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CONCLUSION

Trois ans étaient écoulés depuis le jour où Clary sortant de la maison paternelle avait trouvé chez une de ses tantes l'asile momentané qui lui était nécessaire pour

s'occuper des préparatifs de son mariage. Elle avait épousé Olivier Bertrand, et elle était heureuse. Il l'aimait passionnément; l'entourait de soins et de tendresse; et la pauvre Clary, si habituée au malheur, croyait faire un rêve comme ceux que jadis elle avait fait souvent , qui le lendemain au réveil devait s'évanouir devant la rude vérité d'une position toute contraire.

Elle était pauvre, mais la privation de toutes les commodités de la vie, auxquelles elle était habituée depuis l'enfance , ne pouvait lui paraître cruelle. La paix était à ses yeux le premier de tous les trésors.

Hélène était mariée ; elle avait épousé

M. de V , et venait passer tous les

hivers à Paris, près de sa sœur.

Toujours unies, toujours tendrement liées l'une à l'autre , les deux sœurs ne connaissaient pas de plus doux momens que ceux qui les réunissaient.

Enfin, un jour du mois de décembre, Hélène se disposant à aller chez sa sœur comme de coutume, fut avertie par le valet de chambre de son père, qu'il venait d'être frappé d'un coup d'apoplexie, et qu'il était en grand danger.

Hélène en arrivant chez son père vit qu'il était perdu. Il avait retrouvé sa con-

naissance , il pouvait parler, mais des suffocations affreuses le mettaient à tout instant au plus mal. Cependant les secours qui lui furent prodigués par un des médecins les plus habiles de Paris , le tirèrent un peu de cette crise horrible, et au bout de quelques heures il fut mieux. Mais le médecin déclara qu'une seconde reprise le menaçait, et qu'il n'en reviendrait pas.

Monsieur de Reuilly comprenant parfaitement son état , fit approcher Hélène aussitôt et voulut lui parler. Madame de Reuilly qui savait depuis long-temps combien son mari était changé pour elle , et qui redoutait qu'il ne pût prendre quelques nouvelles

dispositions qui pouvaient lui être défavorables, voulut rester auprès de lui, et refusa d'abord de s'éloic^ner.

Sa domination était abattue. Le mépris que son mari ressentait pour elle , les torts graves et justes qu'il avait à lui reprocher parlaient alors hautement pour la première fois.

— Retirez-vous, madame, dit le marquis avec cet accent sévère que jadis Hélène lui avait vu seulement pour Clary.

Retirez- vous, je l'exige. Laissez -moi au moins mourir en paix. Laissez-moi.

Blanche, forcée d'obéir, quitta la chambre

avec colère et profondémenl inquiète de ce qui allait se décider.

Elle le fut bien davantage, lorsqu'elle entendit Hélène donner à un valet de chambre l'ordre d'aller chercher le notaire de son père.

Il arriva.

Alors M. de Reuiily élevant sa voix mourante, dicta avec fermeté ces paroles que Blanche entendit parfaitement de la chambre voisine.

« Ayant donné par contrat , une rente

» considérable à la marquise de Reuilly, » ma femme , et ma fortune ayant été fort » dérangée par les dépenses énormes que » madame de Reuilly m'a fait faire pour » elle seule j je suis obligé de reprendre »» sur celte pension pour payer les dettes » d'honneur que j'ai contractées. Je lui » laisse cette charge, à elle seule unique- » ment, et j'établis la comtesse de Vanges, » ma fdle ainée, comme devant seule hé- » riter de ma fortune après ma mort, à « charge seulement de payer à la marquise » de Reuilly la pension annuelle que je lui » dois par mon contrat de mariage.

» Je déclare ici que ma volonté est,

» que ma fille Hélène ait à elle seule, et sans » en rien donner à la marquise de Reuilly , )) mon hôtel , dans lequel nous habitons en » ce moment, mes meubles, mes bijoux, » mon argenterie , etc. »

Hélène en entendant son père dicter ce codicile, souffrait horriblement.— Et Clary! s'écria-t-elle; quoi , même à l'heure de la mort ! vous oubliez votre enfant. Oh, mon père, soyez juste.

— • Ma fille, dit M. de Reuilly, écoutez un secret que j'ai à vous révéler : « Votre sœur n'est pas ma fille ; — elle est votre

sœur , puisqu'elle est la fille de votre mère; — mais elle ne m'est rien! Vous , pensez à moi, quand je ne serai plus. Voilà tout ce que je puis dire. »

Il expira après avoir dit ces derniers mots, avec un accent qui fit frémir Hélène; elle se jetta à genoux devant le lit de son père, et pleurant avec amertume, elle pria pour lui.

La marquise de Reuilly quitta sa maison le soir même; et affectant le désespoir, elle se couvrit de noir de la tête aux pieds, prit tous les dehors de la tristesse, et se sauva

ainsi aux yeux du monde, qui avait ignoré ses fautes et les ignora toujours.

Mais Hélène avait encore un dernier acte d'amour fraternel à accomplir.

Deux mois après la mort de son père, elle se fit rendre compte de tout ce qui était dans la maison; l'inventaire étant achevé, elle écrivit à Clary pour la prier de se rendre avec elle dans la maison de leur père , qui désormais devenait celle de la comtesse de Vanges.

Clary vint et fut tout étonnée en voyant les meubles, les tableaux, toutes les curie-

sites précieuses qui appartenaient à son père étalés comme pour une vente, et partagés en deux parties égales.

— Mon amie, dit Hélène, en venant audevant de sa sœur, voici ce que mon père a laissé après sa mort. Nous devons partager en bonnes sœurs, car je n'ai pas plus de droit que toi à garder davantage.

— La volonté de mon père est que tu gardes toute sa fortune. Je ne viendrai jamais en réclamer la moindre partie, dit Clary avec douceur.

— Aussi, reprit Hélène, n'est-ce pas la

fortune, les meubles et tout ce qui était à mon père dont je t'abandonne la moitié, c'est ce qui m'appartient à moi. Tu le dis toi-même, mon ami , dit-elle à son mari; j'espère que vous ne me désapprouverez pas.

— Non, non , dit M. de Vanges , en admirant la belle pensée de sa femme , non , tout ce que vous faites est trop au-dessus des autres, pour oser faire autre chose que vous admirer.

Alors Hélène séparant tout en deux parties égales , parlagca tout le mobilier dont elle était la seule héritière ; et

donna à Clary la moilic de la fortune dont elle liérilait de son père, et le secret qu'elle avait appris demeura pour elle seule.

Lorsqu'on vint au partage de l'argenterie, il se trouva que le domestique chargé d'en faire la part, ayant trouvé une cuillère de vermeil de plus , il la mit dans celle de la comtesse.

