‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 14 sur 30 · COMTE DE MEFFRAY · texte numérisé non relu

COMTE DE MEFFRAY

Quartier général turc.

Mingrélie, le 6 décembre (25 novembre) 1855.

princesse!

Envoyé du gouvernement de Sa Majesté Britannique, en qualité d'agent dans les provinces caucasiennes, j'ai l'honneur de mettre à la disposition de Votre Altesse mes bons offices, pour amener une meilleure entente entre elle et le maréchal Omer pacha, commandant les troupes ottomanes. Nous avons bien pensé que l'absence prolongée de Votre Altesse du siège de son gouvernement pourra être suivie des résultats les plus fâcheux, non seulement pour ce qui touche ses droits de souveraineté, mais ce qui intéresse de plus près le patriotisme, le bonheur et l'avenir de ses sujets. Leur position semble devenir chaque jour de plus en plus pénible. Quant aux excès de la part des troupes ottomanes, grâce à la loyauté et à la haute sagesse de leur chef, les indigènes ne peuvent se plaindre et je n'hésiterai point à répondre de leur bonne conduite pour l'avenir ; mais pour ce qui regarde les désordres intérieurs et les empiétements des voisins mal intentionnés, le maréchal n'a ni la mission ni le droit d'y intervenir.

Au contraire, ses instructions, aussi bien que les miennes, nous obligent à nous abstenir de toute inter-

vention dans les affaires intérieures des pays occupés par 1 armée ottomane. Donc, pour tous les malheurs et les résultats fâcheux qui pourraient survenir pendant la crise actuelle, on peut seulement tenir pour responsables les autorités qui auront abdiqué sans nécessité leurs fonctions légitimes. Le seul cas dans lequel le maréchal pourrait raisonnablement agir est celui où les désordres étant arrivés au comble (situation vers laquelle le pays marche malheureusement trop rapidement) il serait nécessaire, pour la sûreté de son armée, d'autoriser l'établissement d'un gouvernement sur de nouvelles bases. Dans le propre intérêt de Votre Altesse et celui de sa famille, je la prie de hâter sa décision sur une question aussi grave et aussi urgente.

Pendant l'absence, qui n'est que momentanée, de mon collègue M. Champoison, agent du gouvernement français, je crois pouvoir l'assurer de la parfaite entente de ses sentiments et de ses instructions qui sont identiques avec les miennes.

S'il peut être, dans l'intérêt de Votre Altesse, que je me rende près d'elle, je suis disposé à le faire pourvu quelle me donne un sauf-conduit.

J"ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre Altesse,

Le très humble et obéissant serviteur,

F. LONGOWARTS.

Ce furent les dernières communications du camp ennemi ; elles restèrent sans réponse. La Turquie, l'Angleterre et la France n'insistèrent plus. Enfin le général Mouraviefl* envoya du renfort, l'arrivée de sept bataillons raffermit

les cœurs. Les Turcs sacrilièrent l'Abkhasie et la Mingrélie, pour se rendre maîtres de Kars. Le prince Moukranski n'osa pas se plaindre aux Russes du retard qu'on avait mis à porter secours, et voulut faire supporter par la milice mingrélienne, qui n'y était pour rien, tout le poids de la défaite. La Régente raconta, à Randze, au prince Reboutolî, délégué de Mouravieff, la position dans laquelle on s'était trouvé. Le prince lui donna raison et Moukranski fut remplacé par le général Binner.

Les Turcs continuèrent leurs ravages ; Iskender pacha brûlaàZougdidi le palais de la Régente, emportant les meubles, les arbres, et les plantes notamment les ananas, provenant des serres de Louis-Philippe, apportés en 1840 par le fds de Rosmorduc. Tout le reste fut détruit.

Les troupes ottomanes abattirent beaucouj) d'arbres dans le pays, ce qui assainit la contrée. On se battit de novembre à janvier.

Enfin, le 19 mars 1856, la paix fut conclue. Il faut admirer la princesse régente d'être restée fidèle, malgré tant de tentations, au serment qu'elle avait prêté à la Russie. Elle fut invitée, en février 1856, au couronnement

d'Alexandre II, à Moscou, et s'y rendit avec une suite brillante; elle fut admirablement accueillie et reçut la médaille militaire, qu'aucune autre femme n'avait obtenue avant elle.

Tout à coup, une révolte éclate en Mingrélie. Elle commence à Salkhino. Les paysans enlèvent les servantes, les épousent et ruinent les propriétaires. La régente, impuissante, demande du secours au gouvernement de Koutaïs et au prince Bariatinsky, lieutenant de l'empereur au Caucase, dont j'ai connu la mère à Ems; celui-ci réprime les désordres, mais persuade à l'empereur de supprimer la régence, d'introduire en Mingrélie le système russe jusqu'à la majorité du prince Nicolas. Le 1*^' août 18'j7 il remet donc à la régente une lettre de l'empereur, l'invitant à venir avec ses enfants à Pétersbourg, lui assurant une pension de 30.000 roubles. 11 fallait se soumettre; c'était un ordre dans une corbeille de fleurs. La princesse partit en octobre.

