendissait partout d'une blancheur éblouissante, mêlée de teintes diamanlées el de longs prismes d'iris. Le service était rehaussé de vases el de coupes antiques ; deux beaux dathuras, placés à chaque extrémité, offraient dans leurs larges corolles d'autres coupes pleines de parfums.
Des arbrisseaux , chargés de fruits mûrs, prêts a être cueillis par les convives, complttaienl les décors de la salle A manger, el tapissaient l'enceinte <le
leur splenditle verdure, étoilée du feu des bouffies.
Albert devait attendre chez lui le résultat de l'entreprise.
Il parcourait; d'un pas impatient, les diverses pièces du pavillon, décorées avec le même goût et la même somptuosité que la salle uu souper, et avait à peine la force d'examiner ces préparatifs dont la vue lui inspirait autant de crainte que d'espoir.
Les heures de l'attente ressemblent à ces temps lourds et orageux où on se faligue dans l'inaction. Albert avait le front humide de sueur, le corps brisé, son cœur battait péniblement...
Dl'! CHABITK
Cependant la nuil s'écoulail avec lenteuFj et ses anxiétés devaient durer encore longtemps.
Ne pouvant plus supporter cette immobilité inquiète, tourmentée, il voulut se rendre un instant aux abords de l'Opéra, d'où il pourrait peut-être recueillir quelques indices sur ce qui allait se passer ou, du moins, tromper son impatience.
Ayant mis ses chevaux à la disposition de Martial, qui ordonnait toule la marche de l'enlèvement, il prit une voiture de place et descendit les Champs-Elysées.
Albert de Vareins était à l'époque de la vie où les véritables passions succèdent
188 LES DEUX SOlilJKS
aux premières fantaisies de la jeunesse. Il se trouvait aussi dans les circonstances les plus propres à exalter en lui les facultés aimantes.
Élevé dans le sein d'une famille noble et pure, jamais la licence ni le dédain
grossier n'avaient flétri l'amour à ses
yeux.
Dans le grand monde oii il vivait depuis deux ans, quelques sentiments aussi rapides qu'imparfaits, l'avaient à peine occupé, soit que son cœur, trop susceptible et trop ambitieux, se retirât à la première déception , soit qu'il attendît vaguement la grande et forte passion qui devait remplir sa vie, et avait le
pouvoir de le préo(;cuper avant de naîlre, La vue de Dora, d'une femme entourée de tous les prestiges, était venu conibler ses ardentes aspirations. Il avait trouvé en elle tout ce qui enflammait son esprit, son imagination autant que son cœur.
La distance oîi il était demeuré de la célèbre cantatrice, avait servi à exalter son amour. Il la voyait assez pouradmirer ses perfections ; il pouvait jouir et s'enivrer chaque soir des charmes merveilleux répandus en elle, et jamais il ne l'avait aperçue dans le cadre de la vie réelle, où elle aurait pu perdre quelque chose de sa grandeur. Une sorte de mys-
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tère se joignait pour lui a toutes les autres séductions.
Ce qu'il avait dit a Martial de la toutepuissance de cet amour sur son âme, était donc parfaitement vrai. Ce n'était point un senliment dont il s'exagérât à lui-même la force et la durée, mais une passion qui devait réellement disposer de toute sa dpslinée.
Albert arrivé sous le péristyle de l'Opéra, avait la plus ardente envie d'en franchir les degrés. Il était bien assuré d'y rencontrer Dora, et, d'après cela même, il craignait que si les regards do la jeune femme venaient a s'arrêter sur
DE CIIARITÈ^ 191
lui, elle ne lût sur son front quelque chose de ses pernicieux desseins...
Les consciences bourrelées ont toujours de ces folles terreurs-là.
Il regarda autour de lui , et observa les voitures qui se trouvaient déjli dans la rue Lepelletier pour la sortie du bal.