— Ce n'est pas jusie, dit Hélène ; et pour

montrera quel point elle voulait que le par-

Inge fut strictement observé; elle prit la

cuillère et la cassa en deux: — Tiens, Clary,

cela l'appartient, dit-elle en embrassant sa !.. 43

sœur, et clic lui donna la moitié de la cuillère brisée.

Ceci se passa dans le siècle dernier, avant cette redoutable et cruelle révolution, qui fit tant de victimes et si peu d'heureux.

Madame de Yange et Clary émigrèrent avec leurs maris et leurs enfans; et échappèrent heureusement à la fureur révolutionnaire.

Elles ont aujourd'hui plus de 80 ans, elles sont adorées, estimées de leur nombreuse famille, et Clary raconte souvent à ses deux filles et à ses petits-enfans, les

cvénemens de sa jeunesse, en leur disant l'admirable conduite d'Hélène, car elle a fini par la connaître toute entière. •

€oi\U îmUBtïqnt^

S'il était vrai que le monde des fées fût vrai, il aurait bien son prix! J'ai souvent regreté que ce ne fût qu'une gracieuse fiction des poètes, un conte charmant in-

venté par les nations poétiques et rêveuses, et qu'il n'y ait pas un petit coin de la terre destiné à leur servir d'habitation et de royaume. Il y a bien des liistoires de rois qui ne valent pas des contes de fées.

Je ne leur souhaiterais pas l'empire du monde. A une plus grande puissance et plus bienfaisante, il appartient tout entier. Mais je leur voudrais le inonde des inutilités , la domination sur les futilités qui nous amusent, sur ces riens de la vie habituelle, que notre nature imparfaite désire toujours, qui la font souffrir quand ils lui manquent, et cependant qu'on n'ose demander à Dieu.

Je voudrais avoir à cùlé de moi , dans la vie, une petite fée couleur de rose. Je ne voudrais pas que sa grandeur morale l'éloignât tellement de mes petitesses humaines,, qu'elle ne comprît rien à mes sollicitations, et les méprisât, parce qu'elles ne seraient pas à sa hauteur. Car tout est grand dans le bonheur , et la moindre chose qu'on nous accorde , après l'avoir beaucoup souhaité, devient tout de suite une grande félicité.

Toujours attentive à procurer quelque bien dans nos heures d'ennuis et de solitude, surtout à celle de la tristesse et du

chagrin, la petite fée \iendrait s'offrir pour égayer l'arae que le chagrin commençait k briser. Elle apporterait une joie légère, riante, futile, mais qui ne le serait jamais en effet. Un plaisir a toujours son prix.

Quelquefois ce serait de l'or; c'est toujours une fort bonne chose, et en admettant qu'on n'en n'ait pas besoin, ce qui est rare, n'a-t-on pas toujours besoin de donner? Qiiclie tristesse ne s'efface devant la bénédiclion du pauvre?

Donc, un jour, ce serait beaucoup d'or. Quelquefois il pleut, et l'on voudrait du

beau temps. C'est souvent beaucoup dans l'histoire d'une \ie morale, qu'un jour où le soleil a manque , où le plaisir, peut-être le bonheur, a été détruit, parce qu'il pleuvait. Depuis le jardinier jusqu'à l'amoureux, la pluie a ruiné plus d'un projet de félicité. Chaque vie a ses roses, et si elles s'effeuillent, adieu. — Hé bien donc, la fée procurerait un beau temps.

Un autre jour, elle amènerait la pluie. Souvent on désire la pluie, par la môme raison qu'on a désiré le soleil. Il y a tant de contradictions dans le cœur humain.

Et puis, dans ces jours difficiles, où tout

est sombre, où Tonesl irislo, sans ciiagrins et sans manquer de boniieurs, on en rêve encore. Nous appelons en vain auprès de nous le souvenir d'un être cher et aimé depuis long-lemps, dès l'enfance sans doute; celui ou celle qui sait tous nos secrets , nos plaisirs et nos peines , nos joies et nos espérances; il manque à l'heure où quelquefois nous le souhaitons le plus! la petite fée ramènerait sur-le-champ. Un souhait!

et le voilà.

Et dans la chambre du pauvre oublié, dans ces mansardes solitaires, où tous les malheurs sont réunis , oh ! qu'une bonne

fée apporterait de consolations et de bienfaits.

La voyez - vous entrant par la fenêtre pratiquée dans le toit -, elle était étroite et basse, mais un esprit entre partout. Nous oublions le malheur, nous autres, à côté des richesses, ou dans la peine aussi des privations et de la gêne 5 elle serait toujours là. Mais que disons-nous? où nous conduisent nos rêves d'cnfans et les contes des fées? Les privations 1 Pouvons -nous donc les maudire? n'amènent-ellespas toutes les grandeurs. Le malheureux sera roi! ce roi aura l'éternité !

Dans le monde imaginaire dont nous avons parlé, il y a plusieurs rêveries charmantes, et plusieurs classes d'esprits divins.

La plus belle, selon moi, parce qu'elle se rapproche le plus de la poésie possible, c'est la Péri.

Leur souveraineté est moins étendue que celle des fées de première classe; mais elles sont toujours bonnes, aimantes, officieuses, jamais une Péri n'a cherché à faire du mal. Leur nature tient le milieu entre celle de l'ange et celle de la femme.

Elle a de celui-ci tout l'amour sans avoir rien de la légèreté de l'autre , elle n'en a que la fragilité!

Parmi les PériS;, Rose -Blanche était la plus belle et la plus renommée. Sa célébrité s'étendait par tout le monde aérien. Ses ailes d'or éblouissaient les yeux, ses plumes d'un bleu d'azur, en se remuant dans l'espace, embaumaient l'air, en répandant une odeur fine et suave, assez semblable à celle de ia rose blanche, ce qui lui fit donner le nom de cette fleur.

Mais Piose-Blanclie fit une faute! et désobéit au roi des Péris, Quelle faute? on

i'ignorail! Elle était grande! car Rose- Blanche fut bien punie et le roi bien malheureux.

Les Péris, assemblées par son ordre sur un nuage qui dominait le Mont - Blanc , attendaient le jugement fatal, qui allait être prononcé sur Uosc-Blanche.

La Péri, on faisant l'aveu de sa désobéissance, tomba à genoux devant le roi courroucé. Ses ailes bleues, ses cheveux d'or, l'enveloppaient tout entière, et cachaient son visage céleste , rouge de honte pour la première fois ! Le bout de ses ailes veloutées

voilait ses yeux, cffj'nyés do ceux de son jugn, car ils ùtaicnl icrribles.

A l'aspect de la douleur de leur sœur chérie , toutes les Péris demandèrent grâce, cjuelqucs - unes même s'of- IVii'cnt pour elie en îiolocausle. Le roi re l'usa .

