XI
La journée passa rapidement. Les deux sœurs ne se quittèrent pas ; et Hélène , à l'insu de Clary, se dépouillait de presque
tout ce qu'elle avait de précieux^ pour le donner à sa sœur. Les paquets étant ache- ■vés, Clary lit demander à son père , par Hélène, la permission de se présenter devant lui avant de quitter la maison paternelle. M. de Reuilly la refusa , disant que cette entrevue serait pénible pour tous deux ; il assura seulement Hélène qu'il ne conservait aucune colère contre sa sœur, et qu'il souhaitait qu'elle fût heureuse.
Alors Clary^ se jetant dans les bras de sa sœur^ lui dit adieu. Adieu! Elles allaient donc se quitter! Se quitter pour la première fois de leur vie. Toujours ensemble , lou-
jours amies, elles n'avaient jamais vu lever un soleil sans s'embrasser. Jamais l'heure du repos du soir ne les avait vues s'endormir sans qu'auparavant, toutes deux , l'une à côté de l'autre, elles n'eussent fait ensemble leur prière et leur méditation quotidienne. Ensemble! toujours!
Elles allaient vivre séparées , ces deux sœurs , également unies par la tendresse et par la nature. Elles allaient, dès ce moment , marcher séparément dans la vie, se créer de nouveaux liens, de nouvelles habitudes en dehors de leur exis' tence accoutumée. Elles vont apprendre la triste science des vérités du cœur humain.
Elles sauront maintenant que tout s'efface, tout s^altère, au fond de ce cœur indéfinissable, où toutes les vertus comme toutes les misères se trouvent réunies. Jusqu'ici, elles n'ont pas cru possible de vivre séparées; elles vont apprendre qu'elles le peuvent ; que l'attachement le plus profond trouve des cordes toujours prêtes à se briser à la longue, et que rien ne demeure ainsi que nous l'avons rêvé!...
Mais pourquoi l'expérience vient-elle apporter en ce moment sa triste lumière?
Nous parlons du monde, et nous oublions qu'il s'agit ici de deux âmes en parti»
culier, de deux sœurs exceptionnelles , et que Clary et Hélène ne peuvent et ne cesseront jamais de s'aimer.
Clary descendit l'escalier avec madame de Sérié qui était venue la chercher. Hélène tenant le bras de sa sœur marchait sans pouvoir dire une parole. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'il lui semblait qu'elle allait mourir.
— A demain , dit-elle à sa sœur en l'embrassant sans pouvoir pleurer, j'irai te voir tous les jours, mon père me l'a permis.
Clary jeta encore un dernier regard sur
C'jlte maison qu'elle aliait quitter pour toujours; sur celle sœur avec laquelle elle ne devait plus vivre.. .Puis la voiture l'emmena rapidement, et bientôt le bruit de ses roues se perdit dans l'espace.
Alors Hélène, remontant chez elle, put mesurer l'étendue de sa peine et le sacrifice qu'elle avait à oiïVir à Dieu. Tout encore était là comme autrefois; tout lui rappelait cette douce intimité et cette vie commune qui n'était plus. Ce qui était là lui faisait du mal par le souvenir; ce qui manquait lui en faisait encore plus, car c'était !a preuve parlante de l'absence de celle qu'elle ne devait plus revoir dans cel apparlcment où
elles vivaient ensemble depuisleurnaîssance. Elle entra dans la chambre de Clary , tout était emporté! Cette chambre semblait être celle d'où l'on vient d'emporter un mort. L'absence ne ressemble -t- elle pas à la mort ?
Elle sortit de cet appartement, il lui faisait trop de mal. Mais en entrant dans son salon de travail, ce fut encore la même douleur. A côté de son métier de broderie, celui de sa sœur n'y était plus ! une grande place vide semblait lui dire : tu travailleras seule, Clary ne sera plus là . Sur les albums, sur les livres d'études et de musique, autrefois, et partout, on voyait indistinctement
— i76 — les noms mêlés de Clary et d'Hélène. Aujourd'hui, la pauvre Hélène voit son nom son nom seul représenté partout. Nulle part celui de Clary ne vient frapper ses yeux. Tout est emporté! Hélène lésait bien! Elle le sait encore mieux que sa sœur , car non seulement elle a fait prendre à Clary tout ce qui lui appartenait, mais elle lui a encore donné la moitié de ce qui était à elle-même.
La cloche du dîner sonna. Hélène avait tant pleuré qu'elle ne voulait prendre aucune nourriture. Elle souffrait trop. Cependant elle craignit de déplaire à son père en restant chez elle, et elle se décida à descendre dîner.
Mais quand elle arriva pour se mettre à table; quand elle vit, à côté d'elle, cette place vide, cette place si long-temps occupée par celle qui ne devait plus y être, son cœur se serra, à un tel point, qu'elle pensa s'évanouir. Elle voulut en vain cacher ses larmes , car ni son père ni Blanche n'avaient envie de compatir à sa douleur. Enfin elle fut obligée de quitter la table et s'en fut chez elle, où elle était au moins libre de pleurer en paix et sans contrainte.
vSon existence à elle allait aussi changer. Elle avait permis à M. de V de parler à son père dès que le mariage de Clary
serait fait. Mais cet avenir, qui lui semblait II, 12
doux, ne pouvait remplacer, près d'elle, celui qu'elle perdait. Rie» ne remplace la douce existence de la jeunesse. C'est un temps qui passe et ne revient jamais.