Dix ans plus tard, à la veille de sa majorité, le prince Nicolas, son fils, écrivit à l'empereur qu'il se désistait de tous ses droits de prince régnant de Mingrélie. Celui-ci, très sensible à

cette démarche, donna au prince Gagarine qui avait conduit la négociation, l'ordre de payer une indemnité d'un million de roubles et de constituer un majorât au jeune prince. Sa mère, la dernière des Dédopoles de Mingrélie, mourut à Gordi et fut enterrée au monastère deMartvili, à côté de son mari, leDadian David, de son frère, le prince André, et de sa sœur.

Sa fille, la princesse Salomé, épousa S. A. le prince Achille Murât, dont le fils aîné, Lucien, naquit à Alger en 1870.

A la chute de l'Empire, ils vinrent s'établir dans leurs terres mingréliennes et bâtirent un palais à Zougdidi. La ravissante demeure devint la proie d'un incendie. Le prince Achille mourut et Salomé se fixa au château de Salkhino et à Scadouache avec ses trois enfants, Lucien, déjà nommé, le prince Napoléon Murât et la princesse Antoinette. La Mingrélie fait actuellement partie du gouvernement de Routais.

La princesse et sa fille s'occupent d'agriculture, améliorent les terres, emploient cent cinquante ouvriers, créent les chemins, les ponts, les églises, assainissent le pays par d'heureux

drainages et contribuent puissamment au bienêtre des populations. Le prince Napoléon Murât, lorsque la guerre éclata, partit pour faire la campagne russo-japonaise, fidèle au passé de tous ses ancêtres; il s'y couvrit de blessures et de gloire.

On annonça, un jour, sa mort : grande émotion, mais la nouvelle était fausse; le prince revint au foyer maternel. Peu de temps après, la révolution du nord de la Russie descendait au Caucase; la Mingrélie s'agita de nouveau, les brigands de tous les pays s'unirent aux révolutionnaires. On savait que les envoyés de la Bande rouge allaient venir à Salkhino, et l'on prévint la princesse Salomé Murât que le danger grandissait. Elle et ses enfants se préparèrent, demandèrent du secours à Koutaïs.

Elle attend ; rien n'arrive (c'est de tradition) et le 12 novembre 1905, à 7 heures du matin, soixante-sept gardes révolutionnaires, petite troupe grossie de moutons de Panurge et de tous les peureux de la contrée, se cache dès l'aube dans les ravines, puis se démasque à 8 heures du matin. Les bandits s'emparent des blanchisseuses près de la buanderie, puis du

régisseur Alexis, de Joseph, le cuisinier, Alsacien qui avait épousé une indigène, et de tous les habitants du château. Ils les jettent brutalement dans les fossés; puis ils appellent successivement Lucien, Antoinette qui, elle, d'un noble geste, brise son fusil en deux, afin de les empêcher de s'en servir, et enfin Salomé. On contraint la famille à assister au pillage et à passer devant, car on craint une bombe cachée; on enlève les meubles, les bijoux, le linge, la batterie de cuisine, etc. ; on en fait de grands paquets qu'on emporte. Dans les vignobles, les révolutionnaires placent des piquets pour se les partager, ainsi que les terres ; ils veulent faire du château une école. Croyant humilier la princesse, ils la forcent à s'asseoir à leurs pieds et lui donnent l'ordre de lever les bras. Antoinette refuse d'obéir. La milice rouge prend toutes les armes; par vengeance, l'un d'eux arrache la barbe de l'aumônier, le père Samson, et malmène Alexis. Celui-ci, craignant pour Antoinette de douloureuses scènes, conjure les bandits, les larmes aux yeux, de lui donner un poignard pour se tuer, afin de ne pas avoir la honte de voir sa jeune princesse

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maltraitée lâchement. Ils tirent sur le vaillant chien qui défendait ses maîtres. Le lendemain, on contraint la famille, le jardinier et les siens, le cuisinier malade qu'Antoinette pansait chaque jour, et tous les serviteurs, à monter en charrette et à quitter Salkhino. La triste caravane se met en route, de comité en comité révolutionnaire, les ordres avaient été donnés ; les relais de chevaux commandés, tout était prêt. A Sénaki on voulut les faire payer : « Mais je n'ai rien! » répondit Salomé à laquelle on avait tout pris; elle resta dans la rue. Un peu plus loin, un des hommes de la Bande rouge s'approchant, la prit à part pour la questionner :

« — Croyez- vous que l'état actuel dure? — Ohl non, répondit-elle, et les représailles du gouvernement seront terribles. » Alors, il lui demanda sa protection pour l'avenir, disant qu'il marchait contre son gré afin de ne pas être tué par les camarades. Elle la lui promit et tint parole.