— Silence, dit-il, écoulez ranalhème :

« Rose- Blanche a mérité d'être chassée du

ciel. Le coupable ne peut y être admis

qu'après le repentir. S;i i'aute peut obtenir

un pardon ; elle l'obtiendra après avoir acn. 14

compli fidèiemeiU la pénitence que je \ais lui imposer. »

OnTrémit. Les ailes des Péris s'agilèrent vivement , et sur le Mont-Blanc glacé tomba une pluie dor causé par le froissement de leurs ailes.

«Rose-Blanche, dit le roi des Péris, tu es condamnée à vivre cinq ans sur la terre. Elle soupira. Tu seras femme, mais à ton cœur de femme je ne permets qu'un amour, l'amour filial. Le monde n'est pas ta demeure, tu n'y seras qu'une exilée, une étrangère; et tous les bonheurs permis à l'humanité , comme ange, te sont interdits.

Aime les parcns que j(3 vais le donner. Les liens de famille doivent suiïire à tous les humains. Leur inquiélude pour en former d'aulres est la cause de toutes leurs peines et de tous leurs tournions. Tu perds ces lieux à jamais si tu es vaincue par un autre amour. »

Il se tut. L'assemblée divine versa des larmes de regrets et d'adieu.

Rose-Blanche pleurait en silence.

Hélas! si la perle de tous les biens périssables auxquels notre cœur est attaché, est pour lui la source de tant de douleurs,

qu'est-ce donc pour celle qui va perdre le ciel qui l'a connue, el qui ne doit plus y dcn:curer.

Pauvre anie! c'est donc à la terre qu'elle va désonriais deuiander le bonheur que le ciel lui donnait.

La Terre! avec ses angoisses, ses sollicitudes, ses maux éternels et ses oublis décliirans. La terre! céleste et nure créature qui saura comprendre son ame, qui excusera ses répugnances , son mépris , son éloigncnient pour les choses humaines.

Pauvre Rose-Blanche! que va-t-elle de- NCi!!!'? doit-elle un îour retrouver ses corn-

~ 213 — pagnes, revoir les cicux, ou les perdre à jamais! rester un ange, ou se vouer à la terre?

Enfin, résignée, calme, déjà femme par le courage, elle s'incline respectueusement et se relève en silence. Puis le roi des Péris la toucha de sa bagucUe d'or, on la vit frémir, ses plumes précieuses, marques de sa céleste origine, tombèrent une à une sur la monlogne de glace, et un nuage de parfums l'entourant aussilOl , elle disparut aux yeux de ses sœurs désolées.

Dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain , une jeune fdle de dix-huit ans était à sa dernière heure , et

— 2î6 — réunissait autour d'elle nue famille désolée.

Le comlc d'Areourt, vieillard infirme et souffrant, tenait sa main palcrnelle sur !e front de la mourante, et lui donnait sa bénédiction dernière. La pauvre mère, oubliant ainsi que lui, les chagrins qu'elle leur avait souvent causés par son égoïsme et sa nomination , lui pardonnait en versant des larmes , et baisa't ses pieds avec l'angoisse d'une mère, avec l'oubli d'un cœur de mère.

Blanche allait mourir. C'est à celte heure jsolennelle, que pour le mourant loule iiiii-

sioii s'efface , pour ceux qui reslcnt, toute ofiense s'oublie.

La veille au soir, parée de Heurs, joyeuse clcontenlc, elle revenait du bal. Frappée d'un de CCS coups soudains que le monde ne peut cxplicjuer, et qui ont leur secret dans les cicux, elle fui prise de douleurs violentes au cœur , et se vit à son lit de mort, en sorlant d'une fête.

Son visage bouleversé , son front éteint annonçaient sa fin prochaine. Un soupir prolongé et violent fit précipiter sur sa main défaillante le père et la mère désolés. Ses ^'eux étaient fermés, elle ne respirait plus.

Ils la crurent morte. Quelques minutes se passèrent ainsi , quand tout-à-coup le rose de ses joues reparut sur son visage; un regard d'ange vint animer ses yeux, elle sourit doucement, et prenant la main de son père , elle la baisa avec une tendresse qu'on ne lui avait jamais vue , en lui disant ; — Qu'avez-vous à pleurer ? — Hélas, ma chère enfant, tu étais si mal tout-àl'heure ! — Qu'est-ce donc que J'ai eu ? — D'horribles souffrances , des douleurs cruelles, nous t'avons crue morte, il n'y a qu'un instant.

— ' Je ne soufire plus maintenant , je suis bien, quel bonheur de vous voir. C'est

vous, ma mère, vous , mon bon père...

mais, comment vous appelez-vous? J'ai tout

oublié je ne me souviens que de mon

amour... vos noms... le mien? Je ne sais plus rien... qu'est-ce que tout cela... que c'est étrange... où suis-je ?... Ici, elle posa ses jolies mains blanches sur ses yeux , comme pour appeler ses souvenirs...

Mais elle avait tout oublié!...

A mesure que la vie reparaissait sur la figure de la jeune fille , elle prenait une loute autre expression que celle qui y était autrefois.

Autrefois, la sécheresse de son ame, la roi-

(leur de son caractère avaient donné à ce joli visage de femme, l'ùprcté et ia durelé d'un visage d'homme. Sa voix môme était brusque, saccadée, altière; sa beauté étai t incomplète, parcequesoncœurn'étaitpas achevé. Il manquait uneamcà ce ajiuv imparlait.

Mais aujourd'hui, lonî, se c'.iangoait en elle. Son regard avait pris au rcdet de cette nature d'amour, quelque chose de pur et de divin, sa parole était douce et gracieuse, enfin, tout ce que la femme a de plus ravissant, tout ce que l'ange a de plus tendre était réuni dans cette nature extraordinaire, et personne n'en connaissait !e secret.

En peu de jours elle fut eomplèlenient

rétablie; cependant, ceUc courte maladie laissa ses traces crueilcs, sa mémoire était intérieurement perdue. Cette révolution morale arrive souvent après de violentes douleurs. Eile amusait sa mère pendant sa convalescence; elle lui demandait des détails sur leur famille, sur ceux qui l'entouraient, sur toutes ies choses les plus habituelles de leur intérieur, qui étaient tout étranges. Enfin , sa vie, son caractère, son visage , étaient cnlièrement changés. Elle était une nouvelle créature.

On s'habitua bientôt à ce changement , car il était en faveur de tout le monde.

— Bonne mère, dit - elle un jour, vou-

lez-vous me faire un grand plaisir? — Oui , sans doule, reprit madame d'Arcourt. — Eh bien , ne me parlez plus d'autrefois , cela m'est désagréable. — Oublions le passé, oublions-le , dit sa mère en l'embrassant , car tu n'étais qu'une femme, alors, maintenant tu es un ange; je ne te reconnais plus, ma fille. Je t'aimais bien autrefois, une mère aime toujours trop ! mais aujourd'hui mon amouraugmenteencore, si c'est possible.

— J'ai peur de mourir, à présent, poursuivit le vieux père , en prenant les mains de Blanche dans les siennes. Tu me faio trop aimer la vie !