Martial avait tout préparé pour le départ de celle qu'il appelait la dernière des ILHène^ vu 1 état de désuétude dans lequel sont tombés les cnlèveraonts.
Un coupé bleu, exactement semblable d'ornements a celui de Dora, slaliounait dans la partie la moins éclairée de la ligne des équipages.
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Alberl reconnut son cocher sur le siège et ses clievaux atlelés a la voiture.
Le cocher était masqué par le rebord de son chapeau et le col de son manteau; les chevaux étaient du même gris-pommelé que ceux de la cantatrice. Il était impossible que la jeune femme distinguât la substitution de cet équipage au sien, dans le peu de clarté qui régnait ; el en trouvant le marchepied baissé par un domestique qui se tiendrait dans l'ombre, elle devait y monter sans df'fiance.
Pour la voilure de Dora. Alberl l'aperçut à quelques maisons plus haut, devant la porte d'un marchand de vin ,
DU CHAHITÙ 195
dans la salle duquel les valets de Martial occupés a procurer au cocher l'agréable sommeil de l'ivresse, dans leq lel ils le laisseraient ensuite reposer en paix, tandis qu'ils iraient, à la sortie du bal, veiller au succès de l'entreprise.
Après avoir reconnu ces dispositions, Albert erra quelque temps dans l'étendue de la colonnade.
11 frémissait à chaque masque dont le
domino le frôlait en passant, par la pen
sée que Dora, en sortant un instant trop
lot de l'Opéra, ferait échouer toutes les
dispositions prises; et quand ses craintes
cessèrent à ce sujel, il redoutait plus
encore le succès d'une folie qui, en tout 1 la
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étal de cause, ne pouvait guère avoir pour lui que des suites funestes.
Enfin, seiàlanl, à celte place, les mêmes inquiéludes (iéyrcuses qui l'avaient forcé à sortir de cliez lui, il so décida à retourner aux Champs-Elysées, attendre la fin de révénemenl; et la sortie de quelques personnes qui commençaient à quitter le bal ïen^agea. même à presser son retour.
Il longea rapidement le boulevart, et s'aperçut seulement, à une certaine distance, que la ville était devenue déserte a mesure qu'il s'éloignait du centre , et qu'à celte heure avancée, il ne se trouvait plus de voilures sur la place. .
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Cet inconvéûient attira peu son attention, le trajet qu'il avait à faire était à peine de vingt-cinq niinules, et il se dirigea a pied par la grande avenue des Champs-Élyîîées.
Le temps était affreux.
Un froid noir répan lait dans l'espace des i.uages plombés : les ténèbres élaienl âpres et profondes ; le venl roulait dans leslonguesallét's; ses rafales éteignaient l'ur) après l'autre les réverbères, dont la dernière lueur allait vaciller et mourir dans les flaques dVau qui couvraient la terre.
Dans les préoccupatiotis qui l'absorbaieul, Albert devait peu remarquer le-
196 LKS i>Ëi;x SOtiUKik
tatde la température ; il était en proie à ces transes continuelles, à ces émolions poignantes par lesquelles il faut toujours acheter un bonheur aussi incertain qu'orageux.
Pourtant, ce temps était si Irisle que l'impression en parvint jusqu'à lui ; un coup de vent sombre passa dans son âme.
Il regarda autour de lui, secoua la têle et se dit que celle heure lugubre n'était pas le prélude d'une nuit joveuse el folle, et qu'il faudrait sans doute y renoncer.
A la hauteur du passage Sainte-Marie, partie des Champs-Elysées bien moins bâtie el moins éclairée à celte époque
DE CllARlTÉ 197
qu'elle ne l'est aujourd'hui, Albert quitta la grande allée et prit un terrain montueux et semé d'arbres, pour arriver plus directement à l'entrée de sa maison, dont il apercevait déjà les lumières.
Il n'avait que quelques pas à faire sur ce terrain inégal et raboteux; à peu de distance en avant, il apercevait de la clarté et du mouvement autour du pavillon où arrivaient alors les convives du souper ; mais, derrière lui , la vaste étendue des Champs-Elysées était aussi déserte que sombre.
