‹ Les deux soeurs: drame en trois [i.e. 4] actes avec une préfaceChapitre 20 sur 108 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

tisstt d'exceptions changeantes autant que de contradictions flagrantes?

Dans les Deux Sœurs ^ les personnages vivent-ils? font-ils ce qu'ils doivent faire? disent-ils ce qu'ils doivent dire? Les caractères sont-ils vrais? les situations sont-elles vraies? le langage est-il vrai?

Là était la question, là devait être le débat entre la critique et l'œuvre. '

Il ne faut pas oublier que la scène se passe à Paris et en 1865.

A en croire les feuilletons de certains journaux, j'aurais inventé l'adultère! 11 n'existerait que des Céciles, il n'existerait pas de Valentines. J'aurais imaginé l'homme que les femmes mettent à la mode et après lequel beaucoup d'entre elles courent ensuite sans se souvenir qu'elles ont un mari, souvent des enfants, et sans être retenues par la crainte des périls attachés à une liaison qui ne saurait durer en raison même des conditions de rivalité dans lesquelles elle a été contractée I 11 n'existerait pas de duc Armand de Beaulieu. Les ducs de Richelieu ne seraient plus de notre temps et n'auraient laissé ni descendants ni traditions. J'aurais tiré du néant et non de l'observation le mari tendre et jaloux que sa femme aime d'au-

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tant moins qu'il Taime plus, qu'il l'aime trop, qu'il l'obsède, et qui s'attache à elle d'autant plus passionnément qu'il sent instinctivement qu'elle va lui échapper par la coquetterie, par l'infidélité, par l'explication, par l'éclat, par la crise enfin, que cette crise soit un meurtre « excusable, » un duel impossible ou une séparation judiciaire! Il n'existerait pas de Robert de Puybrun. Mes yeux et mes oreilles m'auraient trompé ; s'ils m'ont abusé, tant mieux! Oui! tant mieux, si Valentine et le duc Armand de Beaulieu n'existent à Paris, en 1865, qu'à l'état d'exceptions trop rares pour que la scène soit fondée à s'en emparer comme de personnages lui appartenant légitimement.

Il y a un reproche qui m'a été fait et que je tiens à ne pas ensevelir dans le silence, c'est le reproche de n'avoir pas donné à Valentine, lorsqu'elle est en scène avec son mari, assez de câlinerie, assez de chatterie, tranchons le mot, assez de fourberie. Peutêtre, en effet, ai-je eu tort; mais j'ai cédé à deux sentiments invincibles en moi : le mépris que m'inspire le lïiensonge et la répugnance que j'éprouve à avilir, mêfne au théâtre, le caractère d'une femme.

Dne ardeur fiévreuse pour la contagion de laquelle il semble que tout soit préparé dans ce monde pari-

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sien qui forme le sommet de la pyramide sociale, une ardeur fiévreuse s'empare du cerveau, du cœur et des sens d'une femme; cette ardeur lui fait tout oublier; elle y cède, c'est le délire ; elle ment, c'est l'avilissement; ce n'est plus la femme, c'est l'esclave, c'est la servante. Si cette façon de sentir et de penser est fausse, on a raison de la blâmer, mais je doute qu'on parvienne à la changer en moi, car je l'ai toujours eue. Elle découle de ma conviction profonde que la femme, différente de l'homme, est son égale. J.e n'admets pas l'inégalité que consacrent notamment les articles 324, 337 et 339 du Code pénal. Admettre cette inégalité, c'est ouvrir la brèche qu'on veut fermer; car, pour l'adultère comme pour le mariage, il faut être deux.

J'ai sur le mariage des idées que j'ai exposées ailleurs* et qu'il n'entre pas dans mon intention de rappeler ici, même sommairement. Il ne s'agit pas de ces idées. Il ne s'agit pas du mariage tel qu'il serait dans une société où l'État ne serait plus que ce qu'il doit être; il s'agit du mariage tel qu'il est, il s'agit du mariage tel qu'il existe en France, où le divorcQ, s'est effacé pour faire place à la séparation de corps.

1. De la Ubei'lé dans le nxariaije, 1852, ouvrage entièrement épuisé.

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