On entendait de tous côtés dos paroles de bénédiction , partout les visages joyeux accueillaient sa gracieuse arrivée. Elle était encore au ciel par le bonheur qu'elle amenait aux autres sur la terre...

Lorsqu'elle revint subitement à la vie , on trouva sur son lit et à la porte de sa chambre des plumes d'une nature extraordinaire. On ne sut comment elles s'étaient trouvées là! mais en ce moment, où toute la famille était bouleversée et occupée d'intérêts plus graves, on y fit peu d'attention. Les choses très extraordinaires s'adoptent souvent comme des effets naturels, par impossibilité même de s'expliquer.

Blanche désira ces plumes, on les lui donna aussitôt, leur couleur était d'un blanc Irùs clair, une légère teinte de pourpre mêlée à ce blanc d'azur, leur donnaient un reilet vioîcléj et de petites mouches d'or répandues sur elles comme un voile transparent, les rendaient plus éclatantes encore aux rayons du soleil, ces plumes étaient d'une beauté si remarquable, qu'on ne pouvait assez les admirer.

Posées dans un vase d'albàlrc au pied du lit de Blanche, personne n'osait les prendre ni les toucher, parce qu'on avait remarqué que l'or qui les couvrait se

déposait sur les doigîs. Blanclic seule s'en tiail réservé le soin.

Un jour, en causant avec elle sur sa maladie soudaine, sa mère lui contait, comme étant au bal chez la marquise de G. elle avait été prise de douleurs violentes, obligée de quitter le bal , cl l'amenée chez elle déjà à moitié expirante.

Blanche ne se souvenait de rien.

— Qu'est-ce qu'un bal? dit-elle avec curiosité.

— Un bal, ma fille; il serait peut-être im- II. 15

possible de le îe peindre dans la vérité. A chaque individu^ dans chaque position, il apparaît sous dos couleurs el un aspect différens. A mon âge, on le juge peut-être trop mal, au tien on le juge toujours trop bien. Ce n'est ni une folie ni un plaisir; et toi et moi le trouverons ainsi réciproquement. Un bal! c'est une réunion nombreuse, où chacun arrive content de soi, envieux des autres, et cherchant à les écraser, car c'est là le but principal. Briller, se faire voir, et s'amuser si on triomphe, puis souffrir la honte, si on n'est pas admirée; à peine dix femmes y obtiennent des succès complets, toutes en ont également espéré; les railleries, les soupçons,

l'envie, la médisance, l'ennui, les désenchantemens sont autour de ceux qui ne venaient là que pour s'amuser. Tout le monde parait content, les visages sont couronnés de fleurs, les sourircG sur toutes les lèvres, et les âmes sont le plus souvent ulcérées et malheureuses. Souvent des drames bien tristes se passent sous cette apparente joie mondaine, j'ai vu des beaux yeux de femme mouillés de pleurs amers, en dansant en face d'une autre qui avait détruit tout leur bonheur , et les bouquets do bal cachent souvent les battemens d'un cœur bien brisé!...

— Pourquoi donc y va-ton, ma mère?

— Je le l'ai dit, pour s'amuser. Il est vrai que quelques personnes, nées sans cœur et vivant sans intérêts, sans soucis, s'amusent vraiment au bal une heure ou deux, par la raison qu'elle ne s'amusent ni ne s'ennuient longtemps nulle part, attendu que rien ne les intéresse beaucoup; mais, en général, un ba! a toujours pour ceux qui connaissent la vie, et surtout pour ceux qui la souffrent, une tristesse mêlée au plaisir qui en détruit tout le cliarme.

Les figures graves et sérieuses font à elles seules le procès de la fête. J'ai bien souvent ri de cette gravité sans but que le monde y exige, ce maintien austère, so-

— 2^9 — lennel , respectueux comme devant une idole, et c'est l'un devant l'autre, c'est l'iuimanité en face de riiumaniic, qui se regarde ainsi avec tant de révérence!...

Je trouve que les cnfans, en inventant le jeu du Roi de Maroc, dans lequel il faut toujours avoir l'air triste, en disant amusons-nous, ont fait, sans le savoir, la plus juste critique d'un bal.

— Comment, voilà ce que c'est qu'un bal, dit Blanche. Mais il faut être fou pour trouver un plaisir à si peu de choses.

— Non, dit sa mère en souriant triste-

ment ; on n'est ni fou ni sage pour aimer le plaisir ou pour le mépriser. La vraie sagesse accepte également le bon et le mauvais côté des choses humaines; elle est toujours calme, jamais indifférente; elle excuse sans imiter , elle pardonne sans s'enorgueillir, enfin, elle participe à tout sans mettre son attachement à rien , que dans l'élévation d'une pensée divine qui l'éloigné de la terre en la ramenant vers Dieu ; c'est pour cela que quelquefois tu as remarqué, ma fille, que moi-môme je te menais à rechercher un peu le monde, où la naissance t'a placée. Je blâme que les plaisirs du monde soient pour une jeune fille des plaisirs enviés. Mais il ne faut rien exagérer; crois-moi.

L'exagération mène à une vie exceptionnelle, et c'est toujours un malheur, car elle ne peut manquer de nous en attirer beaucoup d'autres.

Blanche soupira; elle sentait bien que sa mère avait raison.

— Ma bonne mère, dit-elle enfin, laissezmoi vivre ainsi auprès de mon vieux père et de vous; vous me suffisez. Qu'ai-je besoin d'aller chercher ailleurs des biens que je puis perdre , ou des amis qui peuvent m'oublier. Je suis heureuse avec vous; si

je souhaitais d'autres bonheurs croyezle, j'en serais punie.

Je suis l'enfant de votre vieillesse, l'appui de vos jours faibles et souffrans, le devoir de les embellir m'est trop doux, pour que je ne le remplisse pas dans toute sa sublime sévérité, et rien ne me consolerait d'y manquer une seule heure, en la prenant à votre repos, pour la donner à mon plaisir.

— Tu aimais bien le monde, cependant, autrefois.

^ Ah! vous savez autrefois c'e^t

~ 233 — un mot qu'on ne dil plus entre nous. Arthur, dit-elle, m'accorde cela mieux (|ue vous.

— Allons, dit sa mère en l'embrassant, n'en parlons plus. Mais pourquoi donc exigcs-lu de nous tant de choses extraordinaires? c'est comme lorsque tu me demandes

Blanche interrompit sa mère , en lui disant , avant qu'elle eut achevé :

— C'est mon secret. Et elle s'éloigna aussitôt saiis rien écouler davantage.

Le comte d'Arcourt était le tuteur d'un

jeune homme, appelé Arthur de Bauregard. 11 demeurait dans la maison du comte depuis son enfance. Le marquis de Bauregard, son père, aussi ami de M. d'Arcourt, étant mort après avoir dissipé une immense fortune, Arthur se trouva orphelin et sans ressource, n'ayant que des talens et une grande supériorité d'esprit, pour le distifiguer au milieu de la foule riche et aristocratique où sa naissance l'avait fait vivre.