H allait sortir de cet endroit obscur lorsqu'il crut entendre marcher sur ses pas.
198 LES i)KlX SOCURS
Il cherchait à distinguer s'il était trompé par le craquement des arbres sous le vent ou si réellement un homme le suivit, lorsque, daiis la même seconde, il sentit quelqu'un I'ap{>rocher et lui porter un violent coup de poignard a la gorge... Mais, d'après le soupçon qui venait de naître en lui, son mouvement à se détourner fut si prompt, que le fer glissa sur l'épaule où il s'enfonça dans les chairs.
Albert eut encore la force de jeter un cri perçant et il tomba sur la terre.
La voix du bles>:é avait pu parvenir aux abords du pavillon, où plusieurs
DE CHARITE ÎOO
jeunes gens descendaient, en ce raomenl, de voilure.
On accourut avec des flambeaux, vers l'endroit d'où le cri était parti.
ta stupeur fut extrême en trouvant le jeune Vareins, étendu sans mouvement et couver! du saii^ qui coulait de sa blessure. En même temps qu'on s'empressait autour d'Albert, des doraesliqucs furent envoyés dv tous côlés a la rectierche du malfaiteur, mais ils ne purent découvrir aucune trace de son passage.
Vareins fut bientôt transporté chez lui.
Son jeune secrétaire, Ferdinand, ar-
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rivé ]e pren ier sur îe lieu du sinistre, ne voulut laisser a aucun autre le soin immédiat du blessé. Quoique d'une taille grêla et faible en apparence, il enleva Albert évanoui dans ses bras et l'emporla dans sa chambre k coucher.
Ce fut dans cet état qu'Albert repassa sous les arceaux de Qeurs de son escalier et dans ses salons si voluptueusement parés pour la fêle !
En un instant, tout ce luxe merveilleux disparut dans un désordre universel. Chacun, étourdi, effrayé, s'agitait en sens divers heurtait, renversait tout sur son passage.
Les décors furent bouleversés; les
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belles touffes d'arbustes allèrent joncher le parquet; les lumières s'éteignirent dans le tumulle qui envahit la demeure...
Il 3^ avait dans la chute de ces ûambleaux et de ces fleurs, comn.eun ombre de deuil qui commençait à se répandre autour de Vareins, toujours sans connaissance sur son lit.
Au bout d'une demi-heure seulement, son souffle se ranima et il regarda autgur de lui.
Ses amis, dans leurs soins inexpérimentés, s'empressèrent d'approcher du vin chaud de ses lèvres, et il en but lar-
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gemcnldansla fièvre qui commençait a se faire sentir.
On attendait l'un dos médecins que des domestiques étaient allés cherclicr de tous côiés, pour connaître la gravité de la ble?sure.
Albert était trop faible pour j-.ger de son étal; mais il avait déjà recouvré la mémoire de [ nie chose, et sa première pensée était pour celle q /il s'attendait a recevoir chez lui, et qui allait peutêtre y paraître dans des circonstances si étranges.
Accoudé sur son oreiller, il regardait avidement autour de lui. Il cherchait Martial qui devait éclaircir ses inquié-
tildes, n*osant pas encore espérer et attendre une aulre personne que lui.
En ce moment, Martini entra, pâlf, étourdi, stupéfié; il venait d aj-preiuire au bas de l'escalier l'assassinat de Vareins, et ignorait môme si son ami n'avait {:as succombé sous le coup.
Toujours revêtu de son coutume de garde-française, ses y< ux hap:ards, sa figure bouleversée, fornuu.nl un contraste bizarre avec cet hal»it 1. ste et galant; dans ses mouvements désoi^pérés, il se frappe la tête et fait jaillir de sa perruque des flots de poudre qui aveuglent les assistants.
Il s'élança vers Albert, et en le trou-