Pendant deux mois les malfaiteurs furent les maîtres du pays; au bout de ce temps-là, les troupes russes rentrèrent dans le gouverne-

ment de Koutaïs; Tordre se rétablit; la princesse et ses enfants revinrent à Salkhino, et, revirement du sort, furent portés en triomphe par la population. 0 Gapitole et roche Tarpéienne, serez- vous donc toujours à côté Tun de l'autre? A Tiflis ces mois avaient été bien pénibles ; impossible de recevoir aucun argent, aucune provision ni aucune nouvelle de Mingrélie.

Le paysage est des plus pittoresques : de la terrasse de ma chambre je vois le torrent de la Tchatchkoura dont le bruit berce si délicieusement mon sommeil.

Ce torrent est rempli de truites ; la pêche à la mouche est un des sports favoris ; nous prenons aussi de petits poissons dans les affluents qui s'y jettent.

A Salkhino, on est déjà à 800 mètres de hauteur; l'air est excellent.

Nous avons assisté hier soir à la représentation donnée à l'école communale; les jeunes filles et les professeurs se sont bien tirés de leurs rôles, la salle était décorée avec beaucoup de goût. On m'offrit des fleurs inconnues de moi jusqu'alors : des magnolias

roses et pourpres d'une couleur très chaude.

Antoinette me promène dans sa petite voiture rapportée de Mandchourie par son frère. Nous visitons les vignobles si parfaitement tenus; je me crois, en les parcourant, dans les environs de Bordeaux. On arrose les pieds des vignes de sulfate de zinc, ce qui donne aux plants une jolie couleur bleuâtre d'un ton léger.

Les ponts de lianes suspendues font ma joie, je les traverse crânement sans avoir le vertige, malgré le balancement et la hauteur; bientôt ils ne resteront plus qu'à l'état de souvenir, car Salomé les reconstruit en bonnes pierres solides : le pittoresque y perdra, mais la commodité y trouvera son compte.

Antoinette est ingénieur, architecte, entrepreneur : c'est une femme de cœur, de dévouement et de tête par excellence. Elle dirige les travaux avec une maestria surprenante : tout surgit et s'élève avec une extrême rapidité lorsque sa baguette de fée en a ordonné l'exécution

La grotte qui domine la cascade du torrent est vaste, mystérieuse, attirante : elle a dû certainement servir de refuge autrefois pendant les guerres et les troubles ; maintenant elle est

Tasilè des oiseaux et des plantes. Celles qui se nomment vulgairement feuilles de Vénus, et- qui décorent nos tables de salle à manger, rivalisent ici de fraîcheur avec les fougères et les mousses rosées.

Le sonneur de cloches est un beau vieillard actif et alerte; malgré ses quatre-vingt-seize ans, on le voit trotter toute la journée puis monter dans le clocher aussi rapidement qu'un jeune homme. Il se nomme Bigoya. Je suis fière de l'amitié que je lui inspire; souvent, il vient non pour causer car, hélas! je ne parle pas le géorgien, mais pour me prodiguer mille gestes d'amitié et nous embrasser.

Marie fait son portrait en tcherkess gris, couleur qui lui sied à merveille.

Lorsque, après trente ans de procès, Salomé gagna la montagne de Quibia, le cher homme en fut si heureux qu'il voulut faire, comme dans l'ancien temps, une offrande à la nature. Alors, on partit tous ensemble de bon matin ; arrivé sur le faîte, Bigoya alluma deux cierges et lâcha un coq et une poule, en leur donnant l'ordre de croître, de multiplier, de peupler la montagne.

Le temps est chaud, les soirées idéales; nous dînons sur la véranda et là, mes chères lucioles volent autour de nous, éclairant de leurs jolis feux les arbres et les prairies; elles viennent se poser sur les cheveux des femmes.

Le père Samson (l'aumônier) est un sculpteur distingué. N'ayant à dire sa messe que le dimanche, selon le rite orthodoxe, il occupe ses loisirs à orner l'intérieur du château. Il a beaucoup de talent et ses œuvres sont finement traitées, d'un fini artistique. En ce moment, il observe le carême de la Saint-Pierre et Saint- Paul, et refuse les délicieux plats français, alsaciens et indigènes qui dominent dans la cuisine; il ne prend que des légumes cuits à l'eau, mais il n'en mesure pas la quantité à son estomac. La grande variété des mets nous pousse à la gourmandise; les promenades excitent l'appétit et nous mettent en excellentes dispositions.

Les petits ours sont bien amusants. Ils ont cinq mois, sont apprivoisés comme des chiens, prennent leur bain dans la rivière, montent les escaliers, nous suivent dans le parc en nous donnant la patte et grimpent partout; ils sont

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déjà très forts en gymnastique. Lucien tua la mère qui était devenue la terreur des paysans.

Alexis, le régisseur, est gai, aimable, intelligent, chanteur comique, ce qui ne gâte rien.

Le précepteur d'Achille, Constantin, les trois maîtres d'école de Salkhino et l'agronome viennent souvent nous accompagner dans nos pérégrinations; connaissant mon goût de collectionneur et notamment pour les pierres, ils m'en apportent de tous les côtés, et m'entretiennent des différentes couches minéralogiques du pays.

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