Élevé sous le môme toit que mademoiselle d'Arcourt, ils n'avaient jamais eu l'un pour l'autre cet attachement extrême qui lie ordinairement ceux qui se connaissent

dès l'enfance. Ils paraissaient même ne pouvoir pas se souffrir.

Mais cette aversion était effacée depuis la maladie de Blanche et le changement qui s'était fait en elle.

Du moment qu'elle devint une autre femme, Arthur l'aima passionnément. Les arts, seule passion qui avait rempli sa vie entière, furent oubliés et laissés. Parvenu , cependant, à un haut degré de savoir, il composait des symphonies admirables; il peignait d'une manière digne de l'égaler aux premiers artistes de Paris. Ces talens avaient remplacé sa fortune, et sa dislinc-

lion , du moins , il ia devait à lui seul.

Néanmoins, avec toute cette supériorité, il paraissait n'avoir fait aucune impression sur le cœur de Blanche, dont l'unique sollicitude était l'amour qu'elle avait pour SCS parens.

D'abord , après sa maladie , elle ne le reconnut pas. Son père, sa mère, quoiqu'elle eût oublié leurs noms, n'étaient cependant pas eux-mômos sortis de sa mémoire; mais, pour Arthur, c'était au complet. Elle ne pouvait même se souvenir de son nom , ni le reconnaître encore. On me dit qu'un bandeau se pos;)it sur ses yeux,

^ 237 — chaque fois qu'il entrait dans la chambre.

Celle espèce d'entêlement moral fit beaucoup rire toute la famille; Arthur même en plaisanta aussi; jusqu'au jour où, devenu profondément épris de Blanche, il en pleura en silence , sans oser faire autre chose que de paraître toujours en rire.

Il y avait déjà long-temps que Blanche était rétablie, lorsqu'il fut décidé que , le dimanche suivant, Arthur ferait entendre une symphonie de sa composition, exécutée au Conservatoire.

Blanche promit d'accompagner sa mère.

Depuis sa convalescence, elle n'avait encore élé nulle pati; aucun bal, aucune fête, ne l'avait vue au milieu de ses anciennes compagnes, essayant, comme autrefois, d'attirer les regards et l'admiration. Sa mère, afin de satisfaire son goût pour la retraite, s'y était vouée comme elle; et l'hôtel d'Arcourt, jadis si brillant et si agréable, offrait l'aspect d'une habitation oubliée et déserte, à laquelle personne ne paraissait songer. Elle n'avait donc, depuis six mois, entendu aucun son de musique. Sa mère n'en faisait pas.

Lorsqu'elle arriva dans la salle , l'orchestre exécutait alors un des plus beaux pas-

sages delà symphonie. Tout le monde était ému , et des applaudissemens répétés accueillaient cette œuvre à îa fois artiste et mondaine.

Ce bruit, cet enthousiasme, cette mélodie touchèrent Blanche encore plus que toutle monde. Sa nature primitive recevait une impression trop forte pour le peu d'épreuve qu'elle avait faite encore des choses de la vie. Arthur dirigeait lui-même l'orchestre, et les musiciens du Conservatoire lui obéissaient comme à un dieu de la Fable.

Lorsque le concert fut achevé, etqu'Ar-

lliur, de retour auprès de ses amis, arriva loiUglorioux lui offrir son triompiie, Clanclie s'écria : Je veux apprendre la musique; mais c'est de vous, Arthur, que je veux l'apprendre.

il accepta la proposition avec une joie qui le payait mieux que tous les applaudissemens de la salle.

Du moment que les arts parlèrent à son cœur et à son esprit enthousiaste, un nouveau changement se Ht encore dans le caractère et le visage de Blanche. Au calme et à la froideur de ses traits angélicjues, se mêla, pour achever leurs charmes, une animation ravissante. Comme la Muse antique, elle

unissait au calme et à la sùrénité du type divin, ce que la femme a de plus brillant et de plus doux.

Ce ne fut [jas assez de la musique pour elle; elle voulut encore apprendre la peinture. Cet art qui réunll tant de merveilles en lui seul, pariait encore mieux à son ame. Elle s'y donna tout entière, et au bout de quelque temps elle surpassait son maître.

C'était encore Arthur.

Comme loules les amcs extraordinaires , elle saisissait pro m pteir.ent les bea niés réelles et la Hncssc de tout ce (-ui s'oiïrait à elle. 11 était inutile de les lui faire apercevoir;

Raphaël et le Corrège furent spécialement ses modèles chéris. Ai'adiiiiration du monde pour eux, elle en joignait une plus proibnde cnccrc, qui paraissait lai être particulière.

On eût dit qu'elle appréciait mieux qu'une autre tout ce qu'ils avaient deviné descieux.

Deux années s'écoulèrent ainsi , sans qu'elle voulût aller dans le monde , ni accepter aucune proposition de mariage. Son père, devenu infirme et souffrant, réclamaitdes soins qu'elle ne voulait transmettre à personne. Elle restait près de lui des journées entières; elle écoutait avec éîon-

lîciiient ce que dans sa Irisîc expérience , le vieillard trouvail Je plus intéressant et de plus vrai à lui conler; elle écoutait en pleurant le récit de ces grandes infortunes terrestres, qui sont l'histoire de toutes les existences.

Peut-être, sa vie passée l'empochait de comprendre le malheur; mais comme femme elle le devinait, et les souffrances dont son père lui faisait le détail la glaçaient d'cfiVoi.

Cependant, elle est arrivée au jour qui doit les lui faire connaître. Elle va commencer les angoisses et les agilalions de la vie morale. Tout ce qu'elle a redouté j tout ce

qui allirûia sur elle ranallième d'une puissance (jui peut et (jui doit la punir 5 tout cela va l'enlourGr de ses séductions, de ses charmes et de sa fugitive félicité.

La comtesse d'Arcourt s'élait aperçue depuis long -temps de raffeclion d'Arthur pour sa nUc. Ainsi que son mari, elle avait

toujours souhaité îo voir entrer dans leur famille, et le sentiment qu'elle devinait la rendait heureuse.

Bientôt elio crut remarquer aussi une préférence de Blanche pour lui. On no pouvait expliquer cependant la tristesse qui nugmen'.ait en elle depuis quelque temps.

Tantôt elle paraissait le fuir et l'éviter; puis après, connue privée de courage, elle revenait où il était, le clicrcliait un moment, pour après le fuir encore. Souvent son regard le cherchait avec une expression indéfinissable de tendresse et de crainte. Des larmes s'échappaient de ses jeux, une tris-

tcsse profonde paraissait l'accabler, comme si elle devinait qu'une grande douleur devait suivre ce grand amour, qu'elle était en face d'une destinée malheureuse, vouée comme femme, comme ange, peut-être^ à toutes les amertumes, à tous les sacrifices de la vie du cœur.

La douce gaité de son visage, la sérénité de ses traits angéliques firent bientôt place à une tristesse et à une pâleur mortelles. Le rose de son teint de jeune fille disparut. On cherchait en vain le joli visage de la belle Blanche, de cette ame heureuse en repos jusque-là, parce qu'elle n'éîait pas

encore cnlréc en lullc avec îcs passions orageuses.

Souvent elle était dos journées entières sans prononcer un mut , les yeux fixés au oie! , comme pour y ciicrchcr un secours; on la surprenait quelquerois tenant avec force entre ses mains les plumes mystérieuses auxquelles elle allachait tant de prix. Elle pleurait en les baisant l'une après l'autre; elle pleurait aux paroles les plus simples et les plus amicales. Alors, si on lui demandait rcxpiicatioa do ces choses extraordinaires, si sa mère, en la prenant dans ses bras, voul.îit api^eler sa confiance, çlîe se taisait, lui demandait pardon de cq

mystère qu'elle avait pour clic, et se sauvait le visoge baigne de pleurs.

Arthur, qui l'aimait épcrdunicnt, parla cnlin de son amour, ii l'avait déjà coiiué aux parcns de Blanche, et tous deux avaient supplié leur Tiiie de se prononcer.

La première fois qu'il en parla à Blanche, étant seul avec elle, elle porut plus triste et plus ma! heureuse encore. Elle ne lui répondit rien 5 cepcndinit son aHcclion pour lui ne pouvait se cacher 5 elle ne le clicrcliait même pas.

- Arlliur, désespéré de celle étrange con-

duite, ne savait à quoi attribuer les incertitudes et les oppositions qu'il remarquait en el!e.

Un jour qu'elle éîait seule clans le jardin, il descendit auprès d'elle. Blanche, assise sur un banc de mousse, tressait une couronne de roses blanches ; c'était sa (leur favorite. Arthur en vint aux reproches, et à des reproches amers sur la singularité de sa conduite envers lui. Elle gardait toujours le silence. Pendant qu'il lui parlait, il aperçut des larmes qui tombaient sur ses joues pâles et amaigries, et les fieurs en éiaient mouillées.

La dernière rose qui olait sur ses genoux

en était tîéjà fiétrie. Arthur ia prit et la baisa plusieurs fois.

Blanche le regardait tristement.

— Pourquoi pleurez • vous ? lui dit -il avec une anxiété cruelle.

— Ah ! dit Blanche en essuyant ses yeux, vous ne le saurez jamais.

— Tous avez donc un secret?

— Oui!...

— Aimez-vous quelqu'un?

— Non.

— Pas môme moi, (!iL-i!, onlinrdi par celte rcponse.

— Vous? dit-elle vivement et baissant les yeux, je vous aime coninie nn fi'èrc.

— Vous no m'aimez pas, dit Arlliur au désespoir, car vous me lro!i)poz.

— Pourquoi eroyez-vous que je vous trompe? Oh! non, dil-ellc en lui prenant !a main qu'elle quitta aussilùl; no croyez jamais que je vouille vous tromper. Soyez mon fièrc, je vous !c répète, et pc::t-êire serons-nous iieureiix encore. Croyez à ma tendresse p^ur vous; clic est vraio , pro-

fonde, et je serais incapable de ia feindre si je ne l'avais pas. Peut-èlre mon cœur eslil libre de vous donner au moins ce nom

de frère (|ui renferme d'ailleurs tous

les bonheurs. Aimez-moi donc comme une sœur. Promellez-Ie.

— Blanche, dit Arthur, deux sentimens contraires combattent dans votre cœur, je le \ois. Je ne puis cxpli({uer tout l'extraordinaire (jui vous cr.Loure. Vous-même ne \ous en faites aucune idée. 11 y a un mystère dans voire existence. ?v.3 me croyez-vous pas digne de le savoir.

C'est déjà une grande confiance de vous

laisser deviner que j'en ai un. Mais il faut m'aimer en acceptant mon silence ; car je ne puis rien dire.

— M'airaez-vous? dit-il en la regardant avec attention.

— Frère, répondit Blanche en lui montrant le ciel, ne demandez jamais cela. C'est lui seul que je dois aimer.

— 11 y avait autour d'elle un tel parfum de pureté et d'innocence, qu'Arthur se sentit dominé comme par une puissance divine; et pénétré d'un respect qui le rendait à la fois stupide et fou, il s'écria :

— Oui, je serai ton ami, je serai ton frère. En t'aimant, peut-être te ferai-je oublier tes malheurs, puisque tu en as que je ne puis ni t'éviter ni prévoir.

Blanciie pleurait.

— Mais puisque tu m'aimes, pourquoi des larmes, pourquoi de ia tristesse dans ce jour de bonheur ? Est-ce que vous doutiez de moi, Blanche? Mais pourquoi

pleurez-vous donc?

— 11 est quelquefois, dit-cllc, des vies exceptionnelles , et le bonheur de la terre ne leur sufllt pas ! Bien des choses nous se-

parent, mon ami. Qui sail si le sacrifice que je vous forais sei'àiî. aussi nécessaire à votre dcslinée qu'il deviendrait funeste à la mienne?

— Il y aurait donc un malheur pour vous à me donner votre amour?

— Peut-être!.

— J'y renonce, alors. Car, voyez-vous, rien au monde ne peut me le faire accepter, si je n'y vois en vous le même avenir que pour moi. L'ami «iul \ersc; des larmes au bonlieur qu'il donne, ne donne plus un bonheur! Reprenez cette tendresse qui ne

peut faire !a joie que d'un seul d'enlre nous. Je n'en veux pas jouir seul.

— Soyez mon frère, reprit-elle encore, en lui mettant dans les mains sa couronne de roses blanches.

Arthur était si bouleversé, qu'il ne pouvait plus rien répondre. Il réfléchit quelque temps, indécis, incertain de ce qu'il allait faire. Puis tout-à-coup, comme vaincu par elle, il lui dit :

—Eh bien! oui, amitié de frère. Oui, j'accepte cette fraternité. Vous serez ma sœur.

Je n''aurai qu'un ange pour mon ciel, et ce sera vous. J'ai foi en vous^ conniie vous en Dieu. Je n'examinerai pas quel motif étrange peut vous déterminer à agir ainsi. J'accepte le mystère qui vous entoure. Mais comprendrez-vous jamais tout ce qu'il y eut d'admiration dans mon cœur, à ne pas vous adorer, pour vous aimer.

— Merci, dil-elie. Ce n'était donc pas une erreur, de vous avoir supposé plus grand que tous les autres?

~ Ah! s'écria-t-eîle tout-à-coup, en ramassant sa guirlande qu'Arthur avait laissé

tomber sans s'en apercevoir , ma pauvre

couronne de roses vous îa foulez aux

pieds!

Un an après celle conversalion, Blanche était un jour dans son cabinet de travail , occupée à peindre depuis le matin. Toute

absorbée dans sa composition, elle n'entendit pas Arthur qui arrivait doucement derrière elle.

— Dieu! s'écria-t-il tout-à-coup, après avoir considéré son ouvrage, quelle merveille! Et il resta stupéfait devant cette création humaine.

— Qui est là? dit Blanche, comme sortant d'une extase profonde. Ah ! c'est vous,

Arthur je me souvenais continua-

l-elle, embarrassée mon frère, jurezmoi de ne jamais révéler à personne ce que vous venez de voir; et elle effaçait avec son pinceau ce qu'elle avait fait.

— Oh! je ne puis vous le promettre.

f — Il le faut, Arthur, il le faut abso-

lument.

I — Oui ôtes-vous donc? dit-il en la re-

gardant a\ec attention. A quelle nature appartenez -vous? H y a un mystère en vous; un mystère, qui n'a pas rapporta la terre, n'est-ce pas?

— Frère, ce secret n'est pas le mien. Sans cela, vous le sauriez.

— Vous me rendrez fou , s'écria-t-il hors

de lui. Blanche, il faut que tout ce myslère finisse. Je vous !c disais hier, je le répète encore : je vous aime beaucoup, et vous le savez bien. Mais, voyez-vous, les natures à part, les caractères en dehors de la vie, comme le vôtre, ne soîU pas ceux que je puis aimer long-temps. Vous creusez entre nous des abîmes sans Tm, croyez-le. Quel est votre but, en pi-o'oîigcant la position où vous nous avez placés tous deux? Vos parens approuvent notre amour; c'est vous seule qui le comballez. Nous étions destinés au bonheur d'un intérieur paisible, à la jouissance la plus rare et la plus sainte; l'union de deux êtres qui s'aiment dans la foi et dans la vérité; qui a détruit, empêché

— 265 ~ tout cela? Vous! qui m'éloigne de vous? vous seule. Conliant en vous, j'ai pu

— Oii! interrompît Blanche, comme il raisonne de toutes ces cliosos! Pauvre André, dit-elle ensuite, pardonnez-moi.

— Non^ dit-il, je le vois à présent, vous vous êtes jouée de ma candeur imbécille, et vous avez eu raison.

Tenez , je vous hais , je vous déleste, je vous méprise, ce qui est encore bien pis. vous n'êtes qu'une femme coquette, et je vous croyais un ange. Oh! vous avez bien dû rire de ma sotte crédulité.

— Vous vous trompez, reprit-elle avec tout le calme de la vérité blessée ; ce n'est pas la coquetterie qui met en moi ces variations de sentimens , ces inconcevables démentis dont mon cœur malheureux est obligé d'accabler le vôtre. Je conçois, je pardonne bien que vous ne les ayez ni compris ni devinés .'...Yousne m'avez pas assez aimée pour accepter ces changemens mystérieux d'un cœur indéfinissable. Au lieu de m'absoudre sans me comprendre, vous m'avez condamnée. Je vous pardonne, fit-eUe avec un sourire d'ange , pardonnez-moi aussi.

— Oh! j'ai tort, dit Arthur, en prenant ses mains dans les siennes, j'ai tort, je le

sais. Vous autres femmes , vous avez tant de grandeurs diiïérenles, qu'à vous juger l'une par l'autre, on s'y trompe toujours. Mais faudra-t-il donc renoncer à vous ? Partir, car je ne puis accepter la vie que nous menons depuis quelque temps. Partir, vivre dans un monde qui ne sera plus le vôtre, qui n'aura aucun rapport ni avec le passé ni avec l'avenir de ma vie. Car ma vie, c'est vous. Ne vous aurai-je donc aimée que pour faire le malheur de tous deux ! Sans doute, ma vie a été pleine de fautes. Y avait-il donc aussi dans la vôtre quelque chose à expier ? et nous, a-t-il été donné de nous rencontrer en ce monde pour nous punir l'un l'autre; moi, par les chagrins que je vous aurai

donnés, vous, par ia <joii!cnr qu'il faudra que j'en aie !

Blanche ne répondit rien. Ces dernières paroles l'avaient profondénienléinuc. Elle pleurait. — Ârlliur , dit- elle après un long silence , nous ii'avons pas le même amour, c'est ce qui met entre nous ces dissensions continuelles, qui dans une fraternité réelle en sont toujours bannies.

— Oh ! ne dites pas cela, reprit André, je le sens bien assez moi-môme^ Blanche, votre

ame a queli|uc chose d'étrange, d'opposé à la mienne, qui me fait trembler pour l'avenir.

Je liais ces aines cxccplionncncs. A nos

cœurs u'houimcs, ù nos vies dures el sévères, si le sonrire d'une femme, savez-

vous , est quelquefois nécessaire, c'est parce que c'est un sourire, et non parce qu'il peint un amour. L'amour pour nous est un rêve; le cœur de la femme en a fait un bonlieur. Cela nous pèse. L'amour pour nous est une fêle, pour vous, c'est une souffrance. Quelle sympathie trouver entre deux choses si contraires? La femme embeîiit notre vie quand elle sort de sa nature. Quand elle y demeure, elle devient pour nous un lourniQui nu lieu d'èlre une félicité.

Croyez-vous que je sois heureux? Ah!

je raille quelquefois mon inexpérience stu-

pide qui me fit accepter une chose impossible I Blanche, on peut lier ensemble le ciel et la terre. L'un est créé pour conduire à l'autre. Mais Dieu réprouve l'orgueil de l'ame qui veut élever la nature humaine au-dessus de ce qu'il l'a faite. Tôt ou tard l'humanité se venge , croyez-le!

En ce moment madame d'Arcourt entra.

— Réfléchissez , mon amie , continuat-il, enchanté de voir la mère de Blanche arriver pour l'appuyer fortement auprès d'elle , réfléchissez j voire position de

— 27i feinrae ne permet pas de s'élever au-dessus des préjugés du monde. Vous y êtes, c'est pour cela que cette position est fausse et insupportable ; c'est à peine si l'angélique pureté de voire vie est assez forte maintetenant pour vous garantir des soupçons que vous avez eu ie pouvoir jusqu'ici de combattre par la vérité. Mais l'envie des femmes qui ne vous valent pas vous prêtera les défauts et les vices qui les écrasent. Elles ne prendront pas vos qualités , elles vous supposeront leurs travers. Hélas! dans le monde le mensonge prévaut toujours sur la vertu. On doute d'elle, on croit au mal.

— Mais que faut-il faire, ô mon Dieu, s é-

cria Blanche , en paraissant souffrir un horrible combat. Comment concih'er ensemble tant de choses contraires!... qui se

confondent se heurtent dans mon ame

co:nme des cnne.'iiis acharnés

Arthur et madame d'Arcourt la considérait avec une surprise extrême. On ne comprenait rien à cette douleur qui paraissait si exagérée.

C'est ainsi que le monde juge les cœurs.

Enfin , après être demeurée quelque temps absorbée dans ses réflexions , elle

lova encore une fois ses yenx vers le ciel, comme pour lui dire aclicu; puis, tombant aux genoux d'Arlhur et prenant !a main de sa mère , elle s'écria :

— Tout, cxceplé son malheur. Je suis à lui, ma mèrej et prenant la main de son fiancé (prelle mit dans les siennes: Je suis à loi, lui dit-elle avec l'accent d'une solennelle tendresse , à loi , pour toujours.

0 mon ciel! ô mon naradii!

auieu

iMa mère, bénissez votre enfant.

Quelques jours après, daas ia paroisse SaiiU-ïhoinas-d'Aquin , rautcl était paré de fleurs blanches , et la croix d'or, éclairée par les rayons du soleil, était brillante comme une apparition.

La fiancée , encore retenue cliez elle pour donner ses soins à sa toilette brillante, était avec sa mère, peu occupée de ces futilités qui disparaissent si souvent en ce jour de solennel avenir. Elle était triste et silencieuse. Au moment où la comtesse d'Arcourt allai i poser le bouquet de fleurs

d'oranger sur le fronl de sa fille : — Altcnds, ma mère , dit-elle, voici , à moi , mon bouquet \irginal .

Puis allant au vase d'albâtre, elle prit les plumes qui y étaient déposées, et les mit sur sa tète, à côté de la fïeur d'oranger, qui , pour elle, était sans valeur. Une larme dernière, unicpie regret qu'elle se permit encore, tomba sur les plumes mystérieuses; elle les baisa une à une, en les mettant sur ses cheveux... et au rose de ses lèvres de jeune fille se mêla, toute la journée, l'or pur qui les couvrait !.......

Il est des générosités morales (ju'il ne faut jamais faire sentir quand on les donne, parce que celles-là , plus que toutes les

autres, sont toujours payées d'ingratitude.' L'homme s'est établi probablement dans le monde ic maître de la femme, parce qu'il avait senti qu'il devait au moral lui demeurer tout inférieur. Sans cesse son obligé , recevant toujours , ne donnant jamais; humilié de celte continuelle supériorité du cœur, qui l'écrase sans l'affranchir , il semble estimer peu le bien qu'il demande toujours; et nécessaire au cœur de l'homme, indispensable au bonheur de sa vie, la femme, par sa dépendance et par son éternel dévoûment , est placée comme une esclave , qui ne demande rien que la possibilité de s'oublier toujours!

Cependant , née avec des affections plus profondes , créée pour aimer et pour s'occuper d'une autre destinée que la sienne, la femme heureuse par le dévoùment, est paï'-jà même toujours prête aux sacrifices. Elle ne demande que de les voir acceptés. Mais l'oubli qu'on en fait détruit son existence entière. Car son vrai malheur est de n'être plus nécessaire au bonheur d'un autre.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis le jour où Blanche avait donné pour sa vie de si graves inquiétudes.

Depuis le dernier anniversaîro , célébré

'/Xi'

ii y a\ait peu do jours encore à l'Iiùtel d'Arcourl , elle avait répandu bien des jarmes.

Son père^ sa niùre, élaieiU morts dans la nicme semaine, ils étaient moils! et que lui restait-il? rien!... Car ne jugeons [tas de sa position présente par celle (jue nous lui avons connue. Bianciic a subi les cliangemens et les variations des clioses humaines. Elle n'est pius heureuse!.,. Elle n'est plus aimée!...

Arthur s'était ailachc à clic avec plus de poésie que de cœur. Son amc artiste l'avait arrêtée sur la terre comme une chi-

inùre, cocimi; une gracieuse itléalilc aiiiluce pour lui plaire... un jour.,.

L'exaUalion ne vieiU pas du cœur, elle naît de i'csprit , lui ressemble tellement quelquefois, qu'on les prend l'un pour l'autre; mais elle n'est pas une de nos facultés aiîïianlcs, elle est une de nos puissances destruclives. Elle dessèche le cœur et l'éteint par les ficlions (ju'ellc lui présente, en l'éloignant des réalités qui lui sont nécessaires; car le cœur est ce qu'il y a de plus vrai dans l'homme. C'est l'ame corporelle qui est en nous , il a sa poésio aussi , la plus sainte et la plus belle de toutes. Mais elle disparaît devant les rêve-

ries de l'enlhousiasrae, et l'exagération est son ennemie la plus cruelle.

Dès que Blanche s'aperçut qu'Arthur l'aimait comme un poète , elle devina son malheur.

Être oublié de lui pour elle, c'était tout perdre, car elle avait pour lui tout donné !

Comme la Gulnare dévouée, sublime création du génie de Byron:

« For him she had givcn her ail on » earth , and more llian ail in heaven. »

Aujourd'hui, stupide témoin de sa vie désenchantée, elle voyait s'effeuiller une à une toutes ses espérances , et les regardait tomber à ses pieds comme les feuilles d'une rose blanche qu'un enfant détruit en s'amusant.

Pour plaire à son mari qui lui reprochait toujours son goût pour la solitude, elle s'était enfin décidée à aller avec lui dans le monde. Dès la première année de leur mariage, elle se montra dans tous les bals, dans toutes les fêtes, et les salons où il désirait aller. Arthur aimait le monde; Blanche ne le comprenait pas. Celte vie futile, celte existence toute personnelle , ce jeu

continuel de !a Gnesse conlre la vcrllé, cet assaut de ruses, de coquellerie, d'hypocrisie, ihi déplurent lelleiiient, qu'au bout de quelques mois, elle déclara à son mari qu'il lui était impossible de vaincre sa répugnance, et le supplia de la Laisser chez elle. Éclairée sur le cliangement du cœur de son mari, cHe hii Ht des reproches, elle pleura beaucoup, elle voulut rappeler le passé!... Opposer les souvenirs au cœur qui est changé; folie!

— ^ Tenez, lui dit unjotir Arthur, impatienté de ses larmes et de sa tristesse continuelle, car il ne la voyait plus sourire; et le

sourire pour un cœur d'homme, c'est le bonlieur.

— Tenez , ma chère, je vous assure que la coquellerie des femmes que je rencontre dans le monde est moins déplaisante que les abondantes perfections de tous genres que je vois en vous. Après tout, elles sont femmes, iniparfaltos, légères, trompeuses, c'est possible; mais enfin, est-ce avec des anges qu'on voudrait passer sa vie; j'en serais , ma foi , bien fâché. L'ange Gabriel m'ennuierait probablement au bout d'un quart d'heure, si je m'avisais de causer avec lui. Les supériorités morales nous

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